Rien ne t’appartient, Nathacha Appanah

Une femme rattrapée par la violence de son passé, un magnifique roman d’amour et de mort

Tara attend l’arrivée d’Eli, son beau-fils. Elle se laisse aller, et son appartement est le reflet de son délabrement intérieur. Les déchets s’amoncellent, elle doit ranger ce désordre, éliminer cette saleté, mais elle n’y arrive plus. Cette chaleur ambiante, ce chagrin intérieur, la tuent à petit feu. Gravement blessée et victime d’une amnésie partielle, elle a rencontré son mari à la suite du séisme qui a ravagé son pays. Depuis la mort de son époux plus rien ne la retient à la vie. Les souvenirs surgissent peu à peu et viennent peupler ses nuits et ses jours de noirceur et de regrets. Son passé, son enfance, sonnent à la porte de sa mémoire pour raviver les douleurs enfouies de l’enfance. Désormais, plus rien ne sera jamais comme avant. Mais qui est elle vraiment cette Tara qui s’abandonne et se perd ainsi.

Vijaya est une fillette à l’esprit libre, joyeuse, insouciante, cultivée. Elle passe son enfance auprès de parents aisés, aux mentalités atypiques sur cette île paradisiaque. Athées, qui prônent l’égalité et la liberté de croyance dans un pays qui n’accepte pas cette idée, ou très mal. Sortir de l’enfance est parfois difficile, mais lorsque la cruauté du monde rejaillit sur Vijaya elle n’a aucun moyen d’anticiper ce qui l’attend. La petite fille est recueillie dans une famille qui ne la comprend pas. Le silence s’installe, la solitude devient son quotidien. Les années passent, la jeune femme découvre l’amour et la douceur des corps qui se comprennent avec ce garçon qui l’aime pour ce qu’elle est.

Mais cet amour là est interdit. Elle est emmenée au Refuge, là où son éduquées et dressées les filles gâchées. Un refuge qui a tout d’une prison pour ces filles rejetées par la société. Devenue désormais Avril, elle va apprendre cette phrase qu’on lui répète inlassablement Rien ne t’appartient. C’est une adolescente brisée qui survit aux années terribles de dressage, mais aussi à la puissance des flots qui emportent tout sur leur passage.

L’arrivée d’Emmanuel sera sa bouée de sauvetage. Ensemble, le médecin venu porter secours aux victimes du tsunami trouve l’amour et Vijaya devenue Tara trouve la vie. À ses côtés elle se réinvente, devient autre. Jusqu’au jour où le cataclysme déclenché par la mort de son sauveur fait resurgir les souvenirs. Un prénom en particulier, oublié, enfoui au fond de sa mémoire. Et ces années pendant lesquelles elle a appris ce que les hommes font aux filles comme elle, ce qui est interdit, ce qui est autorisé, que rien ne leur appartient, jamais. Comment vivre avec ça, que peut-elle en faire désormais.

Dans ce pays jamais nommé que l’on imagine multiculturel, évolué, à l’environnement luxuriant, une île sur laquelle se côtoient plusieurs religions, la vie pourrait être paisible. Mais même là, les filles n’ont pas les mêmes droits que les hommes, elles doivent se plier aux exigences et aux violences que la société leur inflige. À travers ces deux prénoms et ces deux personnalités, le lecteur découvre l’enfant à qui tout sourit, à la vie insouciante et belle. Puis l’adolescente à la vie si difficile, qui a tant de mal à trouver une place dans cette société à laquelle elle n’a jamais été préparée. Enfin, la femme sauvée, aimée, puis meurtrie, rattrapée par son passé.

J’ai retrouvé dans ce roman toute la beauté de l’écriture de Nathacha Appanah. Sa façon de parler de la difficulté d’être, de devenir, de vivre, en mettant tant de douceur et de poésie dans ses mots. Le sujet des violences faites aux filles et aux femmes, ces filles que l’on dit gâchées, mais aussi l’intransigeance et les dictât des religions sont abordés avec subtilité et avec un réalisme qui fait froid dans le dos. J’ai aimé la façon dont l’autrice évoque les relations si belles et parfois violentes entre filles, l’amitié, le deuil, la solitude, avec tant d’humanité et de sensibilité.

De Nathacha Appanah, on ne manquera pas de lire le sublime roman Tropique de la violence, ou encore Le ciel par dessus le toit.

Catalogue éditeur : Gallimard

« Elle ne se contente plus d’habiter mes rêves, cette fille. Elle pousse en moi, contre mes flancs, elle veut sortir et je sens que, bientôt, je n’aurai plus la force de la retenir tant elle me hante, tant elle est puissante. C’est elle qui envoie le garçon, c’est elle qui me fait oublier les mots, les événements, c’est elle qui me fait danser nue. »
Il n’y a pas que le chagrin et la solitude qui viennent tourmenter Tara depuis la mort de son mari. En elle, quelque chose se lève et gronde comme une vague. C’est la résurgence d’une histoire qu’elle croyait étouffée, c’est la réapparition de celle qu’elle avait été, avant. Une fille avec un autre prénom, qui aimait rire et danser, qui croyait en l’éternelle enfance jusqu’à ce qu’elle soit rattrapée par les démons de son pays.
À travers le destin de Tara, Nathacha Appanah nous offre une immersion sensuelle et implacable dans un monde où il faut aller au bout de soi-même pour préserver son intégrité.

160 pages / ISBN : 9782072952227 / Parution : 19-08-2021 / 16,90 €

Le ciel par-dessus le toit, Nathacha Appanah

Dans Le ciel par-dessus le toit, le nouveau roman de Nathacha Appanah, il y a un jeune Loup mal dans sa peau, une famille sans amour, et l’espoir distillé comme une rédemption.

Eliette est une jeune fille très belle adulée et poussé par ses parents. Elle chante bien et sa voix est un cristal que tous ont envie d’écouter, surtout à la soirée annuelle de l’usine où travaille son père. Les parents, fiers et heureux, poussent la fillette sur l’estrade, coiffée, maquillée, (elle m’a fait penser à ces petits filles que leur mère poussent aux concours de miss) mais rien de cela ne lui plait, elle ne le fait que pour répondre à l’amour et à l’admiration de ses parents. Jusqu’au jour de ses onze ans, jusqu’à cet homme, jusqu’au point de rupture…

A partir de ce jour, Éliette disparait, Phénix renaitra de ces douleurs intenses, aura deux enfants sans père et se tiendra loin d’eux. Pas de caresse ni d’amour échangé, pas de geste tendre, la mère fuit son enfance et ses souvenirs douloureux en prenant ses distances avec ses enfants, et fracasse à son tour l’enfance de ceux qu’elle a mis au monde. Sa fille Paloma a quitté le foyer en abandonnant Loup, son petit frère. Mais le chagrin de ces années d’attente est trop fort, Loup prend la voiture de sa mère et part à la recherche de sa sœur. Cela ne se fera pas sans dommage.

Il y a tout au long de ce roman une forme très poétique qui crée une distance, qui rend plausible, mais aussi acceptable la douleur et la souffrance de chacun des protagonistes. Avec ce regard empreint de délicatesse qui la caractérise, Nathacha Appanah dit la douleur, l’absence, le mal aimer et le mal être. En peu de phrases – le roman est particulièrement court- elle pose les bases d’un amour qui ne s’avoue pas mais qui attend, tapi dans l’ombre, pour éclairer les jours sombres et les vies dépourvues de sentiments.

Comment se construit-on quand personne ne nous aide ni ne vous distille ces gestes d’amour si importants pour avancer ? Est-on l’exact contraire de l’enfance que l’on a fui ? Dans Le ciel par-dessus le toit, il y a l’enfance gâchée, le manque ou le mauvais amour. Il y a l’enfermement et la prison de ces ados qui ne peuvent pas en sortir indemnes. Il y a une mère qui avance à tâtons pour se créer une carapace et exister malgré son passé. Il y a la crainte de souffrir, celle de répéter les erreurs du passé qui ont fait tant de mal. Il y a la rédemption, l’amour filial ou maternel plus fort que tout.

Retrouvez également les avis de Léa Touch Book, Henri-Charles de Ma collection de livres.

Du même auteur, j’avais particulièrement aimé Tropiques de la violence que je vous invite à découvrir.

Catalogue éditeur : Gallimard

«Sa mère et sa sœur savent que Loup dort en prison, même si le mot juste c’est maison d’arrêt mais qu’est-ce que ça peut faire les mots justes quand il y a des barreaux aux fenêtres, une porte en métal avec œilleton et toutes ces choses qui ne se trouvent qu’entre les murs.
Elles imaginent ce que c’est que de dormir en taule à dix-sept ans mais personne, vraiment, ne peut imaginer les soirs dans ces endroits-là.»
Comme dans le poème de Verlaine auquel le titre fait référence, ce roman griffé de tant d’éclats de noirceur nous transporte pourtant par la grâce de l’écriture de Nathacha Appanah vers une lumière tombée d’un ciel si bleu, si calme, vers cette éternelle douceur qui lie une famille au-delà des drames.

128 pages, 140 x 205 mm / Parution : 22-08-2019 / ISBN : 9782072858604 / Prix 14,00 €

Mon inventaire 2016

Cette année a été riche de découvertes, de nouveaux auteurs, de rencontres avec les auteurs, les blogueurs, et avec tous ces lecteurs qui partagent ma passion dévorante pour la lecture.

Si je devais faire un bilan ? Que c’est difficile ! Dans ma liste à la Prévert il y aurait …

Des romans,
Nathacha Appanah & Tropique de la violence
Négar Djavadi & Désorientale
Gilles Marchand & Une bouche sans personne
Guy Boley & Fils du feu
Frédéric Couderc & Le jour se lève et ce n’est pas le tien

Des romans étrangers,
Isabel Alba & Baby spot
Elena Ferrante & Le nouveau nom

Des BD,
Christopher et Pellejero & The long and winding road

Quelques excellents romans policiers,
Caryl Ferey & Condor
Martin Michaud & Violence à l’origine
Olivier Norek & Surtentions

Un magnifique Carnet de Voyage & Voyage d’encre

Sans oublier le plaisir de découvrir ces poches qui sont déjà devenus des classiques,
Édita Morris & Les fleurs d’Hiroshima
Kamel Daoud & Meursault contre-enquête

Et tous ceux que j’oublie là, mais qui m’ont fait rêver, pleurer, vibrer, aimer, espérer, vivre !

Tropique de la violence. Nathacha Appanah

« Je ne m’arrête pas, ce soir c’est la guerre, ce soir c’est le festin des loups et personne ne pourra me protéger de cette meute… »

Une ile paradisiaque de l’océan indien, sur fond de violence, c’est « Tropique de la violence » de Nathacha Appanah, certainement mon coup de cœur de la rentrée littéraire.

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Marie quitte ses montagnes pour étudier à la ville, infirmière, elle tombe sous le charme de Chamsidine. Mariage, puis départ vers Mayotte, l’ile dont il est originaire. Mais à Dzaoudzi, les hommes sont rarement fidèles, et Marie est abandonnée par celui qu’elle a tant aimé. Seule, sans enfants, sa vie est triste, jusqu’au jour où une jeune femme lui abandonne ce bébé qu’elle a emmené avec elle sur le kwassa. Moise, enfant sauvé des eaux, fait le bonheur de sa mère. Moise à treize ans et veut comprendre d’où il vient, veut savoir qui il est, se rebelle. Puis un matin, Marie tombe, comme foudroyée. Sa mère morte, Moise va rejoindre les jeunes qui errent à Gaza. Loin de la ville, ils survivent de rapines, de drogues, de vols. Moise n’est pas fait pour ça, cette éducation qu’il aurait voulu renier l’aide à survivre, même lorsqu’il ne veut pas obéir à Bruce, un caïd à peine plus âgé que lui qui règne sur son peuple d’enfants errants par la peur et la violence. Jusqu’au jour où tout bascule. Moise est en prison car Moise a tué, tué pour se défendre, tué pour survivre, arrêter d’avoir peur, d’obéir et de subir les pires humiliations.

Nous sommes à Mayotte, au milieu de l’océan Indien, dans l’un des plus beaux lagons du monde, une eau bleue extraordinaire, des tortues, plages et climat de rêve… Oui, nous sommes à Mayotte, première maternité de France en nombre de naissances, envahie par le flux incessant de ceux qui viennent chercher un peu de bonheur et fuient la misère des Comores. Chaque jour ou presque, les kwassas débarquent leurs flots de migrants sur la grève, malades, femmes enceintes, enfants, tous arrivent qui pour se faire soigner, qui pour accoucher et obtenir la nationalité française, celle du droit du sol. Mais la plupart du temps ils ne trouvent que la misère de Gaza, le bidonville en bordure de Kaweni qui déborde de vies, d’exclus.

Là les jeunes, très nombreux, devenus porteurs, guetteurs, voleurs, sont à la merci des chefs de gangs, ils boivent, fument et prennent « le chimique », la drogue souvent frelatée qui rend fou. Aucun espoir pour eux, malgré les tentatives désespérées de quelques associations caritatives rapidement débordées et souvent déconnectées de la réalité, dont l’activité semble si futile face à tant de monde et de misère. Les mots de Nathacha Appanah sont justes et percutants, ni humiliation, ni compromission, ni jérémiades pour décrire la violence, les coups, la haine, la peur.

Une vision terrible de la misère, sur cette ile qui comme une cocotte-minute, est totalement sous pression, mais pendant combien de temps encore avant que tout explose ? Oserais-je dire que j’ai un coup de foudre pour ce roman alors qu’il décrit un univers qui pourrait être magique et qui est pourtant si difficile.

 Extraits :

Mo ! Crient-ils tous.
Je ne m’arrête pas, ce soir c’est la guerre, ce soir c’est le festin des loups et personne ne pourra me protéger de cette meute…

Je n’ai pas peur tandis que mes pieds frappent la terre, que je sens le vent salé et chaud me fouetter le visage, que j’entends la fureur derrière moi, non ce n’est pas comme quand tout se ratatinait en moi, quand je ne savais plus qui j’étais ni comment je m’appelais. Non, tandis que je rejoins l’océan, je n’ai plus peur.
Je m’appelle Moise, j’ai quinze ans et je suis vivant.

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A Manosque, pendant les Correspondances 2016


Catalogue éditeur : Gallimard

«Ne t’endors pas, ne te repose pas, ne ferme pas les yeux, ce n’est pas terminé. Ils te cherchent. Tu entends ce bruit, on dirait le roulement des barriques vides, on dirait le tonnerre en janvier mais tu te trompes si tu crois que c’est ça. Écoute mon pays qui gronde, écoute la colère qui rampe et qui rappe jusqu’à nous. Tu entends cette musique, tu sens la braise contre ton visage balafré ? Ils viennent pour toi.»

Tropique de la violence est une plongée dans l’enfer d’une jeunesse livrée à elle-même sur l’île française de Mayotte, dans l’océan Indien. Dans ce pays magnifique, sauvage et au bord du chaos, cinq destins vont se croiser et nous révéler la violence de leur quotidien.

ISBN : 978207019755 / 192 pages, 140 x 205 mm / Parution : 25-08-2016