Crépuscule du tourment. Léonora Miano

La belle écriture contestataire et revendicative de Léonora Miano s’affirme une fois de plus avec « Crépuscule du tourment », pour le plus grand plaisir de ses lecteurs avertis.

« Qu’attends-tu de la vie ? Qu’offres-tu à la vie ? »

DomiCLire_Miano

Il y a une richesse infinie de vocabulaire, de savoir, d’histoire et d’érudition, de connaissance des traditions intellectuelles et spirituelles de ces contrées dans tous les textes de Léonora Miano. Ils deviennent des contes et des paraboles dits par ses différents personnages.

Nous sommes en Afrique subsaharienne, région chère au cœur de Léonora Miano qui y situe une grande partie de son œuvre. Quatre femmes s’adressent à un même homme, chacune à son tour, il est absent et elles ne sont ni avec lui ni ensemble. A partir d’un même événement, chacune va remonter le fil de son existence aux côtés de cet homme. Sa mère tout d’abord, puis la femme qu’il a quitté parce qu’il en était amoureux mais ne savait pas l’assumer, ensuite la femme avec qui il voulait se marier sans pour autant en être amoureux, et enfin sa sœur. Ces différents monologues seront pour l’auteur prétexte à expliquer sa vision de la famille, de la société, de l’histoire.

Chacune à son tour, ces quatre femmes expriment leur éveil ou leur exigence du respect des traditions, de ces coutumes qui construisent un peuple, qui forcent le respect, qui en imposent. Chacune de ces femmes se doit d’être « une tacticienne, un monument de ruse, une femme comme les aime la société ». Il ne fait pas bon être « des femmes sans généalogie, descendantes d’esclave ! » car on ne peut alors pas être acceptée dans les familles.

Dans le vocabulaire utilisé par ces femmes tout au long du roman, on retrouve la passion et les convictions de l’auteur. Quand elle parle du Nord, et donc de l’Europe, l’une d’entre-elles parle de ces pays habités par les populations « leucodermes » en regard de celles issues des Kémites, refusant l’appellation de « noirs », qui pour elle ne veut rien dire en regard des multiples différences de teintes qu’il peut y avoir dans les diverses populations africaines. Les références à Aset nous ramènent à Isis, aux pharaons noirs qui peuplaient la côte est de l’Afrique et aux sources des croyances égyptiennes.

Léonora Miano décrypte les travers et les poncifs des différentes religions qui imposent leurs dictats, ordonnés par les hommes et imposés en particulier aux femmes pour les asservir. Son écriture est révélatrice d’un combat pour faire retrouver ses racines à un peuple qui s’est laissé déposséder de ses propres traditions. Elles y ont une importance immense. Le père, la famille, les règles qui régissent les différentes strates de la société et leurs usages, domestique et maitre, femme et homme, mère et fils, filles et fils, sacré et croyances, médecine et sorcellerie, ancêtres et descendants, ont toutes une raison d’être et ne peuvent être comprises que de ceux qui sont prêts à les entendre.

Le conflit qui est en chaque individu est fort et important, prégnant durant toute son existence, celui d’écouter au fond de soi et de laisser émerger ses racines véritables, celles qui étaient là avant l’arrivée du colonisateur, avant la traite subsaharienne à laquelle ont participé les tribus de l’Ouest de l’Afrique, avant les migrations vers les pays du Nord. L’auteur le déplore, « Les natifs du pays premier sont des captifs non déportés » ils subissent un asservissement volontaire et une acceptation de coutumes qui viennent d’ailleurs au détriment des traditions de leur propre pays.

On retrouve tout au long de ces lignes la force et la passion de Léonora Miano que j’avais découverte lors d’une soirée Mahogany march au musée Dapper, ou en lisant  La saison de l’ombre. C’est tout un combat porté par une superbe écriture. Parfois difficile à appréhender tant les différences sont grandes avec nos habitudes et les coutumes et les règles qui régissent nos vies, mais c’est absolument passionnant.

Extraits :

« Grâce à la mystification dont elle était à la fois la conceptrice et l’objet, bien que sans en avoir conscience, celle qui deviendrait la Vierge souhaitait atteindre deux objectifs : régler son compte à la morosité des jours, et se donner de l’importance. Elle y parvînt.

La légende est connue. Et s’il y a chez elle quoi que ce soit dont une femme puisse s’inspirer, c’est cela : faire un rêve, y croire assez fort pour qu’il devienne la réalité de tous. Chacune dans la mesure de ses possibilités. »

« Elle était née fille, dans nos contrées où les filles ne sont plus rien. Je voulais qu’elle se sache aimée, précieuse. »

« C’est toujours le problème avec les religions. Elles sont des pratiques sociales permettant de forger et de consolider des communautés. Elles sont ensuite des systèmes de domination. »

« J’étais le produit d’histoires familiales complexes. Ce que l’on passait sous silence n’était pas sans incidences sur l’existence de l’individu, au contraire. Ces secrets étaient des serpents tapis dans le jardin.»


Catalogue éditeur : Grasset

De nos jours, quelque part en Afrique subsaharienne, au Cameroun peut-être, quatre femmes s’adressent successivement au même homme : sa mère, la femme à laquelle il a tourné le dos parce qu’il l’aimait trop et mal, celle qui partage sa vie parce qu’il n’en est pas épris, sa sœur enfin.
À celui qui ne les entend pas, toutes dévoilent leur vie intime, relatant parfois les mêmes épisodes d’un point de vue différent. Chacune fait entendre un phrasé particulier, une culture et une sensibilité propres. Elles ont en commun, néanmoins, une blessure secrète : une ascendance inavouable, un tourment identitaire reçu en héritage, une difficulté à habiter leur féminité… Les épiphanies de la sexualité côtoient, dans leurs récits, des propos sur la grande histoire qui, sans cesse, se glisse dans la petite.
D’une magnifique sensualité, ce roman choral, porté par une langue sculptée en orfèvre, restitue un monde d’autant plus mystérieux qu’il nous est étranger… et d’autant plus familier qu’il est universel.

Parution : 17/08/2016 / Pages : 288 / Format : 140 x 205 mm / Prix : 19.00 € / EAN : 9782246854142

La saison de l’ombre. Léonora Miano.

Il y a quelques mois, j’ai eu le plaisir d’assister à une lecture par Léonora Miano de ses prochains livres (parus depuis) au musée Dapper, occasion pour moi de découvrir cette auteure et d’acheter « la saison de l’ombre » que je viens de terminer.

Me voilà donc plongée dans la saison de l’ombre, celle où les femmes dont « les fils n’ont pas été retrouvés » sont mises à l’écart dans une case loin du village. Car devant l’incompréhension des hommes il faut bien des coupables et bien évidement celles-ci sont toutes désignées. Mais c’est sans compter sur la force de certaines d’entre-elles, ces femmes qui veulent comprendre, découvrir, savoir où sont passés les douze hommes qui n’ont pas été retrouvés à la suite du grand incendie qui a ravagé une partie du village.

Léonora Miano nous embarque au loin, dans les croyances et l’ignorance, dans les habitudes et les coutumes, dans le mysticisme animiste, aux côtés des hommes médecine ou des chefs de tribus. Elle situe son histoire dans l’époque et les lieux de la traite subsaharienne et de l’esclavage, vus pour une fois non pas au travers de nos regards d’européens, mais bien de l’intérieur par les peuples africains qui les ont vécus au plus intime, en étant soit les complices des étrangers aux pieds de poule, soit leurs victimes. Mais tous sont toujours finalement victimes de la cupidité, de l’inhumanité, de l’ombre qui apparait en cette saison et qui s’est avérée si sombre pour tant d’hommes et de femmes. Et chacun peut ici s’identifier à tout ou partie de ces vies, de ces émotions, de ces aventures humaines terribles qui font que la vie de chaque individu constitue au final l’histoire profonde d’un pays ou d’un continent.

C’est un très beau livre très bien écrit, mais qui est un peu ardu à suivre. Je me suis longuement perdue dans ce texte, en particulier du fait de ces prénoms aux consonances tellement similaires, les hommes sont Mukano, Mutango, ou Mukimbo, les femmes Eyabe, Ebeise, Ekesi, j’ai donc relu plusieurs fois quelques paragraphes pour comprendre et c’est dommage car cela nuit à la fluidité de l’histoire et au rythme de la lecture. Je me suis interrompue souvent mais j’ai finalement terminé le roman et apprécié l’écriture et le rythme de l’intrigue et surtout la force de ces femmes qui doivent lutter pour affirmer leurs droits, leur place dans leurs tribus, et leur liberté d’exister.

💙💙💙💙

Catalogue éditeur : Pocket

Au cœur de la brousse subsaharienne, un grand incendie a ravagé les cases du clan Mulongo. Depuis lors, douze hommes manquent à l’appel – les fils aînés pour la plupart. Pendant que les mères cherchent en songe les réponses à leur chagrin, le Conseil interroge les ancêtres, scrute les mystères de l’ombre : que signifie cette disparition ? Pour le salut de la communauté, le chef Mukano et quelques autres décident de partir à leur recherche en territoire bwele, leurs voisins. Peu d’entre eux atteindront l’océan – par ou les « hommes aux pieds de poules » emportent leurs enfants…

« La voix de Léonora Miano, l’une des plus fortes de sa génération, devrait résonner de Paris à Douala – et voyager bien au-delà. » Catherine Simon –Le Monde

Cet ouvrage a reçu le Prix Femina et le Grand prix du roman métis
Date de parution 5 Février 2015 / Nombre de pages 256 p.Format 108 x 177 mm / EAN 9782266248778