Le Paris d’Apollinaire, Franck Balandier

Des années de misère au cimetière du Père-Lachaise, de Montmartre à Montparnasse, Franck Balandier nous permet de marcher dans Paris sur les traces du poète Guillaume Apollinaire, ce court texte est un bonheur de lecture.

Débarqué en France à dix-huit ans avec sa famille, le jeune Apollinaire va errer d’adresse en adresse avec une mère qui joue et perd plus qu’elle ne gagne. Il devra travailler rapidement pour aider sa famille, mais il va s’imprégner de l’ambiance de la capitale et comprendre très vite que son destin est ailleurs. Un changement de nom et de prénom plus tard – son véritable nom est Wilhelm Kostrowitzky, mais cela fait « trop juif » à cette époque où la France sort à peine de l’affaire Dreyfus, et Apollinaris, le nom de l’eau gazeuse alors en vogue le séduit – c’est un Guillaume Apollinaire qui découvre le tout Paris littéraire. Pourtant il lui faudra d’abord s’émanciper d’une mère prête à tracer son destin, car elle a besoin de lui pour faire vivre la famille. Il devient journaliste, puis auteur, rapidement il sait s’entourer des artistes qui comptent et se complait dans le Paris des poètes et des écrivains.

Sous la plume poétique de Franck Balandier, nous le suivons dans ses errances artistiques, amicales, amoureuses et parfois même fantasques. Lui qui s’engage dès la déclaration de la guerre de 14 ne sera naturalisé français qu’en mars 1916. Blessé à la tête quelque jours après, il est rapatrié à Paris. En 1918, il épouse Jacqueline « sa jolie rousse » et meurt de la grippe espagnole le 9 novembre 1918.

De la prison de la Santé à la guerre de 14, puis jusqu’au cimetière du Père-Lachaise où il repose, l’auteur le fait revivre sous nos yeux avec beaucoup de bienveillance, de véracité et de poésie…

De Picasso à Blaise Cendras, de Marie Laurencin à Paul Fort, Max Jacob, André Breton ou Jean Cocteau, tous les artistes qui ont compté dans ce siècle émaillent la vie du poète. C’est un plaisir de les retrouver là et de pouvoir ainsi les situer dans le temps. Ce recueil est un bonheur de lecture qui nous permet d’appréhender cet homme singulier et fantasque, humain et citoyen.

J’ai découvert Franck Balandier avec son roman Le corps parfait des araignées, puis à la rentrée littéraire 2018 avec APO ce roman que je vous conseille vivement et qui aborde, de façon romancée cette fois, un épisode précis de la vie d’Apollinaire, son séjour à la prison de la Santé. Voilà un auteur à suivre !

💙💙💙💙💙

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine.

Catalogue éditeur : Alexandrines
C’est à Paris que Guillaume Apollinaire, éternel vagabond, poète de l’errance, se fixe et trouve son équilibre. « Flâneur des deux rives », il y installe sa bohème. Poète, dramaturge, romancier, pornographe, journaliste, mystificateur, parfois même un peu voyou, il sait capter, mieux que personne, la modernité littéraire et artistique de la capitale.
Il en est le passeur magnifique.
Apollinaire tisse un réseau d’amitiés solides (Picasso, le meilleur ami, le Douanier Rousseau, Max Jacob, Gide, Cendrars…), et entretient des amours tumultueuses et parfois douloureuses. Il est le meilleur découvreur du surréalisme, dont il invente le nom, et devient le chantre et le précurseur d’une formidable épopée littéraire et artistique. C’est à Paris qu’il vit, qu’il travaille, qu’il aime. Et c’est à Paris qu’il meurt, le 9 novembre 1918, deux jours avant l’armistice, il y a tout juste un siècle. 

Franck Balandier, après des études littéraires, devient éducateur de prison puis directeur pénitentiaire d’insertion. Il est l’auteur des Prisons d’Apollinaire, (L’Harmattan, 2001), et de APO (Le Castor Astral 2018).

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APO. Franck Balandier

Vous aimez Apollinaire ? Vous aimez les romans qui tout en ayant une base historique, vous transportent ailleurs par des mots et un rythme tellement différents, étonnants, vivants ? Lisez donc APO, le dernier roman de Franck Balandier.

Domi_C_Lire_APO_franck_balandier_le_castor_astralDe Franck Balandier j’avais découvert le roman Le corps parfait des araignées et son regard étonnement noir et cynique sur la vie et la mort, porté par une plume intéressante au verbe qui vous embarque.

Aujourd’hui, je suis bluffée et conquise par APO, ce roman qui vient de paraitre aux éditions du Castor Astral. Je l’ai commencé un soir et j’ai regretté de sombrer dans les bras de Morphée tant mon souhait de le terminer était grand ! Un roman que l’on ne peut pas lâcher, car l’envie est forte de suivre Apollinaire à deux moments précis de sa vie, dans ses frasques, ses amours, son écriture, mais aussi sa guerre, sa mort, et de savoir, comprendre, vibrer, pleurer ou rire.

Il y a trois Zones dans APO, trois époques, trois tranches de vie.

De la vie d’Apollinaire d’abord. En 1911, sans doute sur l’impulsion de Picasso, mais qui ne sera pourtant pas présent ce soir-là, Apollinaire et Géry décident d’aller de nuit au Louvre pour tenter de rapporter au peintre les statuettes qu’il leur a demandé… de rapporter allez-vous dire ? Enfin, de voler, ou d’emprunter bien sûr. Car si Le Louvre ne prête pas, ces messieurs ont pourtant l’âme généreuse des pauvres et des artistes… alors, aider un ami, la belle affaire. Au hasard des galeries et des couloirs, passant sans vergogne devant les gardiens endormis, ils déambulent, trouvent leurs statuettes, et décident au passage d’emporter également le tableau le plus célèbre du musée, rien de moins que La Joconde de Léonard de Vinci…Eh oui, carrément ! Mais suite aux bavardages de Géry, qui réussira à s’enfuir, les enquêteurs ont tôt fait de remonter jusqu’au poète, et APO va passer quelques jours dans la cellule 5 de la déjà sordide prison de La Santé à Paris sous le numéro de matricule 123 216, du 7 au 12 septembre 1911.

Et l’auteur de nous régaler avec un juge comme on n’en fait plus, des policier enquêteurs amateurs de catch, des photographes de prison qui n’ont rien d’artistique. Mais également de restituer le spleen et les états d’âme d’un Guillaume Apollinaire qui pense si fort à sa Marie (Laurencin) et au ciel ou au manque de soleil par-dessus les toits, même en captivité son imagination et son talent s’expriment, même pour dire le vide, l’ennui  ou l’absence. Cette expérience le marquera, y compris dans sa créativité.

Des derniers jours de la vie d’Apollinaire ensuite, quand en 1918, revenu du front, survivant des horreurs de cette guerre mais atteint par le gaz moutarde, les poumons rongés peu à peu, il se meurt à Paris de cette grippe espagnole qui a décimé tant de monde en Europe. Le poète se meurt et se remémore ses amours enfuis, les prénoms de ses belles, leurs caresses et celles du soleil sur sa peau, mais il sait aussi que sa fin est proche, inéluctable.

Enfin, l’auteur nous entraine en 2015 dans la cellule d’Apollinaire, dans cette prison de La Santé insalubre qui va être rénovée. En conservant toutefois le mur extérieur classé monument historique (on a les monuments qu’on peut !). Il fait entrer en scène la belle Élise. Une femme pour un poème, une femme pour un espoir, une femme pour un mensonge…

Lisez ce livre, et peut-être comme moi allez-vous suivre le poète, ses vers, sa folie douce, ses espoirs et ses aventures, apprécier la langue et les mots de Franck Balandier, denses, mordants, cruels et cyniques quelques fois, mais tellement réalistes dans leur démesure.

Il porte également un regard vif, acéré et sans concession vers le monde carcéral qui m’a rappelé ces visites que j’ai pu faire aux maisons d’arrêt de Fleury-Mérogis ou de Réaux, de Nanterre ou de Nantes, quand le visiteur avance dans les couloirs et que ses pas sont rythmé par le bruit des verrous qui s’ouvrent et se referment derrière lui, des portes qui claquent, des détenus qui avancent et vous croisent avec le regard furtif de ceux qui connaissent et portent sur leurs épaules le poids de la privation de liberté.

Merci de m’avoir donné envie de relire les poèmes de Guillaume Apollinaire, en particulier ce recueil que j’aime tant : Alcools

💙💙💙💙💙

Domi_C_Lire_APO_franck_balandier_le_castor_astral_1A la Santé Guillaume Apollinaire

I

Avant d’entrer dans ma cellule
Il a fallu me mettre nu
Et quelle voix sinistre ulule
Guillaume qu’es-tu devenu

Le Lazare entrant dans la tombe
Au lieu d’en sortir comme il fit
Adieu Adieu chantante ronde
Ô mes années ô jeunes filles

II

Non je ne me sens plus là
Moi-même
Je suis le quinze de la
Onzième

Le soleil filtre à travers
Les vitres
Ses rayons font sur mes vers
Les pitres

Et dansent sur le papier
J’écoute
Quelqu’un qui frappe du pied
La voûte

III

Dans une fosse comme un ours
Chaque matin je me promène
Tournons tournons tournons toujours
Le ciel est bleu comme une chaîne
Dans une fosse comme un ours
Chaque matin je me promène

Dans la cellule d’à côté
On y fait couler la fontaine
Avec le clefs qu’il fait tinter
Que le geôlier aille et revienne
Dans la cellule d’à côté
On y fait couler la fontaine

IV

Que je m’ennuie entre ces murs tout nus
Et peint de couleurs pâles
Une mouche sur le papier à pas menus
Parcourt mes lignes inégales

Que deviendrai-je ô Dieu qui connais ma douleur
Toi qui me l’as donnée
Prends en pitié mes yeux sans larmes ma pâleur
Le bruit de ma chaise enchainée

Et tour ces pauvres cœurs battant dans la prison
L’Amour qui m’accompagne
Prends en pitié surtout ma débile raison
Et ce désespoir qui la gagne

V

Que lentement passent les heures
Comme passe un enterrement

Tu pleureras l’heure où tu pleures
Qui passera trop vitement
Comme passent toutes les heures

VI

J’écoute les bruits de la ville
Et prisonnier sans horizon
Je ne vois rien qu’un ciel hostile
Et les murs nus de ma prison

Le jour s’en va voici que brûle
Une lampe dans la prison
Nous sommes seuls dans ma cellule
Belle clarté Chère raison

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913

En 2018 :

  • Centenaire de la mort de Guillaume Apollinaire
  • Centenaire de la fin de la Grande Guerre
  • Réouverture de la prison de la Santé

Catalogue éditeur : Le Castor Astral

Apollinaire en prison !
Sur une idée saugrenue mais géniale de Picasso et du mystérieux Géry, Apo se retrouve, par une nuit diluvienne, complice du vol de la Joconde. En quelques jours, la police remonte jusqu’à lui : menottes, serrures, barreaux, cellule.  Cinq jours comme une éternité.
Du Paris de la Grande Guerre à la destruction de la prison de la Santé, le roman dévoile un Apollinaire sensuel ramené à sa condition d’homme et à ses failles. Pour s’en échapper, il ne sait qu’écrire : au café, en cellule, sous les bombes…

Avec cette fiction sensuelle, Franck Balandier force le retour à une expérience authentiquement humaine, loin du rapport institutionnalisé à Apollinaire.

ISBN 979-10-278-0164-0 / 17,00 EUR / 184 pages / août 2018

37, étoiles filantes. Jérôme Attal

Dans  son dernier roman « 37, étoiles filantes » Jérôme Attal nous entraine dans le Paris de Giacometti et de Jean-Paul Sartre, à la grande époque du Montparnasse des artistes et des écrivains

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Nous sommes à Paris en 1937, dans le Montparnasse de ces années d’après-guerre où la ville se reconstruit, où les fortifs des apaches et les quartiers insalubres disparaissent, au moment où l’horizon s’assombrit du côté de l’Allemagne avec la montée d’Hitler au pouvoir.

Une américaine perd subitement le contrôle de sa belle américaine et blesse le sculpteur Alberto Giacometti, qui avait justement décidé de dire à Isabelle qu’il la quittait. Le hasard faisant parfois bien les choses, il est transporté à l’hôpital. Ravi de cet intermède impromptu, il se régale entouré d’infirmières toutes séduites par ce bel italien au visage de pâtre bouclé.
Mais quand son amie Isabelle vient lui dire, petite vengeance de femme un peu trop délaissée, que Jean-Paul a déclaré Il lui est ENFIN arrivé quelque chose, son sang ne fait qu’un tour. Il n’a plus qu’une idée en tête, casser la figure à Jean-Paul (Sartre…), lui arranger le portrait et se venger de ces mots qui font si mal. Car en 37, ces deux hommes aujourd’hui reconnus de tous, sont en pleine ascension et doivent encore faire leurs preuves, aussi colporter de tels ragots peut les couper dans leur élan vers la gloire, il ne faut donc rien laisser passer.

Voilà donc le départ de cette intrigue qui nous entraine dans le Montparnasse des artistes, aux côtés d’Olga,  de Sartre et de Beauvoir, d’Anaïs (Ninn) ou encore d’Antonin Artaud et ses dérives vers la folie, de Pablo (Picasso) et de ses amours plurielles, de Giacometti et de son frère. Dans un Paris comme on les aime, évoluent des artistes qui nous émeuvent, nous étonnent, nous inspirent encore aujourd’hui. Mais c’est aussi le Paris qui commence non seulement à accueillir les migrants venus de l’Est, mais à les voir partir aussi, car l’ombre d’Hitler plane déjà sur l’Allemagne.

Ce que j’aime dans le roman ? Jérôme Attal nous entraine à la suite de ces artistes un peu maudits et les fait revivre pour nous. Et nous assistons, simple lecteurs, à ces rencontres. Le réalisme et l’humour mordant que l’on retrouve dans son écriture donnent vie à ses personnages, les rendent humains et terriblement proches de nous dans leur génie et leur vie de misère, leurs sentiments et leurs échecs, leurs espoirs et leur réussite.

💙💙💙💙

A propos de Giacometti :
Alberto Giacometti né en Suisse en 1901, est sculpteur et peintre. Il arrive à Paris en 1922, là il intégrera d’ailleurs le mouvement surréaliste, mais le quittera rapidement.  A la fin des années 30 et dans les années 40, Alberto réalise des petites sculptures fragiles mais déterminées – comme toute son œuvre d’ailleurs-  et pourtant elles semblent un peu ridicules aux yeux des néophytes du fait de leur taille. Ces sculptures de plus en plus petites ont d’ailleurs pu faire à peine 1 à 2 cm. Mais il le sait, l’inspiration, la vraie, va venir et alors… Plus tard ce sera l’homme qui marche, droit, haut, immuable, intemporel, immortel. Il meurt en 1966.

La Fondation Giacometti à Paris. L’Institut Giacometti se situe au 5, rue Victor Schœlcher dans le 14e arrondissement, quartier de Montparnasse où Giacometti a vécu et travaillé pendant toute sa carrière.  II est installé dans l’ancien atelier de l’artiste-décorateur Paul Follot, un hôtel particulier classé de style Art Déco.  L’institut est ouvert sur réservation par créneau horaire.

Si comme moi vous appréciez cette époque et les artistes qui ont fait Montparnasse,  je vous conseille de lire ces quelques romans que j’ai particulièrement aimé :
Vous pouvez retrouver Rober Desnos dans Légende d’un dormeur éveillé, le magnifique roman de Gaëlle Nohant (Héloïse d’Ormesson), un de mes grands coups de cœur de 2017. Mais aussi Erik Satie dans Les parapluie d’Erik Satie de Stéphanie Kalfon ou dans Les pêcheurs d’étoiles de Jean-Paul Delfino (Le Passage).

Vous pouvez également retrouver Gabriële, la compagne de Francis Picabia, dans le roman éponyme  Gabriële, magnifiquement écrit par Claire et Anne Berest (Stock).

Mais, et vous, vous avez certainement d’autres titres à me conseiller ?


Catalogue éditeur : Editions Robert-Laffont

Sous le ciel étoilé de Paris, un jour de 1937, Alberto Giacometti n’a qu’une idée en tête : casser la gueule à Jean-Paul Sartre ! C’est cette histoire, son origine et sa trépidante conclusion, qui sont ici racontées.
« Grognant dans son patois haut en couleur des montagnes, Alberto a déjà fait volte-face. Il est à nouveau en position sur le trottoir. Scrutant les confins de la rue Delambre. Pas du côté Raspail par lequel il vient d’arriver, mais dans l’autre sens, en direction de la station de… Lire la suite

Date de parution : 16/08/2018 / EAN : 9782221221303

Le lambeau. Philippe Lançon

Quand on a vécu l’horreur, comment peut-on se reconstruire ? Le lambeau, de Philippe Lançon est un coup puissant porté à nos émotions. C’est certainement l’un des livres les plus marquants de ces dernières années.

Domi_C_Lire_le_lambeau_philippe_lanconCommencer ce livre, et penser aux morts, à leur familles, à tous les perdants,
Commencer ce livre et penser aux vivants,
Commencer ce livre et penser à tous les blessés, ceux qui doivent vivre avec, vivre après, vivre pourtant…
Commencer ce livre, et ne pas comprendre l’horreur qui frappe des innocents au nom d’un Dieu qui serait tout puissant et surtout qui serait l’instigateur de l’horreur ? Qui, dites-moi qui pourrait croire ça ?

Philippe Lançon est critique pour Libération et Charlie hebdo, ce journal quasi moribond en début 2015. Arrive le 7 janvier, jour de la réunion éditoriale chez Charlie, puis l’horreur, les morts autour de vous, les bruits, l’attente, et d’interminables journées d’hospitalisation, d’opérations diverses et hasardeuses, de tentatives de reconstruction en restant cependant comme terré dans sa chambre d’hôpital, protégé, entouré dans une bulle de silence, loin des bruits et de la fureur du monde extérieur, celui qui a détruit votre monde.

Quand on n’a plus que la moitié d’un visage, comment fait-on ?
Quand on n’est plus qu’une partie de soi-même, ayant perdu ses compagnons, ses projets, son futur, sa vie, comment fait-on ?

Dans ce roman/récit, Philippe Lançon, rescapé atrocement blessé de l’attentat de Charlie Hebdo en janvier 2015 parle de ce qu’il s’est passé ce jour-là, ce jour entre parenthèses, mais surtout de l’homme qu’il était encore à ce moment-là mais qu’il ne sera plus jamais après. Il décrit ces parenthèses d’horreur, de violence, de souffrance, mais aussi tout le cheminement, d’abord peut-être automatique, puis conscient, pour comprendre ce qui vous est arrivé, comprendre et tenter de se reconstruire. Philippe Lançon se dévoile, au plus intime, au plus profond, il se met à nu devant nous, physiquement et moralement, et c’est un concentré d’émotions qu’il nous distille avec ses mots, à lire par petites touches tant il vous emporte et vous terrasse.

Ce récit est un pavé d’émotion, de douleur, d’optimisme, de chagrin, d’humanité, face à la monstruosité du terrorisme, de ces hommes ou ces femmes capables de tuer des innocents au nom de leur Dieu. Et l’on peut se demander au nom de qui ou de quoi se permet-on de prendre la vie d’un homme ?

Mais dans la vie d’un grand blessé, il y a aussi les accompagnants, pompiers, premiers secours, médecins, chirurgiens, personnel hospitalier, soignants, psychologues, qui parfois prennent une part du fardeau, mais qui toujours savent donner au-delà de ce que l’on imagine, qui soutiennent et amènent à croire à un début ou à une possible guérison.

La lecture est difficile, prend du temps, car il faut digérer les émotions, les informations, impossible de se mettre à la place de l’auteur, qui est ici plus vivant que n’importe qui et qui nous entraine à sa suite, dans ses pensées, ses questionnements, ses désespoirs et ses espérances aussi.

Si je n’y ai trouvé aucun pardon, mais beaucoup d’interrogations, je suis cependant admirative de la façon dont l’auteur parle et envisage ce qui lui est arrivé. Je n’y vois aucune haine, mais au contraire une forme de reconstruction mentale, à la suite de la reconstruction physique, un hymne à la vie, à la liberté, en l’Homme aussi, celui (ou celle) qui reconstruit, qui soulage, qui soigne.
Et en digression peut-être, je ne peux m’empêcher de penser aux rescapés des camps de la mort, quels qu’ils soient, qui ont souvent été obligés de se taire tant la douleur était profonde et destructrice, et parce qu’en parler aurait sans doute été une seconde mort, ou à ceux qui au contraire ont dit, expliqué, présenté, pour pouvoir avancer après ça…

J’ai lu Le lambeau, le roman de Philippe Lançon en mai. Il m’aura fallu tout ce temps pour mettre de la distance entre ses mots et moi, entre ses pages et mes sentiments, entre la vie de l’auteur et mon empathie, et surtout pour simplement oser en parler. A lire, absolument !

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Je vous conseille de lire également le roman/témoignage d’Erwan Larher, Le livre que je ne voulais pas écrire, paru chez Quidam éditions.


Catalogue éditeur : Gallimard

Domi_C_Lire_le_lambeau_philippe_lancon_gallimardLambeau, subst. masc.

  1. Morceau d’étoffe, de papier, de matière souple, déchiré ou arraché, détaché du tout ou y attenant en partie.
  2. Par analogie : morceau de chair ou de peau arrachée volontairement ou accidentellement. Lambeau sanglant ; lambeaux de chair et de sang. Juan, désespéré, le mordit à la joue, déchira un lambeau de chair qui découvrait sa mâchoire (Borel, Champavert, 1833, p. 55).
  3. Chirurgie : segment de parties molles conservées lors de l’amputation d’un membre pour recouvrir les parties osseuses et obtenir une cicatrice souple. Il ne restait plus après l’amputation qu’à rabattre le lambeau de chair sur la plaie, ainsi qu’une épaulette à plat (Zola, Débâcle, 1892, p. 338).

(Définitions extraites du Trésor de la Langue Française).

Collection Blanche, Gallimard / Parution : 12-04-2018 / 512 pages, 140 x 205 mm / Achevé d’imprimer : 01-04-2018 / Époque : XXIe siècle / ISBN : 9782072689079

Je ne sais pas dire je t’aime. Nicolas Robin

Et si faire de belles rencontres et trouver l’amour étaient plus facile que ce que l’on croit ? Dans « Je ne sais pas dire je t’aime » Nicolas Robin nous entraine dans une valse légère avec des personnages particulièrement attachants.

Paris, tu l’aimes ou tu la quittes.

Domi_C_Lire_je_ne_sais_pas_dire_je_t_aime_nicolas_robin.jpgC’est drôle et enlevé, c’est parfois triste et solitaire, c’est gai comme l’amour, parfois tragique comme la mort, désespéré comme la solitude, mais en fait, c’est un peu comme la vie, non ?
C’est une année électorale, année de tous les rêves, de tous les espoirs, de tous les changements. Le pays est en attente d’un sauveur qui saura transformer son quotidien, tenir ses promesses, offrir des lendemains qui chantent. Dans Paris, cette ville capitale que l’on aime ou que l’on quitte, pendant ces quelques journées entre les deux tours, le lecteur va suivre des inconnus,  leurs trajectoires, leurs rêves, leurs intimités….
Mais quel lien peut-il y avoir entre Francine, cette retraitée qui bataille autant avec sa naissance qu’avec sa voisine acariâtre ? Entre Joachim, un jeune sportif que sa petite amie convoque à une émission de télé à une heure de grande écoute pour lui apprendre qu’elle le trompe avec un de ses amis et le larguer en direct ? Entre Juliette, une trentenaire vendeuse de chaussures de marque allemande, pas aussi belles et stylées que les italiennes, c’est sûr, et qui désespère de trouver un jour l’amour ? Entre Ben, un jeune homosexuel qui rentre chez lui mais ne trouve plus dans le regard de son ami l’amour sensé le porter vers le bonheur ?
Chacun dans son genre est un clopé de la vie, dans l’attente du bonheur, le vrai, le sincère, mais tellement peu enclin à aller vers l’autre dans cette ville tentaculaire qui distend les relations et éloigne les voisins. Pourtant parfois, le hasard, les voisins, la famille, font bien les choses, et en y mettant un peu du sien…

Nicolas Robin tisse de jolies histoires, et nous fait suivre ses personnages, leur tristesse et leur solitude, leurs rencontres et leurs amours-amitiés, leur liberté et leurs craintes. Les chapitres se succèdent pour le plus grand bonheur des lecteurs, pris dans le rythme des pages qui tournent seules. On vibre quand le récit alterne les personnages au fil des trajectoires qui s’éloignent pour peut-être se rencontrer un jour… C’est frais et léger, tendre et farfelu, bien sûr parfois un peu trop évident, et pourtant cela soulève en même temps le difficile problème de la vie dans les grandes villes, où les trentenaires comme les retraités, les enfants comme les parents, les frères et les sœurs ont parfois bien du mal à se retrouver, à tout simplement se parler… Et s’il fallait juste faire un petit pas vers l’autre pour se dire je t’aime ? Alors, Je ne sais pas dire je t’aime, de Nicolas Robin, un joli roman pour votre été ?

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Lire aussi les avis de Virginie du blog les lectures du mouton et de Nath du blog d’Eirenamg.


Catalogue éditeur : Le Livre de Poche

Paris, tu l’aimes ou tu la quittes. C’est une injonction quotidienne pour qui se retrouve la joue écrasée contre la vitre d’un métro bondé ou se fait bousculer sur le trottoir par un type mal dégrossi.

Dans ce tohu-bohu parisien, Francine déterre un passé longtemps enseveli devant un guichet d’état civil ; Juliette rêve d’avoir la beauté fulgurante d’une actrice qui éclate de rire sur un tapis rouge ; Joachim devient célèbre malgré lui en se faisant larguer en direct à la télé ; Ben essaie de ne pas finir comme ceux qui picorent leurs petits pois, le nez dans l’assiette, sans adresser un mot à l’autre.
Un chassé-croisé plein d’humour et de tendresse au cœur d’une ville, épicentre de l’amour, où il est parfois difficile de se dire je t’aime.

Prix TTC 7,40 € / 264 pages / Date de parution : 28/03/2018 / Éditeur d’origine : Anne Carrière ISBN : 9782253073499

Sentinelle de la pluie, Tatiana de Rosnay

Quand à Paris, sous une pluie incessante, la Seine devient le personnage principal de « Sentinelle de la pluie » le dernier roman de Tatiana de Rosnay, éclaboussant de ses extravagances la vie rangée d’une famille pas ordinaire.

Domi_C_Lire_sentinelle_de_la_pluie_tatiana_de_rosnay.jpgC’est prévu, organisé, tout est bouclé, c’est à Paris que la famille Malegarde se retrouve pour fêter les soixante-dix ans de Paul, le patriarche… Enfin, la famille pas vraiment, plutôt le cercle restreint des intimes, Paul et Lauren, Linden et Tillia, les deux enfants qui ont pourtant quitté le nid familial depuis de nombreuses années et fondé leurs propres familles. Pas de pièce rapportée pour cet anniversaire, seuls sont admis les intimes.
Paul est un amoureux des arbres à qui il a consacré sa vie, parlant peu, parcourant le monde pour sauver telle ou telle essence rare ou tel arbre multi centenaire qu’il ne faut surtout pas abattre. Il est mondialement connu, et pourtant sa vie s’écoule la plupart du temps paisiblement sur son domaine du sud de la France.

En ce printemps pluvieux, il arrive à Paris avec sa femme Lauren, une américaine qui presque quarante ans plus tôt est tombée instantanément amoureuse de cet homme rêveur et solitaire et ne l’a plus jamais quitté. Leur fils Linden débarque des États Unis, quand Tillia arrive de Londres où elle a laissé sa fille et son alcoolique de mari. Retrouvailles idylliques d’une famille unie sans histoire ? Peut-être pas, car tout n’est pas si évident dans la famille Malegarde. Et si comme d’habitude Lauren a tout organisé, repas, visites, balades, rien ne va se passer comme prévu, surtout lorsque Paul va avoir une crise cardiaque lors de son dîner d’anniversaire.

A partir de ce moment-là, la Seine qui monte et les pluies incessantes vont prendre le dessus sur le rythme de la ville, de la famille, et contraindre chacun à envisager les choses autrement. Aller voir son père à l’hôpital, quand après un très grave accident Tillia ne peut même plus y mettre ne serait-ce qu’un pied ? Parler à son père de l’homme de sa vie, quand malgré les années on n’a jamais été capable de lui avouer son homosexualité ?  Comprendre sa mère quand celle-ci vous a rejeté et que le dialogue est si difficile ? Accepter ou rejeter ce mari alcoolique quand on ne peut pas accepter non plus sa  propre image ? Chacun va devoir se remettre en question, avancer dans ses douleurs, ses questionnements, ses secrets inavoués et pourtant sans doute tellement avouables.
Et puis, l’image un père, la relation avec la mère, qui évoluent avec l’âge, les douleurs et les secrets de l’enfance, la fuite de Linden vers Paris puis les Etats Unis où il est peut-être plus facile de s’affirmer gay, là où le regard des autres ne fait sans doute pas aussi mal. Mais les secrets et les aveux sont parfois difficiles à dire, même s’ils sont tellement libérateurs. Une immense psychothérapie familiale portée par la vague en quelque sorte…

Si tout au long du roman la pluie tombe sans cesse, pour noyer les sentiments, les personnages, les espoirs, si la crue menace, si la ville est sous le choc d’une évacuation et d’une situation catastrophique, ne faut-il pas malgré tout garder espoir ? Dans cette famille désunie et pourtant soudée, la crue joue le rôle de ciment et la nature, omniprésente, se rappelle à nos existences.
Pourtant, je dois avouer que je n’ai pas retrouvé ce qui faisait pour moi la force et le style de Tatiana de Rosnay. De Elle s’appelait Sarah à Rose par exemple… peut-être me suis-je laissée emporter par la vague, trop présente, par les flots dévastateurs et la pluie omniprésente qui m’ont privée du petit moment de grâce qui aurait fait de ce roman un excellent souvenir. C’est une lecture agréable cependant. A conseiller à tous les amoureux de cet auteur, et à tous ceux qui se posent des questions sur le retour de la crue centennale sans doute ! Car si l’intrigue est réellement romanesque, les évènements et leur déroulé sont largement expliqués, détaillés, et le lecteur sent le véritable travail de recherche qu’a effectué l’auteur, de quoi se rassurer, ou pas…

💙💙💙


Catalogue éditeur : Éditions Héloïse d’Ormesson

Rien n’empêchera les Malegarde de se retrouver à Paris pour fêter les soixante-dix ans du père, arboriste à la réputation mondiale, pas même les pluies diluviennes qui s’abattent sur la Ville Lumière. La crue redoutée de la Seine est pourtant loin d’être la seule menace qui pèse sur la famille.

Comment se protéger lorsque toutes les digues cèdent et que l’on est submergé ? Face au péril, parents et enfants devront s’avouer ce qu’ils s’étaient toujours caché. Tandis qu’en miroir du fleuve les sentiments débordent, le drame monte en crescendo, démultipliant l’intensité des révélations.

Traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff / 368 pages | 22€ / Paru le 1 mars 2018 / ISBN : 978-2-35087-442-5 / Photo de couverture © Roberta Tancredi (Artetetra)

 

L’air de rien, Aude Picault

Dur, dur d’être un… trentenaire ! Quand les trentenaires citadins s’interrogent et que L’air de rien, Aude Picault révèle leurs travers avec talent.

Domi_C_Lire_l_air_de_rien_dargaud.jpgDes strip en quasi monochromie, jaune, mauve, vert, bleu qui alternent sur une demi page et quelques illustration en double page, pour raconter la vie, celle des femmes, des hommes, d’une ville. Pour dire les angoisses, la solitude, l’amitié, les copines plus ou moins sympa, les vacances, la vie des trentenaires, les enfants, de parisiens presque caricaturaux, mais avouons tout de même que nous les avons déjà rencontrés, à Paris ou ailleurs, dans les grandes villes ou les moins grandes.

Il y est question d’âge, de plaire, de liberté, de politique un peu, d’interrogations sociétales, de vie et interrogations de parents, d’image des femmes et de harcèlement de rue. Le tout est dit de façon assez soft, parfois mordante, mais tout de même assez réaliste pour interroger et interpeler le lecteur. Mais également pour nous faire sourire ou qui sait rire un peu jaune quand on réalise l’incongruité des scènes que l’on a soi-même vécues ou dont on a été témoin sans réagir.

Virilitude, Panoplie, Changer, Procrastination, Dévotion, LOL, Style, Vernissage, Yogi… Tout est prétexte à nous montrer nos petits travers au quotidien, à pointer du doigt nos habitudes de citadins… avec ironie et gentillesse.

L’air de rien est une compilation de chroniques qui avaient été publiées dans le supplément week-end de Libération pendant deux ans.

💙💙💙


Catalogue éditeur : Dargaud   

L’Air de rien est un album entièrement consacré aux relations sociales dans un univers urbain – Paris. À travers cent strips et une quinzaine de grandes illustrations, Aude Picault, auteure trentenaire, croque avec tendresse et une ironie délicatement distanciée ses contemporains et notre société moderne et urbaine. Indispensable et remarquable !

Dessinateur, Scénariste, Coloriste :  Aude Picault
Ado-adulte – à partir de 12 ans / 72 pages / Format : 240×320 / EAN : 9782205077377