Glissez, mortels. Charlotte Hellman

Entrer dans l’intimité du peintre Paul Signac, voilà ce que nous propose Charlotte Hellman dans « Glissez, mortels » paru aux éditions Philippe Rey.

Lui, Paul Signac, est un des artistes peintres les plus connus des années 20, précurseur du pointillisme, admirateur de Bonnard et amis de tant d’autres…

Elle, Berthe, qu’il épouse en 1892, celle avec qui il n’aura pas d’enfants, mais qui l’accompagne de Paris à saint Tropez, ce petit port de pêche charmant à la lumière incomparable, pendant plus de vingt-huit ans…

Elle enfin, c’est Jeanne, la voisine de palier qui emménage en 1899 dans ce bel immeuble construit par ce nouveau génie de la décoration qu’est Hector Guimard. Jeanne l’artiste, la femme, la mère, celle qui abandonne mari et enfants pour partir avec lui, qui lui donnera Ginette, cette enfant dont il rêve et qu’il fera finalement adopter par sa femme Berthe. Jeanne avec qui il passera vingt ans.

La relation entre Paul et Berthe est une relation de couple sereine et paisible, installés dans un certain confort. L’homme sait gérer son budget et l’artiste vend bien ses productions. Ils vivent à Paris, puis à Saint-Tropez, une vie facile et mondaine. Mais aucun enfant ne vient, au grand désespoir de l’un comme de l’autre.

Puis apparaissent les Selmersheim, ces voisins si charmants. Jeanne est artiste peintre, mère de trois enfants, femme comblée par un mari très conciliant. L’amitié entre les deux couples est quasi immédiate, ils se reçoivent, s’apprécient. Jusqu’au jour où les Selmersheim déménagent. Est-ce l’absence qui a créé le manque ? Toujours est-il que Paul et Jeanne vivent une relation adultérine intense, puis Jeanne quitte mari et enfants pour vivre avec Paul. Cette femme libre avant l’heure devra supporter toute sa vie le fait d’être celle qui a volé le mari d’une autre. Et comme Paul ne divorcera jamais, il ne pourra jamais l’épouser. La rupture sera douloureuse pour Berthe, mais son mari ne l’abandonnera jamais, il lui écrira sans relâche chaque jour de sa vie…

Vaudeville ? Trio infernal ? Relation croisée à trois ? Ou tout simplement l’amour, quand il vous prend, vous garde, vous emporte, vous transporte à tel point que l’on peut même accepter l’autre, comprendre le mari, continuer à aimer la femme que l’on a abandonnée, vouloir l’une et l’autre.

Voilà donc une histoire bien singulière que je découvre ici. J’aime beaucoup découvrir des pans de la vie d’artistes que l’on admire pour leur œuvre sans pour autant connaitre leur vie, leur intimité. Là le lecteur est servi, c’est touchant, intime, étrange, fort… J’ai apprécié –sans forcément toujours le comprendre !- cet homme chez qui l’amour est primordial et va de pair avec la recherche du bonheur, mais aussi la créativité et le foisonnement avant-gardiste de l’artiste, son goût pour la nouveauté, ses amitiés et ses passions, politiques autant qu’artistiques…

💙💙💙💙

Catalogue éditeur : Philippe Rey

« Paul, Berthe et Jeanne : je suis issue d’une triple histoire d’amour. Un homme, peintre célèbre, deux femmes et une enfant illégitime – ma grand-mère. Cette histoire m’a été racontée depuis mon enfance. Mais j’ai voulu savoir ce qui s’était vraiment passé.

Les faits bruts, je les connaissais. En 1912, Paul Signac quitte sa femme Berthe pour une amie du couple, l’artiste Jeanne Desgrange. Pour lui, celle-ci divorce et abandonne ses enfants. Paul, de son côté, ne divorcera jamais, et parviendra à faire adopter par Berthe l’enfant qu’il aura de Jeanne. Quelle était la nature de cet amour, si vertigineux, qui leur a permis de repousser l’égoïsme, la souffrance, le doute, pour tenir bon, à trois ? » Ch. H.

D’une écriture élégante, sans concession, Charlotte Hellman nous plonge dans la vie amoureuse et dans l’ardeur créatrice du grand peintre qu’était Paul Signac, un homme travailleur, sportif, passionné, engagé politiquement et artistiquement aux côtés des avant-gardes, ami de Van Gogh, Monet, Seurat, Fénéon, Bonnard… La fin de siècle, la Première Guerre mondiale et sa tragédie, l’effervescence artistique de l’époque forment la toile de fond de cette histoire d’amour et de tolérance. Les interrogations de l’auteure permettent de déployer le destin de ces trois êtres, en s’appuyant sur les souvenirs familiaux mais aussi sur une abondante correspondance.

Fascinante immersion dans l’intimité d’un homme et de deux femmes hors normes, qui surent conquérir leur liberté face aux rigidités de leur temps. Trois êtres étincelants, résolument modernes.

Date de parution : 03/01/2019 / ISBN : 978-2-84876-714-7 / Format : 14,5 x 22 cm / Pages : 208 / Prix : 18.00 €

Federica Ber. Mark Greene

Découvrir l’écriture de Mark Greene avec son dernier roman « Federica Ber ». Le bonheur d’une rencontre, d’une vie, de souvenirs, trois petits jours et puis s’en vont….

Domi_C_Lire_federica_ber_mark_greene_grasset

Alors qu’il parcourt de façon tout à fait aléatoire les pages du journal du matin, un homme est surpris par un article : dans les Dolomites, un couple vient d’être retrouvé mort, au pied d’une muraille rocheuse.
Fait-divers comme il en existe des milliers de par le monde chaque semaine, son attention est pourtant retenue par le nom de la tierce personne qui semble-t-il accompagnait le couple, une certaine Federica Bersaglieri. Ce nom et ce prénom le transportent vingt ans en arrière.

A l’époque où il était étudiant à Paris son quotidien avait la tristesse et la banalité des matins gris de solitude. Il avait rencontré tout à fait par hasard dans un café une jeune femme portant les mêmes nom et prénom. Est-ce elle qui se rappelle ainsi à son bon souvenir ?

Vingt ans auparavant donc, avec une Federica éprise de liberté, ils avaient parcouru les toits déserts de Paris, mangé sur les terrasses condamnées rendues accessibles grâce à la débrouillardise de Federica, refait le monde en buvant des verres de vin sous les étoiles ou dans les bars enfumés, imaginé des lendemains qui chantent, joué des parties endiablées dans les salles de jeux vidéo qui fleurissaient en ce temps-là dans la capitale et ailleurs…

Il se souvient de ces heures gagnées sur la solitude, de ce sentiment de puissance, de bonheur, d’exaltation qui l’avait envahi alors, transformant son morne quotidien en un univers joyeux et irréel. Il se souvient aussi de l’abandon un jour, sans raison…
Il cherche dans les journaux, dans ce fait divers actuel et mystérieux la femme qui l’avait transformé, qui l’avait rendu heureux, quelques heures, quelques jours, à jamais peut-être ? Qui est-elle ? Où est-elle ? Est-elle coupable, partie prenante, a-t-elle fui ? Autant de questions auxquelles il va essayer de répondre, pour la retrouver, pour se retrouver, pour revivre peut-être les instants éphémères de ce bonheur perdu.

J’ai aimé suivre Federica, cette boule d’énergie si singulière qui réveille ce jeune homme triste… Découvrir dans un espace-temps comme ancré dans le présent ces instants d’un bonheur unique et si différent qu’il vous transporte une vie entière, qu’il vous change irrémédiablement, même lorsque ne reste en vous qu’un souvenir fugace d’un moment de vie, de liberté et de légèreté.

Il y a beaucoup de poésie dans cette écriture, dans l’évocation des sentiments, dans la présence vivifiante de Federica et cette façon qu’à l’auteur d’arrêter le temps. Merci Mark Greene pour la rencontre à Manosque, et pour le bonheur de découvrir ce roman !

💙💙💙💙


Catalogue éditeur : Grasset

Un matin, dans le journal, un homme lit le récit d’un fait divers survenu en Italie. Un couple a été découvert, mort, au pied d’une muraille rocheuse des Dolomites. Les corps, dit la rumeur, seraient attachés l’un à l’autre. Suicide, assassinat ? Les carabinieri suspectent une randonneuse : Federica Bersaglieri.
Ce nom, il croit le reconnaître. Serait-ce la jeune femme rencontrée vingt ans auparavant, durant une semaine féerique, au cœur d’un été parisien ? Elle l’avait arraché à ses habitudes, lui avait appris la légèreté. Ensemble, ils avaient bu du vin frais, exploré les passages couverts, mimé les passants dans les jardins publics, dormi à la belle étoile, sur les toits de la ville… Puis elle avait disparu, brusquement
Aujourd’hui, à mille kilomètres de distance, il cherche à comprendre.
Deux histoires d’amour envoûtantes, sous les auspices de l’imaginaire et de la liberté, des sommets des Alpes à ceux de Paris.

Parution : 22/08/2018 / Pages : 208 / Format : 140 x 205 mm / Prix : 18.00 € / EAN : 9782246817451

Un loup pour l’homme. Brigitte Giraud

« Un loup pour l’homme », c’est Sidi-Bel-Abbès  en 1960, ou  l’Algérie et la guerre vues par l’écriture subtile, rythmée et sensible de Brigitte Giraud.

Domi_C_Lire_brigitte_giraud_un_loup_pour_l_hommeUn loup pour l’homme est un roman à plusieurs personnages, Antoine, Lila, Oscar, et en ces années 60, années troubles s’il en est, les évènements entre la France et l’Algérie. Cette guerre d’Algérie, pour ne pas la nommer, dans laquelle Antoine doit s’engager contre son grès pour aller maintenir l’ordre établi. Lui qui avait été réformé du fait de sa constitution plutôt fragile est appelé juste au moment où sa jeune femme Lila est enceinte de leur premier enfant.

Antoine refuse de porter une arme, ce sera donc au service des autres qu’il agira puisque le voilà affecté comme infirmier à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès. Là avec beaucoup d’empathie, il va combattre les blessures des corps et celles des âmes, auprès de soldats anéantis par des combats qui font des dégâts irrémédiables sur ces jeunes hommes qui n’auront plus jamais la même vie, après « ça ».

Pendant quelque temps, les hommes oublient la situation et profitent de la mer, du climat, des paysages idylliques, des sorties. Si le paysage est enchanteur, le soleil et les couleurs intenses et magnifiques, la vie et le quotidien d’Antoine se chargent vite de lui démontrer que tout n’est pas si lumineux de ce côté-ci de la méditerranée. Dans les casernements, la solidarité lie ces hommes arrivés là pour l’attrait d’un pays exotique, ou l’envie de gagner du galon, ou encore de se réaliser, quel que soit le milieu d’où ils viennent. Les confrontations peuvent être compliquées entre ces jeunes qui ne se seraient sans doute jamais rencontrés s’ils étaient restés chez eux. Mais au final c’est surtout l’horreur des blessures, des combats qui les rassemblent là-bas. Tout comme il y a un monde entre les nouvelles que l’on distille à la famille restée en métropole et la réalité du terrain. Et la censure n’est certainement pas la seule responsable de ces différences, car comment dire ce qui ne peut être entendu ?

Lila, sa jeune femme, n’en peut plus d’être séparée d’Antoine, sans plus attendre elle débarque en Algérie. Il en faut du courage ou de l’inconscience pour arriver, enceinte, et vouloir faire naitre son enfant dans cette période trouble. Mais l’amour, la solitude, donnent parfois des ailes. A partir de là son jeune mari sera le seul à ne pas dormir dans ces chambrées où se créent les fraternités des bataillons, sa désertion du groupe lui vaudra d’ailleurs quelques jalousies. Lila va faire sa place dans ce pays dont elle ignore tout avec beaucoup de courage et de ténacité.

Enfin, Oscar, blessé mutique auquel s’attache Antoine. Jeune paysan, il s’est retrouvé engagé comme les autres dans une guerre sans merci. Il est amputé d’une jambe et ne pourra plus jamais prendre sa place au domaine agricole de ses parents ni auprès de celle qui pourtant l’attend. De façon assez incompréhensible, Il s’enferre dans le silence, refusant de répondre, de parler, de vivre tout simplement. Être devenu un demi-homme n’est plus être un homme à part entière et il ne l’accepte pas. Antoine s’émeut pour ce convalescent si différent, si secret. Non par pitié mais par humanité, il va essayer de lui redonner gout à la vie, d’en faire un homme debout malgré son handicap.

L’auteur nous parle, de façon très intime et pourtant sans en parler vraiment, de la guerre dans ce qu’elle a de plus profond, les hommes, l’humanité, le désespoir, la souffrance et le désir, la vie, la mort. Difficile parcours que l’on suit avec beaucoup d’émotion. Brigitte Giraud est elle-même née à Sidi Bel Abbés, et il y a beaucoup d’elle ou plutôt de ses parents dans ce roman. Il y a surtout une belle écriture ciselée et poétique, à l’image de ces paysages d’Algérie qu’elle dépeint si bien, et qui dit les sentiments, la vie, la mort, les regrets et les remords, de façon aussi subtile, sans amertume, tout en émotion. Elle nous émeut par ce récit à hauteur d’homme, car la guerre, abstraite, est surtout une affaire d’humains, de relations, de foi en l’autre et de désenchantement.

💙💙💙💙💙

A Manosque, le plaisir de la rencontre, écouter Brigitte Giraud parler de son roman…

 


Catalogue éditeur : Flammarion

Printemps 1960.
Antoine est appelé pour l’Algérie au moment où Lila, sa toute jeune femme, est enceinte. Il demande à ne pas tenir une arme et se retrouve infirmier à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès. Ce conflit, c’est à travers les récits que lui confient jour après jour les « soldats en… Lire la suite

Paru le 23/08/2017 / 250 pages / 140 x 210 cm Broché / EAN : 9782081389168 / ISBN : 9782081389168

Nos vies. Marie-Hélène Lafon

Inspiré d’une nouvelle écrite précédemment par Marie-Hélène Lafon, « Nos Vies » est devenu le roman étonnant et émouvant que l’on découvre en cette rentrée littéraire.

DomiCLire_nos_vies_marie_helene_lafonJeanne marche, vit, se souvient. Dans la vie de Jeanne, il y a la voisine, et son fils, la pharmacienne, et ses clients, Karim, mais aussi ses frères et sœurs. Elle fait ses courses au Franprix de la rue du Rendez-vous. Là, il y a Gordana, la caissière aux seins généreux et au décolleté engageant, il y a aussi l’homme, qui chaque vendredi passe toujours à la caisse 4, la caisse de Gordana, tout comme elle.

Elle observe les autres, chaque jour, mais surtout elle imagine leurs vies, faites de rencontres, d’amours, de solitudes, de passés et surtout d’avenirs qu’elle rêve pour eux. Jeanne invente leurs bonheurs manqués, leurs quotidiens à la banalité parfois consternante, avec beaucoup d’imagination. N’est-ce pas aussi un moyen d’occulter la banalité de son propre quotidien ?

Au passage, on la découvre peu à peu, solitaire, sans homme ni enfant, sans parents, une famille qu’elle voit de temps en temps, mais toujours par obligation, si peu par plaisir. Le mariage, puis le mari disparu, la vie sans enfants, la famille manquée, le travail pas toujours gai…autant d’instants, de souvenirs, qui sous un aspect parfois banal, montrent la futilité et le vide de sa vie.

Marie-Hélène Lafon nous dépeint là des solitudes urbaines, des destins figés, des histoires de vies à la tristesse sous-jacente pas toujours avouée, des rêves et des illusions, pour oublier un quotidien maussade et peut-être trop désespérant…

Avec des mots justes et simples, l’auteur nous entraine doucement dans son histoire. Elle nous enveloppe de souvenirs et parfois même de regrets, ceux du temps qui passe sans qu’on ne l’ait vraiment vécu, qu’elle distille par petites touches à priori légères, mais qui longtemps après la lecture vous laissent un goût étrange, avec cette envie de vivre à fond votre propre vie, pour être sûr de ne pas attendre le bonheur en vain et de ne rien manquer !

💙💙💙💙

Rencontre avec Marie-Hélène Lafon, à Manosque pendant les Correspondances


Catalogue éditeur : Buchet-Chastel

 « J’ai l’œil, je n’oublie à peu près rien, ce que j’ai oublié, je l’invente. J’ai toujours fait ça, comme ça, c’était mon rôle dans la famille, jusqu’à la mort de grand-mère Lucie, la vraie mort, la seconde. Elle ne voulait personne d’autre pour lui raconter, elle disait qu’avec moi elle voyait mieux qu’avant son attaque. »

Le Franprix de la rue du Rendez-Vous, à Paris. Une femme, que l’on devine solitaire, regarde et imagine. Gordana, la caissière. L’homme encore jeune qui s’obstine à venir chaque vendredi matin… Silencieusement elle dévide l’écheveau de ces vies ordinaires. Et remonte le fil de sa propre histoire.

 Littérature française / Date de parution : 17/08/2017 / Format : 11,5 x 19,0 cm, 192 p., 15,00 EUR €  / ISBN 978-2-283-02976-3

Tropique de la violence. Nathacha Appanah

« Je ne m’arrête pas, ce soir c’est la guerre, ce soir c’est le festin des loups et personne ne pourra me protéger de cette meute… »

Une ile paradisiaque de l’océan indien, sur fond de violence, c’est « Tropique de la violence » de Nathacha Appanah, certainement mon coup de cœur de la rentrée littéraire.

domiclire_tropique_de_la_violence

Marie quitte ses montagnes pour étudier à la ville, infirmière, elle tombe sous le charme de Chamsidine. Mariage, puis départ vers Mayotte, l’ile dont il est originaire. Mais à Dzaoudzi, les hommes sont rarement fidèles, et Marie est abandonnée par celui qu’elle a tant aimé. Seule, sans enfants, sa vie est triste, jusqu’au jour où une jeune femme lui abandonne ce bébé qu’elle a emmené avec elle sur le kwassa. Moise, enfant sauvé des eaux, fait le bonheur de sa mère. Moise à treize ans et veut comprendre d’où il vient, veut savoir qui il est, se rebelle. Puis un matin, Marie tombe, comme foudroyée. Sa mère morte, Moise va rejoindre les jeunes qui errent à Gaza. Loin de la ville, ils survivent de rapines, de drogues, de vols. Moise n’est pas fait pour ça, cette éducation qu’il aurait voulu renier l’aide à survivre, même lorsqu’il ne veut pas obéir à Bruce, un caïd à peine plus âgé que lui qui règne sur son peuple d’enfants errants par la peur et la violence. Jusqu’au jour où tout bascule. Moise est en prison car Moise a tué, tué pour se défendre, tué pour survivre, arrêter d’avoir peur, d’obéir et de subir les pires humiliations.

Nous sommes à Mayotte, au milieu de l’océan Indien, dans l’un des plus beaux lagons du monde, une eau bleue extraordinaire, des tortues, plages et climat de rêve… Oui, nous sommes à Mayotte, première maternité de France en nombre de naissances, envahie par le flux incessant de ceux qui viennent chercher un peu de bonheur et fuient la misère des Comores. Chaque jour ou presque, les kwassas débarquent leurs flots de migrants sur la grève, malades, femmes enceintes, enfants, tous arrivent qui pour se faire soigner, qui pour accoucher et obtenir la nationalité française, celle du droit du sol. Mais la plupart du temps ils ne trouvent que la misère de Gaza, le bidonville en bordure de Kaweni qui déborde de vies, d’exclus.

Là les jeunes, très nombreux, devenus porteurs, guetteurs, voleurs, sont à la merci des chefs de gangs, ils boivent, fument et prennent « le chimique », la drogue souvent frelatée qui rend fou. Aucun espoir pour eux, malgré les tentatives désespérées de quelques associations caritatives rapidement débordées et souvent déconnectées de la réalité, dont l’activité semble si futile face à tant de monde et de misère. Les mots de Nathacha Appanah sont justes et percutants, ni humiliation, ni compromission, ni jérémiades pour décrire la violence, les coups, la haine, la peur.

Une vision terrible de la misère, sur cette ile qui comme une cocotte-minute, est totalement sous pression, mais pendant combien de temps encore avant que tout explose ? Oserais-je dire que j’ai un coup de foudre pour ce roman alors qu’il décrit un univers qui pourrait être magique et qui est pourtant si difficile.

 Extraits :

Mo ! Crient-ils tous.
Je ne m’arrête pas, ce soir c’est la guerre, ce soir c’est le festin des loups et personne ne pourra me protéger de cette meute…

Je n’ai pas peur tandis que mes pieds frappent la terre, que je sens le vent salé et chaud me fouetter le visage, que j’entends la fureur derrière moi, non ce n’est pas comme quand tout se ratatinait en moi, quand je ne savais plus qui j’étais ni comment je m’appelais. Non, tandis que je rejoins l’océan, je n’ai plus peur.
Je m’appelle Moise, j’ai quinze ans et je suis vivant.

domiclire_nathacha_appanah_manosque

A Manosque, pendant les Correspondances 2016


Catalogue éditeur : Gallimard

«Ne t’endors pas, ne te repose pas, ne ferme pas les yeux, ce n’est pas terminé. Ils te cherchent. Tu entends ce bruit, on dirait le roulement des barriques vides, on dirait le tonnerre en janvier mais tu te trompes si tu crois que c’est ça. Écoute mon pays qui gronde, écoute la colère qui rampe et qui rappe jusqu’à nous. Tu entends cette musique, tu sens la braise contre ton visage balafré ? Ils viennent pour toi.»

Tropique de la violence est une plongée dans l’enfer d’une jeunesse livrée à elle-même sur l’île française de Mayotte, dans l’océan Indien. Dans ce pays magnifique, sauvage et au bord du chaos, cinq destins vont se croiser et nous révéler la violence de leur quotidien.

ISBN : 978207019755 / 192 pages, 140 x 205 mm / Parution : 25-08-2016