Double Je, par Joshua Lawrence, Au Théo théâtre

Parce qu’on a tous en nous quelque chose de Michel Berger

Oh le joli spectacle auquel j’ai assisté hier soir.
Un bel hommage à celui qui a bercé notre jeunesse ou notre adolescence, que ce soit parce que nous l’écoutions ou parce que les parents l’écoutaient en boucle. Enfin perso, c’est moi qui l’écoutait en boucle..

Michel Berger ce sont des textes émouvants et inoubliables, des mots juste pour dire l’amour triste, l’abandon, la rupture puis la passion amoureuse.
C’est une musique qui nous entraîne, nous attriste, nous soulage, nous émeut et nous console, nous fait danser et chanter avec lui. C’était l’amour passion avec Véronique Sansom, puis avec France Gall la muse, l’épouse, la mère de ses deux enfants, la complice sur scène comme dans la vie.
C’était l’amitié indéfectible et le chagrin de la perte avec l’inoubliable Daniel Balavoine, et cette minute de silence que l’on a fait ce soir en pensant à eux trois, Michel, France, Daniel.

Un beau spectacle qui passe à une vitesse folle, pendant lequel on se surprend à fredonner ces airs qui, on s’en rend vite compte, sont tous tellement ancrés dans nos mémoires. Fredonner, mais pas trop fort car Joshua Lawrence a une bien belle voix et une sacré présence sur scène, et après tout on est surtout venus là pour l’écouter.
J’ai apprécié qu’il nous fasse aussi découvrir des chansons moins connues du répertoire de Michel Berger, et cette sensibilité que l’on ressent lorsqu’il évoque cet artiste inoubliable.

Alors on savoure, on déguste, on voyage dans le temps et dans nos souvenirs, puis on revient enfin, parce qu’il le faut bien, de ce paradis blanc que l’on voudrait ne jamais quitter.

C’est au Théothéâtre, et ensuite, pour les chanceux, au théâtre le Verbe Fou au Festival Off d’Avignon du 7 au 30 Juillet.
Joshua Lawrence a également écrit deux romans et une pièce de théâtre (Joshua Laffont-Cohen) et produit quelques CD disponibles à la fin du spectacle.

Mise à feu, Clara Ysé

Entrer dans l’univers magique de Nine et de Gaspard

Nine nous raconte sa vie d’enfant et d’adolescente marquée par un tournant dramatique, l’incendie de sa maison. Elle est recueillie avec son frère Gaspard par un oncle effrayant, Le Lord. Elle parvient à survivre loin d’une mère singulière et attachante que tous surnomment L’Amazone grâce à la protection de Gaspard, la présence de Nouchka sa pie apprivoisée et les courriers de sa mère qu’ils reçoivent tous les mois.

Ce roman de Clara Ysé hésite entre drame poétique et ode à la jeunesse et à l’amitié. Les affres de l’adolescence de Nine y sont particulièrement bien traités et la chute bien qu’attendue n’en est pas moins très émouvante. Les larmes de l’auditeur seront à la mesure de l’attachement au personnage de Nine.
Le malaise de l’auditeur, s’il doit y en avoir un, vient quant à lui de la difficulté à faire la part entre poésie, réalisme et surréalisme, ce qui donne le sentiment d’une œuvre « diffractée » pour reprendre un mot que l’autrice semble apprécier. Il peut donc être malaisé d’y trouver son bonheur

Pour l’avoir déjà lu à sa sortie, j’ai trouvé la lecture par l’autrice très agréable. Mais elle n’apportait rien de plus à ce roman qui reste très attachant.

Retrouvez ma précédente chronique ici.

Roman lu dans le cadre de ma participation au Jury Audiolib 2022

Catalogue éditeur : Audiolib, Grasset

Nine et Gaspard vivent dans la maison de leur mère, l’Amazone. Nouchka, leur pie, veille sur le trio. La nuit du réveillon, un incendie ravage le paradis de l’enfance. Le lendemain, le frère et la sœur se réveillent seuls chez leur oncle, l’inquiétant Lord.
Ils reçoivent tous les mois une lettre de l’Amazone qui leur dit préparer dans le Sud la nouvelle demeure qui les réunira bientôt.
Quel pacte d’amour et de rêve vont-ils nouer pour conjurer l’absence ?

Parution : 16/02/2022Durée : 3h33 / EAN 9791035407605 / Prix du format cd 19,90 € / EAN numérique 9791035407766 Prix du format numérique 17,95 €

Georges Brassens Militant anarchiste, Frédéric Bories

Le livre de Frédéric Bories se focalise sur les années 1946 à 1948, période pendant laquelle Georges Brassens s’est tourné vers l’anarchisme, une façon de penser que l’on retrouvera en filigrane de son œuvre. Mais des convictions et un engagement qui, s’ils les garde toute sa vie, ne sont pas soumis à l’appartenance à un parti ou un journal.

C’est par une enquête fouillée, à base de documents d’archive en particulier, que l’auteur réussi à montrer cet attrait pour l’anarchie que finalement l’artiste gardera toute sa vie.

Issu d’un milieu pauvre, Brassens a cherché toute sa vie à lire, comprendre l’autre, il s’est tourné vers la littérature, la philosophie, avec un sens de l’humain qui se sent dans chacun de ses textes.

S’il a été secrétaire de rédaction du Libertaire, l’organe de la fédération anarchiste, dans lequel il a croisé ses contemporains Léo Ferré, André Breton ou encore Albert Camus, s’il a arpenté les meetings des mouvements libertaires et antimilitaristes de l’époque, Brassens n’accepte aucune forme d’autorité. C’est donc à travers une anarchie individuelle qu’il montre son attrait pour cette façon de penser. Par son refus de l’autorité, son respect de l’humain, de l’autre, son amour inconditionnel pour la langue française qu’il a manié toute sa vie avec justesse, pesant chaque mot, chaque phrase, et les mettant en musique. Ces notes de musique travaillées et pensées comme un exhausteur de saveur, pour nous en faire apprécier le sens.

À travers cette période précise de la vie de Brassens c’est aussi l’histoire du mouvement anarchiste de l’immédiat après-guerre que Frédéric Bories nous raconte là. Il faut dire qu’il est enseignant et un des archivistes du Centre International de Recherches sur l’Anarchisme de Marseille.

Catalogue éditeur : Les mots et le reste

Si les croquants et croquantes de la France entière ont chanté à tue-tête les textes d’un des plus célèbres chanteurs français, peu d’entre eux connaissent son implication au sein du mouvement anarchiste entre 1946 et 1948. Souvent éludée par les biographes, cette parenthèse politique et littéraire a pourtant façonné son être et conditionné toute son oeuvre. Avant de trimbaler sa pudeur sur les planches des salles de concert, Brassens, qui voulait être poète, a passé la guerre et les années qui suivirent à dévorer les oeuvres de Baudelaire, La Fontaine, Gide, ou Anouilh avant de découvrir François Villon, Proudhon ou Bakounine, dont les idées antiétatiques, antimilitaristes, et leur désir d’égalité sociale, lui seyaient tout à fait. En découla une carrière journalistique prolifique pour Le Libertaire, organe de la Fédération anarchiste dont il devint le secrétaire de rédaction. Frédéric Bories est né et vit à Marseille. Enseignant, il est également archiviste au sein du Cira Marseille (Centre International de Recherches sur l’Anarchisme).

Parution : 20/01/2022 / ISBN : 9782361399528 / 192 pages / 17.00 €

Quand sonne l’heure, Kirby Williams

De l’Amérique ségrégationniste à la France occupée, suivre Urby, un talentueux jazzman

Alors que les Allemands entrent dans Paris, en ce mois de juin 1940, les habitants tentent par tous les moyens de quitter la ville. C’est aussi ce que veulent faire Urby Brown, un jazzman noir qui avait déjà quitté La Nouvelle-Orléans pour échapper à la ségrégation raciale quelques années auparavant, et Hannah Korngold, une pianiste juive, sa compagne. Ils n’ont qu’un seul et même but, échapper aux nazis. Musiciens en sursit, ils doivent trouver un moyen de quitter la capitale, et c’est Stanley, l’ami de toujours qui va pouvoir les aider.

Urby Brown a été abandonné à sa naissance dans un foyer pour jeune noirs à La Nouvelle-Orléans. Son parcours a été suivi en secret par les hommes de main de son père, un aristocrate français qui avait abandonné sa mère au moment de sa naissance. Urby l’a découvert lorsqu’il est arrivé en France, mais ce dernier est un activiste fasciste aux idéaux et aux actions bien éloignées de celles d’Urby et Hannah. La relation entre les deux hommes est complexe et malsaine. Pourtant, fort de sa puissance malfaisante, il tient sous sa coupe ce fils qui ne veut pas de lui, en le menaçant de faire disparaître Hannah.

Fort heureusement, le vieux Stanley, un musicien de jazz qui a prêté à Urby ses premiers instruments et lui a permis de faire ses premiers pas de jazzman à la nouvelle-Orléans est toujours là, à Paris, pour protéger le jeune couple. Ses nombreuses connections lui permettent de les aider de loin sur le chemin semé d’embûches et de trahisons pour rejoindre le sud de la France et échapper à la déportation.

Un roman qui promettait de beaux moments de lecture, suspense, amour, intrigue complexe à souhait dans la relation entre les différents personnages en ces périodes d’avant-guerre et de débâcle, et un rappel de ces périodes troubles de notre Histoire. Pourtant, sans doute du fait des invraisemblances un peu trop nombreuses, il m’a manqué un petit quelque chose en plus pour être totalement emballée. Peut être faut-il lire avant Les enragés de Paris ce roman précédent dans lequel l’auteur plante le décor et fait connaître à ses lecteurs son personnage principal.

Catalogue éditeur : Baker Street

Le 14 juin 1940, les Allemands entrent dans Paris. En quelques jours, ils posent leur empreinte sur une ville déjà désertée de près de deux tiers de ses habitants. Parmi ceux-ci, le jazzman noir Urby Brown, exilé quelques années plus tôt de La Nouvelle-Orléans, et sa compagne juive Hannah Korngold qui s’efforcent eux aussi par tous les moyens d’échapper à l’oppression nazie.
Confrontés à l’antisémitisme et au racisme, poursuivis par un groupe de néo-fascistes, ils se lancent dans un périple qui manque à plusieurs reprises de leur être fatal. Il leur réserve, de Paris à Bordeaux, d’étonnantes rencontres, jusqu’à un éphémère échange avec le général de Gaulle qui leur propose de les embarquer dans son avion pour Londres…
Thriller historique et politique haletant, aux multiples péripéties, ce roman inventif nous offre, à travers une chronique saisissante de la période précédant l’arrivée des Allemands dans Paris et de la panique qui s’ensuit, précipitant sur les routes des milliers de gens, l’occasion d’une réflexion sur l’intolérance et la haine raciales.

Traduction SOPHIE GUYON  / parution 18 Janvier 2022 / 21.00 €

Elles disent, Léonora Miano

D’Olympe de Gouges à Toni Morisson
De Barbara à Erica Jong
D’Anaïs Nin à Jeanne Moreau
De Delphine Horvileur à Marguerite Yourcenar
De Gisele Halimi à Winnie Mandela
Léonora Miano les convoque toutes et rassemble ici leurs mots pour nous les proposer à son tour.

À travers ces citations, qu’elles soient intellectuelle, révolutionnaire, avocate, chanteuse, écrivain ou visionnaire, chacune nous offre ses pensées, ses paroles, ses idées dans ce recueil construit comme une harmonie musicale.

Exactement le genre de recueil que l’on a envie d’avoir avec soi, et de lire et relire de temps à temps. À offrir et/ou à s’offrir, ou les deux !

« Ma revendication en temps que femme c’est que ma différence soit prise en compte, que je ne sois pas contrainte de m’adapter au modèle masculin » Simone Veil.

Catalogue éditeur : Grasset

« Des femmes d’horizons différents parlent, se parlent. Parfois  de manière frontale, parfois en se tournant le dos ou en se  prenant par la main.
Celles dont les mots composent cette mélopée sont spirituelles,  politiques, cérébrales, sensuelles, visionnaires, enragées,  mystiques, torturées, espiègles.
Leurs citations s’organisent en une manière de conversation  qui emprunte au jazz avec ses harmonies et dissonances, à  l’emphase d’antiques prêtresses, à diverses modalités du chant.
Ce n’est pas le testament des femmes qui est ici proposé,  mais une déambulation rythmée dans leurs paroles. » L.M.

Léonora Miano est née en 1973 à Douala, au Cameroun.
Prix Goncourt des lycéens pour Contours du jour qui vient en 2006, Grand prix littéraire d’Afrique noire en 2011 pour l’ensemble de son œuvre, Prix Femina pour La saison de l’ombre en 2013, elle est l’auteur d’une œuvre forte d’une vingtaine de titres en fiction et non-fiction. Son dernier essai : Afropea. Utopie post-occidentale et post-raciste, Grasset, 2020.

Parution : 29 Septembre 2021 / Format : 120 x 185 mm / Pages : 56 / EAN : 9782246824619 prix 6.00€ / EAN numérique: 9782246824626 prix 4.49€

Indochine, Dizzidence Rock’n’Roll, Frédérick Rapilly

Vous suivez le groupe Indochine depuis 40 ans ? Ce livre est fait pour vous !

Quarante ans, puisque c’est le 29 septembre 1981 que le groupe donnait son premier concert. Si la tournée anniversaire a été retardée par la covid, nous avons malgré tout eu le plaisir de les revoir en 2022 pour fêter ça. Un groupe de rock français qui a une telle longévité malgré tous les aléas de la vie, et qui rempli le stade de France, forcément ça interpelle. De l’aventurier à 13, du stade de France à Bercy, le groupe aux plus de treize millions d’albums vendus tient sa place.

Frédérick Rapilly leur rend un véritable hommage dans ce beau livre édité par les éditions Rock’n’Folk. À partir de la présentation chronologique de leurs différents albums, ce qui permet de les resituer dans leur époque, il les met en regard également des groupes qui les ont accompagnés tout au long de ces quarante années. Autour de la parution de chacun de ces treize albums, voire même singles, rivalité, inspiration, emprunts aux uns ou aux autres, travail avec d’autres artistes, reprises de textes, sont explicités et contextualisés.

Tout au long, on note la place prépondérante de Nicola Sirkis, chanteur et leader du groupe, compositeur de la plupart des paroles. Il est le seul rescapé du groupe initial, en particulier depuis le départ de Dominique Nicolas en 1994, celui de Dimitri Bodianski, et la mort de Stéphane, son frère jumeau, en 1999. Contre vents et marées, contre l’adversité parfois, les critiques souvent, il a tenu son groupe et peut se targuer de remplir les salles et attirer autant ses fans de la première heure que désormais leurs enfants, avec toujours autant de ferveur.

Indochine, Dizzidence Rock’n’Roll est riche de nombreuses citations, photos, couvertures. Un livre passionnant, un bel objet à s’offrir ou à offrir, et à mettre au pied du sapin.

Catalogue éditeur : Rock’n’Folk éditions

Indochine est sans conteste le dernier groupe « monstre » français. Un groupe qui a su, à merveille, traverser les décades, toujours se réinventer, innover, prendre des risques. Le public (son public) lui en a toujours été reconnaissant, de génération en génération.

Frédérick Rapilly, journaliste rock dans l’âme, raconte 40 années de dissidence, d’indépendance, à travers une discographie riche (13 albums studios), parcourue par des influences éclectiques, des prises de positions radicales, mais sans jamais s’éloigner d’une poétique rock.

Frédérick Rapilly est journaliste pour Télé 7 jours. Il écrit des thrillers (éditions Critic et Pocket) et des bios rock (The Cure et Talk Talk).

Parution: 01/10/2021 / 29,95€ / 192 Pages

Premier amour de Samuel Beckett, Théâtre La Croisée des Chemins 

La scène s’ouvre sur un guitariste faiblement éclairé, il accompagne un acteur assis sur un escabeau ; vêtu d’un antique pardessus et de godillots il a tout du clodo pensif et vieillissant.

Son long monologue nous entraîne dans le souvenirs d’une vie solitaire et égoïste. Il évoque d’abord la grande maison de son père dans laquelle il est resté jusqu’à ses vingt-cinq ans. Puis jeté dehors au décès de ce dernier, il squatte les maisons désaffectées ou le cimetière dans lequel il aime venir manger ses bananes et son sandwich.

Enfin il évoque la rencontre prépondérante de sa vie, qui l’a pourtant bien peu bouleversé, avec une femme seule qui vit dans un appartement avec deux chambres. Là, égoïste encore, il s’installe et profite de ce qu’elle peut lui offrir sans pour autant donner en retour ni amour ni sentiment. Jusqu’au jour où il fuit devant les responsabilités, celles que donne à tout homme un enfant à naître. Et c’est à nouveau la cloche, la rue, les tombes et les odeurs de macchabée qu’il sent sourdre de sous la terre. Une vie totalement ratée, uniquement tournée vers lui, cet homme aux remarques acerbes et acides qui fait fi du bonheur et de l’amour des autres.

Dans cette pièce, tout est principalement basé sur le jeu de l’acteur. Pas de décor, un chapeau, un escabeau qui fait aussi office de chaise. Tout est dans le geste, le dos voûté, le regard larmoyant, le bonnet sous le chapeau et la tenue pitoyable de cet homme qui n’inspire aucune pitié. Une véritable performance, un regard, des intonations, des gestes mesurés, et l’arrogance du personnage, sa singularité, sa vie ratée qui transpirent à chaque phrase.

Ne vous attendez pas à une belle historie d’amour, ce n’en est pas une. C’est l’histoire d’un homme qui… mais allez donc voir par vous même pour découvrir cette nouvelle de Samuel Beckett mise en scène par Jean-Pierre Ruiz.

Durée : 1h15
Production : Vol de nuit
Direction : Jean-Pierre Ruiz
Interprétation : Jean Michel (Illustration musicale : Roland Gomes)

Quoi : Histoire d’amour calamiteuse (et l’éternelle fuite) d’un vieux garçon égoïste avec une prostituée, qui l’installe chez elle et se déclare très vite enceinte de ses œuvres. Mais pourquoi ce vagabond, qui aime tant manger son sandwich et sa banane sur les tombes, qui répugne à se déshabiller et adore les vases de nuit, ressasse-t-il sans fin son histoire d’amour ? Un voyage dans les méandres doux-amers, tragi-comiques d’une vie ratée.

Où : Théâtre de la Croisée des chemins, La Salle Paris-Belleville : 120 bis, rue Haxo, 75019 Paris – Métro : Télégraphe. C’est une salle intimiste où le spectateur est placé à quelques mètres à peine des comédiens

Quand : Les mercredis et jeudis à 21h jusqu’au 28 oct. 2021

Le Stradivarius de Goebbels, Yoann Iacono

Le destin de Nejiko Suwa et de son Stradivarius pendant le seconde guerre mondiale

Nejiko Suwa est depuis son plus jeune âge attirée par la musique occidentale, et par le violon en particulier. Une formation à cet instrument ne peut être exhaustive, même si elle est enseignée par les plus grands musiciens japonais, que si elle est complétée par un séjour en France auprès des maîtres de son temps. La jeune femme part à Paris parfaire sa formation et étudier avec Boris Kamensky.

Mais la guerre est là, et le Japon est l’allié de l’Allemagne et de l’Italie. En 1943, c’est à Berlin de Nejiko reçoit des mains de Goebbels le Stradivarius qui va l’accompagner toute sa vie. Instrument magnifique qu’elle protège comme si sa propre vie en dépendait. Mais dont elle ignore l’origine. Est-ce un bien spolié à Lazare Braun, le musicien juif déporté avec sa famille à Auschwitz ? Si tel est le cas, Herbert Gerigk ne le lui avouera jamais. Pourtant, la jeune musicienne a bien du mal à apprivoiser les sonorités de cet instrument fabuleux, tant il est vrai que ce dernier a une âme, peut être celles de ses propriétaires successifs. Elle va de concert en concert, protégeant son instrument et peut-être elle aussi par cette forme de déni et de candeur affichés face aux atrocités de la guerre qu’elle semble ne jamais voir.

Le roman alterne plusieurs points de vue et adopte plusieurs formes. Essentiellement celui du narrateur, un musicien de jazz chargé de récupérer le Stradivarius , qui n’en est peut être pas un, mais plutôt un Guarini. Et celui de Nejiko à travers des extraits de son journal, ou dans les différentes étapes de sa carrière et de sa vie, de Paris à Berlin, des États Unis au Japon, en cette période si compliquée de la seconde guerre mondiale et de l’après guerre.

L’auteur a su mêler avec talent les connaissances historiques sur la place du Japon à cette période charnière du XXe siècle, la vie à Berlin ou à Tokyo, les tractation politiques et les règlements de compte de l’après guerre. La place de la musique et l’importance de poursuivre une carrière au service de celle-ci, quelles que soient les circonstances, y compris au mépris de l’image que l’on projette, en particulier lors de périodes troubles. Ce qui provoque d’interminables discussions, surtout hélas des années après et hors contexte, quand on essaie de comprendre de telles attitudes. Ce qui est vrai d’ailleurs pour la plupart des artistes qui ont continué à travailler pendant les différentes guerres ou conflits.

Le roman évoque aussi les tragédies de la guerre, la spoliation des biens juifs envoyés en masse en Allemagne, la déportation et la mort de millions de juifs, les villes bombardées, la fidélité sans faille des japonnais envers leur empereur et leur pays, (fidélité forcée, quand le choix est la mort ou l’indignité…), les atrocités commises par les japonais et les jugements des crimes de guerre. Enfin, on y rencontre Goebbels et les dignitaires allemands, mais aussi l’empereur Hirohito et Mac Arthur, Miles Davis et Boris Vian, Juliette Greco et Pablo Picasso pour ne citer qu’eux.

La musique est présente mais seulement comme un fil rouge ténu qui vient rappeler la passion de Nejiko, à travers les grands artistes de son époque, de ceux qui l’ont entourée et dont elle s’est inspirée, qu’ils soient chefs d’orchestre, musiciens ou compositeurs. Un premier roman très qui nous fait également re-découvrir les liens politiques et culturels existants entre les grandes nations au XXe, en particulier après la seconde guerre mondiale.

Lire également les chroniques de Les instants de lecture, Des plumes et des livres, Squirelito

Catalogue éditeur : Slatkine et Cie

Le roman vrai de Nejiko Suwa, jeune virtuose japonaise à qui Joseph Goebbels offre un Stradivarius à Berlin en 1943, au nom du rapprochement entre l’Allemagne nazie et l’Empire du Japon. Le violon a été spolié à Lazare Braun, un musicien juif assassiné par les nazis. Nejiko n’arrive d’abord pas à se servir de l’instrument. Le violon a une âme. Son histoire la hante. Après guerre, Félix Sitterlin, le narrateur, musicien de la brigade de musique des Gardiens de la Paix de Paris est chargé par les autorités de la France Libre de reconstituer l’histoire du Stradivarius confisqué. Il rencontre Nejiko qui finit par lui confier son journal intime.

Paru le 7 janvier 2021 / 240 pages – Prix : 17€ / ISBN : 978-2-88944-171-6

Je te verrai dans mon rêve, Julie Bonnie

Même sans même sang… ou comment devenir père sans l’être vraiment

Une ville de province, quelque part au seuil des années 70. Gérard a trente ans, il vient de sortir de prison ; des années à galérer avec des potes pas très recommandables lui ont coûté dix ans de vie derrière les barreaux. À la sortie, il retrouve le café de ses parents aujourd’hui disparus, ce bien qu’a gardé pour lui Nana, la tante fidèle qui ne l’a jamais abandonné.

Nouvelle vie, nouveau prénom, c’est donc Blaise qui rénove le café pour le transformer et créer le lieu de ses rêves, un café concert pour les musiciens de jazz de la région.

Un matin, il croise une jeune femme. Josée a vingt ans et sa fille Nour quelques jours à peine. Josée dans laquelle il se retrouve, paumée, en marge, fragile et déjà bien abîmée par la vie. Car la galère, il connaît, et dans cette ville comme dans tant d’autres, les mauvaises fréquentations et les dangers ne sont jamais loin. Immédiatement, alors qu’il n’a jamais été père, Baise ressent une profonde affection pour ce tout petit bébé né de père inconnu.

L’auteur alterne les récits de Nour puis de Blaise. Nour que l’on voir grandir à la fois dans ses souvenirs et dans ceux de Blaise. Blaise qui s’est un peu trop assagit sans doute aux yeux d’une jeune fille de seize ans qui rêve d’émancipation, de modernité, d’un peu de folie. Ni Blaise ni Josée ne la voient devenir jeune fille puis presque femme, et ni l’un ni l’autre ne comprennent ses tourments et ses envies d’autre chose, d’ailleurs.

Ce que j’ai aimé ?

À l’heure où les romans nous parlent si souvent de relation toxiques ou bancales entre homme et femme, l’amour paternel aussi platonique qu’inconditionnel qu’éprouve Blaise pour Nour, cette relation qui apaise, qui aide à grandir nous fait du bien à nous aussi lecteurs.

La vie n’est ni simple ni linéaire. La rédemption de Blaise dont on devine le passé complexe à peine esquissé mais très habilement suggéré, les embûches les chausses trappes dans lesquelles tombe Josée, les hésitations et les erreurs de jeunesse de Nour sont aussi la vraie vie, celle des jeunes autour de nous, celle que l’on ne voit pas toujours. Mais il y a une telle force d’amour, d’émotion, de sincérité, que l’on ne peut qu’aimer les différents protagonistes, avec leurs défauts, leurs erreur, leurs faux-pas et leurs espoirs.

L’écriture est sobre, intimiste, réaliste aussi. On s’y laisse prendre et il en ressort à la fois douceur et sérénité à voir que l’on peut aussi croire en ces rêves qui parfois nous portent.

Du même auteur, javais lu et particulièrement aimé Barbara, roman, dont vous pouvez retrouver la chronique ici.

Catalogue éditeur : Grasset

1971. Tout juste sorti de prison, Gégé, dit Blaise, retrouve le bar familial dont il a hérité à la mort de son père. Son rêve  de toujours  : le transformer en café-concert pour en faire un rendez-vous incontournable de la scène jazz. Il se lance, résolu à faire bouger sa ville terne et sans âme.
Mais un bébé, la petite Nour, et sa mère défaillante arrivent par effraction dans sa vie solitaire. Blaise fait tout pour les garder à distance. Hanté par son passé, il craint plus que tout de s’attacher… Mais d’un regard, l’enfant fait tomber ses résistances, et il va désormais veiller sur elle à sa façon. Ce faux père la protège tant bien que mal, l’initie à la musique, lui offre sa première guitare et son premier concert. Il la regarde grandir, adolescente écorchée vive qui se brûle aux accidents de la vie, ceux qui menacent à coup sûr les gamines sans repères.
En ville règne une atmosphère de perdus, d’à quoi bon, alcoolisée et souvent brutale. Au milieu de tous les dangers, Nour chante. Et entre deux concerts de jazz mythiques dans le bar de Blaise, elle compose, pour fuir son enfance, tracer son destin, tenter de défier la mort.
Blaise, l’ancien taulard paumé et farouche, s’est mis à aimer. Et parce qu’il est la victime d’un secret de famille, il va tout faire pour sauver Nour. Jusqu’à la dernière page, nous respirons avec eux et tremblons pour eux. Romanesque, haletant, sensible et bouleversant.

Née à Tours, Julie Bonnie a donné son premier concert à 14 ans et chanté dans toute l’Europe pendant dix ans avant de travailler en maternité jusqu’en 2013. Elle est l’auteur de Chambre 2 (Belfond, 2013 ; Pocket, 2014), lauréat du prix du roman Fnac 2013, adapté au cinéma sous le titre Voir le jour, avec Sandrine Bonnaire. Chez Grasset, elle a publié Mon amour (2015 ; Pocket, 2017), Alice et les orties (2016) et Barbara, roman (2017 ; Pocket, 2019 ). Elle publie chez Albin Michel une série pour adolescents à succès, L’internat de l’île aux cigales et crée des spectacles musicaux pour les tout-petits.

Paru le 10 Mars 2021 / Format : 131 x 205 mm / Pages : 180 / EAN : 9782246826279 prix 18.00€ / EAN numérique : 9782246826286 prix 12.99€

Le train des enfants, Viola Ardone

Et si le bonheur était aussi simple qu’un aller-retour en train ?

Italie 1946, le parti communiste organise un déplacement d’enfants napolitains vers le nord du pays. La misère est grande dans le sud, la solidarité et l’entraide poussent ceux du nord à accepter ces gamins comme les leurs, et à les faire vivre avec eux, au sein de leurs familles, pendant de longs mois.

Amerigo est l’un d’eux. Il vit dans un basso du quartier populaire avec sa mère qui n’a pas de mari, mais fait de temps en temps des affaires avec un voisin un peu magouilleur. A sept ans, il traîne dans les rues du quartier avec les copains de misère, compte les chaussures trouées de ceux qui ont la chance d’en avoir aux pieds, et rêve de connaître enfin ce père inconnu parti chercher fortune en Amérique.
Souhaitant permettre à son fils de connaître autre chose que cette misère et de manger à sa faim, sa mère accepte d’adhérer au programme. Mais comme les autres enfants du train, Amerigo craint de ne jamais pouvoir revenir chez lui, d’être envoyé en Russie ou pire encore.
Il est surpris par l’accueil chaleureux qu’il reçoit dans la famille qui l’héberge. Étonné de l’amour que lui portent ces inconnus, comme s’il était l’un des leurs. Éducation, nourriture, habillement, solidarité, affection, tout devient facile, normal, évident. Et l’enfant qui rêvait de retrouver sa mère pourtant si peu démonstratrice ou aimante, s’intègre dans cette famille d’adoption au point de rêver d’y rester. Là, il va même découvrir son aptitude pour la musique.
Comme tant d’autres avec lui, le retour dans le sud est un moment douloureux et déstabilisant
D’où vient-il désormais ? Où sont sa famille et ses repères ?
Qui sont ceux qui l’aiment, le protègent, l’aident à grandir ? Le choix est difficile et pour avancer dans sa vie, Amerigo fera celui de la raison au détriment peut-être de celui du cœur.

Le train des enfants rappelle la vie difficile et misérable des régions du sud après la seconde guerre mondiale. Et montre que le choix d’une vie peut être celui du renoncement, de l’oubli, de l’abandon d’une famille. Il y a beaucoup d’émotion à l’évocation de cette misère, du manque d’affection, mais toujours avec humour et quelques lueurs d’espoir dans cette solidarité qui s’exprime par delà la solitude, la crainte, le chagrin. J’ai aimé suivre Amerigo dans son aventure hors norme, et découvrir par son regard d’enfant puis d’adulte cet épisode méconnu de l’histoire contemporaine italienne. Ce joli moment de lecture m’a fait penser aux ambiances si particulières des films italiens des années 50.

Catalogue éditeur : Albin-Michel

Naples, 1946. Amerigo quitte son quartier pour monter dans un train. Avec des milliers d’autres enfants du Sud, il traversera toute la péninsule et passera quelques mois dans une famille du Nord : une initiative du parti communiste vouée à arracher les plus jeunes à la misère après le dernier conflit mondial.
Loin de ses repères, de sa mère Antonietta et des ruelles de Naples, Amerigo découvre une autre vie. Déchiré entre l’amour maternel et sa famille d’adoption, quel chemin choisira-t-il ?

S’inspirant de faits historiques, Viola Ardone raconte l’histoire poignante d’un amour manquée entre un fils et sa mère.

6 Janvier 2021 / 140mm x 205mm / 304 pages / EAN13 : 9782226442017 Prix : 19.90 € / numérique
Prix : 13.99 € EAN13 : 9782226455628