Manuel à l’usage des femmes de ménage, Lucia Berlin

Une découverte littéraire rare. Un bonheur de lecture, tout simplement. Mais pourquoi avons-nous attendu aussi longtemps pour en entendre parler !

Couverture du roman "Manuel à l'usage des femmes de ménage" de Lucia Berlin édition Le Livre de poche

S’il est vrai que j’aime beaucoup lire des nouvelles, là, c’est tout simplement autre chose. Il y a tout dans cette écriture, le style, les mots, les émotions, la vie, les douleurs et les joies, la famille et la société, les villes parcourues, les évènements vécus. Lucia Berlin est née dans les années 30 et nous transporte tout au long de ces quelques dizaines d’années de sa vie en 600 pages.

Lucia Berlin est un auteur fabuleux, qui a su m’embarquer dans ses histoires, vraies, puisqu’elle les raconte et ne ment jamais, c’est elle qui le dit. J’ai eu l’impression de la suivre partout, et de la comprendre. Les personnages sont autres, les noms aussi, mais on la retrouve, ainsi que sa mère, sa sœur, ses maris, ses fils, ses amours, ses collègues et ses patrons, ses voisins et ses amis…

Elle parle de son enfance, abusée par un grand-père, aux côtés d’une grand-mère qui n’intervient pas, élevée par une mère alcoolique qui ne montre jamais le moindre signe de tendresse ou d’intérêt pour sa fille, et un père absent, il part à la guerre en 1941, de New York au Chili, du Texas à Oakland. Puis c’est la rencontre avec son premier mari, si jeune, rejeté par ses parents. Trois mariages et quatre fils plus tard, elle aura connu des métiers à la pelle, artiste bohème avec ses maris poète ou sculpteur, mais aussi enseignante, elle parle anglais et espagnol, standardiste, femme de ménage, elle connait des hauts et surtout des bas, alcoolique, seule, abandonnée, amoureuse, trahie, mais souvent entourée, accompagnée, elle aura tout vécu et tout surmonté.

Cette écriture est magique, en quarante-trois nouvelles, j’ai été plongée dans toute époque. Rien n’est lassant, on tourne les pages et on avance avec bonheur dans cette vie si singulière, si atypique. Il y a de l’émotion, de la tendresse, de l’espoir, c’est à la fois critique et violent, sensuel et poignant, et ce n’est jamais amer. Il  y a des descriptions, imagées, émouvantes, vibrantes. Les couleurs, les sons, les gestes, sont là pour dire la vie ou la mort. La maladie est présente mais magnifiée par l’amour des deux sœurs, leur complicité, leurs souvenirs, leurs arrangements aussi avec ces souvenirs, ceux de la mère en particulier, avec ses suicides à répétition et son désamour pour sa seconde fille. C’est aussi gai que mélancolique, c’est cruel et intime, incisif et tendre, bluffant de justesse et de vérité, le tout porté par un rythme, un souffle, une maitrise de l’écriture assez unique. Alors si vous hésitez encore, allez-y, vous ne serez pas déçus !

Roman lu dans le cadre de ma participation au jury des lecteurs du Livre de Poche 2019

Catalogue éditeur : Le livre de Poche & Grasset

Elle est une grande écrivaine injustement méconnue, une reine de la narration. Lucia Berlin (1936-2004), mariée trois fois, mère de quatre garçons, raconte ici ses multiples vies en quarante-trois épisodes. Élevée dans les camps miniers d’Alaska et du Midwest, elle a été successivement une enfant solitaire au Texas durant la Seconde Guerre mondiale, une jeune fille riche et privilégiée à Santiago du Chili, une artiste bohème dans le New York des années 1950 et une infirmière aux urgences d’Oakland. Elle a su saisir les miracles du quotidien jusque dans les centres de désintoxication du sud-ouest des États-Unis, égrenant ses conseils avisés et loufoques tirés de ses propres expériences d’enseignante, standardiste, réceptionniste, ou encore femme de ménage. Un destin exceptionnel.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Valérie Malfoy

Éditeur d’origine : Grasset / Date de parution : 26/09/2018 / EAN : 9782253071402 / 600 pages / Prix : 8,70€

Crédit photo 1963 Buddy Berlin © 2015 – 2018, Literary Estate of Lucia Berlin LP

Au loin. Hernan Diaz

Quand la ruée vers l’ouest prend des chemins de traverse pour trappeur solitaire, « Au loin », le très surprenant roman d’Hernan Diaz, va certainement vous bouleverser et vous étonner !

Domi_C_Lire_hernan_diaz_au_loin_delcourtAlors qu’il débarque en Californie, seul et sans connaitre la langue, le jeune Håkan ne s’imagine pas qu’il va mettre tant d’années à rechercher son frère. Pourtant, l’Amérique que lui avait vantée ce dernier, alors qu’ils étaient encore dans leur famille en Suède s’avère bien plus périlleuse et dangereuse que prévu.

Acculé par la pauvreté, les parents avaient décidé que leurs deux fils partiraient ensemble pour trouver le bonheur sur la côte est des États-Unis… c’est en Californie que débarque le jeune Håkan, immédiatement repéré par une femme étrange qui l’entraine dans ses filets vénéneux. Quand il réussit à fuir, c’est d’Ouest en Est qu’il décide de marcher, pour rejoindre New-York, son rêve.

Traverser l’Amérique à pied dans les années de la ruée vers l’or n’est pas chose aisée. Sans travail, sans argent, sans pouvoir échanger quoi que ce soit, bientôt le jeune homme va s’isoler du reste des hommes. Même s’il accepte temporairement de travailler, puis de traverser avec un convoi de pionniers, la compagnie ne lui convient pas et il recherche rapidement la solitude. Un jour, comme dans tout western qui se respecte, le convoi est attaqué sauvagement par des indiens -ou pas- seul survivant, Håkan doit fuir pour garder la vie sauve, puis fuir car il sera injustement accusé …

Alors que tout un panthéon d’aventuriers tous plus pittoresques les uns que les autres vont croiser sa route, Håkan n’a qu’un seul but, retrouver ce frère Linus qu’il a perdu au départ de son pays. Mais la route est longue, la vie est faite de rencontres, de combats, d’apprentissages et de découvertes, de blessures et de victoires. Il va passer de longs mois, des années sans doute, loin des hommes et près de cette nature protectrice et parfois destructrice. Pourtant pendant ce temps, sa légende va grandir, car c’est un homme hors du commun. Étrange et de grande taille, il est si différent qu’il interroge et fait peur.

Peu à peu, il trace son sillon à travers ces vastes plaines qui ont forgé l’Amérique d’aujourd’hui. Celle des aventuriers, des chercheurs d’or, des paysans et des pionniers solitaires, de ces hommes forts ou faibles, mais qui vont de l’avant, qui essayent, gagnent, tombent et se relèvent, qui poursuivent la route vers le point qu’ils se sont fixés.

Voilà un roman très étonnant, quand on s’attend plus ou moins à un récit classique d‘émigration vers l’ouest, nous voilà transportés dans une autre dimension, pris dans les mots, le passé d’un solitaire taiseux et étranger à ceux qui l’approchent. Un roman surprenant mais envoûtant, qui nous entraine à travers cette épopée d’un homme seul, de déserts en étendues glacées, à l’image même de cette Amérique gigantesque et terrifiante par sa diversité et son immensité.

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Catalogue éditeur : Delcourt littérature

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Barbaste.
Prix du roman Page/America 2018.

Jeune paysan suédois, Håkan débarque en Californie, seul et sans le sou. Il n’a qu’un but : retrouver son frère Linus à New York. Il va alors entreprendre la traversée du pays à pied, remontant à contre-courant le flux continu des pionniers qui se ruent vers l’Ouest. Les caravanes se succèdent et les embuches aussi. Trop souvent, la nature et les hommes essaieront de le tuer. Håkan croise ainsi la route de personnages truculents et souvent hostiles : une tenancière de saloon, un naturaliste original, des fanatiques religieux, des arnaqueurs, des criminels, des Indiens, des hommes de loi…
Et, tandis que s’écrivent à distance les mythes fondateurs de l’Amérique, il devient un héros malgré lui. Peu à peu, sa légende grandit. Håkan n’a plus d’autre choix que de se réfugier loin des hommes, au cœur du désert, pour ne plus être étranger à lui-même et aux autres.

Auteur d’un essai sur Borges, Hernan Diaz est aujourd’hui directeur adjoint de l’Institut hispanique de la Columbia University. Finaliste du Prix Pulitzer et du Pen/Faulkner Award, Au loin est son premier roman.

Parution le 5 septembre 2018 / 334 pages / 21.50€

Je m’appelle Lucy Barton. Elizabeth Strout

Découvrir Elizabeth Strout avec « Je m’appelle Lucy Barton » est une jolie surprise. L’auteur, prix Pulitzer en 2009 pour un précédent roman, nous plonge dans l’intimité et la psychologie de ses personnages. Sentiments et frustrations, amour et désamours deviennent le fil rouge de la relation entre une mère et sa fille.

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Lucy Barton, écrivain, mariée, deux enfants, a plutôt bien réussi sa vie.  Elle se souvient de cette époque, quelques années auparavant, où elle a été hospitalisée pendant de longues semaines à New-York, dans cette chambre d’hôpital d’où elle pouvait voir scintiller le Chrysler Building.

Suite à une banale opération, un complication inattendue la contraint à rester de longs jours alitée. Ses filles sont encore petites, son mari doit gérer le quotidien, aussi, cherchant à pallier à sa solitude, il fait venir la mère de Lucy.

Cette mère avec qui elle n’avait pas parlé depuis des années, va la veiller nuit et jour assise sur une chaise au pied de son lit. Et elle parle cette mère, même si elle ne répond pas aux questions de Lucy. Elle meuble les heures avec des souvenirs, des anecdotes, et cette relation pour le moins étrange avec une mère pourtant absente va se transformer en moments d’amour non-dits, de silences à l’ombre d’une vie, d’une enfance difficile mais pour lesquels Lucy ne semble pas avoir de ressentiment.

Au milieu de cette logorrhée sans fin, Lucy va égrener elle aussi les souvenirs de son enfance à Amgash, dans l’Illinois. Car l’enfance de Lucy, on le comprend vite, a été très difficile. Une famille pauvre, qui habite dans un garage, n’ayant pas les moyens de se procurer l’essentiel, encore moins le superflu. Le père, terrible, absent, les abus que l’on devine. Cette différence sociale, la promiscuité, la  pauvreté extrême, qui ne permet pas d’inviter des camarades d’école, de pouvoir échanger sur toutes ces choses que l’on partage enfants ou adolescent et qu’elle ignore.

Elle attend un mot de sa mère, une expression de ses sentiments, un élan qu’elle n’aura jamais. Et pourtant, l’amour est là, entre une mère et sa fille qui se comprennent sans se parler, qui s’aiment sans se le dire, qui ont besoin l’une de l’autre sans jamais vouloir être ensemble.

Lucy pense à ces moments qui lui ont permis d’évoluer, de lui faire comprendre  que le passé nous construit, que l’enfance, la famille, sont les bases de ce que l’on devient. Roman étrange, qui dégage une forme d’optimisme dans sa grande tristesse apparente. Si la solitude et la pauvreté sont extrêmes, elles n’y sont pas vécues comme des freins à mener une vie normale et heureuse. Et où transparait l’amour, d’une mère, d’une fille, jamais dits, mais tellement évidents, malgré les silences.

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Catalogue éditeur : Fayard

Hospitalisée à la suite d’une opération, Lucy Barton reçoit la visite impromptue de sa mère, avec laquelle elle avait perdu tout contact. Tandis que celle-ci se perd en commérages, convoquant  les fantômes du passé, Lucy se trouve plongée dans les souvenirs de son enfance dans une petite ville de l’Illinois – la pauvreté extrême, honteuse,  la rudesse  de son père,  et  finalement son départ pour New York, qui l’a définitivement isolée des siens. Peu à peu, Lucy est amenée à évoquer son propre mariage, ses filles, et ses débuts de romancière dans le New York des années 1980. Une vie entière se déploie à travers le récit lucide et pétri d’humanité de Lucy, tout en éclairant la relation entre une mère et sa fille, faite d’incompréhension, d’incommunicabilité, mais aussi d’une entente muette et profonde.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Brévignon

Par le vent pleuré. Ron Rash

Découvert en cette rentrée littéraire 2017 « Par le vent pleuré » le dernier roman de Ron Rash a tous les codes du thriller et l’écriture d’un roman classique.

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Dès les premières pages, les ossements d’une jeune femme disparue depuis de très nombreuses années viennent de refaire surface,  mettant également au jour les ressentiments, les mensonges, les faux-semblants qui ont perturbé la vie d‘une famille entière. Même si l’enquête policière n’est pas prégnante, c’est bien une intrigue qui se dévoile au fil des pages, au fil des échanges, et que l’on découvre avec les personnages principaux, les deux frères Bill et Eugène.

Élevés  par leur mère suite au décès accidentel de leur père, mais surtout ayant subi une éducation fortement orientée par un grand-père tout puissant à qui rien de résiste, pas même sa belle-fille, les destins de ces deux jeunes hommes ont pris des tours bien différents.

Bill , l’ainé, le sage, le protecteur, le scientifique, est aujourd’hui un chirurgien reconnu pour son admirable maîtrise professionnelle, y compris lors des situations les plus difficiles et les plus désespérées, et pour son dévouement.

Eugène, le plus jeune, a au contraire raté sa vie, plongeant inexorablement dans l’alcool, ce compagnon des mauvais jours qui a éloigné de lui sa femme et sa fille.

La plus grande partie de l’intrigue se déroule pendant l’été 69, à cette époque les jeunes ont déjà gouté aux dogues légères, une grande liberté règne auprès d’une certaine jeunesse libérée, et Ligeia, cette jeune femme qu’ils rencontrent alors qu’ils sont à la pêche, n’est pas en reste. Chaque jour pendant quelques semaines, ils vont la retrouver, partager avec elle des moments de liberté, jusqu’au jour où elle disparait.

L’auteur se plait à dévoiler les caractères, les subtilités des échanges entre les deux frères et leur relation au grand-père, ainsi que la relation de celui-ci avec tous ceux qu’il a tenu sous sa coupe pendant de si longues années. De flash-back en retour au présent, Ron Rash distille une ambiance malsaine et une tension à la fois dans l’intrigue et dans la psychologie de ses personnages. La domination d’un grand-père tout puissant, les erreurs ou les hésitations de l’adolescence, les folies de la jeunesse, tout nous donne envie de vite en découvrir la fin. Qui plus est, l’auteur nous entraine dans des paysages des États Unis qu’apparemment il connait bien, donnant une dimension supplémentaire à son intrigue.

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Catalogue éditeur : Seuil

Traduit par : Isabelle Reinharez

Dans une petite ville paisible au cœur des Appalaches, la rivière vient de déposer sur la grève une poignée d’ossements, ayant appartenu à une jeune femme. Elle s’appelait Ligeia, et personne n’avait plus entendu parler d’elle depuis un demi-siècle.

1967 : le summer of love. Ligeia débarque de Floride avec l’insouciance et la sensualité de sa jeunesse, avide de plaisirs et de liberté. C’est l’époque des communautés hippies, du Vietnam, de la drogue, du sexe et du Grateful Dead. Deux frères, Bill et Eugene, qui vivent bien loin de ces révolutions, sous la coupe d’un grand-père tyrannique et conservateur, vont se laisser séduire par Ligeia la sirène et emporter dans le tourbillon des tentations. Le temps d’une saison, la jeune fille bouleversera de fond en comble leur relation, leur vision du monde, et scellera à jamais leur destin – avant de disparaître aussi subitement qu’elle était apparue.

À son macabre retour, les deux frères vont devoir rendre des comptes au fantôme de leur passé, et à leur propre conscience, rejouant sur fond de paysages grandioses l’éternelle confrontation d’Abel et de Caïn.

Date de parution 17/08/2017 / 19.50 € TTC / 208 pages / EAN 9782021338553

I love Dick. Chris Kraus

Sulfureux « I love Dick » ? Ce roman écrit par Chris Kraus à la première personne est avant tout la  revendication féministe d’une femme qui s’affirme dans un monde d’hommes.

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D’abord publié en 1997, le roman a reçu un accueil mitigé, et pourtant il est aujourd’hui traduit dans plusieurs pays. Assez étonnant, troublant par sa construction, il peut rebuter un lecteur par toutes ces mentions d’auteurs anglo-saxons et parce qu’il est très ancré dans les années soixante-dix et quatre-vingt, qu’il faut avoir connues pour ne pas être parfois perdu. De plus, l’impression que Chris a fait tomber les barrières entre l’écriture et la vie privée, la réalité et la fiction, tout en écrivant malgré tout un roman, place parfois le lecteur en porte-à-faux. Et pourtant « I love Dick » parle essentiellement de la difficulté d’être une femme dans un monde d’hommes, celui des affaires, celui de l’art, du cinéma, de l’écriture, où les femmes sont souvent vues comme secondaires et peu intéressantes, insignifiantes, faibles, trouvant leur place uniquement par rapport aux hommes auprès de qui elles évoluent.

La première partie de roman se présente comme un journal. Chris Kraus et son mari, Silvère Lotringer, sont au restaurant avec Dick. Le temps est menaçant, aussi Dick leur propose de les héberger pour une nuit. Dès cette scène, le lecteur connait alors tout ce qu’il faut savoir sur les trois personnages, situation, âge, profession, et le fait qu’ils se connaissent finalement très peu. Au lendemain de cette soirée, Chris est persuadée que la nuit passé sous le même toit que Dick a été comme une rencontre intime et qu’il s’est passé une connexion entre eux, une sorte de « baise conceptuelle » et qu’elle est désormais amoureuse de Dick.
Silvère, jaloux à sa façon, va pourtant rentrer dans le jeu de Chris, et tous deux vont lui écrire des centaines de lettres, produisant ainsi une étrange réalisation artistique à quatre mains. Que faire, les envoyer ? Les publier en un roman ? En parler à Dick ? Attendre sa réponse ?
Pour Chris, c’est un peu comme si elle rédigeait un journal …. Et petit à petit cela devient une véritable introspection pour cette femme tentée par un changement de vie, elle se rend compte que si elle reste auprès de son mari, elle ne sera jamais que sa femme, son accompagnatrice, et n’aura pas de réalité en tant que Chris, aussi elle décide de le quitter.

La deuxième partie du roman nous fait d’abord suivre Chris dans sa traversée des États Unis seule en voiture. Elle tente de revoir Dick, le poursuit de ses assiduités, le harcèle. Mais toute cette partie est aussi un long plaidoyer pour toutes les femmes artistes si peu comprises, si peu appréciées tout au long des années, autrement que par rapport aux hommes qui les ont accompagnées. Et Chris défend la cause de ces femmes, leur talent, réel, méconnu, mal compris. Défend le fait d’être une femme, artiste, talentueuse, révolutionnaire, contestataire ou avant-gardiste, et surtout le droit à l’expression au même titre que les hommes.

Voici donc un roman très déroutant et qui loin d’être aussi sulfureux que le laissait présager son titre, et sa double signification en argot, nous entraine à la suite des délires et des pensées de Chris, aux limites de la fiction et de la réalité, et qui cherche à faire entendre les voix féminines si souvent oubliées et si peu soutenues par la société, en particulier dans les années 80, dans le monde de l’art et de la littérature.

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Quelques extraits :

« Nous étions deux électrons qui se tournaient autour dans une circuit fermé. Sans issue, huis clos. J’avais pensé à toi, rêvé de toi chaque jour depuis décembre. T’aimer m’avait permis d’accepter l’échec de mon film, de mon mariage et de mes ambitions. La route 126, l’autoroute de Damas. Comme saint Paul et Bouddha qui firent l’expérience d’une conversation grandiose à l’âge de 40 ans, j’étais re-née en Dick. Mais était-ce une bonne chose pour moi ?
Voilà la façon dont j’ai compris les règles.
Si l’on veut quelque chose très fort, on peut continuer à chercher à l’obtenir jusqu’à ce que l’autre dise Non. »

« Tout ceci était d‘une grande cruauté mais t’aimer était devenu un boulot à plein temps et je n’étais pas prête à me retrouver au chômage. »

« Qu’est-ce qui est selon vous la plus grande réussite de votre vie ? a demandé un adolescent du Thurman Youth Group à George Mosher, un trappeur, fermier, homme à tout faire et bucheron de 72 ans. « Être resté ici » a dit George. « A 3 kilomètres de l’endroit où je suis né ». Cher Dick, le sud des Adirondack permet de comprendre le Moyen Age. »

Catalogue éditeur : Flammarion

 Chris Kraus, une jeune femme, raconte son amour à sens unique pour un critique d’art prénommé Dick. Entre obsession, désir féminin et quête à travers les Etats-Unis, elle s’éloigne de son mari Sylvère et comprend que tout n’était que prétexte à la méditation et à la réflexion sur la place des femmes dans le couple et dans le monde.

Littérature étrangère / Traduit de l’anglais (États-Unis) par Alice Zeniter / Parution : 24/08/2016 / Prix : 20 €

Nos âmes la nuit. Kent Haruf

Avec « Nos âmes la nuit », Kent Haruf nous entraine dans les pas de deux veufs qui rapprochent leurs solitudes le temps que quelques nuits, faisant fi du quand dira-t-on, de l’avis de leurs familles respectives, des voisins, jusqu’au moment où…

couverture

Dans la petite ville de Holt, la solitude est pesante pour Addie Moore qui a perdu son mari depuis longtemps, et dont le fils vit bien loin. Jusqu’au jour où elle décide d’aller voir Louis Waters, son voisin depuis des années, veuf lui aussi, et à qui elle propose, oui, carrément et tout simplement, de venir passer les nuits allongé près d’elle à bavarder, à dormir, pour repartir au petit matin. Un peu surpris, louis va pourtant se faire un plaisir de tenter l‘aventure, et de nuit en nuit, une complicité et une forme d’amour va rapprocher les deux solitaires.
Jusqu’au jour où Gene, le fils d’Addie, va lui confier pour quelques semaines la garde de son fils. Et le petit fils va trouver sa place entre ces deux anciens qui se font grands-parents de substitution. Mais dans une petite ville de province, où qu’elle soit, tout se sait, les bavardages, les commérages, vont bon train, les jalousies ont vite fait de s’exacerber. Louis et Addie n’en ont que faire, eux qui trouvent dans cette présence incongrue au plus noir de la nuit, un réconfort, une écoute, mais aussi un dynamisme et une énergie qu’ils avaient perdus depuis longtemps.

Un joli roman qui se lit comme un conte et qui fait bien évidemment penser au roman Sur la route de Madison, et surtout à Clint Eastwood et Meryl Streep dans le film éponyme, quand la famille, la bienséance prédominent sur l’amour, la tendresse, le bonheur individuels. Egoïsme des familles, manque de courage pour braver les interdits, si on est conquis par ces lignes, par leur tendresse et la joie qui s’en dégage, on reste frustré malgré tout devant le gâchis qu’engendrent les convenances. Où l’on se rend compte que l’âge ne rend pas plus libre pour autant !

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Catalogue éditeur : Robert Laffont, Pavillons    

Traduit par Anouk NEUHOFF

Addie, soixante-quinze ans, veuve depuis des décennies, fait une étrange demande à son voisin, Louis : voudrait-il bien passer de temps à autre la nuit avec elle, simplement pour se parler, se tenir compagnie ? La solitude est parfois si dure… Bientôt, bravant les cancans de la petite ville de Holt ou ils vivent depuis toujours, Addie et Louis se retrouvent presque chaque soir.
Ainsi commence une belle histoire d’amour, lente et paisible, faite de confidences chuchotées dans le noir, de mots de réconfort et d’encouragement. Mais très vite, les enfants d’Addie et de Louis s’en mêlent, par égoïsme et, surtout, par peur du qu’en-dira-t-on.
Ce livre-testament, publié quelques mois après la mort de l’auteur, est une célébration de la joie, de la tendresse et de la liberté. De l’âge, aussi, qui devrait permettre de s’affranchir des conventions, pour être heureux, tout simplement.
« Nombre de romans évoquent la quête de l’amour, mais celui-ci est illuminé par sa présence. » The Guardian

Parution : 1 Septembre 2016 / Format : 135 x 215 mm / Nombre de pages : 180 / Prix : 18,00 € / ISBN : 9782221-187845

Dandy. Richard Krawiec

Découvert dans le cadre du Prix du Meilleur Polar des Lecteurs de Points, Dandy est un roman noir sur les dérives d’une société qui oublie certains des siens sur le bas-côté de la route.

Richard Krawiec situe son roman, « Dandy » dans l’Amérique des laissés pour compte, celle où l’opulence, la richesse et l’espoir existent, mais manifestement pas pour tout le monde. L’autre face du rêve américain en somme. Le décor est planté, et les deux acteurs principaux sont désarmants de sincérité et sans doute de naïveté, mais ils voudraient tant s’en sortir malgré tout. Artie, est un quasi SDF qui traine dans les bars les soirs de grand froid, voleur à la tire à ses heures, il cherche des combines ou des cambriolages faciles pour subsister. Jolene ne sait plus comment faire pour nourrir Dandy, son bébé de deux ans, elle n’a jamais travaillé et vivote comme elle peut. Chacun pense que sa vie est plutôt ratée, mais ne sait pas comment faire pour que ça s’arrange.

De combines en espoirs inutiles, ils vont finir par se rencontrer et tenter de vivre ensemble. Et après tout si c’était la solution, ne pas être seul ou mal accompagné, mais trouver dans celui qui vous ressemble un espoir de vie meilleure, à partager les galères, se tenir chaud et se comprendre, se parler, se réchauffer avec quelques verres de whisky qui rendent parfois la vie meilleure. C’est ce qu’ils essayent de faire, mais après des enfances difficiles et des débuts dans la vie complétement ratés, ils sont totalement inadaptés face aux bases même d’une vie de famille : avoir un travail, élever un enfant, entretenir une maison. Jusqu’au jour où dans la boite à lettre arrive une proposition de vente en time-sharing, et avec ce courrier l’espoir suscité par les cadeaux donnés à chaque visiteur. Dans leur grande naïveté, Jolene et Artie vont rêver l’impossible. Mais tout ne va pas se passer comme ils rêvaient et les évènements vont s’enchainer pour le pire plus que pour le meilleur.

Écrit dans les années 80, « Dandy » aborde de nombreux thèmes toujours d’actualité : l’inceste, l’abandon par le père, la prostitution, le manque d’éducation, l’alcool comme seul soutient, la rue pour seul repère, l’assurance maladie qui ne prend pas en charge les soins des plus pauvres, enfin, le sort qui s’acharne parfois sur ceux qui démarrent aussi mal dans la vie. De magouilles en défaites, il y a bien peu d’espoir pour Artie et Jolene. C’est noir et sombre. Les scènes sont parfois très visuelles, décrites dans leur moindre détail, comme un film que l’on verrait se dérouler sous nos yeux. Le lecteur assiste impuissant à l’inexorable descente vers le néant.

Roman lu dans le cadre de ma participation au Prix du meilleur polar des lecteurs de Points 2015

Catalogue éditeur : Points

Artie, voleur à la tire, sans toit ni loi, est un invisible, un laissé-pour-compte dont la vie tourne à vide. Un jour, il croise le chemin de Jolene, mère d’un petit Dandy de deux ans, bientôt aveugle et qui ne tient pas sur ses jambes. Pour son fils, elle s’efforce de gagner sa vie dignement, tout en le nourrissant de beurre de cacahuètes. Ensemble, Artie et Jolene vont s’unir et tenter de s’en sortir.

Né en 1952 à Brockton, Massachusetts, Richard Krawiec se fait connaître en 1986 avec Dandy (Time Sharing en anglais), salué par la critique. Il se consacre depuis à la poesie, au théâtre, et donne des cours d’écriture dans des centres d’accueil de SDF, des prisons ou des cités défavorisées.

« Une énergie vitale magistrale, une combativité hors du commun. Un couple quasi mythique… » Mediapart

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles Recoursé
Préface de Larry Fondation

Prix : 6,7€ / 240 pages / Paru le 17/09/2015 / EAN : 9782757843369

Cet instant-là. Douglas Kennedy.

Sur fond de romance et d’espionnage, il faut savoir saisir la chance de sa vie et ne pas laisser passer « Cet instant-là »

J’ai lu déjà pas mal de romans de Douglas Kennedy, et j’avais arrêté après « la femme de Ve », sans doute parce qu’à moment donné j’avais l’impression de connaître déjà ? Il n’empêche, c’est un auteur dont j’aime l’écriture et la vision anglo-saxonne de l’Europe, même si c’est également un auteur que l’on imagine presque français.

Ici, le narrateur Thomas Nesbitt, la cinquantaine, est écrivain. Après quelques années d’une vie de couple banale et sans passion, il décide de divorcer. Au même moment, il reçoit un paquet et un courrier venus d’Allemagne. Les souvenirs remontent, ceux d’une période de sa vie passée à Berlin au temps de la RDA et du mur.

Nous découvrons vingt-cinq ans plus tôt, Thomas, jeune auteur, parti à Berlin pour écrire un livre sur la vie de l’autre côté du mur. Il rencontre Alistair, peintre anglais homosexuel, drogué et particulièrement talentueux chez qui il va sous louer une chambre, et trouve un emploi dans une chaine de radio locale. Son ambition est d’écrire ses impressions de voyage sur Berlin Est. Là, il croise Petra, transfuge de la RDA, qui travaille comme traductrice. C’est le coup de foudre, la rencontre de sa vie. Mais dans l’Allemagne du mur, la cohabitation entre une allemande réfugiée de l’Est et un jeune américain est quasi impossible, même si l’amour fou est bien réel.

Sur fond de romance et d’espionnage, Douglas Kennedy aborde le dilemme de l’amour et de la confiance, de la capacité de chacun à savoir saisir sa chance et à ne pas laisser passer « Cet instant-là ». Le bonheur est parfois éphémère et savoir l’accepter quand il se présente n’est pas forcément donné à tout le monde. Le poids des regrets peut parfois compliquer toute une existence. Ah, savoir comprendre et choisir ce qui sera le mieux pour soi, est-ce vraiment si simple ? Ce n’est pas forcément mon roman préféré de cet auteur, mais cette plongée et ce regard vers une époque pas si lointaine mais déjà en partie oubliée est très intéressante. Et les descriptions de Berlin, replacée dans un contexte historique et géopolitique passionnant et bien décrit sont un des intérêts de ce roman.

Catalogue éditeur : Belfond

À la fois drame psychologique, roman d’idées, roman d’espionnage mais surtout histoire d’amour aussi tragique que passionnée, une oeuvre ambitieuse portée par le talent exceptionnel de Douglas Kennedy.
Écrivain new-yorkais, la cinquantaine, Thomas Nesbitt reçoit à quelques jours d’intervalle deux missives qui vont ébranler sa vie : les papiers de son divorce et un paquet posté d’Allemagne par un certain Johannes Dussmann. Les souvenirs remontent…
Parti à Berlin en pleine guerre froide afin d’écrire un récit de voyage, Thomas arrondit ses fins de mois en travaillant pour une radio de propagande américaine. C’est là qu’il rencontre Petra. Entre l’Américain sans attaches et l’Allemande réfugiée à l’Ouest, c’est le coup de foudre.
Et Petra raconte son histoire, une histoire douloureuse et ordinaire dans une ville soumise à l’horreur totalitaire. Thomas est bouleversé. Pour la première fois, il envisage la possibilité d’un amour vrai, absolu.
Mais bientôt se produit l’impensable et Thomas va devoir choisir. Un choix impossible qui fera basculer à jamais le destin des amants.
Aujourd’hui, vingt-cinq ans plus tard, Thomas est-il prêt à affronter toute la vérité ?

Traduit par Bernard COHEN / Octobre 2011 / 23,50 € – 506 p.

Se lever à nouveau de bonne heure, Joshua Ferris

Se lever à nouveau de bonne heure, ou les états d’âme d’un dentiste New-yorkais à  l’heure du 2.1

J’ai eu très envie de lire ce livre pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la littérature : Le protagoniste principal est dentiste, grand supporter d’une équipe de baseball et il vit à New York…. Ceux qui me connaissent bien comprendront !

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New York © DCL-DS2015

A New York donc, Paul O’Rourke exerce brillamment son métier de dentiste assisté par Connie, son ex-petite amie, juive non pratiquante, par Betty, catholique convaincue et prosélyte, et par Abby, discrète et relativement efficace. Son cabinet est prospère et tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Un jour, alors que Paul est totalement réfractaire à tous médias sociaux, il découvre son propre site internet, très complet et précis, sur lequel foisonnent de bien étranges publications. Facebook, Twitter, le blog, rien ne lui sera épargné et l’usurpation d’identité est avérée. A l’heure des piratages de sites, de boites mail ou de profil Facebook, chacun se demande, tout comme Paul, comment réagir. Faut-il tout détruire et abandonner toute publication, réagir ou au contraire se taire. Les questions sont posées et l’auteur n’en donne aucune réponse, à chacun d’entre nous de s’interroger.

Joshua Ferris déroule un personnage imperturbable et sûr de lui, de ses valeurs, aux affirmations catégoriques. Son parti pris à propos de la religion, son enthousiasme à l’égard des équipes de baseball ou même ses allégations à l’égard de ses patients, parfois gentilles mais plus souvent caustiques sont autant de moments particulièrement cocasses. Ce qui est intéressant, c’est le cheminement qui va s’opérer dans les pensées de Paul. Au fil de pages, on découvre ses réactions, ses interrogations et ses questionnements sur la vie, la religion, sur son rapport aux autres, subitement bouleversés par ces écrits qui ne sont pas les siens, mais dont il aurait pu être l’auteur… ou pas.

Le style est drôle, sarcastique avec un fond comique qui vous fait parfois exploser de rire alors que la situation est loin d’être humoristique. J’ai adoré certains passages. Les situations parfois burlesques, les interrogations de Paul, sa mauvaise foi évidente par moment, son manque de remise en question puis son acceptation d’une situation qui aurait dû le révolter sont autant de questions que chacun peut se poser. C’est pour moi une belle découverte de cette rentrée littéraire. Et je vous promets qu’après avoir lu ce livre vous ne considérerez plus votre fil dentaire de la même façon !

Catalogue éditeur : Jean-Claude Lattès

Traduit de l’anglais par Dominique Defert

Paul O’Rourke est un dentiste hors-pair, un New-Yorkais qui entretient avec sa ville des rapports ambigus, un athée convaincu, un supporter désenchanté des Red Sox, et grand amateur de mokaccino. Et pourtant il est hors du monde moderne. Son métier, certes, occupe ses journées, mais ses nuits ne sont qu’une succession de regrets ; il ressasse les erreurs qu’il a commises avec Connie, son ex-petite amie (qui est également l’une de ses employées) et, tour à tour, vitupère ou s’émerveille devant l’optimisme du reste de l’humanité.

Ainsi va sa vie, jusqu’à ce que quelqu’un se fasse passer pour lui sur le web. Impuissant, Paul O’Rourke voit, avec horreur, paraître en son nom un site internet, une page Facebook et un compte Twitter, qui semblent vouloir faire l’apologie d’une religion ancienne tombée dans l’oubli. Mais cette imposture on line, bientôt, ne se contente plus d’être une simple et odieuse atteinte sa vie privée. C’est son âme même qui se retrouve en danger, car son double numérique est peut-être bien meilleur que sa version de chair et de sang. Ce nouveau roman de Joshua Ferris, vertigineux d’inventions, empreint d’un humour caustique, s’attaque aux trois fondamentaux de notre existence moderne : le sens de la vie, l’inéluctabilité de la mort, et la nécessité d’avoir une bonne hygiène dentaire.

Joshua Ferris est l’auteur de deux précédents romans : Open Space et Le Pied Mécanique. Ses nouvelles ont été publiées par le New Yorker, Granta, Tin House et The Best American Short Stories. Le New Yorker l’a placé dans sa liste des meilleurs jeunes auteurs en 2010. Il vit à New York.

EAN : 9782709642972 / Parution : 02/09/2015 / 420 pages / 22.00 €

Les Secrets de Bent Road, Lori Roy

Dans le secret de Bent Road, une intrigue familiale sur fond de roman noir, suspense et frissons garantis

9782757838877

Années soixante, les émeutes raciales et les coups de fils anonymes inquiètent Arthur Scott, Détroit est devenu une ville dangereuse, il décide de retourner au Kansas avec sa famille. Pourtant, il a quitté sa ville natale vingt-cinq ans plutôt, et Célia, sa femme, sent bien qu’il s’est passé quelques chose de grave.

L’installation à Bent Road ne se fait pas sans difficulté. Seul Arthur semble y trouver ses marques. Le changement de vie est important pour Célia et les enfants, Elaine, Daniel et Evie. Malgré les efforts de Célia l’environnement est austère, le village et la famille peu accueillants. Sa cuisine ne sera jamais à la hauteur de celle de Reesa, sa belle-mère, elle a du mal à comprendre le comportement étrange de Ruth et Ray, sa belle-sœur et son beau-frère. Les enfants eux-mêmes sont mis à l’écart à l’école et Daniel a beaucoup de mal à passer du stade de petit garçon a adolescent dans ce milieu hostile qu’il découvre. Seule Elaine est heureuse de sa rencontre avec Jonathon.

Lorsqu’une enfant des environs disparait, les soupçons se portent aussitôt sur Ray, l’ancien fiancé d’Eve que d’aucun savent violent et qui au fil des années s’est transformé pour n’être plus aujourd’hui qu’un alcoolique violent qui terrorise sa femme. Eve, la sœur d’Arthur, a disparu 25 ans plus tôt. Les causes de son décès sont mystérieuses et les soupçons du shérif se portent toujours sur Ray.

Tout au long des pages, la mort d’Eve plane comme un secret lourd à porter et jalousement gardé, un de ces secrets de famille qui ont des prolongements sur plusieurs générations. Evie porte un prénom tellement semblable et la chambre d’Eve est si tentante, ses robes tellement jolies, que la petite fille s’identifie presque à cette tante qu’elle ne connait pas encore.

C’est un livre passionnant et pourtant il s’y passe peu de choses. Mais il y a tellement de force dans ces scènes de vie. L’auteur fait passer une multitude de sentiments contradictoires, évoque le passé, interroge sur les relations humaines, pose la questions de la responsabilité, de la suspicion entre les protagonistes, des remords et du poids des regrets qui laissent leur empreinte sur la vie. Elle parle aussi des contraintes de la religion et des convenances, qui font par exemple qu’une femme battue devrait rester avec son mari, simplement parce qu’ils sont mariés ! Elle rappelle le poids des mensonges et des silences dans ces familles qui ne peuvent pas accepter les différences, les faux pas, et où le poids de la religion, de la morale, est tellement fort qu’il va bouleverser des vies entières.

C’est un roman d’ambiance familiale et pas historique ou politique sur fond de racisme comme j’ai pu l’imaginer au départ. C’est une chronique de la vie, avec ses erreurs et ses regrets, c’est aussi beaucoup plus qu’un thriller. Le côté psychologique, la résilience et le pardon, les secrets et les responsabilités, le refus de voir et dire la vérité sont des éléments importants qui emportent le lecteur au-delà d’une intrigue qui se dévoile doucement. J’ai beaucoup aimé ce livre malgré son atmosphère parfois pesante, et il me semble que c’est aussi ce qui fait sa réussite.

Roman lu dans le cadre de ma participation au jury du Prix du Meilleur Polar des lecteurs de Points 2015

Catalogue éditeur : Points

Detroit lui semble tellement loin déjà… En venant s’installer au Kansas, dans la ferme familiale que son mari a quitté vingt ans plus tôt, Celia savait que leur vie ne serait plus la même. Mais elle ne pouvait imaginer le poids que le passé ferait peser sur elle et leurs enfants. Elle ne pouvait imaginer qu’à Bent Road même le silence aurait le goût âcre des éternels regrets.

«Les portes de l’enfer sont larges, lance le père Flannery. Bien plus larges que celles du paradis.»

Lori Roy est née et a grandi au Kansas. Les Secrets de Bent Road est son premier roman. Il a été couronné par le prestigieux Edgar Award en 2012.

« Lori Roy réussit un sombre prodige : transformer l’immense plat pays du Midwest en un enfer étriqué et étouffant. » Le Figaro Magazine

Prix 7,6€ / 384 pages / Paru le 08/01/2015 / EAN : 9782757838877