Miss Jane, Brad Watson

Roman de la différence, de l’acceptation de soi et du courage dans L’Amérique rurale du XXe

Miss Jane est née en 1915 d’une mère un peu trop âgée d’une famille banale du Mississippi. Elle souffre d’une malformation urogénitale de naissance particulièrement handicapante. C’est malgré tout une enfant facile, brillante, curieuse, qui comprend vers l’âge de six ans qu’elle ne pourra jamais être comme les autres. Car avec son handicap il lui est impossible d’aller à l’école, de fréquenter les autres enfants, d’aller dans les autres familles.

Élevée avec sa sœur qui sera longtemps proche d’elle, elle se retrouve rapidement seule avec ses parents. Les fils ont quitté le foyer pour s’installer ailleurs. Sa sœur se rebelle et s’enfuit dès qu’elle peut pour vivre et travailler à la ville. Car dans cette famille, entre une mère mutique et si peu aimante, et un père qui tâte bien souvent de la bouteille, histoire de tester sa production d’eau de vie, la vie n’a rien d’idyllique.

Le docteur Thompson a assisté la mère lors de ses différents accouchements, il est veuf sans enfants et prend soin de Miss Jane comme si c’était sa propre fille. Il tente tout ce qui est en son pouvoir (c’est-à-dire bien peu) pour essayer de réparer ce handicap, contactant sur de nombreuses années tous les plus grands spécialistes des États-Unis. Mais hélas, la médecine de cette époque n’a pas encore assez évolué pour opérer de façon efficace et sans risque. Cette jeune fille singulière sera toute sa vie différente des autres filles. Jane n’aura jamais de relations avec un homme ni d’enfants. Elle l’accepte comme une fatalité dont on pourrait facilement s’accommoder alors qu’elle implique une vie de solitude et d’indépendance forcée, allant à l’encontre de la vie dite « normale » d’une femme de son temps.

L’auteur s’attarde longuement sur l’enfance de Miss Jane, sur ces années qui forgeront le caractère de cette petite fille jolie, optimiste et intelligente. Ces années cruciales qui lui permettent de s’accepter, de devenir cette femme forte au caractère bien trempé qui vivra de longues années dans cette solitude acceptée. Un peu moins d’informations sur sa vie de femme qui a su trouver dans cet isolement une forme de bonheur acceptable.

Roman de la différence, de l’acceptation de soi, dans cette Amérique rurale du XXe où cette femme hors du commun apprend à survivre dans ce corps qui l’opprime, seule, incomprise mais aussi parfois aimée par ceux qui l’entourent pourtant bien mal. On ressort de cette lecture avec une impression de solitude et de tristesse face à ce gâchis face auquel on est impuissant, épaté par le courage de cette enfant, de cette femme, qui accepte cette différence contre laquelle elle ne peut rien.

Roman lu dans le cadre de ma participation au Jury du Prix des Lecteurs du Livre de Poche 2020

Catalogue éditeur : Le Livre de Poche et Grasset

Traduction Marc Amfreville

Jane Chisolm vient au monde en 1915, dans une petite ferme du Mississippi. Quelques instants après sa naissance, le docteur constate que Jane est née avec une malformation. Il s’agit d’un véritable handicap, avec lequel elle devra composer sa vie durant.
Ses premières années sont insouciantes. Ce n’est qu’à l’approche de ses six ans que la fillette prend conscience de sa singularité. Mais sa soif d’apprendre est plus forte que les réticences de ses proches. Elle entre à l’école, se plonge dans les livres. Puis arrivent l’adolescence et les premiers émois amoureux…
Dans une Amérique rurale que le XXe siècle est en train de bouleverser, Miss Jane est l’histoire poignante et pleine d’espoir d’une héroïne hors du commun qui fait face à son destin. Un grand roman de formation et d’émancipation, porté par une écriture sensible et délicate.

Grasset : Parution : 5 Septembre 2018 / Format : 140 x 205 mm / Pages : 384 / EAN : 9782246814641 / Prix : 22.00€ / EAN numérique : 9782246814658 Prix : 7.99€

Le Livre de Poche Prix : 7,90€ / Pages 360 / Date de parution : 27/05/2020 / EAN : 9782253237983

La résurrection de Joan Ashby, Cherise Wolas

Quand une écrivaine de talent se perd dans le couple et la maternité, quel est le prix à payer pour se retrouver ?

Joan Ashby le sait, elle est faite pour être écrivaine, c’est sa vie. A seulement vingt-trois ans, reconnue et adulée par son lectorat, elle excelle dans ce rôle. Après deux recueils de nouvelles et des tournées de librairies et de salons dans tout le pays, elle sait que c’est ce qu’elle aime et qu’elle fait le mieux. Elle a peu de certitudes mais certains préceptes inébranlables : ne jamais arrêter d’écrire, ne jamais avoir d’enfants.

Pourtant, la rencontre avec Martin, si elle n’est pas forcément un coup de foudre est malgré tout une évidence. Elle l’épouse, change de cadre de vie, quitte New-York et ses promesses pour déménager dans la petite ville où il a installé sa clinique et découvre sa grossesse déjà avancée. Malgré son envie de ne pas avoir d’enfant, malgré les promesses de Martin, malgré ses rêves, elle s’engage sur le difficile chemin de la maternité heureuse. Car Joan n’est pas faite pour devenir mère, elle le sait, cependant pour plaire à Martin, pour devenir cette jeune femme accomplie conforme aux exigences, elle va prendre son rôle très au sérieux. Et si la maternité n’est pas désirée, elle saura malgré tout donner tout son amour à ses enfants et les aider à grandir à ses côtés.

Les années passent, avec ces deux fils magnifiques, Daniel le rêveur développe tout jeune des talents pour l’écriture, Éric le surdoué autodidacte, inventeur d’un programme informatique à seulement treize ans, est très difficile à canaliser. Martin poursuit avec talent son métier de chirurgien ophtalmologue. Il parcourt le monde pour réaliser des opérations miraculeuses pour des malades toujours plus reconnaissants. Une belle famille composée d’éléments disparates qui s’accordent et grâce à qui la vie devrait être formidable.

Mais dans ces conditions, à toujours faire passer le bonheur des autres avant le sien, comme le font souvent les mères, Joan n’arrive plus à écrire. Devenue mère et épouse avant d’être écrivaine, il lui faudrait pour se réaliser pleinement plus de calme et de sérénité. Alors elle privilégie son rôle de mère au détriment de ses passions, ses envies, ses aspirations. Pourtant en cachette, elle réussit à s’évader et à créer son premier grand roman.

Jusqu’au jour où… c’est la trahison, l’abandon et la fin du rêve éveillé, ce rêve de réussite et de retour à l’écriture. Et la trahison est destructrice. A partir de là, les coutures commencent à craquer, la famille explose, le fils génial part au bout du monde, l’ainé se terre et coupe les ponts. Joan part seule se ressourcer à Katmandou. Elle va enfin le faire ce voyage qu’elle avait reporté d’année en année, pour tenter de se trouver au bout du chemin, pardonner, avancer. La rencontre avec les autres – femmes, religion, méditation – va lui permettre d’avancer sur le difficile chemin qu’il lui reste à parcourir.

Ce premier roman est un portrait de femme à la fois terriblement ambitieux – plus de six cent pages tout de même – et vraiment étonnant. L’auteur nous entraine sur plusieurs dizaines d’années de la vie de Joan Ashby. Cette jeune femme embrasse la maternité presque contre son grès, parce que les conventions, les convenances, parce que le mari, les traditions, mais certainement pas par véritable désir intime, comme c’est trop souvent le cas encore aujourd’hui.

J’ai aimé également cette intéressante approche sur la difficulté pour un enfant de trouver sa place et de forger sa personnalité dans une famille où chaque membre est surdoué, chacun ayant des spécialités si écrasantes, si évidentes, qu’il faut trouver le moyen de devenir soi.

A sa vie se mêlent ses différents écrits, ses nouvelles, son romans, puis le récit de son fils, comme des boites que le lecteur va ouvrir à mesure pour comprendre et appréhender toute la complexité de ce personnage, des relations humaines, de la difficile acceptation de la vie familiale. Il faut du talent pour donner un style différent aux écrits qui se suivent ; parfois un peu difficiles à suivre, mais les différentes polices utilisées aident bien à la compréhension. Ça foisonne, c’est dense, et ce gros pavé est un vrai plaisir de lecture, à la fois original, singulier, humain, il parle à chacun d’entre nous.

Citation : Elle comprend qu’elle vivait comme cousue de l’intérieur depuis très longtemps et que les coutures commencent à craquer.

La résurrection de Joan Ashby, par son approche un peu iconoclaste de la maternité m’a fait penser au roman Amour propre de Sylvie Le Bihan que j’avais également beaucoup aimé, pour cette vision qui dérange mais qu’il est primordial d’exprimer.

Catalogue éditeur : Delcourt littérature

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Carole Hanna

Joan Ashby a toujours voulu devenir écrivaine et a établi très tôt quelques préceptes de vie pour mettre toutes les chances de son côté : « Ne pas perdre de temps », « Écrire tous les jours », et surtout « Ne jamais avoir d’enfants ». Elle touche au but à 23 ans et devient la nouvelle sensation de la scène littéraire new-yorkaise avec un premier recueil de nouvelles singulières. Mais elle fait un premier pas de côté en épousant Martin, puis découvre avec effroi qu’elle est enceinte. Elle prend alors une décision fatale à sa carrière et s’efface dans une vie de famille non préméditée. Mère de deux fils diagnostiqués précoces, Joan laisse filer les années. Sur le point de renouer enfin avec la vie qu’elle a mise en suspens, une trahison aux proportions shakespeariennes va l’acculer à questionner tous les choix qu’elle a faits…

Sélectionné par le PEN/Robert W. Bingham Prize for Debut Fiction, La Résurrection de Joan Ashby est le premier roman de Cherise Wolas, par ailleurs productrice de cinéma. Native de Los Angeles, elle vit aujourd’hui à New York et a publié en 2018 son deuxième roman, The Family Tabor.

Parution le 22 janvier 2020 / 624 pages / Prix : 23.90€

Mon année de repos et de détente, Ottessa Moshfegh

Ottessa Moshfegh  propose un roman étrange et déroutant, une introspection poussée à son paroxysme

Mais quelle drôle d’idée, rester chez soi, confinée, pour dormir, dormir, dormir pendant un an. C’est ce qu’a décidé de faire l’héroïne de ce roman, une jeune femme de 26 ans. Elle veut prendre une année de repos, se terrer au moins pendant douze mois pour se réveiller en septembre 2001. A dose forcée, grâce à une quantité assez délirante de somnifères de toute sorte, pour changer sa vie, passer à autre chose, se régénérer dans l’oubli !

Elle a hérité de la fortune de ses parents à leur mort, une mère qui s’est noyée dans l’alcool et les médicaments (ah, décidément) un père mort d’un cancer, la voilà à l’abri du besoin. Appartement sur la quatre-vingt quatrième rue de Manhattan, toilettes, bijoux, meubles, un magnétoscope et tous les films à voir et revoir à l’infini, elle ne manque de rien. Elle a même quitté la galerie d’art dans laquelle elle avait trouvé un travail.

Reva sa seule amie est toujours là, fidèle, elle l’accompagne même lorsqu’elle la rejette et la suit dans ses délires. Avec Reva, nous allons la suivre tout au long d’interminables journées et nuits de coma médicamenteux, à se souvenir de l’enfance, de l’adolescence, des parents, des amis, de Trevor son étrange amoureux et de leur relation malsaine. Tous ces souvenirs d’une vie qu’elle veut oublier dans ce sommeil forcé quelle imagine réparateur.

Tout cela est rendu possible grâce à la plus délirante et la plus folle des psychiatres, cette Dr Tuttle qu’elle a déniché dans l’annuaire par hasard, qui ne l’écoute jamais et lui fait toutes les ordonnances les plus délirantes possibles, avec tous les médicaments qu’elle lui demande. Elle va essayer tous les psychotropes présents sur le marché, des anxiolytiques aux hypnotiques.

Malgré une héroïne à laquelle je n’ai pas su m’attacher, voilà un roman singulier à la fois déroutant, intrigant et lucide. Un roman qui dit la solitude extrême, le besoin d’effacer le passé pour repartir à zéro dans un monde qui ne convient plus. On regarde le personnage principal agir en étant totalement abasourdi, interrogateur, perplexe mais aussi inquiet sur la façon que peuvent avoir les jeunes d’appréhender leur vie dans un monde qui va trop vite, trop loin. Je n’y ai pas vu vraiment d’humour, plutôt l’expression d’un véritable mal être et d’une sacré dose de désillusion.

Catalogue éditeur : Fayard

Les tribulations assoupies de cette Oblomov de la génération Y forment un récit hilarant  qui est aussi une charge au vitriol contre les travers de notre époque.

Jeune, belle, riche, fraîchement diplômée de l’université de Columbia, l’héroïne du nouveau roman d’Ottessa Moshfegh décide de tout plaquer pour entamer une longue hibernation en s’assommant de somnifères. Tandis que l’on passe de l’hilarité au rire jaune en découvrant les tribulations de cette Oblomov de la génération Y qui somnole d’un bout à l’autre du récit, la romancière s’attaque aux travers de son temps avec une lucidité implacable, et à sa manière, méchamment drôle.

Parution : 21/08/2019 / Pages : 304 / Format : 135 x 215 mm / Prix : 20.90€ / EAN : 9782213711515 / Prix Numérique : 14.99 € / EAN numérique : 9782213711256

Ce qu’elles disent, Miriam Toews

Quand la voix des femmes se libère enfin, Miriam Toews nous dévoile « Ce qu’elles disent » dans ce roman édifiant et passionnant de la rentrée littéraire

D’abord il y a la rencontre avec Miriam Toews, sous les frondaisons de la place de l’Hôtel de Ville à Manosque, auteur absolument charmante et qui m’a tout de suite séduite par son côté solaire et sa grande disponibilité. Un bonheur !

couverture du roman "Ce qu'elles disent" de Miriam Toews, éditions Buchet-Chastel, photo Domi  C Lire

Vient ensuite la lecture de ce roman totalement édifiant. Car si au départ on imagine plonger dans une intrigue (basée sur un fait divers) du siècle dernier, très rapidement il faut se rendre à l’évidence, les femmes de la colonie mennonite du Manitoba, en Bolivie, vivent bien aujourd’hui, et ce qui leur est arrivé l’a été entre 2005 et 2009.

Pendant quatre ans plus d’une centaine de femmes de la communauté de tous âges, 3 ans pour la plus jeune fillette, issues de différentes familles, ont été successivement droguées, violées, battues, et laissées inconscientes au petit matin. La seule explication donnée par les hommes est que le diable a pris possession de leurs corps, de leurs âmes, elles sont donc coupables. La place de la religion est tellement énorme dans cette communauté chrétienne anabaptiste et pacifiste (crée au XVIe siècle) pour tous et toutes qu’elles sont paralysées face au poids de ces évidences. Jusqu’au jour où elles démontrent que ce sont certains hommes de cette même communauté qui les endorment et abusent d’elles.

Cette lecture est à la fois un choc et une énorme surprise. Comment imaginer que des femmes vivent aujourd’hui dans de telles conditions, et surtout, comprendre ce qui leur est arrivé et comment elles ont été traitées pendant si longtemps.

L’auteur est elle-même issue de cette communauté mennonite qu’elle connait bien et qu’elle a quittée lors de ses dix-huit ans. Point de rancune ou de vengeance ici, la séparation s’est faite en bonne intelligence. Il s’agit plutôt d’une parole portée pour dire l’égalité des femmes, leur liberté, leur possibilité de choisir leur vie, de décider, d’être indépendantes, tout ce qu’elles n’ont pas le droit d’être ou de faire au sein de la communauté où les hommes ont tout pouvoir.

Un bémol peut-être, l’écriture semble hors du temps et donc par moment l’intrigue devient complexe. Il s‘agit ici d’une prise de notes, essentiellement sous la forme de dialogues, des réflexions de la communauté des femmes réunies en huis-clos lors de l’absence exceptionnelle des hommes. Ces femmes par ailleurs souvent analphabètes (elles ne parlent que leur propre dialecte) et peu cultivées, peu au fait de l’actualité contemporaine (aucun accès au monde extérieur ne leur est autorisé) et qui vivent dans un espace-temps entre parenthèse, à la façon des Amish. Cela peut sembler brouillon, mais surtout dense et complexe. Les nombreux prénoms, les relations entre filles, sœurs, mères, nous perdent parfois.

Mais j’ai depuis longtemps appris à passer outre ces détails qui me perdent pour ne prendre du texte que l’important, ce qu’il veut me dire, la situation qu’il présente, ici la condition des femmes, et surtout leur éveil à une envie de liberté, de prise de décision, de sortie vers ce monde étrange qui les entoure et pour lequel elles n’ont aucune clés pour s’intégrer. Qu’importe, leur soif de justice, de liberté, d’égalité est la plus forte, et c’est ce qui est le plus beau ici.

Catalogue éditeur : Buchet-Chastel

Traduit par Lori Saint-Martin & par Paul Gagné.
Colonie mennonite de Molotschna, 2009.
Alors que les hommes sont partis à la ville, huit femmes – grands-mères, mères et jeunes filles – tiennent une réunion secrète dans un grenier à foin. Depuis quatre ans, nombre d’entre elles sont retrouvées, à l’aube, inconscientes, rouées de coups et violées. Pour ces chrétiens baptistes qui vivent coupés du monde, l’explication est évidente, c’est le diable qui est à l’œuvre. Mais les femmes, elles, le savent : elles sont victimes de la folie des hommes. Elles ont quarante-huit heures pour reprendre leur destin en main. Quarante-huit heures pour parler de ce qu’elles ont vécu, et de ce qu’elles veulent désormais vivre. Analphabètes, elles parlent un obscur dialecte, et ignorent tout du monde extérieur.
Pourtant, au fil des pages de ce roman qui retranscrit les minutes de leur assemblée, leurs questions, leur rage, leurs aspirations se révèlent être celles de toutes les femmes.
Inspiré d’un fait divers réel, Ce qu’elles disent est un roman éblouissant sur la possibilité pour les femmes de s’affranchir ensemble de ce qui les entrave.

Langue d’origine : Anglais (Canada) / Date de parution : 22/08/2019 / Format : 14 x 20,5 cm, 240 p., 19,00 EUR € / ISBN 978-2-283-03248-0

La seule histoire. Julian Barnes

Son premier amour, la seule histoire dont il faut se souvenir ? C’est ici le propos de Julian Barnes, qui dans « La seule histoire » évoque si bien l’amour et le temps qui passe…

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Dans une petite ville d’Angleterre, le lecteur ne saura ni quand ni où, Paul, un jeune homme de dix-neuf ans s’ennuie. Au club de tennis local, il rencontre Susan, une partenaire attribuée par tirage au sort lors d’un tournoi en mixte.
A compter de ce jour, cette rencontre avec Susan sera LA rencontre déterminante de la vie de Paul. Déterminante car comme il le dit, la seule histoire, la véritable histoire d’amour de sa vie. Susan a quarante-huit ans lorsqu’ils se rencontrent. Peu à peu, une complicité, puis de l’affection, enfin l’amour total et réciproque s’installent entre cette mère de famille mariée et ce jeune étudiant qui à la vie devant lui.

Pourtant, dans la bourgade où ils résident le qu’en-dira-t-on va bon train. Après quelques années ils décident de partir à Londres, lui pour étudier, elle pour être avec lui, et enfin vivre librement leur amour. Rien ne sera facile pour autant, et se faire accepter quand on est un couple aussi atypique est parfois si difficile que peu à peu Susan va sombrer dans l’alcool, perdant pied, perdant la mémoire, devenant un fardeau impossible à porter pour Paul…

Étonnante description de la naissance d’un amour, de son épanouissement, de ces instants magiques où le monde vous appartient. A la première personne, Paul, le narrateur, raconte, explique, épluche ses sentiments, sa vie, sa relation. Cette relation qui l’a forgé, qui a fait de lui l’homme qu’il est devenu, cet amour toujours présent qui l’accompagne tout au long de sa vie. L’amour, le seul, La seule histoire au fond.

J’ai aimé ce récit sans concession lorsqu’il évoque les mauvais moments, les petites lâchetés d’une vie, mais surtout l’analyse de ces sentiments, cet amour qu’il est si bon d’avoir vécu au moins une fois dans sa vie. Il me semble qu’il y a quelques longueurs lorsque le récit reprend en mode descriptif (comme s’il fallait prendre un peu de distance avec les sentiments de Paul ? Un mal nécessaire pour s’impliquer dans leur histoire ? ) et un narrateur pas toujours très aimable à mes yeux du lecteur, mais c’est malgré tout une lecture qui interroge sur le temps qui passe et ce qu’il nous reste de nos sentiments passés.

Catalogue éditeur : Mercure de France Gallimard

Paul a dix-neuf ans et s’ennuie un peu cet été-là, le dernier avant son départ à l’université. Au club de tennis local, il rencontre Susan – quarante-huit ans, mariée, deux grandes filles – avec qui il va disputer des parties en double. Susan est belle, charmante, chaleureuse. Il n’en faut pas davantage pour les rapprocher… La passion? Non, l’amour, le vrai, total et absolu, que les amants vivront d’abord en cachette. Puis ils partent habiter à Londres : Susan a un peu d’argent,… Lire la suite

Collection Bibliothèque étrangère, Mercure de France / Parution : 06-09-2018 / 272 pages / 140 x 205 mm / Époque : XXe-XXIe siècle / ISBN : 9782715247079

Rêves de garçons. Laura Kasischke

Dans l’Amérique des années 70, trois Cheerleaders s’ennuient dans leur camp d’été

Rêves de garçons

Elles rêvent de liberté. Le paysage est splendide, la vie idéale, mais l’été et sa chaleur intense, le bruit des cigales omniprésent de jour comme de nuit, donnent une épaisseur oppressante à leurs rêves de légèreté.

Elles sont trois amies belles à en mourir, comme le sont dans notre imaginaire toutes les pom-pom girls. Kristy possède une Mustang décapotable rouge propice à concrétiser tous leurs rêves d’évasion. Mais tout n’est pas aussi simple, il ne suffit pas d’être belle et blonde, rousse aux yeux verts, ou longiligne et avoir un succès fou avec tous les garçons du lycée pour être heureuse. Sur fond d’une journée d’été magique, en quelques flashbacks, les côtés plus obscurs de la vie de chacune sont distillés avec adresse, jusqu’à ce moment où tout bascule, et qui fait que l’avenir ne sera plus jamais innocent.

Laura Kasischke a l’art de restituer une ambiance. On se croirait dans ces films américains où tout commence comme dans un rêve, où les héros s’entre déchirent, où la violence sournoise de leur vie se fait jour peu à peu. Pourtant, malgré un talent d’écriture évident et un suspense qui fait pressentir un drame, l’histoire s’étire et le lecteur que je suis reste en apnée un peu trop longtemps, attendant le drame, nourri de flashbacks incessants, en attente d’un « scénario dramatique annoncé » au final pour le moins étonnant mais tellement tardif.

En fait tout l’art du roman repose sur l’attente et la montée du drame à venir, qui arrive comme une gifle et tellement fort dans l’horreur qu’on souhaiterait qu’il ne soit jamais arrivé. Ne vous précipitez surtout pas pour lire les dernières pages, vous gâcheriez le suspense.

J’ai donc un avis mitigé. C’est un roman bien écrit, un univers très bien restitué, des personnalités peu attachantes, ce qui est sans doute voulu par l’auteur, mais je n’ai pas eu de coup de foudre. Pourtant, je suis sure que je n’hésiterai pas à lire de nouveau un roman de Laura Kasischke.


Catalogue éditeur : Le Livre de Poche

A la fin des années 1970, trois pom-pom girls quittent leur camp de vacances à bord d’une Mustang décapotable dans l’espoir de se baigner dans le mystérieux Lac des Amants.
Dans leur insouciance, elles sourient à deux garçons croisés en chemin. Mauvais choix au mauvais moment. Soudain, cette journée idyllique tourne au cauchemar.
Rêves de garçons est une plongée au cœur d’un univers adolescent dépeint avec une justesse sans égale. Une fois de plus, Laura Kasischke s’attache à détourner avec beaucoup de férocité certains clichés de l’Amérique contemporaine et nous laisse, jusqu’à la révélation finale, dans l’imminence de la catastrophe.

Laura Kasischke est née en 1961 dans l’État du Michigan. Elle est l’auteure d’une dizaine de romans, dont Rêves de garçons, La Couronne verte, À moi pour toujours, qui a reçu le prix Lucioles des lecteurs en 2008, A Suspicious River et La Vie devant ses yeux, tous deux adaptés au cinéma, ou encore Esprit d’hiver, finaliste des prix Femina et Médicis étrangers en 2013, et lauréat du Grand Prix des lectrices de Elle 2014. Elle est également l’auteure d’un recueil de nouvelles, Si un inconnu vous aborde, ainsi que de poèmes, publiés dans de nombreuses revues, pour lesquels elle a notamment remporté un Hopwood Award et la bourse MacDowell. Sa poésie est traduite en français sous le titre Mariées rebelles.  Laura Kasischke enseigne l’art du roman à Ann Arbor et vit toujours dans le Michigan. 

pages : 256/ Date de parution: 29/04/2009 : EAN : 9782253123644 : Éditeur d’origine: Christian Bourgois Éditeur

En ce lieu enchanté, René Denfeld

En ce lieu enchanté, le couloir de la mort d’une prison sordide au fin fond des États Unis…

EN CE LIEU ENCHANTÉ - Rene DENFELD

Le lieu importe peu, d’ailleurs il n’est pas précisé. Il a un côté irréel, tout comme l’impression générale qui se dégage de ce roman : on plonge dans la magie et le sordide en même temps, c’est terriblement étrange et par moment inconfortable.

Et pourtant, il y a aussi une beauté dans ce texte. En ce lieu enchanté, Arden, le narrateur qui ne parle jamais est dans le couloir de la mort depuis quelques années. Il attend comme tant d’autres le jour de son exécution. Il est isolé dans sa cellule, et cependant il connait les moindres recoins de cette prison crasseuse, les mouvements anormaux, les règles implicites, les échanges, les coups, les trafics de drogue avec les matons, les viols des nouveaux arrivés, toute une vie glauque et inavouable, celle de gardiens corrompus, des détenus qui trafiquent jusque dans leur geôle, celle de la loi des plus forts contre les plus faibles.

« La dame » vient régulièrement rencontrer des condamnés. Le bureau d’avocats pour lequel  elle travaille décide parfois de sauver un de ces hommes. Pour cela elle devra enquêter, chercher ce qu’il y a de moins noir en eux, comprendre d’où ils viennent, pour tenter d’atténuer leur responsabilité dans les atrocités qu’ils ont commis, et commuer leur sanction en perpétuité. Oui, mais tous ne sont pas d’accord ; certains ne souhaitent qu’une chose, que leur tour arrive pour qu’ils puissent enfin quitter définitivement le couloir de la mort.

Le roman pose la question dérangeante de la peine de mort. Faut-il sauver ceux qui ne le souhaitent pas pour leur donner une peine sans doute aussi barbare, celle d’un enfermement définitif. Faut-il sauver ces hommes dont on comprend qu’ils ont commis le pire, l’impardonnable, et que la société a déjà jugés. Je découvre une profession qui interpelle. C’est apparemment celle de l’auteur, René Denfeld, qui alterne poésie et violence pour évoquer un univers qu’elle connait.  Un livre bien étrange, embarrassant, mais passionnant. Il m’a été impossible de le lâcher et ma nuit est passée à lire ce texte dans lequel les oiseaux et les chevaux d’or côtoient les détenus les plus noirs de la prison, avec tellement de poésie que c’en est magique.

Catalogue éditeur : Fleuve et 10/18

La dame n’a pas encore perdu le son de la liberté. Quand elle rit, on entend le vent dans les arbres et l’eau qui éclabousse le trottoir. On se souvient de la douce caresse de la pluie sur le visage et du rire qui éclate en plein air, de toutes ces choses que dans ce donjon, nous ne pouvons jamais ressentir.

Dans le couloir de la mort, enfoui dans les entrailles de la prison, le temps s’écoule lentement. Coupés du monde, privés de lumière, de chaleur, de contact humain, les condamnés attendent leur heure.
Le narrateur y croupit depuis longtemps. Il ne parle pas, n’a jamais parlé, mais il observe ce monde « enchanté » et toutes les âmes qui le peuplent : le prêtre déchu qui porte sa croix en s’occupant des prisonniers, le garçon aux cheveux blancs, seul, une proie facile. Et surtout la dame, qui arrive comme un rayon de soleil, investie d’une mission : sauver l’un d’entre eux. Fouiller les dossiers, retrouver un détail négligé, renverser un jugement. À travers elle naissent une bribe d’espoir, un souffle d’humanité. Mais celui à qui elle pourrait redonner la vie n’en veut pas. Il a choisi de mourir.
La rédemption peut-elle exister dans ce lieu ou règnent violence et haine ?
L’amour, la beauté éclore au milieu des débris ?

Rene Denfeld dépeint un monde d’une grande férocité avec une infinie poésie et une profonde humanité et nous offre un diamant brut d’émotions.

Traduit par Frédérique Daber Gabrielle Merchez

Parution : 21 Août 2014 / EAN : 9782265098008 / 18.50 € / Pages : 208

Le Fils, Philipp Meyer

Avec « le fils » Philipp Meyer écrit de sa plume énergique et vivante une grande saga romanesque.

Cette fresque retrace sur cinq générations et plus de cent cinquante ans la vie de la famille Mc Cullough et à travers sa « petite histoire » une partie de la « grande histoire », celle du Texas, de l’Amérique des états du sud et de ses changements. Histoire violente, surprenante, émouvante, brutale, proche de la nature sauvage d’un vaste territoire à conquérir, où Mexicains, pionniers et indiens s’entretuent sur ces terres que chacun considère comme sa propriété, mais Histoire qui emporte le lecteur.

Le fils, c’est Eli, arrivé dans les plaines du Texas avec ses parents vers 1840, il assiste au massacre de sa mère et de sa sœur par les indiens. Bien qu’il ait tué un des leurs ce jour-là, Eli se fait enlever par les Comanches et passera trois années avec ceux qui deviendront ses frères.

Au fil de son histoire, le lecteur découvre l’Histoire des tribus Comanches. Ils enlevaient des enfants et des femmes pour en faire des esclaves, les enfants pour aider les femmes lorsque les hommes partaient au combat, les femmes pour éviter la consanguinité en apportant du sang neuf. Leur vie est décrite avec les violences, les coutumes qui nous paraissent barbares, combats entre tribus ou massacres de colons, torture, scalps, rien n’est épargné, chasse au bison, liberté relative des mœurs et des femmes, mais également parfois avec beaucoup d’humour, en particulier lors de l’évocation des noms des indiens et leur signification.  Très vite tout cela devient la vie d’Eli. Lui qui aura su passer d’homme dit civilisé à indien Comanche, tuant les colons sans scrupule, mais retournant ensuite au monde d’où il vient, et capable alors de tuer ses anciens frères indiens. Philipp Meyer nous fait découvrir la vie de ces indiens qui s’éteignent dans des combats entre tribus pour garder leurs territoires ou pour la conquête de troupeaux de bisons qui leur permettront de passer l’hiver, qui se battent contre l’envahisseur blanc, mais qui sont durement frappés par les maladies apportées sur le continent par ces mêmes blancs.

Le fils, c’est ensuite Peter, le fils d’Eli que nous découvrons à partir de 1915. Il représente la deuxième génération de pionniers dans cette Amérique qui se construit sur les ruines des possessions mexicaines. Son histoire à lui se déroule au moment des guerres de sécession et de la guerre contre le Mexique, pourtant premier occupant du Texas. Intéressant de replacer également cette période au moment de la première guerre mondiale en Europe. Philipp Meyer nous présente ces populations qui s’approprient les terres des occupants précédents et qui n’hésitent pas à massacrer pour les obtenir : les colons espagnols et les indiens, les pionniers et les Mexicains, les Indiens et les colons, c’est un combat sans fin. Intéressant de voir que l’auteur ne prend pas parti, mais il présente une vision du passé qui interroge.

Le fils enfin, cela aurait pu être Jeanne-Anne, le troisième personnage auquel fait référence cette fresque.  S’il y a peu de personnages féminins, en voilà enfin un, mais il est difficile de trouver sa place dans ce monde de pionniers. Pour arriver à se faire respecter dans cette dynastie de conquérants, Jeanne-Anne va devoir se comporter comme un homme. Fille de Peter, elle représente la nouvelle génération de la fin du XXème, celle des riches propriétaires de la nouvelle ruée vers l’or, celle de l’or noir et de ses derrick qui remplacent peu à peu les troupeaux sur les terres du Texas.

Le roman alterne les évocations de ces trois personnages tellement différents qu’il est parfois difficile de les suivre. Mais rapidement les récits s’enchainent et l’intrigue se déroule. C’est la saga d’une famille mais c’est surtout la saga d’une époque, de la conquête d’un nouveau monde bâti sur des épopées mais aussi sur des massacres, l’Histoire magnifique d’un pays qui s’est construit dans les grands espaces et la violence.


Catalogue éditeur : Albin-Michel

Vaste fresque de l’Amérique de 1850 à nos jours, Le Fils de Philipp Meyer, finaliste du prestigieux prix Pulitzer 2014, est porté par trois personnages, trois générations d’une famille texane, les McCullough, dont les voix successives tissent la trame de ce roman exceptionnel.
Eli, enlevé par les Comanches à l’âge de onze ans, va passer parmi eux trois années qui marqueront sa vie. Revenu parmi les Blancs, il prend part à la conquête de l’Ouest avant de s’engager dans la guerre de Sécession et de bâtir un empire, devenant, sous le nom de « Colonel », un personnage de légende.
À la fois écrasé par son père et révolté par l’ambition dévastatrice de ce tyran autoritaire et cynique, son fils Peter profitera de la révolution mexicaine pour faire un choix qui bouleversera son destin et celui des siens.
Ambitieuse et sans scrupules, Jeanne-Anne, petite-fille de Peter, se retrouvera à la tête d’une des plus grosses fortunes du pays, prête à parachever l’œuvre de son arrière-grand-père.
Il est difficile de résumer un tel livre. Porté par un souffle hors du commun, Le Fils est à la fois une réflexion sur la condition humaine et le sens de l’Histoire, et une exploration fascinante de la part d’ombre du rêve américain.

« Meyer est un impressionnant et remarquable conteur, de ceux qui vous font tourner les pages sans même que vous vous en rendiez compte. » Richard Ford

23 août 2014 / Format : 220 mm x 150 mm /Prix : 23,49€ /688 pages / EAN13 : 9782226259769

Traducteur : Sarah Gurcel