De nos frères blessés. Joseph Andras

« Je vais mourir, murmure-t-il, mais l’Algérie sera indépendante »

Dans l’Algérie des années 50, le lecteur oscille du bonheur à la violence, de la beauté à la souffrance, « De nos frères blessés » de Joseph Andras est un hymne à la fraternité, à la liberté, à ceux qui luttent pour l’amour d’un pays et de leur terre.

Bluffée ! Par l’histoire ? Peut-être car je ne savais rien de la courte vie de Fernand Iveton, restant dans l’Histoire comme le seul européen guillotiné en 1957, pendant la guerre d’Algérie, pour avoir posé une bombe. Bombe qui n’a pas sauté, qui n’a tué personne et qui n’était avant tout pas destinée à tuer mais plutôt à faire exploser les consciences, à ouvrir les cœurs et l’intelligence de tous pour enfin entendre l’aspiration à la liberté de tout un peuple.
Bluffée par le ton ? Sans doute, car il est celui d’un écrivain aguerri et certainement pas celui que j’attendais d’un premier roman.
Par le rythme ? Oui, sans hésitation, par l’alternance de situations, de souvenirs, d’événements, ayant attrait aux différents personnages, n’ayant souvent rien à voir les uns avec les autres, et qui cependant s’enchainent de façon évidente et sans casser le rythme de la lecture.
Effarée , bien que consciente de cette réalité, par la dureté des politiques, de la justice, des hommes, tels qu’ils peuvent l’être dans un pays en guerre, en conflit, en lutte pour son unité, et qui certains d’être dans leur juste droit n’hésitent pas à condamner à mort pour l’exemple.
Attristée ? De savoir et de comprendre que la mort pour l’exemple ne sert à rien, quand les hommes se battent pour des causes qu’ils croient justes, quand les lâches dénoncent sans prendre la mesure de leur faiblesse et de leur lâcheté.

Voilà un très beau roman, qui même s’il relate un épisode peu glorieux de notre histoire commune, se lit malgré tout comme un roman de fiction (enfin, de fiction …. Bref, comme un roman). Un roman qui dépeint des personnages auxquels on s’attache ou qu’on déteste mais qui ne laissent pas indifférent. Qui nous fait vivre des scènes de torture réalistes et violentes, qui posent question elles aussi. Comme se le demandera Fernand lui-même dans sa geôle de la prison de Barberousse. Jusqu’à quand ont-ils tenu, eux, les autres ? Qui est le lâche, le traitre, le faible, le courageux, le bourreau ? Jusqu’où l’homme est-il capable d’aller dans l’acceptation de la douleur avant de perdre toute humanité ? Et quelle succession d’évènements, de rencontres, de certitudes, d’amitiés, vont faire de chacun de nous ce que nous sommes ?

J’ai vraiment aimé cette écriture, ce rythme, ces alternances d’époques, ces fulgurances de bonheur et de droiture dans une vie si courte, ces flashback dans la vie de Fernand qui nous font toucher l’intimité de cet homme qu’on a du coup tant de mal à juger (si tant est qu’on en ait seulement le droit ou l’envie !) et qu’on ne souhaite que comprendre et approuver au plus profond de soi.
Bref, à lire sans faute; un roman qui bien que situé dans le passé, raisonne d’une brulante et permanente actualité.

Liberté, liberté chérie … « Sur les marches de la mort J’écris ton nom »

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Catalogue éditeur : Acte Sud

Alger, 1956. Fernand Iveton a trente ans quand il pose une bombe dans son usine. Ouvrier indépendantiste, il a choisi un local à l’écart des ateliers pour cet acte symbolique : il s’agit de marquer les esprits, pas les corps. Il est arrêté avant que l’engin n’explose, n’a tué ni blessé personne, n’est coupable que d’une intention de sabotage, le voilà pourtant condamné à la peine capitale.
Si le roman relate l’interrogatoire, la détention, le procès d’Iveton, il évoque également l’enfance de Fernand dans son pays, l’Algérie, et s’attarde sur sa rencontre avec celle qu’il épousa. Car avant d’être le héros ou le terroriste que l’opinion publique verra en lui, Fernand fut simplement un homme, un idéaliste qui aima sa terre, sa femme, ses amis, la vie – et la liberté, qu’il espéra pour tous les frères humains.
Quand la Justice s’est montrée indigne, la littérature peut demander réparation. Lyrique et habité, Joseph Andras questionne les angles morts du récit national et signe un fulgurant exercice d’admiration.

Domaine français / Mai, 2016 / 144 pages / ISBN 978-2-330-06322-1 / prix indicatif : 17€

Ultra Violette, Raphaëlle Riol

Quel étrange livre qui tient à la fois du roman, de la biographie et du récit, dans lequel tout s’emmêle, le vrai et le faux, la vie et le rêve

ULTRAVIOLETTEBIS

Raphaëlle Riol a une façon bien particulière de nous raconter l’histoire connue de tous, mais finalement si peu dans ses détails, de Violette Nozière, parricide de 17 ans condamnée à mort en 1933.

L’auteure, ou la narratrice évoque le quotidien de Violette au 9 rue de Madagascar. C’est une fille unique choyée, mais si mal, par des parents un peu trop ordinaires pour cette adolescente qui rêve d’autre chose. Un père cheminot, une mère au foyer, une vie dans un appartement trop petit, elle souffre de cette promiscuité malsaine, surtout le soir quand elle doit s’endormir dans la pièce principale, après le dîner et l’invariable partie de belote, quand les parents s’aiment bruyamment dans leur lit, dans cette chambre contiguë à la porte jamais close.

Fuguant et fuyant le lycée et ses élèves un peu trop dociles, Violette rêve de bijoux, de fourrures, de belles toilettes. Elle fume, traine dans les bars, puis dans la chambre 7 du petit hôtel de la rue Victor cousin, dans cette chambre où enfin elle trouve le calme et la solitude, quand les amants de passage sont repartis, après avoir payé un bien léger écot. Difficile de vivre ainsi, il faut partir en douce le soir, tricher dans la journée, voler les billets de banque cachés un peu partout dans l’appartement pour se payer cette légèreté, cette part de rêve auquel elle aspire tant. Plus le temps passe, plus Violette étouffe dans cet appartement du 9 rue de Madagascar. L’issue fatale pour les parents devient une évidence. La voilà parricide, accusée, condamnée, puis muse improbable des surréalistes, prisonnière modèle, puis vient la libération et la vie autrement.

Raphaëlle Riol invite Violette dans son récit, la narratrice vit avec elle, s’entretient avec elle, pense pour elle. Viennent s’ajouter quelques scènes supposées vécues au moment de la sortie de prison de Violette, toutes en suppositions aussi hasardeuses les unes que les autres. Etrange roman où le réel et l’imaginaire interférent pour un dialogue entre l’auteure et son personnage, pour une relation étrange dans laquelle se perdra la narratrice. J’ai particulièrement aimé ce décalage de l’écriture, ce tutoiement de la narratrice envers Violette, qui est là, présente puis absente, jusqu’à la rédemption ou la perte. Une écriture ciselée, réaliste et effrontée pour un livre bien singulier.

Catalogue éditeur : Éditions du Rouergue

Autour de la figure de Violette Nozière, parricide de 17 ans devenue une légende dès son procès, Raphaëlle Riol dessine le portrait d’une jeune fille hors normes et d’une époque, les années 30. Dans ce roman, l’auteur fait revivre le fantôme de Violette Nozière, lui redonne une figure littéraire, à la façon de ce qu’elle fut pour les Surréalistes. Un livre envoûtant, par sa capacité à réécrire la vie de cette jeune meurtrière et d’une grande inventivité dans sa façon de romancer un fait divers.
Née en 1980, Raphaëlle Riol est l’auteur de deux précédents romans publiés dans la brune : Comme elle vient (2011) et Amazones (2013)

Broché: 192 pages / 7 janvier 2015 / 18,00 € / ISBN  978-2-8126-0748-6

En ce lieu enchanté, René Denfeld

En ce lieu enchanté, le couloir de la mort d’une prison sordide au fin fond des États Unis…

EN CE LIEU ENCHANTÉ - Rene DENFELD

Le lieu importe peu, d’ailleurs il n’est pas précisé. Il a un côté irréel, tout comme l’impression générale qui se dégage de ce roman : on plonge dans la magie et le sordide en même temps, c’est terriblement étrange et par moment inconfortable.

Et pourtant, il y a aussi une beauté dans ce texte. En ce lieu enchanté, Arden, le narrateur qui ne parle jamais est dans le couloir de la mort depuis quelques années. Il attend comme tant d’autres le jour de son exécution. Il est isolé dans sa cellule, et cependant il connait les moindres recoins de cette prison crasseuse, les mouvements anormaux, les règles implicites, les échanges, les coups, les trafics de drogue avec les matons, les viols des nouveaux arrivés, toute une vie glauque et inavouable, celle de gardiens corrompus, des détenus qui trafiquent jusque dans leur geôle, celle de la loi des plus forts contre les plus faibles.

« La dame » vient régulièrement rencontrer des condamnés. Le bureau d’avocats pour lequel  elle travaille décide parfois de sauver un de ces hommes. Pour cela elle devra enquêter, chercher ce qu’il y a de moins noir en eux, comprendre d’où ils viennent, pour tenter d’atténuer leur responsabilité dans les atrocités qu’ils ont commis, et commuer leur sanction en perpétuité. Oui, mais tous ne sont pas d’accord ; certains ne souhaitent qu’une chose, que leur tour arrive pour qu’ils puissent enfin quitter définitivement le couloir de la mort.

Le roman pose la question dérangeante de la peine de mort. Faut-il sauver ceux qui ne le souhaitent pas pour leur donner une peine sans doute aussi barbare, celle d’un enfermement définitif. Faut-il sauver ces hommes dont on comprend qu’ils ont commis le pire, l’impardonnable, et que la société a déjà jugés. Je découvre une profession qui interpelle. C’est apparemment celle de l’auteur, René Denfeld, qui alterne poésie et violence pour évoquer un univers qu’elle connait.  Un livre bien étrange, embarrassant, mais passionnant. Il m’a été impossible de le lâcher et ma nuit est passée à lire ce texte dans lequel les oiseaux et les chevaux d’or côtoient les détenus les plus noirs de la prison, avec tellement de poésie que c’en est magique.

Catalogue éditeur : Fleuve et 10/18

La dame n’a pas encore perdu le son de la liberté. Quand elle rit, on entend le vent dans les arbres et l’eau qui éclabousse le trottoir. On se souvient de la douce caresse de la pluie sur le visage et du rire qui éclate en plein air, de toutes ces choses que dans ce donjon, nous ne pouvons jamais ressentir.

Dans le couloir de la mort, enfoui dans les entrailles de la prison, le temps s’écoule lentement. Coupés du monde, privés de lumière, de chaleur, de contact humain, les condamnés attendent leur heure.
Le narrateur y croupit depuis longtemps. Il ne parle pas, n’a jamais parlé, mais il observe ce monde « enchanté » et toutes les âmes qui le peuplent : le prêtre déchu qui porte sa croix en s’occupant des prisonniers, le garçon aux cheveux blancs, seul, une proie facile. Et surtout la dame, qui arrive comme un rayon de soleil, investie d’une mission : sauver l’un d’entre eux. Fouiller les dossiers, retrouver un détail négligé, renverser un jugement. À travers elle naissent une bribe d’espoir, un souffle d’humanité. Mais celui à qui elle pourrait redonner la vie n’en veut pas. Il a choisi de mourir.
La rédemption peut-elle exister dans ce lieu ou règnent violence et haine ?
L’amour, la beauté éclore au milieu des débris ?

Rene Denfeld dépeint un monde d’une grande férocité avec une infinie poésie et une profonde humanité et nous offre un diamant brut d’émotions.

Traduit par Frédérique Daber Gabrielle Merchez

Parution : 21 Août 2014 / EAN : 9782265098008 / 18.50 € / Pages : 208