Ce qu’elles disent, Miriam Toews

Quand la voix des femmes se libère enfin, Miriam Toews nous dévoile « Ce qu’elles disent » dans ce roman édifiant et passionnant de la rentrée littéraire

D’abord il y a la rencontre avec Miriam Toews, sous les frondaisons de la place de l’Hôtel de Ville à Manosque, auteur absolument charmante et qui m’a tout de suite séduite par son côté solaire et sa grande disponibilité. Un bonheur !

couverture du roman "Ce qu'elles disent" de Miriam Toews, éditions Buchet-Chastel, photo Domi  C Lire

Vient ensuite la lecture de ce roman totalement édifiant. Car si au départ on imagine plonger dans une intrigue (basée sur un fait divers) du siècle dernier, très rapidement il faut se rendre à l’évidence, les femmes de la colonie mennonite du Manitoba, en Bolivie, vivent bien aujourd’hui, et ce qui leur est arrivé l’a été entre 2005 et 2009.

Pendant quatre ans plus d’une centaine de femmes de la communauté de tous âges, 3 ans pour la plus jeune fillette, issues de différentes familles, ont été successivement droguées, violées, battues, et laissées inconscientes au petit matin. La seule explication donnée par les hommes est que le diable a pris possession de leurs corps, de leurs âmes, elles sont donc coupables. La place de la religion est tellement énorme dans cette communauté chrétienne anabaptiste et pacifiste (crée au XVIe siècle) pour tous et toutes qu’elles sont paralysées face au poids de ces évidences. Jusqu’au jour où elles démontrent que ce sont certains hommes de cette même communauté qui les endorment et abusent d’elles.

Cette lecture est à la fois un choc et une énorme surprise. Comment imaginer que des femmes vivent aujourd’hui dans de telles conditions, et surtout, comprendre ce qui leur est arrivé et comment elles ont été traitées pendant si longtemps.

L’auteur est elle-même issue de cette communauté mennonite qu’elle connait bien et qu’elle a quittée lors de ses dix-huit ans. Point de rancune ou de vengeance ici, la séparation s’est faite en bonne intelligence. Il s’agit plutôt d’une parole portée pour dire l’égalité des femmes, leur liberté, leur possibilité de choisir leur vie, de décider, d’être indépendantes, tout ce qu’elles n’ont pas le droit d’être ou de faire au sein de la communauté où les hommes ont tout pouvoir.

Un bémol peut-être, l’écriture semble hors du temps et donc par moment l’intrigue devient complexe. Il s‘agit ici d’une prise de notes, essentiellement sous la forme de dialogues, des réflexions de la communauté des femmes réunies en huis-clos lors de l’absence exceptionnelle des hommes. Ces femmes par ailleurs souvent analphabètes (elles ne parlent que leur propre dialecte) et peu cultivées, peu au fait de l’actualité contemporaine (aucun accès au monde extérieur ne leur est autorisé) et qui vivent dans un espace-temps entre parenthèse, à la façon des Amish. Cela peut sembler brouillon, mais surtout dense et complexe. Les nombreux prénoms, les relations entre filles, sœurs, mères, nous perdent parfois.

Mais j’ai depuis longtemps appris à passer outre ces détails qui me perdent pour ne prendre du texte que l’important, ce qu’il veut me dire, la situation qu’il présente, ici la condition des femmes, et surtout leur éveil à une envie de liberté, de prise de décision, de sortie vers ce monde étrange qui les entoure et pour lequel elles n’ont aucune clés pour s’intégrer. Qu’importe, leur soif de justice, de liberté, d’égalité est la plus forte, et c’est ce qui est le plus beau ici.

Catalogue éditeur : Buchet-Chastel

Traduit par Lori Saint-Martin & par Paul Gagné.
Colonie mennonite de Molotschna, 2009.
Alors que les hommes sont partis à la ville, huit femmes – grands-mères, mères et jeunes filles – tiennent une réunion secrète dans un grenier à foin. Depuis quatre ans, nombre d’entre elles sont retrouvées, à l’aube, inconscientes, rouées de coups et violées. Pour ces chrétiens baptistes qui vivent coupés du monde, l’explication est évidente, c’est le diable qui est à l’œuvre. Mais les femmes, elles, le savent : elles sont victimes de la folie des hommes. Elles ont quarante-huit heures pour reprendre leur destin en main. Quarante-huit heures pour parler de ce qu’elles ont vécu, et de ce qu’elles veulent désormais vivre. Analphabètes, elles parlent un obscur dialecte, et ignorent tout du monde extérieur.
Pourtant, au fil des pages de ce roman qui retranscrit les minutes de leur assemblée, leurs questions, leur rage, leurs aspirations se révèlent être celles de toutes les femmes.
Inspiré d’un fait divers réel, Ce qu’elles disent est un roman éblouissant sur la possibilité pour les femmes de s’affranchir ensemble de ce qui les entrave.

Langue d’origine : Anglais (Canada) / Date de parution : 22/08/2019 / Format : 14 x 20,5 cm, 240 p., 19,00 EUR € / ISBN 978-2-283-03248-0

La seule histoire. Julian Barnes

Son premier amour, la seule histoire dont il faut se souvenir ? C’est ici le propos de Julian Barnes, qui dans « La seule histoire » évoque si bien l’amour et le temps qui passe…

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Dans une petite ville d’Angleterre, le lecteur ne saura ni quand ni où, Paul, un jeune homme de dix-neuf ans s’ennuie. Au club de tennis local, il rencontre Susan, une partenaire attribuée par tirage au sort lors d’un tournoi en mixte.
A compter de ce jour, cette rencontre avec Susan sera LA rencontre déterminante de la vie de Paul. Déterminante car comme il le dit, la seule histoire, la véritable histoire d’amour de sa vie. Susan a quarante-huit ans lorsqu’ils se rencontrent. Peu à peu, une complicité, puis de l’affection, enfin l’amour total et réciproque s’installent entre cette mère de famille mariée et ce jeune étudiant qui à la vie devant lui.

Pourtant, dans la bourgade où ils résident le qu’en-dira-t-on va bon train. Après quelques années ils décident de partir à Londres, lui pour étudier, elle pour être avec lui, et enfin vivre librement leur amour. Rien ne sera facile pour autant, et se faire accepter quand on est un couple aussi atypique est parfois si difficile que peu à peu Susan va sombrer dans l’alcool, perdant pied, perdant la mémoire, devenant un fardeau impossible à porter pour Paul…

Étonnante description de la naissance d’un amour, de son épanouissement, de ces instants magiques où le monde vous appartient. A la première personne, Paul, le narrateur, raconte, explique, épluche ses sentiments, sa vie, sa relation. Cette relation qui l’a forgé, qui a fait de lui l’homme qu’il est devenu, cet amour toujours présent qui l’accompagne tout au long de sa vie. L’amour, le seul, La seule histoire au fond.

J’ai aimé ce récit sans concession lorsqu’il évoque les mauvais moments, les petites lâchetés d’une vie, mais surtout l’analyse de ces sentiments, cet amour qu’il est si bon d’avoir vécu au moins une fois dans sa vie. Il me semble qu’il y a quelques longueurs lorsque le récit reprend en mode descriptif (comme s’il fallait prendre un peu de distance avec les sentiments de Paul ? Un mal nécessaire pour s’impliquer dans leur histoire ? ) et un narrateur pas toujours très aimable à mes yeux du lecteur, mais c’est malgré tout une lecture qui interroge sur le temps qui passe et ce qu’il nous reste de nos sentiments passés.

Catalogue éditeur : Mercure de France Gallimard

Paul a dix-neuf ans et s’ennuie un peu cet été-là, le dernier avant son départ à l’université. Au club de tennis local, il rencontre Susan – quarante-huit ans, mariée, deux grandes filles – avec qui il va disputer des parties en double. Susan est belle, charmante, chaleureuse. Il n’en faut pas davantage pour les rapprocher… La passion? Non, l’amour, le vrai, total et absolu, que les amants vivront d’abord en cachette. Puis ils partent habiter à Londres : Susan a un peu d’argent,… Lire la suite

Collection Bibliothèque étrangère, Mercure de France / Parution : 06-09-2018 / 272 pages / 140 x 205 mm / Époque : XXe-XXIe siècle / ISBN : 9782715247079