La rose de Saragosse. Raphaël Jerulasmy

Roman historique, roman d’amour, roman initiatique, dans « La rose de Saragosse » Raphaël Jerusalmy utilise l’art pour ciseler et dévoiler les âmes. Un beau roman à découvrir.

Domi_C_Lire_la_rose_de_saragosse_raphael_jerusalmyAlors que l’inquisition a étendu ses pouvoirs sur toute l’Espagne, un de ses membres vient d’être assassiné à Saragosse. Torquemada est y alors mandé par le roi pour faire toute la lumière. Le Grand Inquisiteur de Castille et d’Aragon va devoir à la fois découvrir le coupable et juguler l’opposition pour faire rentrer dans les rangs ceux qui oseraient encore s’opposer à la religion d’état et à ses contraintes monstrueuses. Car il ne fait pas bon être juif en 1485, dans l’Espagne d’Isabelle la Catholique et de son mari Ferdinand.

Bien sûr, les marranes (juifs convertis) sont les premiers visés. La famille Menassa de Montesa est une des première à être suspectée. Le père est un homme particulièrement cultivé, collectionneur averti, amoureux des livres et des écrits, il possède dans sa bibliothèques des ouvrages interdits par l’inquisition et surtout de splendides gravures devant lesquelles il aime à méditer. Sa fille Léa le seconde parfois à l’atelier de gravure. Dans leur entourage évolue un homme étrange, Angel de la Cruz, qui dessine à la volée les suspects qu’il signale à l’inquisition dont il s’avère être l’un des familiers (une sorte d’indic, d’espion). Il va partout accompagné de son chien, un effrayant Cerbero qui porte bien son nom. Alors que tout devrait les séparer, Angel et Léa portent le même amour au dessin et à l’art et ce goût et ce talent conjugués, loin de les rapprocher, pourraient bien entrainer une forme de rivalité.

Au même moment, dans la ville, des gravures satiriques de Torquemada portant dans un angle le dessin d’une rose s’échangent en sous-main. Que signifie cette rose, est-ce le signe d’une rébellion et par est-elle fomentée ?

Mené comme une intrigue, l’auteur nous propose à la fois un roman historique érudit et un roman politico social, dans lequel les méchants ne sont pas forcément ce qu’il ont l’air d’être. Et surtout dans La rose de Saragosse, l’art et la beauté des œuvres restent les éléments prépondérants, malgré leur pérennité mise en danger par les autodafés de l’inquisition. Et l’on ne peut que penser à ces œuvres récemment détruites pour des questions de religion également. Léa est l’un des personnages les plus forts, démontrant s’il était besoin l’importance et le rôle des femmes. J’ai aimé ce roman court, où le mots sont à leur place, les descriptions courtes mais suffisantes, les protagonistes aux personnalités bien campées viennent vivre, mourir, aimer, rêver devant nous, en cette période difficile de l’histoire de l’Espagne où la liberté est un bien très chèrement acquis.

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Catalogue éditeur : Actes Sud

Saragosse, 1485. Tandis que Torquemada tente d’asseoir sa terreur, un homme aux manières frustes pénètre le mi­lieu des conversos qui bruisse de l’urgence de fuir. Plus en­core que l’argent qui lui brûle les doigts, cette brute aux ongles sales et aux appétits de brigand aime les visages et les images.
Il s’appelle Angel de la Cruz, il marche vite et ses trajec­toires sont faites d’embardées brutales. Où qu’il aille, un effrayant chien errant le suit. Il est un familier : un indic à la solde du plus offrant. Mais un artiste, aussi.
La toute jeune Léa est la fille du noble Ménassé de Montesa. Orpheline de mère, élevée dans l’amour des livres et de l’art, elle est le raffinement et l’espièglerie. L’es­prit d’indépendance. Lire la suite

Janvier, 2018 / 10,0 x 19,0 / 192 pages / ISBN 978-2-330-09054-8 / prix indicatif : 16, 50€

Trio pour un monde égaré, Marie Redonnet

« Trio pour un monde égaré » de Marie Redonnet c’est le récit de trois personnages à un tournant de leur vie, dans des univers intemporels, étape indispensable pour avancer vers des lendemains meilleurs

Domi_C_Lire_trio_pour_un_monde_egare_marie_redonnet.jpgWilly Chow s’est réfugié dans une bergerie, sur un terrain qui l’a séduit car il est à l’abandon, loin de tous, isolé. Là pourtant, au milieu des oliviers centenaires qui se meurent, la guerre, les trafics, les combats et les violences le rejoignent.
Douglas Marenko ne trouvera la salut que dans la fuite. Aussi, pour sauver sa femme et sa fille, il quitte son pays, traverse la frontière, et se retrouve emprisonné dans une prison digne des meilleurs romans d’anticipation. Là il doit apprendre qui il est, et l’accepter pour pouvoir recouvrer sa liberté. Mais sera-t-il réellement libre alors ? Et libre de quoi ? de travailler, lui qui est chercheur, de penser, d’aimer, cette femme dont il se souvient, d’exister tout simplement ?
Tate Combo a fui son village voué à la destruction. Elle arrive dans un pays où elle ne rêve d‘une chose, devenir autre, perdre son identité de jeune femme noire, son  apparence, pour se fondre dans la foule. Au terme d’un engagement de cinq ans avec un photographe qui la transforme , celle qui a perdu sa propre personnalité renait au monde qui l’entoure. Mais quand on a perdu jusqu’à son propre corps, son identité de femme, par soucis des apparences, comme devenir soi-même ?

Chaque personnage de ce trio se raconte tour à tour, dans ces univers irréels dont sait si bien parler Marie Redonnet. Car l’auteur nous transporte ailleurs sans en avoir l’air, dystopie, autres univers pourtant proches des nôtres, rien n’est figé ni identifié et pourtant ces parcours, ces destins nous interpellent, nous séduisent, nous intriguent.

Entre fantastique et réalité, les mots de Marie Redonnet donnent vie au présent. Ils nous parlent d’actualité, de morts, d’attentats, de terrorisme et de violence, via cet univers pourtant irréel qui donne encore plus de force et d’acuité à ce regard si particulier qu’elle sait poser sur les êtres et sur les évènements. Ce que j’aime chez cet auteur du paradoxe de nos sociétés ? La flamme de vie, d’espoir en l’homme, qu’elle nous distille à travers ses mots.

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J’avais découvert Marie Redonnet avec le roman « La femme au colt 45 » chronique à lire ici La Femme au colt 45


Catalogue éditeur : Le Tripode

Willy Chow est un ancien rebelle qui vit dans une bergerie entre la mer et les collines. Il tente d’oublier un passé trouble, mais la guerre fait à nouveau rage à la frontière et menace la paix de son domaine…

Le scientifique Douglas Marenko n’est pas Douglas Marenko. Emprisonné dans une cellule d’un nouveau genre après avoir tenté de fuir son pays, on voudrait pour des raisons qu’il ignore lui faire endosser une nouvelle identité. Il résiste jusqu’à ce que ses geôliers lui présentent une femme censée être son épouse, et qu’il sait avoir connue…

Tate Combo a elle aussi quitté son pays, après une prophétie de son père qui prédisait la destruction de son village. Elle vit désormais dans la mégapole Low Fow, où un photographe en vogue a décidé d’en faire, à force d’opérations chirurgicales, l’incarnation d’une déesse qu’il vénère. Le jour où elle décide de rompre cette métamorphose imposée, des avions s’écrasent sur les tours de la ville…

Trois voix embarquées dans les tourments de pays en guerre qui s’entrelacent. Trois personnages qui tentent d’échapper à l’effacement programmé de leur être. Trois destins qui se font écho et font écho à la violence récurrente de leur monde. Marie Redonnet offre ici un récit haletant et magistralement orchestré sur les menaces, intérieures et extérieures, qui visent nos libertés.

Trio pour un monde égaré fait partie de la 1re sélection du Prix Roman France Télévisions 2018 et du Prix Ouest-France Etonnants Voyageurs 2018.

Roman français / 200 pages / ISBN : 9782370551467 / Prix: 17,00 € / Parution: 4 janvier 2018

Dans l’eau je suis chez moi, Aliona Gloukhova

Dans son roman autobiographique « Dans l’eau je suis chez moi » Aliona Gloukhova suit toutes les pistes qui mènent jusqu’aux eaux noires qui ont englouti son père. A la recherche de sa propre vie et pour enfin comprendre qui elle est ?

Mon père a disparu et a laissé une porte ouverte derrière lui. On était obligé de l’attendre, on ne savait pas s’il était parti définitivement ou s’il pensait revenir. 

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Aliona  n’a que onze ans lorsqu’elle apprend que son père a disparu lors d’un naufrage en mer. Parti au loin, à Istanbul, pour enfin voguer sur cette mer qui l’a tant attiré toute sa vie, lui pour qui les voyages étaient quasiment impossibles, à Minsk et dans la Biélorussie des années 90…. Et comment peut-on faire son deuil quand il ne reste que le vide et à jamais une dose d’incertitude ?

Dans ce roman, car c’est un roman malgré tout, la petite fille devenue femme part à la recherche de ce père, des instants volés à sa mémoire, des souvenirs de ceux qui en ont encore, du pourquoi ne se souvient-on pas que ce sont les derniers instants passés avec ceux qu’on aime, et pourquoi n’est-on pas capable de les vivre pleinement. Car la disparition est toujours soudaine, bouleversante, déchirante, et laisse cet amer goût de manque, d’absence, de vide.

Aliona  cherche son père. Son père et sa dipsomanie – une maladie – qui lui fait chercher l’oubli dans l’alcool, encore et toujours, jusqu’à la déchéance, pour affronter un avenir sans doute pas si enthousiasmant que ça. Son père et la famille qui le soutien mais qui parfois est excédée, sa femme, ses enfants, Slavka, le fils d’un premier mariage, un divorce comme une tare dans la Biélorussie communiste, son exclusion justement du parti communiste qui ne veut plus de lui. L’alcool comme un remède à la peur, de sortir, de vivre une autre vie que celle dont on rêve, pour oublier l’enfant mort, pour oublier les frustrations peut-être.

C’est un étonnant roman que propose Aliona Gloukhova à ses lecteurs. Un véritable travail d’introspection familiale dans lequel elle va puiser pour trouver les traces de son passé, et tracer un avenir où il faudra se reconstruire sans, sans le père, la mémoire, sans une certaine forme d’enfance, pour avancer bien droit vers demain.

«A quoi pense-t-il mon père, quand il monte sur le Tango ? Est-ce qu’il sent ce petit bruit, un grincement qu’on entend quand notre vie change d’un coup, a pris une décision précipitée, est-ce qu’il comprend qu’il va partir beaucoup plus loin qu’il ne l’avait prévu, est-ce qu’il sent que la mer qu’il avait portée en lui tout sa vie et qui l’étouffait, est-ce qu’il sent qu’à cet instant cette mer commence à se libérer ? 

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Catalogue éditeur : Verticales

«Je ne sais pas si Istanbul garde toujours les traces de ce qui s’est passé, je ne sais pas si je peux apprendre d’autres choses sur mon père. Ou peut-être le sais-je, mais je fais comme si je pouvais encore faire durer son histoire, je me mets à sa place et je suis toutes les pistes, même les fausses.»
Le 7 novembre 1995, alors qu’elle a onze ans, Aliona apprend que son père a disparu lors du naufrage d’un voilier au large de la Turquie. Contre-enquête initiatique menée à partir des lambeaux de souvenirs de la petite fille devenue adulte, ce roman ausculte l’impalpable attente, tout en inventant un destin à cet homme absent.

128 pages, 140 x 205 mm  / parution : 11 janvier 2018 / Époque : XXIe siècle / ISBN : 9782072761096/  Prix : 13,00 €

A la rencontre de Joachim Schnerf

Joachim Schnerf finaliste du Prix Orange du Livre 2018, a reçu le Prix Littéraire Jérôme Cahen pour son roman « Cette nuit » (Zulma)

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C’est un auteur qui ne vous laissera pas indifférent. J’ai particulièrement aimé son roman Cette nuit, édité chez Zulma, dont je vous avais parlé ici.

Éditeur, auteur, Joachim Schnerf a accepté de répondre à mes questions, en particulier sur son premier roman Cette nuit, finaliste du Prix Orange du Livre 2018, mais également sur le métier d’éditeur ou sur ses lectures.

A propos du roman « Cette Nuit »

Pourquoi cette nuit (de Pessah) est-elle si différente des autres fêtes et pourquoi avoir choisi celle-là comme décor du roman ? Peut-être parce que Pessah est une nuit de transmission ? Celle où Salomon va devoir transmettre à son tour, sans Sarah ?

Au début de la soirée de Pessah, la Pâque juive, le benjamin de la famille entonne un chant qui débute ainsi : « Pourquoi cette nuit est-elle différente des autres nuits ? » Cette interrogation qui revient de manière quasi-obsessionnelle dans le texte porte un paradoxe qui m’a beaucoup intéressé, le paradoxe de l’unicité questionnée de façon similaire chaque année, à l’infini. Alors que les soirées pascales se ressemblent – de même que certains repas de famille rituels, lors des fêtes religieuses ou des anniversaires – nous cherchons à comprendre leur singularité. C’est finalement en cette nuit que Salomon s’apprête à passer que va, pour la première fois, se poser la question de l’extrême différence. D’une nuit bien plus différente que toutes les autres car éminemment semblable et tragiquement unique, la première Pâque sans l’amour de sa vie. Sarah ne sera pas autour de la table pour répondre aux questions des enfants, des petits-enfants, et l’enjeu de la transmission en devient d’autant plus intense qu’il va falloir perpétuer la tradition dans le deuil. Pourtant, c’est sans doute en cette période d’apprentissage d’une autre vie, une vie sans l’être aimé, que la nécessité de la répétition et de la transmission prend tout son sens.

Salomon est un personnage émouvant, auquel on s’attache, mais on sent qu’il ne sait pas pourquoi et comment vivre maintenant qu’il est veuf. Pourtant vous en avez déjà fait un survivant, est-ce si difficile de tout perdre à nouveau ?

« À la perte de l’humanité a succédé la perte de l’amour ». Salomon est rescapé des camps mais il doit faire face à une autre perte, incomparable et pourtant aussi douloureuse pour lui. Il a vécu un demi-siècle avec sa Sarah, son absence lui paraît insurmontable. En pensées mais aussi en pratique, l’organisation de la soirée à venir l’expose d’ailleurs à la routine de leur couple qui a été brisée et sans laquelle il ne sait s’il pourra survivre. En a-t-il seulement envie ? En est-il seulement capable ? Il a tout perdu mais lui restent ses filles et ses petits-enfants, c’est sans doute l’idéal de la transmission, à nouveau, qui pourrait lui permettre d’affronter le quotidien évidé, sans Sarah.

C’est un ancien déporté, et un taiseux. Sans doute parce qu’il est trop difficile de parler, ou alors totalement iconoclaste quand il a cet humour que ne peuvent avoir que ceux qui sont revenus finalement. On sent derrière cet humour comme une peur toujours latente, celle que tout recommence. Comme si sa béquille pour supporter cette vie, c’était Sarah. Est-ce une façon de montrer qu’il faut toujours être attentif, que rien n’est gagné ?

Comme beaucoup de rescapés, Salomon ne parvient pas à raconter son histoire, pas même à sa femme. Il évite le sujet et fait sentir à ses interlocuteurs qu’il ne servira à rien de l’interroger sur son expérience concentrationnaire. Finalement, ce n’est qu’à travers l’humour qu’il parvient à prononcer les mots « Auschwitz », « chambre à gaz », « four crématoire ». Ce sont ses blagues – que ses proches n’apprécient pas franchement – qui lui permettent de désigner la douleur extrême, comme un moyen d’approcher son histoire et cette tragédie collective de biais et peut-être de toucher à l’insoutenable. Le génocide industriel. Le rire est une réponse aux théories de l’indicible, ou en tout cas une manière d’éviter le silence. Il y a effectivement de la peur, la peur de l’oubli, la peur d’un retour à cette période sombre. L’antisémitisme, sous toutes ses formes, ne peut se combattre qu’en étant désigné.

Le thème de la Shoah est traité d’une façon très différente de ce que l’on voit en général, à la fois dans les souvenirs et dans le personnage de Salomon, et pourtant il est sans cesse présent dans le roman. Est-ce aussi pour vous une façon d’en parler justement tant que les anciens, les rescapés sont encore là, comme par besoin d’évoquer les souvenirs de ceux qui ont vu, qui ont vécu ? Le voyez-vous comme un devoir de transmission ?

L’un des enjeux de Cette nuit est la possibilité de l’omniprésence malgré l’absence, dans le deuil de Salomon bien entendu, mais aussi dans cette persistance des souvenirs de la Shoah. Ma génération, celle des petits-enfants de rescapés ou de personnes ayant été cachées, est arrivée à l’âge adulte, une génération qui ne peut bien entendu pas directement témoigner de la Shoah, qui n’a pas grandi dans le silence souvent pesant d’un parent mutique, mais qui a le pouvoir de prolonger l’histoire. Non pas avec pour seul règle le fameux « devoir de mémoire », mais comme vous le dites justement avec un « devoir de transmission ». L’un des grands enjeux du roman est de créer l’omniprésence malgré l’absence grâce à la parole, à la répétition, aux réponses, à la transmission. C’est ce mouvement qui permet de préserver la mémoire, tout autant que la complexité de notre rapport à elle, et ainsi la possibilité d’une familiarité qui ne soit pas étouffante pour les générations à venir, bien au contraire.

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Cette nuit  est finaliste du Prix Orange du Livre 2018, et a déjà reçu le Prix Littéraire Jérôme Cahen. Pour un auteur, est-ce important ?

Pour un auteur, il est difficile de réaliser l’universalité de ses propres textes. Malgré la fiction, l’on investit beaucoup d’émotion et d’intimité dans l’écriture, la reconnaissance par les lecteurs donne tout son sens à la littérature qui est autant complexité qu’universalité. Cet accueil me surprend, me ravit, et m’incite à explorer encore davantage mon imaginaire.

Concilier le métier d’écrivain et celui d’éditeur ?

Cette nuit est votre deuxième roman, comment peut-on concilier un métier d’éditeur et celui d’écrivain, est-ce facile de penser à son propre sujet, son futur roman, quand on s’occupe de ceux des autres ?

Je parviens assez naturellement à séparer ces deux activités, et je n’ai pas l’impression que Joachim-l’éditeur se mêle des affaires de Joachim-l’écrivain. Lorsqu’on accompagne un auteur, c’est le regard d’un lecteur très particulier qui opère, un lecteur qui a face à lui un texte en puissance susceptible d’évoluer, un lecteur qui doit déchiffrer les intentions profondes de l’auteur et l’aiguiller vers les meilleures techniques pour rendre lisible ses désirs. Et quel meilleur conseil donner à un auteur que d’être avant tout lecteur ?

Quel lecteur êtes-vous ?

Si vous deviez me conseiller un livre, que vous avez lu récemment, ce serait lequel et pourquoi ?

Le prochain roman de Jón Kalman Stefánsson, qui paraîtra en septembre, Ásta. Il parle des amours trop grandes pour les hommes. Sa langue est poétique, évidente, elle vous caresse d’un geste sucré. Le célèbre auteur islandais sait raconter les destins tragiques mais jamais n’oublie la puissance de la nature.

Existe-t-il un livre que vous relisez ou qui est un peu le fil rouge de votre vie ?

Je relis régulièrement les Carnets 1978 d’Albert Cohen. Sa voix passionnée et ses paradoxes assumés me sont indispensables.

Merci Joachim Schnerf pour vos réponses, et pour nous avoir donné encore plus envie de vous suivre !

Pour relire ma chronique de Cette nuit (Zulma).

Crédit photo de Joachim Schnerf : Patrice Lenormand éditions Zulma

Casting sauvage, Hubert Haddad

Quand dans le regard de l’autre, les laissés pour compte se mettent soudain à exister. Casting sauvage, le puissant roman d’Hubert Haddad, qui nous parle d’humanité, de rencontre, de hasard…

Vous croyez aux coïncidences ? …
Vous savez, quand l’invraisemblable et l’espéré se rencontrent.

Domi_C_Lire_casting_sauvage_hubert_haddadDepuis le temps que je voulais découvrir cet auteur… une écriture magnifique, brodée de mots et de sentiments, aux descriptions tellement fines, délicates, y compris comme c’est le cas ici pour décrire plutôt la misère du monde et les laissés pour compte que Paris ville lumière.

Damya arpente les rues de Paris pour effectuer ce que l’on appelle dans le jargon du métier, un Casting sauvage… celui que l’on fait quand les professionnels n’ont pas réussi à trouver dans leurs nombreux fichiers et  les figurants ou acteurs souhaités par la production d’un film.
Et la tâche est difficile, trouver dans les rues de la ville capitale ceux qui vont figurer ces déportés de retour des camps à la libération, cette horde de revenants ravagés, squelettiques, désespérés au-delà de l’entendement, futur figurants d’un film adapté du roman de Marguerite Duras, La Douleur.

La vie de Damya a basculé quelques mois auparavant lorsqu’elle était à la terrasse d’un café visé par des terroristes, ceux-là même qui ont ensanglanté la ville, en novembre. Danseuse encore inconnue, elle devait être l’héroïne principale de l’œuvre crée par Igor, le metteur en scène qui croyait en elle.
La vie de Damya a basculé, et depuis, elle voit comme des frères les laissés pour compte, les désespérés, les marginaux, drogués, biffins, mendiants, fugueurs, malades, qui errent solitaires dans la ville qui pourtant respire, s’agite. Ombres parmi les vivants dans ces lieux qui grouillent de vie, mais dans lesquels personne ne les voit, fantômes transparents, déshumanisés, qui ne rentrent pas dans le moule de la société animée, dépensière, des actifs, travailleurs, hommes et femmes, vivants.

Le regard porté par l’auteur sur cette fange oubliée de nos villes est intéressant, car il est à la fois réaliste et terriblement poétique, comme s’il était le seul capable de faire émerger la beauté d’un certain désespoir, comme pour donner vie et rendre leur humanité aux oubliés des temps modernes. Alors bien sûr, il y a les coïncidences, les hasards, les rencontres des êtres qui se croisent, et l’on peut se demander si c’est plausible ou pas… allez, qu’importe, ce n’est pas là le principal.

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Avac Casting sauvage, retrouvez aussi Cette Nuit, de Joachim Schnerf. Deux superbes romans des éditions Zulma cette année dans la sélection du Prix Orange du livre !


Catalogue éditeur : Zulma

Missionnée pour un casting aux allures de défi, Damya arpente les rues de Paris à la recherche d’une centaine de figurants : efflanquées, défaites, ces ombres fragiles incarneront les déportés dans un film adapté de la Douleur de Duras.
Par sa présence si vive au monde, ses gestes de danseuse, son regard alerte et profond, Damya mue en vraie rencontre chaque échange fugace avec les silhouettes qu’elle repère – un marcheur qui ne retient du temps qui passe que l’usure de ses semelles, Amalia, oiseau frêle en robe pourpre de la gare Saint-Lazare, ou ce jongleur de rue aux airs de clown fellinien.
Mais dans le dédale de la ville, Damya a surtout l’espoir fou de retrouver le garçon d’un rendez-vous manqué – par la force tragique d’un soir de novembre 2015 – et dont le souvenir l’obsède. Casting sauvage est une magnifique traversée de Paris, un roman intense et grave dont la ville aux mille visages est la trame et le fil, habitée par la mémoire de ses drames et rendue à la vie par tous ceux qui la rêvent… Un walking movie qui offre aux âmes errantes comme un recours en grâce.

12,5 x 19 cm / 160 pages / ISBN 978-2-84304-805-0 / 16,50 € / Paru le 01/03/18

Paris-Venise, Florent Oiseau

Paris-Venise, de Florent Oiseau est le roman très actuel d’un trentenaire qui travaille à bord d’un train de nuit et découvre l’envers d’un décor par forcément idyllique. Ou comment une expérience vécue peut inspirer un bon roman ?

Domi_C_Lire_florent_oiseau_paris_veniseLa vie de Roman est une galère sympathique, sa banquière a de plus en plus de mal à accepter ses découverts, aussi lorsqu’il trouve un emploi de couchettiste sur le train de nuit Paris-Venise, il prend, même si le tarif horaire est tout sauf honnête. Pour ce trentenaire pas super dynamique et qui pour l’instant n’a pas vraiment d’avenir, ce job  est une aubaine ! Surtout lorsqu’il rencontre la jolie Juliette, une future collègue qui fera peut-être quelques allers-retours avec lui, qui sait ?

Mais dans les trains de nuit, comme souvent dans les villes la nuit, les rencontres sont interlopes, les passagers parfois clandestins, les caisses falsifiables. Quelques pickpockets expérimentés qui investissent les wagons lors des arrêts en gare, quelques employés prêts à rendre de menus services contre quelques billets, voilà un joli échantillon de cette vie nocturne et pour Roman la rencontre inattendue avec tout un univers de gagne-petit et de traficoteurs qu’il va d’abord rejeter… enfin, dans un premier temps, car les fins de mois difficiles, la paye au lance pierre, c’est bien lui qui les subit, tout comme ses partenaires d’une nuit, qui ont compris depuis longtemps où et quand pouvaient se réaliser les combines et les entourloupes.

Paris-Venise est un roman à la fois rafraichissant et rythmé, vif et très humoristique, c’est aussi une jolie satire de nos vies moderne, où le plus voleur n’est pas toujours celui qu’on croit, où le plus sincère et le plus innocent n’est pas toujours celui qui en a l’air. Reflet dérisoire et satirique de nos sociétés modernes, de nos banlieues et de nos villes, de nos vies ? Un auteur à suivre …

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Catalogue éditeur : Allary éditions

« – C’est Milan ?
Pris de court, Demba a regardé par la fenêtre et s’est contenté de lire ce qu’il avait aperçu sur un panneau à fond bleu.
– Non, monsieur, bientôt, pour le moment nous sommes à Sottopassaggio, dans la banlieue proche.
– Oui, c’est vraiment très proche, j’ai ajouté, pour avoir l’air d’un mec qui connaissait sur le bout de ses doigts la province lombarde.
Le type s’est fendu d’un rire discret et nous a expliqué avec un brin de condescendance que “sottopassaggio” voulait dire “passage souterrain”, mais que le grand panneau “Milano Centrale” qu’on pouvait désormais apercevoir signifiait que nous étions bien à Milan. Demba a répondu que c’était une vanne, le passager s’est senti con et s’est avancé vers l’autre porte, au bout du couloir.
– Bonne vanne, j’ai vraiment cru que c’était un nom de ville.
– Pareil. »

Roman vient de trouver un job sur le Paris-Venise, le train de nuit le plus en retard d’Europe. Un signe. Lui non plus n’est pas très en avance dans sa vie. À presque trente ans, décrocher ce poste de couchettiste ressemble à une consécration… Les trafics de clandestins, les douaniers avinés, les descentes de pickpockets venus piller la diligence : tout peut arriver dans ce théâtre ambulant. Même tomber amoureux.
Inspiré de faits réels, Paris-Venise confirme le talent de Florent Oiseau qui mêle admirablement humour et sensibilité.

240 pages | 17,90€ / En librairie le 11 janvier 2018 / EAN : 978-2-37073-158-6

Maria, Angélique Villeneuve

Maria, le roman d’Angélique Villeneuve qui touche ses lecteurs et bouscule nos certitudes avec énormément de talent

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Maria est une jeune grand-mère de 58 ans, qui n’aime rien autant que de passer des heures en parfaite symbiose avec Marcus, son petit-fils de 3 ans, à regarder les oiseaux, à courir, en oubliant le monde autour d’elle, son compagnon William, et jusqu’à son travail quand sa fille Céline – l’autre, pas la chanteuse-  a besoin d’elle au pied levé.
Qu’importe le moment ou l’heure, Maria est là, Maria est heureuse, Maria est fusionnelle avec Marcus. Qu’importe aussi que Marcus ait les cheveux longs et emmêlés, les ongles peints, qu’il porte des leggings rose ou une robe, qu’il joue aux voitures ou à la poupée et qu’il ait décidé qu’à partir de maintenant il ne faut plus l’appeler Marcus, mais Pomme.

Le couple que forme sa fille et Thomas n’est pas tout à fait classique, pas tout à fait dans les rails d’une société bienpensante. Ils élèvent leur enfant à la maison selon leurs propres règles. Céline est enceinte de leur deuxième enfant. Un bébé arrive, un bébé prénommé Noun, car ce prénom n’est absolument pas associé à un genre, et c’est ce que le couple cherche, que leur bébé, leur enfant détermine lui-même, quand il l’aura décidé, à quel genre il appartient, ou pas.
C’est trop difficile pour William, cela sort de toutes les règles traditionnelles de la société, cela ne correspond à aucun usage acceptable. Il fuit, quitte Maria, qui se retrouve seule, perd son emploi peu de temps après, et tout cela sans pouvoir vraiment faire la connaissance du bébé Noun avec la même intimité que celle qui la lie à Marcus.

Maria, quel étonnant parcours, intriguant voyage porté par le verbe et les mots magiques d’Angélique Villeneuve, dans un univers où les règles et les contraintes ne s’appliquent plus, qui bouscule nos habitudes, à nous aussi lecteurs, qui dérange peut-être, mais intéresse, interpelle vraiment. Car au final, qui a raison ? Et comment faire évoluer nos sociétés qui mettent tout et tous dans des cases dès la naissance.

Intéressant point de vue qui nous bouscule avec énormément de talent. Maria reste dans nos mémoires, nous interpelle et nous interroge longtemps après avoir fermé la dernière page de ce roman qui pourtant se lit d’une traite, comme dans un souffle, et qui rayonne de l’amour, du partage et de don de soi d’une grand-mère pour ses petits-enfants.

D’ailleurs, expérience vécue… il ne vous est pas arrivé de tenter d’acheter un vêtement de tout petit bébé sans savoir le genre justement, et de ne rien trouver en dehors des classiques bleu ou rose ? C’est un exemple futile, mais il montre déjà à quel point nous sommes formatés dès le plus jeune âge, et à quel point nous acceptons, la plupart du temps, et souvent par facilité,  ces contraintes et ces règles.

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Lire également les chroniques de Joëlle du blog Les livres de Joëlle, de Nicole, du blog Motspourmots, de Virginie du blog Les lectures du mouton.


Catalogue éditeur : Grasset

Dans le cœur de Maria, il y a d’abord Marcus, son petit-fils de trois ans. Ensemble, ils guettent les oiseaux, collectionnent les plumes et s’inventent des mondes.
À l’arrivée d’un deuxième enfant, les parents de Marcus font un choix radical. Nul ne saura le sexe du nouveau-né.  Ni fille, ni garçon, leur bébé sera libéré des contraintes de genre.
Maria est sous le choc. Abasourdie, abandonnée, elle se débat pour trouver sa place et ses mots. Reste l’éblouissement de l’amour pour Marcus, restent les oiseaux dont les ailes les abritent. Mais pour combien de temps  ?

Parution : 07/02/2018 / Pages : 180 / Format : 130 x 205 mm / Prix : 17.00 € / Prix du livre numérique : 11.99 € / EAN : 9782246813439