Quand sonne l’heure, Kirby Williams

De l’Amérique ségrégationniste à la France occupée, suivre Urby, un talentueux jazzman

Alors que les Allemands entrent dans Paris, en ce mois de juin 1940, les habitants tentent par tous les moyens de quitter la ville. C’est aussi ce que veulent faire Urby Brown, un jazzman noir qui avait déjà quitté La Nouvelle-Orléans pour échapper à la ségrégation raciale quelques années auparavant, et Hannah Korngold, une pianiste juive, sa compagne. Ils n’ont qu’un seul et même but, échapper aux nazis. Musiciens en sursit, ils doivent trouver un moyen de quitter la capitale, et c’est Stanley, l’ami de toujours qui va pouvoir les aider.

Urby Brown a été abandonné à sa naissance dans un foyer pour jeune noirs à La Nouvelle-Orléans. Son parcours a été suivi en secret par les hommes de main de son père, un aristocrate français qui avait abandonné sa mère au moment de sa naissance. Urby l’a découvert lorsqu’il est arrivé en France, mais ce dernier est un activiste fasciste aux idéaux et aux actions bien éloignées de celles d’Urby et Hannah. La relation entre les deux hommes est complexe et malsaine. Pourtant, fort de sa puissance malfaisante, il tient sous sa coupe ce fils qui ne veut pas de lui, en le menaçant de faire disparaître Hannah.

Fort heureusement, le vieux Stanley, un musicien de jazz qui a prêté à Urby ses premiers instruments et lui a permis de faire ses premiers pas de jazzman à la nouvelle-Orléans est toujours là, à Paris, pour protéger le jeune couple. Ses nombreuses connections lui permettent de les aider de loin sur le chemin semé d’embûches et de trahisons pour rejoindre le sud de la France et échapper à la déportation.

Un roman qui promettait de beaux moments de lecture, suspense, amour, intrigue complexe à souhait dans la relation entre les différents personnages en ces périodes d’avant-guerre et de débâcle, et un rappel de ces périodes troubles de notre Histoire. Pourtant, sans doute du fait des invraisemblances un peu trop nombreuses, il m’a manqué un petit quelque chose en plus pour être totalement emballée. Peut être faut-il lire avant Les enragés de Paris ce roman précédent dans lequel l’auteur plante le décor et fait connaître à ses lecteurs son personnage principal.

Catalogue éditeur : Baker Street

Le 14 juin 1940, les Allemands entrent dans Paris. En quelques jours, ils posent leur empreinte sur une ville déjà désertée de près de deux tiers de ses habitants. Parmi ceux-ci, le jazzman noir Urby Brown, exilé quelques années plus tôt de La Nouvelle-Orléans, et sa compagne juive Hannah Korngold qui s’efforcent eux aussi par tous les moyens d’échapper à l’oppression nazie.
Confrontés à l’antisémitisme et au racisme, poursuivis par un groupe de néo-fascistes, ils se lancent dans un périple qui manque à plusieurs reprises de leur être fatal. Il leur réserve, de Paris à Bordeaux, d’étonnantes rencontres, jusqu’à un éphémère échange avec le général de Gaulle qui leur propose de les embarquer dans son avion pour Londres…
Thriller historique et politique haletant, aux multiples péripéties, ce roman inventif nous offre, à travers une chronique saisissante de la période précédant l’arrivée des Allemands dans Paris et de la panique qui s’ensuit, précipitant sur les routes des milliers de gens, l’occasion d’une réflexion sur l’intolérance et la haine raciales.

Traduction SOPHIE GUYON  / parution 18 Janvier 2022 / 21.00 €

Le tatoueur d’Auschwitz, Heather Morris

Trouver la lumière au cœur de l’enfer

Avril 1942, dans le train qui les emporte depuis plusieurs jours vers ils ne savent quelle destination, les hommes attendent de savoir quel travail on va leur demander.
Lale a vingt-quatre ans, il est parti de Slovaquie pour sauver sa famille, enfin, ça c’est ce qu’on leur a fait croire, l’histoire nous a appris ce qu’il en était réellement. Car chaque famille juive devait remettre un homme de plus de dix-huit ans aux autorités pour l’envoyer travailler pour les allemands.

Le train s’arrête à l’entrée du camp d’Auschwitz, là où « Le travail rend libre » là où l’horreur sera chaque jour plus difficile, plus intolérable, plus dramatique. Lorsqu’on lui attribue son numéro, Lale ne sait pas encore que celui-ci sera gravé à tout jamais dans sa chair.
Il se fait une promesse, sortir vivant de cet enfer, quel que soit le prix à payer, quoi qu’il lui en coûte.

D’abord utilisé pour construire avec d’autres travailleurs les nouveaux blocs qui vont accueillir les innombrables déportés, Lale est rapidement remarqué par Pepan, le tatowierer. A compter de ce jour, il va tatouer sur les bras des nouveaux déportés ce chiffre qui deviendra leur seul repère dans ce monde qui n’a plus rien d’humain.

Le jour où il doit marquer des femmes, il croise le regard de Gita, c’est alors le coup de foudre, immédiat, irréversible. Mais peut-on aimer au milieu de l’enfer, des crématoires, des horreurs perpétrées par Menguélé, du typhus qui décime ceux qui survivent au froid, à la faim, aux privations, à la folie dévastatrice des SS ou même des Kapos.

Des années plus tard, Lale révèle l’histoire de sa vie à Heather Morris, et lui demande de l’écrire pour qu’éclate aux yeux du monde la beauté de cet amour qui les a sauvés. Impossible de lâcher ce roman-récit. Émotion, colère, les sentiments que l’on ressent à cette lecture sont foison mais elle nous permet de ne pas oublier qu’une lumière est parfois au bout de l’enfer.

Si le ton m’a semblé parfois presque trop neutre, sans affect, il a pourtant le mérite de dire sans prendre parti et c’est aussi en cela qu’il est intéressant. Les dernières pages montrent bien le pourquoi de ce ressenti, lorsque Lale explique comment il a choisi celle qui allait raconter son histoire.

Bien sûr, ceci est un roman, et l’on ne demande pas forcément à un romancier d’écrire l’histoire en respectant les faits à la virgule près. Pour ceux que ça intéresse, on peut lire à ce sujet l’excellent document du Mémorial d’Auschwitz

Catalogue éditeur : J’ai Lu

L’histoire vraie d’un homme et d’une femme qui ont trouvé l’amour au cœur de l’enfer.
Sous un ciel de plomb, des prisonniers défilent à l’entrée du camp d’Auschwitz. Bientôt, ils ne seront plus que des numéros tatoués sur le bras. C’est Lale, un déporté, qui est chargé de cette sinistre tâche. Il travaille le regard rivé au sol pour éviter de voir la douleur dans les yeux de ceux qu’il marque à jamais.
Un jour, pourtant, il lève les yeux sur Gita, et la jeune femme devient sa lumière dans ce monde d’une noirceur infinie. Ils savent d’emblée qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Dans cette prison où l’on se bat pour un morceau de pain et pour sauver sa vie, il n’y a pas de place pour l’amour.
Ils doivent se contenter de minuscules moments de joie, qui leur font oublier le cauchemar du quotidien. Mais Lale fait une promesse à Gita: un jour, ils seront libres et heureux de vivre ensemble.

Traduction (Anglais) : Jocelyne Barsse

Paru le 06/01/2021 / 256 pages – 111 x 178 mm / EAN : 9782290233795 / 7,90€

Division avenue, Goldie Goldbloom

Comment s’émanciper lorsque l’on appartient à une communauté religieuse fermée, un roman étonnant, une héroïne attachante

Surie Eckstein habite Division Avenue, une célèbre artère de Brooklyn bordant Williamsburg. A cinquante sept ans, mère de dix enfants, grand-mère de trente-deux petits-enfants c’est un membre apprécié de la communauté juive orthodoxe. Elle espère vivre les années qu’il lui reste tranquille et sereine auprès de Yidel, son époux. Enfin, ça, c’était avant de savoir qu’à son âge, elle est de nouveau enceinte, et cette fois ce sont des jumeaux qui ont décidé de bouleverser sa vie.

Mais cette grossesse d’une grand-mère a quelque chose d’abominable, d’impossible, dans cette communauté hassidique si prude et si fermée. Et sans doute quelque peu hypocrite puisque les relations entre un mari et son épouse semblent condamnées passé un certain âge, au risque d’être rejeté par tous, et que cela jette immédiatement l’opprobre sur vos descendants. C’est oublier bien vite que d’après la bible Sarah a enfanté à quatre-vingt dix ans… Pour Surie, cette grossesse est aussi le moment de repenser sa vie et de se concentrer sur ce qui lui semble essentiel.

Alors chaque semaine, Suri part à l’hôpital pour être suivie par Val, une sage-femme qui l’a accompagnée lors de ses précédentes grossesses. Malgré les mois qui passent inexorablement, elle n’ose toujours pas en parler à sa famille, encore moins à Yidel.

Comment peut-elle garder ce secret, et pourquoi. Voilà bien la vraie question. Question qui la ramène sans cesse à son fils disparu. Lorsque Lipa avait osé avouer son homosexualité, il avait été immédiatement rejeté par cette communauté dans laquelle il est impossible de vivre sa différence. Rentrer dans le moule qui vous est assigné, voilà la seule issue. Homosexuel ou pas, il aurait dû faire semblant, épouser la fille qu’on lui aurait choisi et rentrer dans le rang. Mais il a fui et choisi le suicide, plaie ouverte dans le cœur de Suri, cette mère qui n’a pas su protéger son fils, le comprendre, l’accepter tel qu’il est, et aller à l’encontre des poncifs inhumains de sa communauté.

Aujourd’hui, au contact de Val, Suri s’éveille aux autres, tente de comprendre, d’apprendre. Devenir infirmière ou sage femme pourquoi pas, et aider les femmes hassidiques qui viennent à l’hôpital et que personne ne comprend car souvent elles ne parlent pas anglais. Mais est-ce seulement réalisable.

Ce que j’ai aimé ? Le personnage de Suri, sa tendresse pour les siens, ses douleurs intimes, ses interrogations, ses révoltes, son silence enfin qui est une vraie forme de rébellion face aux contraintes qui lui sont imposées. Mais surtout, découvrir les habitudes, les coutumes religieuses fortes et très ancrées dans la communauté juive orthodoxe, qui souvent nous semblent d’un autre temps, les rites et les fêtes, l’importance de la famille, le respect porté aux anciens, et la difficulté qu’il y a à vouloir s’émanciper de contraintes plus fortes que sa propre volonté. Cette interdiction d’être différent, de sortir du rang, de permettre l’instruction de filles, leur accès au savoir, à la science, au progrès, semble totalement incompréhensible aujourd’hui, et pourtant cela existe.

J’ai aimé la façon dont l’auteur, qui ne porte aucun jugement, nous présente cette femme forte avec ses aspirations, ses contradictions, son courage et sa fuite, tellement humaine et proche, alors qu’elle appartient à un monde qui me semble si éloigné de notre quotidien. J’ai apprécié la balance qu’elle a su faire entre d’un côté tous ces travers, ces contraintes, ces secrets inavouables imposés par cette communauté, et d’un autre côté, la bonté, la douceur, la solidarité des femmes qui la compose. Un subtil équilibre entre le fait que tout n’est pas horrible, mais que tout n’est pas parfait non plus, comme dans toute religion sans doute. C’est empli de tendresse, d’empathie, d’humour parfois, et de fait, c’est pour moi une vraie réussite.

Catalogue éditeur : Christian Bourgois

Traduit de l’anglais (Australie) par Eric Chédaille.

Il existe à New York une rue au nom évocateur : Division Avenue. Elle se situe dans une partie spécifique de Brooklyn, le quartier juif orthodoxe. C’est là que vit Surie Eckstein, qui peut s’enorgueillir d’avoir vécu une vie bien remplie : mère de dix enfants, elle passe des jours tranquilles avec sa famille. Alors qu’elle pensait être ménopausée, Surie découvre qu’elle est enceinte. C’est un choc. Une grossesse à son âge, et c’est l’ordre du monde qui semble être bouleversé. Surie décide de taire la nouvelle, quitte à mentir à sa famille et à sa communauté. Ce faisant, Surie doit affronter le souvenir de son fils Lipa, lequel avait – lui aussi – gardé le silence sur une part de sa vie. Un secret peut avoir de multiples répercussions ; il permettra peut-être à Surie de se réconcilier avec certains pans de son passé.
Avec Division Avenue, Goldie Goldbloom trace le portrait empathique, tendre et saisissant d’une femme à un moment charnière de son existence. Et nous livre un roman teinté d’humour où l’émancipation se fait discrète mais pas moins puissante.

ISBN : 9782267043402 / Parution : 21/01/2021 / 360 pages / Prix : 22 €

Canción, Eduardo Halfon

Une quête familiale sur fond d’histoire contemporaine du Guatemala

Alors qu’il est au Japon, invité par une université de Tokyo pour participer à un congrès d’auteurs libanais, Eduardo Halfon se souvient de l’histoire de son grand-père, le seul libanais de la famille. L’auteur se sent bien plus juif, espagnol ou guatémaltèque qu’arabe, et s’il a parcouru le monde, il ne connaît pas encore le japon, l’occasion est belle de le découvrir. S’adapter en quelques heures aux coutumes de ce pays si particulier semble une gageure qu’il est prêt à tenter, même s’il arrive « déguisé en arabe » et si les quelques paroles qu’il tente pendant les différentes tables rondes tombent totalement à coté et n’obtiennent pas les réponses escomptées.

Qu’importe, l’auteur nous entraîne dans ses pensées, et surtout dans l’histoire du Guatemala à travers l’histoire du grand-père. Débarqué à New-York en 1917, il arrivait de Syrie, mais se plaisait à dire qu’il était libanais, même si le pays n’a été créé qu’en 1920, soit après son départ.

Les grands parents vivaient dans une vaste maison, un palais. Des affaires prospères, une famille heureuse, jusqu’à ce jour de 1967 où le grand-père est enlevé quasiment devant sa porte par une milice armée. Il sera libéré trente cinq jours plus tard, sain et sauf, contre une rançon qui viendra alimenter les ressources des FAR (Forces Armées Rebelles) organisation dissoute de nombreuses années plus tard.

Quelques figures de la clandestinité de l’époque ont participé à son enlèvement. La belle Rogelia Cruz mais aussi Canción, le tueur professionnel au visage d’enfant auquel le grand-père remettra pourtant deux plumes en or. Canción, capable d’exécuter n’importe quel homme sans sourciller et sans émotion. Canción, dont l’auteur va suivre le parcours, en parallèle à l’histoire de sa famille et à celle du pays.

Ce roman commence presque comme une farce humoristique « j’ai endossé un déguisement arabe pour ma conférence au japon ». Mais la suite est bien un retour aux origines d’une famille d’émigrés qui a parcouru la planète avant de se poser enfin dans un pays et d’y bâtir sa descendance. Pourtant, la violence omniprésente dans le passé raconté ici fait de ce court récit un véritable roman social avec en toile de fond la réalité politico-économique du Guatemala dans la deuxième partie du XXe siècle.

L’histoire de la famille est une fois de plus prétexte à remonter l’histoire du pays, et d’en montrer la complexité politique et économique. En particulier avec les enlèvements et les meurtres perpétrés par les guérillas insurgées contre la dictature militaire, mais aussi le contrôle par les États-Unis d’une partie de la politique intérieure du pays. Toujours en parallèle d’une quête familiale qui a déjà commencé dans de précédents romans. Je pense en particulier à Deuils, où l’auteur recherchait la présence de Salomon, l’oncle oublié dont personne ne parle jamais.

L’alternance présent, passé en très courts chapitres voire paragraphes, donne un vrai rythme. J’aime beaucoup cette écriture qui ressemble à un puzzle dans lequel le lecteur doit chercher son chemin et se laisser guider pour comprendre où on veut le mener. En peu de mots l’auteur mêle l’émotion, le souvenir, l’humour, la recherche historique, et le présent. Eduardo Halfon se joue des codes de la littérature et prend avec humour ces grands symposiums qui se veulent si sérieux. Il nous régale de quelques scènes plus légères entre les moments historiques d’une grande intensité.

Du même auteur, j’avais aimé en 2020 le roman Deuils dont je vous avais parlé ici.

Catalogue éditeur : La Table Ronde

Traduction (Espagnol) : David Fauquemberg

Par un matin glacial de janvier 1967, en pleine guerre civile du Guatemala, un commerçant juif et libanais est enlevé dans une ruelle de la capitale. Pourquoi ? Comment ? Par qui ? Un narrateur du nom d’Eduardo Halfon devra voyager au Japon, retourner à son enfance dans le Guatemala des années 1970 ainsi qu’au souvenir d’une mystérieuse rencontre dans un bar miteux – situé au coin d’un bâtiment circulaire – pour élucider les énigmes entourant la vie et l’enlèvement de cet homme, qui était aussi son grand-père.
Eduardo Halfon, dans ce nouveau livre, continue d’explorer les rouages de l’identité. En suivant à la trace son grand-père libanais, il entre avec lui dans l’histoire récente, brutale et complexe, de son pays natal, une histoire dans laquelle il s’avère toujours plus difficile de distinguer les victimes des bourreaux.

Eduardo Halfon est né au Guatemala en 1971 et a passé une partie de sa jeunesse aux États-Unis, où il a étudié la littérature qu’il a enseignée à son retour dans son pays natal. En 2007, l’auteur de La Pirouette est nommé parmi les quarante meilleurs jeunes écrivains latino-américains au Hay Festival de Bogotà et en 2012, il bénéficie de la Bourse de Guggenheim. Ses nouvelles et romans sont traduits en huit langues, et il reçoit le prestigieux prix espagnol José Maria de Pereda en 2010 ainsi que le Prix Roger Caillois en 2015 pour deux d’entre eux. 

Quai Voltaire / Paru le 14/01/2021 / 176 pages – 115 x 190 mm / ISBN : 9791037107541 / Prix : 15

La dame du Ritz, Mélanie Benjamin

Au Ritz, Claude et Blanche Auzello, un couple inoubliable et attachant

De 1923 à 1945, suivre Blanche Ross, devenue Blanche Auzello, et Claude son époux, amoureux, parfois volage, toujours attentionné. Lorsqu’ils se rencontrent à l’hôtel Claridge la jeune américaine et le futur directeur du Ritz ont déjà un secret en commun.

Viennent les années fastes, le luxe du Ritz dans lequel ils passent de plus en plus de temps. Elle, assise au bar, sous les lumières rose abricot voulues par César Ritz car elle donnent un si joli teint aux femmes. Avant Blanche, le bar du Ritz n’était pas autorisé aux femmes, dorénavant elle y écoute les derniers potins mondains, vêtue de robes et de bijoux somptueux. Lui, fait tourner cet hôtel, véritable étendard du luxe à la française.
Hemingway, Coco Chanel et tant d’autres aiment à venir là où l’on se doit d’être.

Mais les années de guerre et l’installation des hauts dignitaires nazis dans l’hôtel vont vite effacer l’insouciance et le rêve. Comment continuer à faire fonctionner le palace alors que le bruit des bottes a remplacé celui des éclat de rires, comment continuer alors que souvent le matin, il manque de employés, arrêtés, interdits de travail car juifs, puisque si l’armistice a été déclarée, la guerre et l’envahisseur sont dans Paris.
Chacun à sa manière Blanche comme Claude vont réagir face à cet ennemi installé dans ce fleuron du luxe et de l’insouciance, et dans le pays. Entrer en résistance n’est pas chose facile, pourtant l’un comme l’autre vont œuvrer pour aider leur pays dans le plus grand secret. L’un comme l’autre perdant un temps fou pour réellement se connaître et se respecter.

Mélanie Benjamin fait revivre ce couple au parcourt flamboyant et légendaire dont on avait bien peu entendu parler il faut l’avouer. C’est passionnant, émouvant et parfois bouleversant. L’écriture, le rythme, l’intrigue font de ce roman un vrai plaisir de lecture malgré le contexte difficile de la seconde guerre mondiale. J’ai aimé découvrir ce couple inoubliable et attachant.

Catalogue éditeur : Albin-Michel

Rien ne peut arriver au Ritz : dans ce temple du luxe qui autorise les caprices les plus farfelus, le prestige protège de tout. Même du pire, pense-t-on avant que l’armée allemande n’occupe Paris en juin 1940. Les hauts dignitaires nazis, dont Hermann Göring, investissent l’hôtel ; les portiers élégants sont remplacés par des soldats aux portes d’entrée. L’insouciance cède à la peur.
Pour Blanche Auzello, l’épouse du directeur du Ritz, cette réalité est insupportable. La Dame du Ritz, une américaine rebelle et intrépide, n’est pas femme à se résigner. Mais comment faire ? Dans le palace où le bruit des bottes étouffe désormais les rires, Blanche comprend que sa seule issue est le mensonge. D’autant qu’elle cache  un secret qui pourrait mettre sa vie et celle de son époux en danger, mais aussi ternir la légende du Ritz…
Avec le talent qui a fait le succès des Cygnes de la Cinquième avenue, Melanie Benjamin, s’inspirant de faits réels, nous plonge dans les coulisses du Ritz sous l’Occupation avec ce roman étincelant, portrait d’une femme inoubliable.


21.90 € / 28 Octobre 2020 / 140mm x 205mm / 400 pages / EAN13 : 9782226443731

Je suis une porte, Alsk Di Speranza

Si les objets pouvaient parler, quels secrets pourraient-ils nous conter ?

Alsk Di Speranza a écouté. Elle a entendu les mots que lui a dit une Porte d’appartement vieille de quatre-vingt-dix ans. Une porte qui un jour a été belle, brillante, pimpante, mais qui aujourd’hui arrive à la fin de sa vie. Pourtant, elle en a entendu des secrets, elle en a vécu des histoires. Aujourd’hui, nous voilà les témoins émus, attendris, bouleversés, amusés de ses souvenirs. Au fil des années, nombreux sont venus toquer à la porte, parler doucement, crier, appeler, pleurer, souffrir, rêver, espérer sans doute… Mais qu’a-t-elle donc à nous raconter ? Vous venez, on va l’écouter.

En 1943-1944, Lucie et Roger habitent dans cet appartement. Ils sont jeunes, ils s’aiment, mais n’arrivent pas à avoir ces enfants qu’ils auraient tant voulu aimer, choyer, élever, protéger. Alors ils vivent entourés d’amis. Pris dans la tourmente de la guerre, le jeune couple résiste comme il peut. En particulier en aidant des enfants à échapper à la déportation. Un jour, Lucie ramène chez elle la jeune Denise, une de ses élèves, car ses parents viennent d’être arrêtés. Se pose alors la difficile question de concilier leur rôle dans la résistance et le fait de sauver et cacher cette enfant chez eux. Surtout lorsque le doute s’installe et que la crainte d’avoir été trahis leur fait prendre des risques inconsidérés.

Dans les années 1980-1990, Patricia vit à l’abri derrière cette Porte. Elle a hérité cet appartement de son père, mais refuse de voir cet homme qu’elle déteste profondément. Elle déteste tous les hommes en général, et s’en sert pour assouvir vite fait quelques envies de sexe entre deux portes. N’importe où, pourvu que ce soit rapide et qu’elle ne les revoit plus jamais. Mais en ces années là, le sida fait des ravages, surtout auprès de ceux ou celles qui ne se protègent pas. Il faut avouer que sa façon de vivre à tout du suicide programmé. La vie de couple, le bonheur, ce n’est pas pour elle. Malgré les petits mots et les regards enamourés de son voisin du dessus, elle préfère sa solitude. Jusqu’au jour où Denise, devenue adulte, mère de deux enfants parties à l’étranger, vient toquer à la porte de l’appartement de son enfance, là où elle a trouvé la liberté et reçu tant d’amour dans ces années sombres. Denise est le catalyseur qui va bouleverser la vie de Patricia.

Derrière cette Porte aujourd’hui vit une famille avec deux enfants. Mais ils vivent un drame car leur fils est autiste Asperger. Denise, leur lointaine parente, arrive a créer un lien avec cet enfant. Regardons les vivre ensemble…

Vous l’aurez compris, à mesure que cette Porte s’ouvre, elle ouvre aussi des pages de notre histoire et aborde des thèmes indispensables et intemporels. La guerre et la résistance, la Shoah, les lâches et les Justes, mais aussi la spoliation des biens juifs et le traitement qui en a été fait après la guerre. Enfin, plus prés de nous, la liberté sexuelle, le sida, la maladie, la solitude et la mort. Avec la maladie se pose aussi la question de notre façon d’appréhender l’autisme, l’éducation des enfants, la famille.

L’écriture est ciselée, précise, le vocabulaire soigné, nécessitant parfois de se poser quelques questions. L’Histoire se déroule devant nos yeux, la Porte s’ouvre et se referme sur ces intrigues, ces secrets, ces chagrins et ces joies qu’elle a bien voulu nous conter, le temps d’un roman, le temps de plusieurs vies. Voilà un très beau roman qui accroche immédiatement avec ses personnages terriblement attachants. Et son fil rouge, cette Porte aussi discrète que bavarde, est un personnage à part entière. Croyez-moi, vous ne la regarderez plus de la même façon cette vieille porte que vous vouliez changer et moderniser. Car elle en a vécu des secrets, des drames, des bonheurs. Ah, si seulement nous savions l’écouter !

Un très beau premier roman, qui donne envie de suivre son auteur, n’est-ce pas Alsk Di Speranza, nous attendons impatiemment le prochain !

Catalogue éditeur : Bookelis

Je suis une porte.
Ne cherchez pas à résoudre quelque mystère ou à découdre une figure de style, la narratrice de ce roman est bel et bien une porte ; car oui, je suis une porte d’appartement parisien, vieille de quatre-vingt-dix ans, sans trop vouloir l’ouvrir, ni l’intention de la fermer.
Tout commença en 1943. En ce temps-là, j’étais une porte dans la fleur du bois ; jeune et brillante dans ce hall parmi les bruits sourds et la torpeur qui régnaient dehors.
J’en ai fait de mémorables rencontres durant toutes ces décennies.
Lucie, Roger, Denise, Patricia, Lucas, Caro.
Ces prénoms ne vous disent rien, pour le moment. Et pourtant, tous ont vécu ici, dans cet appartement, et ont foulé leurs pas et leur vie dans ce hall, qu’ils appelaient Paris.
On m’a toquée, caressée, tapée, encensée, car de bois noble je me dresse, droite et immobile.
Alors, laissez-moi suspendre votre temps, pour vous offrir le seul voyage dont je sois capable : une plongée dans le mien.

Alsk Di Speranza est correctrice, autrice, haïkiste. Rien de plus, rien de moins.

Nombre de pages : 498 / Format : 14.8x21cm / Date de publication : 29/01/2020 / ISBN : 979-10-359-2810-0 / Prix : 20€

Partir à la rencontre de Frédéric Couderc

« Je suis une sorte d’anti écrivain voyageur… »

Yonah ou le chant de la mer le dernier roman de Frédéric Couderc est paru juste avant le confinement. Il a donc subi de plein fouet ces deux mois de silence, ni rencontre, ni salon, pour le faire connaître. Mais ce serait dommage de passer à côté de cette belle aventure humaine. Je l’ai beaucoup aimé, vous pouvez d’ailleurs retrouver ma chronique ici, j’espère qu’elle vous donnera envie de le découvrir à votre tour.

Ce qu’en dit l’éditeur : Yonah ou le chant de la mer fait le pari de l’humanité, et révèle à travers l’histoire d’une famille morcelée celle d’un pays où certains gardent encore espoir.

Frédéric Couderc a accepté de répondre à quelques questions à propos de ce roman qui nous entraine à Tel-Aviv et qui m’a totalement séduite.

Comme à chacun de vos romans, avec « Yonah ou le chant de la mer » on voyage dans un pays à travers l’histoire d’un personnage en particulier. Ici, vous nous faites découvrir la vie d’Abie Nathan. Comment l’avez-vous découvert ? Pourquoi avoir eu envie d’en parler ?

Inspiré par les fantastiques séries israéliennes du moment (Fauda, False flag, When heroes fly, Our boys, Nehama…) je cherchais mon sujet du côté de Tel-Aviv, que j’ai fréquenté il y a 20 ans, et qui me semblait incarner ce côté « montagne russe » que je recherche toujours. En fait, je suis une sorte d’anti écrivain voyageur, hostile aux lieux communs de l’exotisme, à une certaine emphase. Je me déplace de telle ville à telle ville pour retrouver des points communs entre les humains, dans le détail montrer des diversités, mais m’attarder sur les fondamentaux : les histoires d’amour, de transmission, de deuil. Si, d’ailleurs, on ne devait trouver qu’un mérite au Covid, c’est celui-ci : on se joue toujours très facilement des frontières.

Qu’est-ce qui vous a le plus attiré, le discours, l’époque, le personnage ?

Abie Nathan est le point de départ, et finalement le prétexte à ce texte. Je ne veux surtout pas être son biographe. On n’est pas du tout dans le biopic, le « d’après une histoire vraie ». C’est un roman et je me moque d’ailleurs un peu de ça en inventant un tournage, une mise en abyme. C’est un livre plus intello qu’il n’y paraît, même si je n’aurais jamais un papier dans Télérama (rires). Je n’ai pas la carte à Saint-Germain-des-Près.

Israël, pays de contradictions, de conflits, avez-vous eu besoin d’y aller pour écrire ce roman ?

Oui, bien sûr,  j’ai passé un long séjour à Tel-Aviv. Mais je ne prétends pas écrire sur Israël. Mon truc, c’est de choisir des villes en toile de fond. Pas des pays. Si Gaza se situe à quelques minutes de roquettes, Tel-Aviv n’est absolument pas une ville de conflits, au contraire, enfin, il faut lire le roman pour comprendre…

J’ai trouvé intéressante l’approche des religieux intégristes juifs, qui démontre si besoin était que l’intégrisme est présent dans chacune des grandes religions, et ses dégâts évident sur une société, sur les jeunes. Est-ce un message que vous vouliez aussi faire passer ?

Oui, j’ai visité le quartier de Mea Shearim à l’âge de 20 ans, et à l’époque les ultraorthodoxes, bien qu’ils brûlaient déjà des salles de cinéma, conservaient une forme de bienveillance dans le regard des visiteurs. Je reviens à ce romantisme, cet exotisme, qui me paraît assez dangereux. Zeev, mon héros, ne les supporte pas. L’instinct chez lui se mêle toujours à une obsession : lutter contre la loi du plus fort. Chez les ultraorthodoxes se sont les femmes et les enfants qui sont broyés.

On aime cette famille, ce couple atypique et ses deux enfants très différents. Le fait qu’ils soient aussi différents, pensez-vous que ce soit le propre de toutes les familles ? Et la complexité de les laisser vivre leur vie, alors qu’on voudrait tant leur montrer le chemin peut-être ?

Il y a dès le début cette citation de Zeruya Shalev, elle est un fil rouge au roman : je crois, oui, qu’il s’agit toujours de donner et redonner vie à nos enfants.  C’est un roman familial, comme on dit. Clairement Abie, l’activiste, est un monstre d’égoïsme chez moi, c’est bien joli de se battre pour la paix dans le monde, mais si on n’est même pas capable de se déployer pour les siens, de trouver en soi cette générosité, c’est une existence plutôt ratée je trouve… Mais là encore tout est encore dans le sous-texte. Puisqu’on parle de série, je ne vais pas me spoiler quand même… Je pense que les personnages sont assez solides, mais l’intrigue est travaillée aussi je trouve. 

Il m’a semblé, contrairement aux deux romans précédents, que la relation mise en avant est moins celle du couple que celle des parents avec leurs enfants et en particulier du père, d’abord avec son fils, puis avec sa fille Yonah.

Le roman est dédicacé à ma petite Violette. J’ai quatre enfants, c’est naturellement la chose la plus importante dans mon existence, l’aventure ultime que ça représente, avec la femme de ma vie, c’est bien plus fort, naturellement, et bien plus difficile aussi, que d’écrire un texte, faire un film. Excepté quelques génies, je suis toujours un peu gêné par celles et ceux qui placent leur « œuvre » devant tout, c’est plutôt du pur égoïsme, non ?

Pour vous, être père, est-ce naturel, une évidence, ou au contraire faut-il s’y préparer ?

Ah, les trois ! Mais surtout une réinvention permanente. Ce que fait Zeev pour Rafael, puis Yonah, dans le roman, donne la clef…

Quel message aimeriez-vous que l’on retienne de ce roman s’il ne devait y en avoir qu’un ?

Les failles et tout l’amour de la famille Stein, surtout ! Mais aussi la dimension intime du conflit israélo palestinien. Ni sioniste, ni pro-palestinien, je laisse le lecteur choisir finalement… 

Avez-vous aimé un livre en particulier pendant ces semaines confinées d’une vie comme entre parenthèse ?

J’ai détesté chaque minute de ce confinement, les réactions de la plupart de mes contemporains, sinon François Sureau et André Comte Sponville qui ont clairement énoncé mes ruminations rageuses. Écrire, c’est une réclusion volontaire, pour éprouver la plus grande liberté possible, écouter les tambours du monde. Kessel est mon modèle, imaginez-le remplir une attestation dérogatoire pour sortir à un kilomètre de chez lui ! Ma littérature est celle du contact social, du « toucher », avec Adbdennour Bidar je pense qu’en voulant sauver la vie nous l’avons dans le même temps coupée de tous les liens qui la nourrissent. Nous avons cessé d’exister pour rester en vie. Mon héros Zeev aurait été furieux. Sa femme Hélène plus mesurée. Yonah aussi et Rafael à deux doigts de péter les plombs. C’était un peu pareil chez moi… J’ajoute enfin que je ne comprends même pas ce discours « feel good book » autour d’un retour sur soi, d’une parenthèse enchantée avant un « monde d’après ». La vérité, c’est que la plupart des écrivains sont anéantis, effondrés, prêts à mettre la clef sous la porte.  

– Quel conseil de lecture aimeriez-vous nous donner ?

Pour rester à Tel-Aviv, et rire, toute l’œuvre d’Etgar Keret.

Un grand merci Frédéric pour vos réponses.

C’est toujours un grand plaisir de lire les romans de Frédéric Couderc, à votre tour de découvrir celui-ci, disponible dans toutes nos librairies. Et pour aller plus loin, Etgar Keret est publié chez Actes-Sud

Retrouvez mes chroniques de Yonah ou le chant de la mer, Le jour se lève et ce n’est pas le tien et Aucune pierre ne brise la nuit. Et du roman jeunesse Je n’ai pas trahi. Ainsi que l’entretien avec Frédéric Couderc lors de la parution du roman Aucune pierre ne brise la nuit.

Deuils, Eduardo Halfon

Le récit émouvant et parfois drôle d’une quête intime autour d’un secret de famille

Au Guatemala, le petit Salomón est mort noyé dans le lac d’Amatitlán à l’âge de cinq ans.  Enfin, c’est ce que raconte la légende familiale, mais est-ce exact ?

Salomón était le frère ainé du père d’Eduardo…. Il porte un prénom transmis de génération en génération et présent dans les familles des deux grands-pères, l’un juif arrivant de Pologne, l’autre du Liban. Mais depuis sa mort mystérieuse, il n’y a plus personne pour perpétuer ce prénom. Alors le narrateur cherche dans ses souvenirs à quel moment et en quels termes on a lui parlé de cet oncle disparu trop tôt. Et surtout à faire affleurer à sa conscience tous les non-dits, tous les secrets, les mystères qui entourent ce décès.

Les souvenirs défilent, ceux de l’enfance, ceux plus flous des conversations entre adultes écoutées  en cachette, ces mots devinés, extrapolés, impliquant des situations biaisées, des histoires que se racontent les enfants quand on ne leur dit pas simplement la vérité.

Mais la recherche de Salomón n’est-elle pas avant tout prétexte à revisiter tous les lieux où ont vécu les différents membres de cette famille rescapée de l’holocauste, et à tenter de comprendre pourquoi un silence aussi pesant entoure cette mort accidentelle.

De la Pologne au Guatemala puis de Miami à New York, un récit comme une quête intime. Courir après les mots enfouis dans les souvenirs de l’enfant, à la recherche de l’oncle ou de sa propre vie. Écrire pour mieux se connaitre. Chercher dans les racines pour comprendre d’où l’on vient. Refaire le voyage depuis l’enfer des camps jusqu’aux États-Unis. Communier avec cette famille d’exilés. Une écriture concise toute en sobriété rend le récit dynamique et vivant, émouvant et parfois drôle,  malgré les douleurs ainsi révélées. Le lecteur voyage dans les souvenirs et au fil des escales peut enfin comprendre les sentiments du narrateur.

Citation :

Mon père m’expliqua qu’en hébreu il existe un mot pour qualifier une femme qui a perdu son enfant. Peut-être parce que cette douleur est si grande et si spécifique qu’elle a besoin d’avoir son propre mot. Sh’Khol, c’est comme ça qu’on dit en hébreu, me confia-t-il.

Roman lu dans le cadre de ma participation au Jury du Prix des Lecteurs du Livre de Poche 2020

Catalogue éditeur : La Table Ronde et Le livre de Poche

Il s’appelait Salomón. Il est mort à l’âge de cinq ans, noyé dans le lac d’Amatitlán. C’est ce qu’on me racontait, enfant, au Guatemala.

Le narrateur éponyme d’Eduardo Halfon voyage au Guatemala à la recherche de secrets qui le hantent. Il tente de démêler le vrai du faux parmi les histoires contradictoires et interdites de la famille de son père. Et plus particulièrement l’histoire de son oncle Salomón qui s’était noyé, enfant, dans le lac Amatitlán. De quoi Salomón est-il vraiment mort ? Plus il avance, plus le narrateur comprend que la vérité réside dans son propre passé enfoui, dans la brutalité du Guatemala des années 1970 et son exil en Floride.

Un roman profond et émouvant, qui appuie la réputation de son auteur, un de ces écrivains qui savent dire beaucoup en peu de mots.

Prix : 6,70€ / 128 pages / Date de parution : 15/01/2020 / EAN : 9782253237730

Elles venaient d’Orenbourg, Caroline Fabre-Rousseau

Fin du 19e siècle, le destin incroyable de deux femmes qui bravent les interdits

En 1894, deux jeunes femmes partent d’Orenbourg en Russie pour la Suisse puis la France. Parvenues jusqu’à Montpellier elles vont s’inscrire à la faculté de médecine. Elles vivent en Russie à une époque où la vie est déjà très difficile pour de femmes, mais aussi pour les juifs. Pogroms, assignation à résidence, privation de liberté, les empêchent de vivre normalement.

Ces deux femmes sont Raïssa Lesk qui épousera Samuel Kessel, deviendra la mère de Joseph Kessel et la grand-mère de Maurice Druon, et Glafira Ziegelmann qui sera la première femme admissible à l’agrégation de médecine. Il faut dire qu’en Russie, comme d’ailleurs dans de très nombreux pays à l’époque, les femmes ne pouvaient pas s’inscrire en faculté de médecine ni exercer certains métiers que les hommes réservaient aux hommes.

Toutes deux rêvent de faire médecine, c’est cette ambition commune qui les pousse à partir pour la Suisse. Elles s’y plaisent, y rencontrent des compatriotes, mais doivent finalement s’inscrire à Montpellier pour finir leurs études et espérer pouvoir exercer un jour dans leur pays. Là, elles bravent tous les interdits, étudiantes au même titre que les hommes, elles pratiquent même la dissection de cadavres, rien ne les rebute pour apprendre ce métier qui les passionne.

Pourtant, leurs destins prennent des chemins différents lorsque Raissa rencontre Samuel Kessel. Elle se marie rapidement, et abandonne ses études pour le suivre jusqu’en Argentine.

Glafira Ziegelmann rencontre Amans Gaussel, devient médecin puis se spécialise en obstétrique. Son mari, médecin également, et ses professeurs, la poussent à poursuivre ses études et à passer l’agrégation. Mais une femme étudiante, médecin, puis spécialiste, passe encore, mais ces messieurs de l’institut ne peuvent admettre qu’une femme, aussi brillante soit-elle, devienne leur égale ; elle ne pourra pas se présenter à l’oral malgré son éclatant succès à l’écrit. Le difficile chemin des femmes vers une forme d’égalité est particulièrement bien montré ici. Oui, une forme d’égalité, car en plus d’étudier et de travailler, Glafira doit aussi tenir son foyer, élever les enfants, être une femme et une épouse accomplie. 

Voilà deux héroïnes absolument passionnantes qui revivent dans ce roman qui tient de la biographie. Je découvre leurs parcours et j’admire leur volonté, elles qui ont eu le courage de quitter leurs familles, mais aussi un pays où la vie était déjà très difficile pour les juifs, pour poursuivre leur passion.

J’avais déjà apprécié l’écriture de Caroline Fabre-Rousseau en découvrant le roman La belle-sœur de Victor H. dont je vous avais parlé ici.

Catalogue éditeur : éditions Chèvre-feuille étoilée

Montpellier, 1894 : deux jeunes filles russes s’inscrivent à la faculté de médecine. Exactes contemporaines de Marie Curie, elles connaîtront elles aussi un destin exceptionnel. Raïssa Kessel et Glafira Ziegelmann.

Caroline Fabre-Rousseau, romancière a un penchant certain pour les oubliés de l’histoire. Mêlant recherches et fiction, elle exhume des époques et des personnages, réels ou imaginaires, pour mieux les arracher à l’oubli. Sa précédente biographie faisait revivre Julie Duvidal, artiste peintre reconnue en son temps, écrasée par l’ombre de son beau-frère Victor Hugo.
Biographie croisée, « Elles venaient d’Orenbourg » raconte avec sensibilité et érudition deux parcours contrastés et révélateurs de la condition féminine au tournant du 19e siècle.

17,00€ En librairie le 15 février 2020 / ISBN : 9782367951416

Nous n’avons pas vu passer les jours, Yann Plougastel, Simone Schwarz-Bart

Simone Schwarz-Bart évoque dans ce récit émouvant et passionnant sa vie avec André, auteur du roman « Le Dernier des Justes«  Goncourt 1959

« Il était une fois une Noire farouche et un petit Juif solitaire, qui vécurent et écrivirent une demi-douzaine de romans, sans voir le temps passer… »

Quel couple singulier ! Lui André Schwarz-Bart, un jeune juif qui arrive de Metz, issu d’une famille d’origine polonaise en grande partie anéantie dans les camps de concentration. Elle Simone Brumant, une guadeloupéenne issue de l’esclavage. Chacun est là avec ses chaines et ses morts à porter, par amour et pour se souvenir.

Après avoir fait de nombreux métiers, et passé son bac en même temps, André devient étudiant à la Sorbonne. Mais il est déçu car pour lui la culture aurait dû être liée à une élévation de l’âme, hors il ne trouve rien de cela à l’université. Il préfère retourner à ses valeurs de fraternité et de simplicité.

Ils se croisent de façon improbable dans les couloirs du métro. Elle est perdue, il s’adresse à elle en créole, ils parlent pendant des heures. C’est la rencontre de leur vie, ils ne se quitteront plus.

Lorsqu’ils se rencontrent, André est un ouvrier en train de finaliser l’œuvre de sa vie, un roman qui sort de ses tripes, ce texte qu’il doit à la fois à sa famille et à tous les juifs qui vivent en lui. Ce sera  Le Dernier des Justes. Le Goncourt de 1959 est bien plus qu’un simple roman, c’est aussi le premier qui dit ce que l’on n’appelle pas encore la Shoah, qui dit l’indicible, qui ose enfin verbaliser la souffrance, les morts, la folie de l’homme.

Considéré par certains comme un quasi « porte-parole » du judaïsme, il est conscient que cela n’est pas possible. Il a perdu la foi vers ses 13 ans alors qu’il n’est déjà qu’un survivant, et comme on le comprend. Le Dernier des Justes est écrit comme un petit caillou blanc que l’on poserait sur une tombe, un hommage à ces morts et à cette communauté partie en fumée dans les crématoires de la seconde guerre mondiale. Face à la polémique de ce Goncourt, et son incompréhension devant tant de haine, André choisit de s’exiler.

Ensuite, André décide de réaliser un  « cycle antillais », qu’il va initier et rédiger avec Simone avec le roman Un plat de porc aux bananes vertes en 1967 (puis en écrivant La Mulâtresse Solitude, Seuil, 1972). Sa démarche va être totalement incomprise. Car il rassemble dans son roman le sort du peuple juif et celui des esclaves, deux entités qui pour lui se ressemblent, car marquées l’une comme l’autre par une immense catastrophe. Face à l’incompréhension des lecteurs et des critiques pour sa démarche, il publiera par la suite très peu de livres. Blessé, meurtri par ce procès public sur sa légitimité, il part avec Simone s’installer à la Guadeloupe. Là, Simone va également publier ses romans, Pluie et vent sur Télumée Miracle en 1973, et Ti’Jean l’horizon en 1979. Quant à André, toute sa vie il rédige des notes, pose sur le papier idées et ébauches de romans, mais sans jamais rien publier.

Ils passeront quarante-six ans ensemble jusqu’au décès d’André en 2006. Après sa mort, Simone va rassembler ces archives, ces notes et ces manuscrits laissés André. Elle aurait pu en rester là, mais fort heureusement, elle va publier à titre posthume une partie de l’œuvre d’André Schwarz-Bart. Seront ainsi édités au Seuil L’Étoile du matin en 2009, L’Ancêtre en Solitude en 2015 puis Adieu Bogota en 2017.

Lors de mon dernier séjour au festival de Manosque, j’avais longuement échangé avec Louis-Philippe Dalembert, auteur haïtien que par ailleurs j’apprécie beaucoup, et ce dernier m’avait parlé de jacques, le fils de Simone et André Schwarz-Bart, musicien avec qui il apprécierait de se produire en lecture musicale. Aussi, j’ai tout de suite été intriguée par ce livre co-écrit avec Yann Plougastel, le récit de la vie de ce couple hors du commun. Et ce livre-là est absolument passionnant, alliant humanité et intelligence, lisez-le, vous ne verrez pas passer le temps !

Catalogue éditeur : Grasset

C’est l’histoire d’un couple rare. Celle de deux écrivains, l’une guadeloupéenne, l’autre juif, dont l’œuvre croisée témoigne de la souffrance de leurs peuples. Et celle de deux êtres éperdument soudés, qui, pendant cinquante-cinq ans, tous les soirs, se sont lu un poème d’amour de Pablo Neruda.
Il y a pourtant un mystère autour des Schwarz-Bart. Pourquoi, au milieu des années 1970, se sont-ils tus et enfermés dans leur maison de Guadeloupe ? Douze ans après la disparition de son mari, Simone donne sa vérité sur le parcours hors norme d’un petit juif d’origine polonaise et d’une métisse solitaire.
En 1959, André Schwarz-Bart publie Le Dernier des Justes. Premier roman d’un jeune ouvrier inconnu, orphelin de parents morts à Auschwitz, cette éblouissante saga raconte l’histoire d’une famille juive et, à travers elle, le monde yiddish, disparu dans les camps nazis. Goncourt âprement disputé avec les jurés Femina, premier succès romanesque sur le sujet, le livre est un best-seller dans le monde entier. Simone et André cosignent ensuite Un plat de porc aux bananes vertes. Mais les ouvrages suscitent d’insupportables polémiques. La vision du judaïsme de Schwarz-Bart est très critiquée et, blessé, il cesse définitivement de publier.
En Israël, sur un mur du musée de Yad Vashem, on peut lire le Kaddish révolté qui conclut Le Dernier des Justes : « Et loué. Auschwitz. Soit. Maïdanek. L’Eternel. Treblinka. Et loué… »

Parution : 23 Octobre 2019 / Format : 140 x 205 mm / Pages : 208 / EAN : 9782246861492