Canción, Eduardo Halfon

Une quête familiale sur fond d’histoire contemporaine du Guatemala

Alors qu’il est au Japon, invité par une université de Tokyo pour participer à un congrès d’auteurs libanais, Eduardo Halfon se souvient de l’histoire de son grand-père, le seul libanais de la famille. L’auteur se sent bien plus juif, espagnol ou guatémaltèque qu’arabe, et s’il a parcouru le monde, il ne connaît pas encore le japon, l’occasion est belle de le découvrir. S’adapter en quelques heures aux coutumes de ce pays si particulier semble une gageure qu’il est prêt à tenter, même s’il arrive « déguisé en arabe » et si les quelques paroles qu’il tente pendant les différentes tables rondes tombent totalement à coté et n’obtiennent pas les réponses escomptées.

Qu’importe, l’auteur nous entraîne dans ses pensées, et surtout dans l’histoire du Guatemala à travers l’histoire du grand-père. Débarqué à New-York en 1917, il arrivait de Syrie, mais se plaisait à dire qu’il était libanais, même si le pays n’a été créé qu’en 1920, soit après son départ.

Les grands parents vivaient dans une vaste maison, un palais. Des affaires prospères, une famille heureuse, jusqu’à ce jour de 1967 où le grand-père est enlevé quasiment devant sa porte par une milice armée. Il sera libéré trente cinq jours plus tard, sain et sauf, contre une rançon qui viendra alimenter les ressources des FAR (Forces Armées Rebelles) organisation dissoute de nombreuses années plus tard.

Quelques figures de la clandestinité de l’époque ont participé à son enlèvement. La belle Rogelia Cruz mais aussi Canción, le tueur professionnel au visage d’enfant auquel le grand-père remettra pourtant deux plumes en or. Canción, capable d’exécuter n’importe quel homme sans sourciller et sans émotion. Canción, dont l’auteur va suivre le parcours, en parallèle à l’histoire de sa famille et à celle du pays.

Ce roman commence presque comme une farce humoristique « j’ai endossé un déguisement arabe pour ma conférence au japon ». Mais la suite est bien un retour aux origines d’une famille d’émigrés qui a parcouru la planète avant de se poser enfin dans un pays et d’y bâtir sa descendance. Pourtant, la violence omniprésente dans le passé raconté ici fait de ce court récit un véritable roman social avec en toile de fond la réalité politico-économique du Guatemala dans la deuxième partie du XXe siècle.

L’histoire de la famille est une fois de plus prétexte à remonter l’histoire du pays, et d’en montrer la complexité politique et économique. En particulier avec les enlèvements et les meurtres perpétrés par les guérillas insurgées contre la dictature militaire, mais aussi le contrôle par les États-Unis d’une partie de la politique intérieure du pays. Toujours en parallèle d’une quête familiale qui a déjà commencé dans de précédents romans. Je pense en particulier à Deuils, où l’auteur recherchait la présence de Salomon, l’oncle oublié dont personne ne parle jamais.

L’alternance présent, passé en très courts chapitres voire paragraphes, donne un vrai rythme. J’aime beaucoup cette écriture qui ressemble à un puzzle dans lequel le lecteur doit chercher son chemin et se laisser guider pour comprendre où on veut le mener. En peu de mots l’auteur mêle l’émotion, le souvenir, l’humour, la recherche historique, et le présent. Eduardo Halfon se joue des codes de la littérature et prend avec humour ces grands symposiums qui se veulent si sérieux. Il nous régale de quelques scènes plus légères entre les moments historiques d’une grande intensité.

Du même auteur, j’avais aimé en 2020 le roman Deuils dont je vous avais parlé ici.

Catalogue éditeur : La Table Ronde

Traduction (Espagnol) : David Fauquemberg

Par un matin glacial de janvier 1967, en pleine guerre civile du Guatemala, un commerçant juif et libanais est enlevé dans une ruelle de la capitale. Pourquoi ? Comment ? Par qui ? Un narrateur du nom d’Eduardo Halfon devra voyager au Japon, retourner à son enfance dans le Guatemala des années 1970 ainsi qu’au souvenir d’une mystérieuse rencontre dans un bar miteux – situé au coin d’un bâtiment circulaire – pour élucider les énigmes entourant la vie et l’enlèvement de cet homme, qui était aussi son grand-père.
Eduardo Halfon, dans ce nouveau livre, continue d’explorer les rouages de l’identité. En suivant à la trace son grand-père libanais, il entre avec lui dans l’histoire récente, brutale et complexe, de son pays natal, une histoire dans laquelle il s’avère toujours plus difficile de distinguer les victimes des bourreaux.

Eduardo Halfon est né au Guatemala en 1971 et a passé une partie de sa jeunesse aux États-Unis, où il a étudié la littérature qu’il a enseignée à son retour dans son pays natal. En 2007, l’auteur de La Pirouette est nommé parmi les quarante meilleurs jeunes écrivains latino-américains au Hay Festival de Bogotà et en 2012, il bénéficie de la Bourse de Guggenheim. Ses nouvelles et romans sont traduits en huit langues, et il reçoit le prestigieux prix espagnol José Maria de Pereda en 2010 ainsi que le Prix Roger Caillois en 2015 pour deux d’entre eux. 

Quai Voltaire / Paru le 14/01/2021 / 176 pages – 115 x 190 mm / ISBN : 9791037107541 / Prix : 15

Quand j’étais Théodore Seaborn, Martin Michaud

Martin Michaud, nous revient avec un sujet terriblement d’actualité, difficile et absolument passionnant

J’aime beaucoup ce talentueux auteur québécois dont j’ai déjà lu deux polars, Je me souviens et Violence à l’origine. Avec cet opus-là, il s’éloigne de l’univers de ses policiers fétiches qui sévissent à la section des crimes majeurs, Victor Lessart et Jacinthe Taillon. Il me semble aussi qu’on y perd un peu de la gouaille typique de nos cousins canadiens, mais qu’importe, voilà encore un sujet traité avec une belle maitrise de l’écriture et du suspense.

Théodore Seaborn est un jeune publicitaire de Montréal. Au chômage et dépressif, il ne quitte plus son domicile et passe ses journées devant sa télé, pas rasé, pas changé, il s’empiffre de Coffee Crisp… Jusqu’au jour où, à court de barres chocolatées, il est contraint de sortir enfin de chez lui et découvre tout à fait incidemment son sosie parfait. Dès lors, sa vie bascule et de péripéties en rencontres, le voilà embarqué par Samir, un inconnu, jusqu’en Syrie. Là vont interférer dans son quotidien les forces djihadistes de l’EI, les services de renseignements français, les réminiscences de son enfance au Liban, mais surtout le voilà confronté aux interrogations sur sa vie, sa famille, son couple, sa fille, et tout ce qui fait le sel et la valeur de ce qui nous entoure.

Propulsé terroriste ou au contraire engagé quasiment par hasard, mais pas forcément contre son gré, dans une opération aux côtés des français, à Racca, il va découvrir l’horreur de la vie des prisonniers de l’EI, subir les tortures, assister aux pires exécutions, et pourtant comprendre également au contact de Samir que dans chaque homme, et malgré ses convictions les plus profondes, un soupçon d’humanité peut encore émerger.

Une certaine incohérence apparait quelques fois dans l’enchainement des rencontres, certaines semblent même improbables, et pourtant un écheveau invisible tisse des liens et finit par rassembler les différents protagonistes. On le sait, Martin Michaud aime nous propulser dans des périodes de temps différentes pour mieux nous emmener dans son intrigue, et là encore il y excelle. Voilà donc un roman que l’on ne peut pas lâcher et qui se lit d’une traite. La déchéance, le fatalisme face aux difficultés, puis la rédemption et la transformation de Théodore Seaborn font un bien fou. La relation prisonnier-bourreau, passeur-émigré, les relations humaines entre les hommes, sont complexes et bien mises en évidence, on veut y croire et on se laisse emporter dans le sillage d’un Théodore d’abord anéanti, puis transformé et combatif, et de plus en plus attachant. Car finalement, aussi loin qu’il aille, c’est au fond de lui-même, de ses convictions, de ses envies, ses sentiments, ses croyances, en l’homme et en la religion, qu’il fait son plus important voyage, et c’est peut-être aussi pour ça qu’on s’y attache autant.

Catalogue éditeur : Kennes éditions

Un récit riche sur un sujet d’actualité brûlant : l’état islamique et le terrorisme

Théodore Seaborn, un jeune publicitaire de Montréal, se remet d’une dépression après avoir été congédié. Marié et père d’une petite fille, il passe ses journées à regarder des enregistrements de la commission Charbonneau et à manger des Coffee Crisp. Le jour où ses réserves de barres chocolatées s’épuisent, il sort de chez lui et croise un homme qui lui ressemble de façon troublante. L’entêtement de Théodore à retracer cet inconnu et, plus tard, à croire qu’il appartient à une cellule terroriste vire bientôt à l’obsession. Mais par quel revers de fortune vat-il se retrouver dans le fief de l’État islamique, en Syrie ? De Montréal à Racca, Théodore affrontera tous les dangers, mais le voyage le plus risqué et le plus insensé de tous est celui qui le mènera au bout de lui-même.

Date de parution : 6 avril 2016 / Nombre de pages : 432 pages / ISBN : 9782875802798

La ville haute. Eliane Serdan

Dans « La ville haute » deux solitudes se rencontrent, deux exilés se comprennent, et Éliane Serdan nous offre un court roman empreint de poésie et de nostalgie.

Hiver 1956, dans le sud de la France, Anna a quitté Beyrouth avec ses parents. Elle vit dans la tristesse et la solitude ses premiers mois d’exil. Sans comprendre pourquoi elle a quitté son Liban chaleureux et solaire, ni accepter l’isolement que cela implique.

Un soir de pluie, sur le chemin du retour de cette école où elle se sent si étrangère et terriblement isolée, elle s’égare dans le village et rencontre un homme lui aussi étranger. Rencontre improbable car aucun des deux ne va se parler, Anna va fuir, aucun ne sait qui est l’autre. Mais cette rencontre est un catalyseur pour Pierre qui va se réveiller d’une vie d’insatisfaction. Il va enfin comprendre que cette petite fille fragile lui en rappelle une autre qu’il a cherché toute sa vie, Anouche, la fille de sa nourrice, avec qui il a été élevé, et qu’il a perdue, là-bas, sur les bords de la mer Noire.

Alternant les points de vue de Pierre puis de Anna, « La ville haute » est un roman très poétique, avare de mots superflus. Éliane Serdan dit le principal en peu de phrases et peu de pages, et son roman se lit dans un souffle, malgré la puissance des sujets abordés. Car dans cette ville haute, on souffre d’exil, de solitude et de chagrin. Le roman évoque également le sort dramatique des arméniens au bord de la mer noire, par phrases sobres mais tellement imagées que l’on ressent toute l’horreur du génocide. Il y a aussi le désespoir des immigrés, même si ceux-ci, arrivant du Liban, sont déjà français. Ils ne sont pourtant pas d’ici et devront apprendre à vivre et à s’intégrer. Il y a enfin toutes les difficultés de l’enfance évoquées à demi-mots, tristesse et abandon, espoir et renouveau. Il y a surtout la beauté d’un paysage, des champs d’oliviers, de la neige qui recouvre le paysage de son blanc manteau, dans sa beauté éphémère et scintillante, et qui rivalise avec les paysages éclatants de soleil du Liban ou de Turquie.

Quand je regarde les couvertures safranées de cette maison d’édition (qui me semblent très  « scolaires ») je n’imagine pas la qualité de ses romans et de ses auteurs. En tout cas, c’était mon impression jusque-là ! Et là je dois avouer que j’ai beaucoup aimé « La ville haute » !


Catalogue éditeur : Serge Safran

Hiver 1956. Dans une petite ville du sud de la France, Anna, une fillette arrivée du Liban, vit ses premiers mois d’exil.
Un soir de pluie, elle se réfugie sous le porche d’une maison. Un homme est là. Pierre. Lui aussi étranger. Seul, fragilisé par la perte de son métier de relieur à la suite d’une mutilation de la main. Resurgissent pour lui les fantômes d’un passé qu’il a cherché à oublier toute sa vie. À l’âge de neuf ans, en Turquie, il a assisté à l’enlèvement d’Anouche, la fille de sa nourrice arménienne, qui a sans nul doute subi les pires outrages. Elle avait l’âge et le visage d’Anna. Cette coïncidence inattendue lui donne l’impulsion d’enquêter sur la disparition d’Anouche pour enfin apprendre la vérité.
La rencontre de ces deux êtres en exil permet à l’enfant d’échapper à la solitude et offre à l’homme la possibilité de se libérer du passé.
Un superbe roman sur l’exil et la beauté du sud en hiver, avec la neige sur les oliviers et en toile de fond, le souvenir nostalgique de la mer Noire.

En librairie le 7 avril 2016 / ISBN : 979-10-90175-47-1 / Format : 12,5 x 19 cm / Pagination : 172 pages / Prix : 15, 90 €