Milwaukee blues, Louis-Philippe Dalembert

Un roman sombre mais porteur d’espoir, le portrait d’un citoyen ordinaire

Milwaukee blues est un roman choral en trois temps dans lequel ceux qui ont connu un homme nommé Emmet vont prendre la parole tour à tour pour évoquer sa vie à Franklin Heights, les amis et les années d’enfance, puis l’université, le football, puis la vie après le foot. Car Emmet vient de mourir, étouffé par un policier.

Lui a composé le nine one one ce jour maudit, lorsque son employé lui a dit qu’un jeune homme baraqué avait sorti un billet suspect. Fausse monnaie ça peut aller chercher loin. Mais s’il était réticent à leur dire qu’il est noir, dès qu’il l’a signalé tout s’est accéléré. Les flics sont arrivés peu après. Je ne peux plus respirer… ces mots qu’il a entendu et entendra sans cesse au fil de longues nuits blanches à venir.
Elle l’a bien connu ce petit Emmett qui chantait Alabama Blues dans les couloirs de l’école bien mieux qu’il n’apprenait ses leçons. Cantine gratuite, suivi de sa scolarité, de ses amis, elle a tenté de l’aider aussi longtemps que possible avant que sa présence, blanche parmi les noirs, ne pose problème. Alors entendre parler de lui à la radio ce jour là …
Authie, c’est l’amie d’enfance, la petite sœur née le même jour au même endroit, la gamine, la confidente. Si les années les ont éloignés, elle aimerait être toujours là pour lui, mais il a tellement changé. L’université n’a pas été le moyen de transformer sa vie, et c’est dans la ville de son enfance qu’il est revenu s’échouer avec ses trois enfants, ne sachant plus quoi faire ni où aller. Le matin même, ils ont échangé quelques mots, le soir elle entend son nom à la télé…
Stokeley, c’est l’ami de toujours lui aussi, depuis les bancs de l’école. Mais leurs chemins se sont éloignés eux aussi. Il a dû s’occuper de sa famille car sa mère seule ne pouvait pas, encore moins quand le Daron est parti a l’ombre. Guetteur puis dealer, forcément ça éloigne du droit chemin.

Puis vient l’université, Larry, son coach, noir comme lui, a connu les affres des sélections et sait à quel point cela va être difficile. Car à peine deux pourcent des étudiants pourront vivre de l’un des sports pour lequel ils se sont distingués pendants leurs années d’étude. Et avec des accidents, plus aucun espoir de parvenir au sommet. Il veut aider Emmet mais le laisse poursuivre la route qu’il s’est choisie.
Nancy, la fiancée, blanche, l’amoureuse malhabile. Que reste-t-il de ses années heureuses avec Emmet.
Angela, la mère de sa fille qui l’a aimé déjà père de deux enfants, mais qui l’a quitté un peu trop vite.

En fil rouge, il y a Ma Robinson, ancienne matonne dont on fait la connaissance en prison, elle est devenue pasteur et sera un soutien important pour Mary-Louise, la mère d’Emmet. Son prêche digne de Martin Luther King est un beau moment d’humanité.

Chacun avec son cœur, ses souvenirs, sa vision parcellaire de la vie d’Emmet va dessiner son portrait et le faire revivre pour tenter de comprendre comment il en est arrivé là. Mais dans cette Amérique du XXIe siècle, le racisme n’est jamais loin, et dans les états du sud en particulier mais pas seulement, la police agit bien trop souvent en toute impunité sans jamais avoir à rendre de compte.

Ce que j’ai aimé ?

L’auteur connaît à la fois le Wisconsin, cette région des États-Unis où il a vécu et enseigné, et le système scolaire américain, en particulier le coût exorbitant des universités et les possibilités données aux sportifs de les intégrer. Ces capacités sportives qui permettent aux jeunes sans revenus de poursuivre les études qui sinon leurs seraient interdites. Car ils sont aidés tout au long des championnats universitaires, et ont toujours à l’esprit la possibilité d’être sélectionné par une grande équipe et de connaître le succès.

De nombreuses références aux poètes haïtiens, à la littérature, à la chanson, au cinéma, viennent émailler le roman et le rendent vivant et actuel J’apprécie la façon dont l’auteur adapte son écriture à l’époque dans laquelle il place ses romans. Ici, j’ai ressenti une grande modernité, une contemporanéité de l’écriture. Si au départ, l’ombre de Georges Floyd est prégnante, rapidement c’est le personnage et le récit de Louis-Philippe Dalembert qui prennent toute leur place et s’incarnent dans chacun des protagonistes pour nous faire vivre une autre histoire, celle d’un noir américain aux rêves fous, brisé, paumé, victime de la plus ignoble violence, celle d’un humain parmi tant d’autres, quand le rêve américain se heurte à la plus violente forme de racisme. La fin du roman est une ouverture porteuse d’espoir en l’homme et en l’autre, espérons que cette lumière ne soit pas seulement un rêve fou.

Catalogue éditeur : Sabine Wespieser

Depuis qu’il a composé le nine one one, le gérant pakistanais de la supérette de Franklin Heights, un quartier au nord de Milwaukee, ne dort plus : ses cauchemars sont habités de visages noirs hurlant « Je ne peux plus respirer ». Jamais il n’aurait dû appeler le numéro d’urgence pour un billet de banque suspect. Mais il est trop tard, et les médias du monde entier ne cessent de lui rappeler la mort effroyable de son client de passage, étouffé par le genou d’un policier.

Le meurtre de George Floyd en mai 2020 a inspiré à Louis-Philippe Dalembert l’écriture de cet ample et bouleversant roman. Mais c’est la vie de son héros, une figure imaginaire prénommée Emmett – comme Emmett Till, un adolescent assassiné par des racistes du Sud en 1955 –, qu’il va mettre en scène, la vie d’un gamin des ghettos noirs que son talent pour le football américain promettait à un riche avenir. Lire la suite…

Parution : Août 2021 / prix 21 €, 288 p. / format epub et pdf au prix de 15,99 € / ISBN : 978-2-84805-413-1

Est-ce ainsi que les hommes jugent, Mathieu Menegaux

Un flic pugnace, une jeune orpheline, un cauchemar éveillé, un roman percutant

Claire est une jeune fille de 13 ans, chaque samedi matin après avoir fait les courses avec son père, ils achètent un bouquet de fleurs et vont dire bonjour à sa maman, au cimetière.
Mais ce jour-là ils n’iront pas, Claire a échappé de justesse à une tentative d’enlèvement. L’homme, grand, jeune, blond, vêtu d’un blouson en jeans, s’est enfui à bord de sa Mégane blanche en percutant mortellement le père de Claire qui tentait de l’arrêter.
Trois ans plus tard. Ce n’est pas un jour ordinaire pour Gustavo. Il doit présenter devant l’état-major de son entreprise l’acquisition d’un laboratoire, moment primordial de sa carrière. Gustavo, émigré d’Argentine avec sa mère, a pleinement réussi sa vie. Avec Sophie, son épouse aimante, mère au foyer accomplie et satisfaite et ses deux garçons, il savoure sa réussite et son bonheur tranquille.
Mais ce matin-là, l’équipe du commandant Delphis fait irruption dans sa maison, détruisant ce confort, ce bonheur en quelques heures à peine. Interrogeant, fouillant, sans relâche pendant des heures. La perquisition est d’une violence inouïe lorsque l’on ne comprend pas ce qui arrive. Gustavo est embarqué jusqu’au poste pour une garde à vue. Pourquoi, et par quel malheureux hasard cet homme en apparence paisible et bien sous tous rapports va se retrouver là ?

Voilà un étonnant plaidoyer contre la justice, mais surtout contre la police et ses manières peu orthodoxes, avec ce flic qui parce qu’il veut tenir une promesse faite à la victime prend des chemins bien expéditifs.

Un roman qui met aussi en lumière le mal qui peut être fait en quelques heures par le biais des réseaux sociaux et des médias. Innocent, coupable, chacun se fait juge, policier, justicier, sous l’anonymat des réseaux, tout est permis. D’ailleurs, n’est-ce pas un peu ce que l’on vit actuellement où chacun devient spécialiste, infectiologue, virologue, politique, c’est selon. Chacun y allant de son y’aqu’a, fau’qu’on, onauraitdu… Et surtout, ce roman nous montre le retournement de situation implacable dont même le plus banal des citoyens peut être victime au nom d’une certaine justice. Comment en quelques heures un innocent devient coupable, et comment sa propre pensée va être perturbée, défaillante, au point parfois de le mener à signer des aveux sans même avoir été coupable.

Mathieu Menegaux à l’art d’écrire un roman que l’on ne lâche pas avant la fin, qui se lit d’une traite, économe de mots superflus, de situations qui parasiteraient l’intrigue principale. J’en aurais peut-être apprécié un peu plus, pour étoffer l’intrigue et donner plus de corps à certains personnages, mais sans doute est-ce voulu ? Pour dire l’essentiel et mener son lecteur où il l’a décidé, à se poser les bonnes questions sur notre société ?

Du même auteur, j’ai découvert dernièrement le roman Disparaitre, chronique à retrouver ici.

Catalogue éditeur : Grasset et format poche Points

Une journée particulière. Gustavo, père de famille, directeur financier, doit effectuer une présentation importante devant l’état-major de sa multinationale. Des mois de préparation, un tournant pour sa carrière.
Au lieu de l’heure de gloire espérée, la police faire irruption à son domicile, à l’aube. Perquisition, accusation d’homicide volontaire, indices concordants, Gustavo va être placé en garde à vue et traité sans ménagement. Heures sombres, qui vont déstabiliser un cadre supérieur sans histoires et le conduire à redouter le pire pour son avenir. 
Son épouse Sophie va mobiliser son réseau et son énergie pour démontrer l’innocence de son mari et préserver leurs deux garçons des conséquences dévastatrices de cette mise en cause.
Mais comment rétablir la balance de la justice dans un univers gouverné par l’émotion et la recherche immédiate d’un coupable ?

Grasset : Parution : 2 Mai 2018 / Format : 130 x 205 mm / Pages : 234
EAN : 9782246817437 Prix : 18.00€ / EAN numérique: 9782246817444 Prix : 7.49€
Points : Date de parution 09/05/2019 / 7.00 € / 240 pages / EAN 9782757875599

La police des fleurs, des arbres et des forêts, Romain Puértolas

Avec un titre long comme ça, il  faut du souffle pour tenir ses lecteurs en haleine jusqu’à la dernière page. C’est le pari de Romain Puértolas dans son dernier roman «La police des fleurs, des arbres et des forêts »

En 1961, alors que la canicule a frappé partout en France comme dans le petit village de P où tout le monde se connait, un corps vient d’être retrouvé, démembré et égorgé, dans les cuves de l’usine à confitures. Il n’en faut pas plus pour que monsieur le maire, par ailleurs propriétaire de la dite usine flambant neuf, appelle la police à la rescousse. Car au village, tout le monde appréciait Joël, il faisait partie du paysage, lui qui était né le jour de la libération du pays.

Le jeune et fringuant inspecteur de police diligenté sur place constate avec surprise que le corps a déjà été autopsié et enterré. L’enquête ne fait que commencer et déjà les contrariétés apparaissent. A l’heure où n’existent ni internet ni mobiles, la situation se complique avec la panne généralisée du téléphone fixe. Voilà donc notre inspecteur obligé de faire ses comptes rendus par lettre, et d’attendre la réponse de madame le procureur. Fort heureusement, cet inspecteur aussi astucieux que moderne à la bonne idée d’enregistrer toutes ses enquêtes, car quoi de mieux pour ne rien oublier, pouvoir réécouter et peut-être résoudre l’intrigue.

Et l’auteur nous balade, nous simples lecteurs, dans les méandres des esprits campagnards parfois revanchards, un peu malhonnêtes, pas toujours fidèles. De rencontre en déclaration, il questionne, soupèse les réponses, détecte les faux-semblants, et tente de dénouer ce sordide meurtre.

L’intelligence de l’auteur ? Nous transporter dans un passé récent, mais sans les moyens de communications d’aujourd’hui, tout en donnant du rythme à son enquête par le biais de ces interrogatoires enregistrés, par ces échanges épistolaires d’un nouveau genre. L’éloge de la lenteur en quelque sorte… bien que… allez, lisez, et délectez-vous jusqu’au bout de cette intrigue sérieuse, mais pas trop, non dénuée d’humour et d’un soupçon de légèreté.

Catalogue éditeur : Albin-Michel

Une fleur que tout le monde recherche pourrait être la clef du mystère qui s’est emparé du petit village de P. durant la canicule de l’été 1961.
Insolite et surprenante, cette enquête littéraire jubilatoire de Romain Puertolas déjoue tous les codes.

19.00 € / 2 Octobre 2019 / 140mm x 205mm / 352 pages / EAN13 : 9782226442994

Police. Hugo Boris

Lire « Police » d’Hugo Boris, c’est voir au travers d’un nouveau prisme, celui de l’envers du décor, un presque huis-clos étonnant de flics qui sont avant tout des Hommes.

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Un incendie vient d’éclater dans un centre de rétention administrative, les accompagnateurs attitrés sont trop occupés à la sécurisation du site pour assurer le transfert d’un migrant « retenu » vers Roissy, c’est à un équipage du commissariat du XIIe qu’incombe la tâche.

Dans cette voiture il y a Virginie. Mariée, un tout jeune enfant, un métier tellement prenant qu’il empiète beaucoup trop sur la vie de famille, un époux indifférent, et un amant de passage qui est également son collègue. Virginie est enceinte mais sa décision est prise, elle ne gardera pas l’enfant. Il y a aussi Aristide. Le collègue, beau gosse, musclé, blagueur, il a toujours le bon mot pour les autres, même s’il force parfois un peu le trait. Jamais amoureux, toujours amant opportuniste, il est déstabilisé lorsque Virginie lui annonce qu’elle et enceinte, sa décision et qu’elle le plaque. Et enfin, il y a Erik, le boss.

Les voilà confrontés à la vie d’un centre de rétention, au regard des migrants en attente de reconduite ou de laisser passer. Car escorter un retenu à Roissy, c’est prendre de plein fouet la réalité de l’immigration illégale, c’est toucher, parler, non pas à un document mais bien à un homme. Et cet homme-là, prostré, atteint, blessé dans son cœur, est en danger s’il rentre dans son pays, lui à qui il a fallu tant de courage pour arriver jusqu’à nos terres d’asile. Alors que faire, comme suivre les ordres quand ils vous révoltent, comme être soi-même quand on représente un état, une justice, un règlement ?

Dans ce roman, pas de balles tirées ou de sang versé, pas de surhomme, mais des êtres humains avec leurs vies, leurs complexités, leurs attentes et leurs déceptions. Le récit est celui du long et très difficile cheminement de la pensée pour Virginie et ses acolytes. Que faire, comment, et pourquoi faut-il obéir ou au contraire refuser d’accomplir ce que l’on juge incompatible avec ses convictions. Un policier représente l’état, et ne doit pas avoir d’états d’âmes ? Ou au contraire un policer est un être humain qui ressent et décide ? Quelle marge de choix, quel pouvoir de décision ?

J’ai trouvé très intéressant ce roman qui pour une fois ne nous interpelle dans le contexte classique de la seconde guerre, où l’on a déjà tant commenté les réactions ou l’absence de réaction des fonctionnaires face aux décisions iniques du pouvoir. C’est si difficile de dire ce que l’on ferait si… j’ai aimé cette écriture qui donne vie et humanité aux personnages, à leur complexité, à leurs sentiments, et nous les rend si proches. Malgré quelques scènes un peu irréalistes, en particulier à Roissy – mais après tout qu’importe- on s’y attache et on voudrait y croire.

Extrait :
« Il a presque envie de reculer, immature comme c’est pas permis, méchant comme on peut l’être quand on est triste. « 

Du même auteur découvrir Le courage des autres

Catalogue éditeur : Grasset

Ils sont gardiens de la paix. Des flics en tenue, ceux que l’on croise tous les jours et dont on ne parle jamais, hommes et femmes invisibles sous l’uniforme.
Un soir d’été caniculaire, Virginie, Érik et Aristide font équipe pour une mission inhabituelle : reconduire un étranger à la frontière. Mais Virginie, en pleine tempête personnelle, comprend que ce retour au pays est synonyme de mort. Au côté de leur passager tétanisé, toutes les certitudes explosent. Jusqu’à la confrontation finale, sur les pistes de Roissy-Charles-de-Gaulle, où ces quatre vies s’apprêtent à basculer.
En quelques heures d’un huis clos tendu à l’extrême se déploie le suspense des plus grandes tragédies. Comment être soi, chaque jour, à chaque instant, dans le monde tel qu’il va ?

Parution : 24/08/2016 / Pages : 198 / Format : 130 x 205 mm / Prix : 17.50 € / EAN : 9782246861447