L’archipel du Chien. Philippe Claudel

L’archipel du Chien, de Philippe Claudel, un conte moderne pour décrire un territoire qui rassemble tous les mondes, tous les humains, pour un étrange panorama de l’humanité dans ce qu’elle a de plus banalement inhumain peut-être…

Domi_C_Lire_l_archipel_du_chien.jpgSur cet archipel du Chien, un volcan menace de se réveiller, les autres iles de l’archipel sont désertes, l’activité manque, la pêche reste la seule ressource, et Oh miracle, un consortium propose de créer un centre balnéaire qui va enfin pouvoir faire vivre la communauté… Mais c’est compter sans le hasard…
L’auteur a choisi un lieu imaginaire pour planter son décor. S’il n’existe pas vraiment, nous pourrions cependant le situer en de nombreux endroits de ces mers et océans qui nous entourent, sur ces terres que nous connaissons bien. On peut l’associer par exemple aux Iles Canaries, où pendant de nombreuses années les  migrants venus d’Afrique se sont échoués sur les rives de l’archipel.

Ici, on ne sait pas d’où ils arrivent, mais ils sont là… Par un petit matin pareil à tous les autres, le chien de la Vieille, une ancienne institutrice acariâtre, découvre trois cadavres échoués sur la plage. Que faire, qu’en faire, comment faire ?

Alors dans le village, tout ce qui compte comme autorité va avoir un mot à dire, le maire, qui n’a de nom que sa fonction de maire, représentant de l’autorité sur l’ile, le prêtre et ses abeilles, qui a l’air de planer au-dessus des contingences et ne montre pas beaucoup plus d’humanité que tous les autres, sauf pour ses abeilles, le commissaire, le docteur bien sûr, qui est l’aidant, le soignant, mais le sera-t-il dans ce cas ? Puis l’instituteur, le seul à se rebeller et à démontrer une forme d’humanité.
On le comprend vite, chaque protagoniste va à sa façon défendre l’ile, les habitants, leur futur tranquille et sans histoire, pensant qu’il a les meilleures raisons du monde tout en ayant à la fois tord et raison… Après avoir fait le nécessaire pour ne plus voir les corps des naufragés, ils vont devoir vivre avec le souvenir de ce drame et affronter la rébellion de l’instituteur. Mais tout ne se passera pas comme ils l’ont imaginé… là il est difficile d’en dévoiler davantage.

J’ai trouvé le parti pris de l’auteur intéressant. Il nous montre avec ses personnages caricaturaux, que l’on peut être dans le vrai et pourtant se fourvoyer, que chacun a ses raisons pour faire avancer le monde qui l’entoure, fort de ses attributions ou de son rôle, mais que la morale, la vérité, et le bien commun ne sont pas toujours pris en compte, et qu’il est parfois bien facile – ou difficile ? –  de ne pas basculer dans la peau d’un sauveur ou dans celle d’un malfaiteur.

Si j’ai trouvé parfois l’intrigue un peu inégale, il y a cependant dans L’archipel du Chien la morale et l’humanité, servis ou bafoués, la lâcheté et le courage, le mensonge et la fuite, des situations et des sentiments tellement communs et sans doute humains qu’ils semblent véridiques. Et qui confrontent le lecteur à ses propres sentiments, à ses propres questionnements : qu’aurions nous fait ? Voilà assurément un roman qui pousse à la réflexion, comme sait si bien nous les offrir Philippe Claudel et sa belle écriture.

Relire le compte rendu de la rencontre avec Philippe Claudel, avec les éditions Stock, lors de la sortie du roman.

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Catalogue éditeur : Stock

« Le dimanche qui suivit, différents signes annoncèrent que  quelque chose allait se produire.

Ce fut déjà et cela dès l’aube une chaleur oppressante, sans  brise aucune. L’air semblait s’être solidifié autour de l’île,  dans une transparence compacte et gélatineuse qui déformait  ça et là l’horizon quand il ne l’effaçait pas : l’île flottait au milieu de nulle part. Le Brau luisait de reflets de  meringue. Les laves noires à nu en haut des vignes et des  vergers frémissaient comme si soudain elles redevenaient  liquides. Les maisons très vite se trouvèrent gorgées d’une haleine éreintante qui épuisa les corps comme les esprits.
On ne pouvait y jouir d’aucune fraîcheur.
Puis il y eut une odeur, presque imperceptible au début, à  propos de laquelle on aurait pu se dire qu’on l’avait rêvée,  ou qu’elle émanait des êtres, de leur peau, de leur bouche,  de leurs vêtements ou de leurs intérieurs. Mais d’heure en  heure l’odeur s’affirma. Elle s’installa d’une façon discrète,  pour tout dire clandestine. »

Parution : 14/03/2018 / 288 pages / Format : 138 x 215 mm / EAN : 9782234085954 / Prix : 19.50 €

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Rencontre avec Philippe Claudel

Pendant le salon Livres Paris, le bonheur de rencontrer Philippe Claudel avec un groupe de blogueurs pour l’écouter parler de son dernier roman L’archipel du Chien. 

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C’est un choc ce roman, ce texte qui est au fond une histoire pas si morale que ça ! On y retrouve la belle écriture de Philippe Claudel et son souci d’aborder des sujets contemporains qui interrogent. Si le roman lui-même est assez classique dans sa forme, romanesque à souhait, c’est aussi un livre à suspense à la limite du thriller puisqu’il y a un cadavre et qu’il faudra bien comprendre le pourquoi, comment, qui et quand peut-être aussi ?

Domi_C_Lire_rencontre_philippe_claudel_3Avec L’archipel du Chien l’auteur a voulu une fois encore se confronter au mal. Pour cela, il établit sur une ile tranquille une communauté idéale, calquée sur celle de Voltaire et de son Candide, où chacun ne souhaite qu’une chose, se retrouver au calme dans son jardin, en ayant réussi à réaliser ses objectifs, quels qu’ils soient… Dans ce cas, l’ambition importe peu, ce qui compte c’est la sérénité.

Comme le dit l’auteur, ici, nous découvrons cette communauté, installée dans son ile, mais qui va être confrontée à un monde extérieur déstructuré qui viendra perturber son équilibre. Car en fait, le monde idéalisé de candide et de Voltaire n’existe plus, même si on essaie de dresser des murs – au propre comme au figuré – il est impossible de se confiner dans sa bulle de confort en restant aveugle au monde qui nous entoure.

L’archipel du Chien est donc une interrogation sur le phénomène migratoire qui vient frapper aux portes de l’Europe, via la méditerranée ou l’atlantique, mais pas seulement.

Tout au long de ses romans Philippe Claudel a parlé des déplacés, des migrants, se posant des questions sur ces actions parallèles et particulièrement intriquées portées aussi bien par les passeurs, les migrants, mais aussi les bénévoles. Car bien évidement, en plus de divertir, un roman doit permettre d’aborder des questions d’actualité.

Ici, les personnages ont une singularité qui les rend intemporels. Ce sont seulement des archétypes de pouvoir, le pouvoir politique avec le maire, le pouvoir religieux ou de conscience avec le prêtre, le pouvoir de police avec le commissaire, le pouvoir social avec le médecin, et enfin le savoir avec l’instituteur. Chacun a un avis, et bizarrement, on peut aussi se dire que chacun a raison, si l’on prend en compte sa propre logique et son point de vue, au travers de ses propres objectifs.

Il me semble d’ailleurs que c’est aussi ce qui est fascinant dans ce livre, la raison, la logique, de chacun, parfois infaillible mais pourtant tellement contestable !

L’auteur est passionné depuis toujours par les mythes fondateurs, l’Iliade par exemple, mais aussi Hélène de Troie et tant d’autres, qui ont bercé ses lectures d’enfance et d’adolescence. Ici, le mythe du Chien prend toute son importance, via cet archipel que l’on peut comparer aux iles Canaries, mais aussi en rappel de l’annonce en latin, au seuil des villas romaines, et qui avertit le visiteur : attention au chien !

Ce roman est tragique par le sujet – les sujets je devrais dire – qu’il aborde, mais parfois aussi tellement drôle, on dirait que ses personnages sont sortis d’une comédie italienne. Comme le prêtre qui se désespère pour les abeilles qui l’accompagnent sans cesse et dont il sait que l’extermination annoncée précédera  la fin de l’humanité. Ensuite, les détails, la mise en scène, ne sont jamais anodins, ici par exemple, une ile, un volcan, car la géographie des lieux entraine parfois celle des hommes, leur comportement.

A la question, quand vous commencez à écrire, connaissez-vous déjà la fin ? La réponse est oui. Et non seulement la fin mais surtout et avant tout le titre. Car l’auteur écrit son histoire autour d’un titre qu’il a soigneusement choisi. Puis comme un noyau nucléaire qui explose, tout s’articule ensuite autour de ce titre, et tout conduit à la dernière phrase, celle dont on sait au moment où on l’écrit, qu’elle sera la dernière ! Comme une évidence absolue.

Cette rencontre était un vrai moment d’échange et de partage avec un auteur qui sait prendre le temps de répondre, d’échanger, qui donne de son temps, un grand bonheur ! Et un bel échange aussi  avec des lecteurs passionnés, c’était une belle rencontre dans un lieu au demeurant très agréable ! Merci aux éditions Stock.