Certains cœurs lâchent pour trois fois rien, Gilles Paris

Un récit à la fois intime et universel dans lequel l’auteur se livre sans concession

L’enfance, le départ du père et ce deuil impossible de l’amour par cette mère abandonnée à cinquante ans qui restera seule, à vivre dans le souvenir du mari volage toute sa vie. La relation au père, sa violence tant verbale que physique, les silences, la douleur du manque d’amour paternel et de reconnaissance.
Comment se construire sur autant de violence et aussi peu d’amour.

Un métier, attaché de presse, avec ses hauts et ses bas, mais toujours exercé par passion.
Des amours et des amants de passage puis la rencontre avec Laurent, mari, ami, amant, fidèle jusque dans la maladie, les crises, les dépressions. L’indispensable soutien depuis vingt ans.

Et ces dépressions qui ponctuent la vie d’années de silence, d’hospitalisation, de traitements, avant la lumière qui enfin apparaît à celui qui se tient là, sur un banc et soudain revit. Huit dépressions plus ou moins longues, pour lesquelles il est parfois difficile de guérir. Mais toujours une forme de lumière pour ce warrior qui va renaître à chaque crise de ses propres cendres pour le meilleur et pour la vie.

Un récit sans concession je l’ai dit, et surtout d’une grande sincérité. La violence de cette relation père fils est presque incompréhensible pour qui ne l’a pas vécue. On est admiratif face à l’énergie déployée pour s’en sortir malgré tout. Malgré les obstacles, les chutes, les aléas de la vie.

Si j’avais quelques hésitations à entrer dans ce récit, des dépressions ce n’est pas forcément vendeur à priori, je dois avouer que je n’ai pas du tout eu envie de le lâcher avant la fin. Il n’y a rien de morbide ou d’exhibitionniste dans ces révélations, mais au contraire une certaine pudeur à dire l’amour ou le désamour, une force aussi à parler de ses failles les plus intimes, de ses combats pour s’en sortir, qui rendent l’auteur encore plus attachant. Un récit à la fois intime et universel, tant il nous parle de lui et sans doute un peu de nous à travers lui.

Catalogue éditeur : Flammarion

Une dépression ne ressemble pas à une autre. Gilles Paris est tombé huit fois et, huit fois, s’est relevé. Dans ce récit où il ne s’épargne pas, l’auteur tente de comprendre l’origine de cette mélancolie qui l’a tenaillé pendant plus de trente ans. Une histoire de famille, un divorce, la violence du père. Il y a l’écriture aussi, qui soigne autant qu’elle appelle le vide après la publication de chacun de ses romans. Peut-être fallait-il cesser de se cacher derrière les personnages de fiction pour, enfin, connaître la délivrance. «Ce ne sont pas les épreuves qui comptent mais ce qu’on en fait », écrit-il. Avec ce témoignage tout en clair-obscur, en posant des mots sur sa souffrance, l’écrivain nous offre un récit à l’issue lumineuse. Parce qu’il n’existe pas d’ombre sans lumière. Il suffit de la trouver.

Paru le 27/01/2021 / 224 pages – 138 x 208 mm / ISBN : 9782081500945 / Prix : 19€

Ce qu’il faut de nuit, Laurent Petitmangin

Un roman social et humain, à hauteur d’homme

Ce n’est pas si souvent que les auteurs nous entraînent dans les pensées d’un père veuf qui a la charge d’élever seul ses deux garçons.

Depuis la disparition de la moman, et après ces longs mois de trajets aller-retour vers l’hôpital pour l’accompagner vers son dernier voyage, le père ne sait plus comment gérer Fus, son fils aîné. Celui-ci pourtant bon élève a décroché depuis longtemps. Sa seule passion aujourd’hui est le foot.
Fort heureusement il reste encore le Gillou qui pourra peut-être faire des études correctes et, qui sait, partir à la capitale pour les poursuivre dans une grande école.
Le père, ancien syndicaliste convaincu, colleur d’affiches et actif aux meetings participe aujourd’hui bien sagement à quelques réunions avec les camarades de la section PS du coin.
Jusqu’au jour où il découvre que Fus s’est laissé embringuer par les colleurs d’affiches du parti adverse, le pire qui soit, celui des fachos.
Comment un père attentif et aimant peut-il accepter cela. Quels vont être son attitude, son cheminement pour comprendre, accepter ou rejeter ce fils qui a pris un chemin à l’opposé de ses convictions les plus intimes.
Et surtout, lorsque des circonstances plus dramatiques encore l’inciteront à renier ce fils, comment va-t-il réagir ? Comment réagit-on face aux erreurs de ses propres enfants.

Un roman sur l’amour paternel, la place de la famille, les sentiments souvent trop difficiles à exprimer. Un roman social et humain, à hauteur d’homme, avec des personnages auxquels on s’attache facilement tant on aurait pu les croiser au coin de notre rue, dans notre quartier, notre propre famille.

Un roman de la sélection 2021 des 68 premières fois

Catalogue éditeur : La Manufacture de Livres

C’est l’histoire d’un père qui élève seul ses deux fils. Les années passent et les enfants grandissent. Ils choisissent ce qui a de l’importance à leurs yeux, ceux qu’ils sont en train de devenir. Ils agissent comme des hommes. Et pourtant, ce ne sont encore que des gosses. C’est une histoire de famille et de convictions, de choix et de sentiments ébranlés, une plongée dans le cœur de trois hommes.
Laurent Petitmangin, dans ce premier roman fulgurant, dénoue avec une sensibilité et une finesse infinies le fil des destinées d’hommes en devenir.
Laurent Petitmangin est né en 1965 en Lorraine au sein d’une famille de cheminots. Il passe ses vingt premières années à Metz, puis quitte sa ville natale pour poursuivre des études supérieures à Lyon. Il rentre chez Air France, société pour laquelle il travaille encore aujourd’hui. Grand lecteur, il écrit depuis une dizaine d’années. Ce qu’il faut de nuit est son premier roman.

16,90 euros / 198 pages / Parution le 09/12/2020 / ISBN 9782358876797

Aller aux fraises, Eric Plamondon

La vie ordinaire, dans le froid et la chaleur embrumée d’alcool de la belle province

Rien d’extraordinaire et pourtant rien non plus de simplement ordinaire dans les souvenirs qui émaillent ces trois nouvelles. C’est direct, tendre, très nostalgique et terriblement vivant. De l’auteur, j’avais lu et particulièrement aimé Oyana, un roman également publié chez Quidam. Ici, il nous embarque dans son Québec, au grès des souvenirs de ses protagonistes.

D’abord, Aller aux fraises, où l’on apprend qu’entrer dans l’âge adulte n’est pas toujours facile. l’été, les adolescents font la fête sans s’inquiéter des lendemains. C’est le dernier été chez son père pour celui qui désormais part habiter à Thetford Mines avec sa mère pour y poursuivre ses études. À dix-sept ans, on a la vie devant soi et les conséquences de ses actes n’apparaissent pas vraiment dans toute leur réalité. C’est ce que va apprendre ce jeune homme, car quitter l’enfance ce n’est pas seulement refermer la porte de la maison familiale.

Cendres, ou comment se noyer dans l’alcool. Les souvenirs du père alimentent les légendes du fils. A Saint-Basile , à une heure de Québec, la vie n’est pas facile, il gèle fort et les buveurs de bière font les beaux jours de la taverne du coin. Mais le foie ne suit pas toujours, et lorsqu’un copain décède, il faut bien respecter les promesses qui lui ont été faites, y compris s’il faut affronter l’hiver. Ce qui dans ces contrées là n’est pas tout à fait un détail lorsque la neige se fait intense.

Thetford Mines, où l’on retrouve le protagoniste d’aller aux fraises un an après. C’est une ville minière, on s’en doute. C’était aussi la Californie locale jusqu’à l’interdiction de l’amiante dans les années 80. Dans ces années là, sa blonde étant à Québec, il va faire le chemin inverse à celui de ses dix-sept ans plusieurs fois par mois, par tous les temps. Jusqu’à cet onirique parcours lors d’une mémorable tempête de neige. Parce qu’on le sait bien, à dix-huit ans, tout est possible !

J’ai aimé découvrir ces aventures qui sentent bon la neige et le frimas, qui disent l’amitié, l’amour d’un père pour son fils, le temps qui passe, l’adolescence qui s’efface pour laisser la place à l’âge adulte, celui de tous les chagrins, mais aussi celui de tous les espoirs. De ces longues routes vers demain que l’on emprunte parfois à contre cœur, mais qui font de vous ce que vous êtes. J’ai aimé aussi les expressions et le langage typiquement québécois, merci de ne pas les avoir modifiés pour les mettre au goût d’ici.

Catalogue éditeur : Quidam

Aller aux fraises, c’est une langue qui sillonne les bois, les champs, les usines, les routes sans fin, les bords de rivière. C’est le sort de ceux qui deviennent extraordinaires à force d’être ordinaires. On s’y laisse porter par les souvenirs d’un père qui s’agrègent pour devenir les légendes du fils. Ce fils qui veut construire son propre récit et qui retrouve sa mère le temps d’un nouveau cycle. Eric Plamondon raconte la démesure de l’ordinaire. Sur le vif. C’est aussi drôle qu’émouvant.

Né au Québec en 1969, Éric Plamondon a étudié le journalisme à l’université Laval et la littérature à l’UQÀM (Université du Québec à Montréal). Il vit dans la région de Bordeaux depuis 1996 où il a longtemps travaillé dans la communication. Il a publié au Quartanier (Canada) le recueil de nouvelles Donnacona et la trilogie 1984 : Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise et Pomme S, publiée aussi en France aux éditions Phébus. 
Taqawan (Quidam 2018) reçu les éloges tant de la presse que des libraires et obtenu le prix France-Québec 2018 et le prix des chroniqueurs Toulouse Polars du Sud.

88 pages 12€ / févr. 2021 / 140 X 210mm / ISBN : 978-2-37491-175-5

Beautiful Boy, Tom Barbash

Hommage à John Lennon, à travers les relations compliquées d’un père et son fils

A New-York, à l’angle de la 72e rue et de Central Park West, se dresse le Dakota building. Un immeuble que peu de non initiés connaissaient avant ce 8 décembre 1980, lorsque Mark David Chapman est venu y rencontrer un certain John Lennon.

Le Dakota building est cet immeuble où vivent non seulement de nombreuses célébrités comme Lennon, mais aussi la famille Winter. Le père Buddy est un célèbre animateur de télévision. Enfin, célèbre jusqu’à ce qu’il ne craque et quitte la scène en plein direct. Son fils Anton vient de rentrer d’Afrique. Il s’était engagé dans les Peace Corps pour fuir une relation tendue avec son père. Aujourd’hui Anton revient soigner un paludisme qui aurait pu lui être fatal, et ne peut donc pas repartir. Père et fils travaillaient ensemble, ce qui ne rend pas évidente l’émancipation de l’emprise paternelle. Son père Buddy doit quant à lui se refaire une santé, mais professionnelle cette fois. Il demande à nouveau à Anton de le seconder comme du temps de sa gloire télévisuelle.

Sa mère est une ancienne actrice qui tout abandonné pour laisser le devant de la scène à son mari. Aujourd’hui elle participe activement à la campagne pour l’investiture Démocrate de Ted Kennedy. Et se demande s’il ne faudrait pas sérieusement se mettre à travailler tant les économies s’épuisent alors que le capital confiance de Buddy n’est pas au zénith. Une grande sœur rebelle, et un petit frère joueur de tennis viennent compléter la famille.

Au hasard des rencontres, par l’entremise d’amis, mais aussi en prenant le même ascenseur -ça aide- Anton va se lier avec John Lennon. Tous deux sont amoureux de la voile, John va embaucher Anton pour une traversée épique jusqu’aux Bahamas. Et tous deux auront ensemble quelques projets. Mais l’avenir ne sera pas forcément celui dont ils rêvent…

Ce que j’ai aimé ? Le fait que tout soit dit avec douceur, sincérité, émotion. La façon dont l’auteur décortique les relations parfois compliquées qui se tissent et se défont dans les familles, dans un couple, entre frères et sœurs, mais en particulier ici entre le père et le fils. L’un et l’autre s’appréciant, mais un fils a parfois besoin de s’affirmer en opposition au père pour se réaliser. C’est toute cette complexité amour-haine qui et bien décryptée ici.

Mais aussi ce rappel de l’Amérique des années 80, la transformation de New-York, ville tentaculaire dans laquelle Manhattan tient une place prépondérante, en particulier son rayonnement dans le milieu de l’art. En faisant travailler la mère d’Anton dans la campagne de Ted Kennedy, l’auteur apporte une touche concrète, et montre la réalité de l’Amérique de Jimmy Carter, les otages au Liban, les gréves, les médias qui s’invitent dans la campagne électorale, etc. Musiciens, acteurs, artistes de tous poils interviennent dans la vie de la grosse pomme, cette ville qui ne dort jamais à la créativité extravagante. J’y suis allée une première fois en 1976, et plusieurs fois depuis, j’ai eu l’impression de la retrouver en filigrane dans ce roman.

Enfin, je me souviens bien de ce petit coin de Central Park, à hauteur de la 72e, et son Strawbery Field (forever) memorial, en permanence fleuri, discret parterre de mosaïque sur lequel les fans de John Lennon continuent à apporter un témoignage de leur amour et de leur fidélité par delà la mort.

Catalogue éditeur : Albin-Michel

New York, 1980. A l’angle de la 72e Rue et de Central Park West, le Dakota Building impose sa silhouette étrange et légendaire. De retour d’une mission humanitaire en Afrique, le jeune Anton Winter y retrouve ses parents et l’appartement familial. Son père, Buddy, animateur vedette de la télévision qui a fui les projecteurs après une dépression nerveuse, lui demande alors de l’aider à relancer sa carrière. Or, dans cet immeuble où l’on croise Mick Jagger, Gore Vidal Lauren Bacall ou Ted Kennedy, vit aussi un certain John Lennon, qui pourrait être utile à Buddy pour reconquérir le cœur du public. Mais à mesure qu’Anton s’investit dans sa mission et se lie d’amitié avec le chanteur, il ne peut que remettre en question l’influence de son père sur ses propres ambitions, tandis qu’un certain Mark David Chapman s’apprête à faire couler le sang…

Après Les Lumières de Central Park, Tom Barbash signe un magnifique roman, entre récit d’apprentissage et fresque sociale, qui interroge la célébrité et les relations père-fils, tout en faisant revivre le New York de sa jeunesse et l’auteur de « Beautiful Boy », chanson que Lennon dédia à son fils Sean sur son dernier album.

Diplômé de Stanford et de l’université de l’Iowa, Tom Barbash s’est fait connaître en France en 2015 avec un recueil de nouvelles, Les Lumières de Central Park, largement salué par la presse. Il vit aujourd’hui en Californie et enseigne la littérature au California College of Arts.
30 Septembre 2020 / 140mm x 205mm / 416 pages / 22.90 € / EAN13 : 9782226442147 / ePub 15.99 € / EAN13 : 9782226452450

Partir à la rencontre de Frédéric Couderc

« Je suis une sorte d’anti écrivain voyageur… »

Yonah ou le chant de la mer le dernier roman de Frédéric Couderc est paru juste avant le confinement. Il a donc subi de plein fouet ces deux mois de silence, ni rencontre, ni salon, pour le faire connaître. Mais ce serait dommage de passer à côté de cette belle aventure humaine. Je l’ai beaucoup aimé, vous pouvez d’ailleurs retrouver ma chronique ici, j’espère qu’elle vous donnera envie de le découvrir à votre tour.

Ce qu’en dit l’éditeur : Yonah ou le chant de la mer fait le pari de l’humanité, et révèle à travers l’histoire d’une famille morcelée celle d’un pays où certains gardent encore espoir.

Frédéric Couderc a accepté de répondre à quelques questions à propos de ce roman qui nous entraine à Tel-Aviv et qui m’a totalement séduite.

Comme à chacun de vos romans, avec « Yonah ou le chant de la mer » on voyage dans un pays à travers l’histoire d’un personnage en particulier. Ici, vous nous faites découvrir la vie d’Abie Nathan. Comment l’avez-vous découvert ? Pourquoi avoir eu envie d’en parler ?

Inspiré par les fantastiques séries israéliennes du moment (Fauda, False flag, When heroes fly, Our boys, Nehama…) je cherchais mon sujet du côté de Tel-Aviv, que j’ai fréquenté il y a 20 ans, et qui me semblait incarner ce côté « montagne russe » que je recherche toujours. En fait, je suis une sorte d’anti écrivain voyageur, hostile aux lieux communs de l’exotisme, à une certaine emphase. Je me déplace de telle ville à telle ville pour retrouver des points communs entre les humains, dans le détail montrer des diversités, mais m’attarder sur les fondamentaux : les histoires d’amour, de transmission, de deuil. Si, d’ailleurs, on ne devait trouver qu’un mérite au Covid, c’est celui-ci : on se joue toujours très facilement des frontières.

Qu’est-ce qui vous a le plus attiré, le discours, l’époque, le personnage ?

Abie Nathan est le point de départ, et finalement le prétexte à ce texte. Je ne veux surtout pas être son biographe. On n’est pas du tout dans le biopic, le « d’après une histoire vraie ». C’est un roman et je me moque d’ailleurs un peu de ça en inventant un tournage, une mise en abyme. C’est un livre plus intello qu’il n’y paraît, même si je n’aurais jamais un papier dans Télérama (rires). Je n’ai pas la carte à Saint-Germain-des-Près.

Israël, pays de contradictions, de conflits, avez-vous eu besoin d’y aller pour écrire ce roman ?

Oui, bien sûr,  j’ai passé un long séjour à Tel-Aviv. Mais je ne prétends pas écrire sur Israël. Mon truc, c’est de choisir des villes en toile de fond. Pas des pays. Si Gaza se situe à quelques minutes de roquettes, Tel-Aviv n’est absolument pas une ville de conflits, au contraire, enfin, il faut lire le roman pour comprendre…

J’ai trouvé intéressante l’approche des religieux intégristes juifs, qui démontre si besoin était que l’intégrisme est présent dans chacune des grandes religions, et ses dégâts évident sur une société, sur les jeunes. Est-ce un message que vous vouliez aussi faire passer ?

Oui, j’ai visité le quartier de Mea Shearim à l’âge de 20 ans, et à l’époque les ultraorthodoxes, bien qu’ils brûlaient déjà des salles de cinéma, conservaient une forme de bienveillance dans le regard des visiteurs. Je reviens à ce romantisme, cet exotisme, qui me paraît assez dangereux. Zeev, mon héros, ne les supporte pas. L’instinct chez lui se mêle toujours à une obsession : lutter contre la loi du plus fort. Chez les ultraorthodoxes se sont les femmes et les enfants qui sont broyés.

On aime cette famille, ce couple atypique et ses deux enfants très différents. Le fait qu’ils soient aussi différents, pensez-vous que ce soit le propre de toutes les familles ? Et la complexité de les laisser vivre leur vie, alors qu’on voudrait tant leur montrer le chemin peut-être ?

Il y a dès le début cette citation de Zeruya Shalev, elle est un fil rouge au roman : je crois, oui, qu’il s’agit toujours de donner et redonner vie à nos enfants.  C’est un roman familial, comme on dit. Clairement Abie, l’activiste, est un monstre d’égoïsme chez moi, c’est bien joli de se battre pour la paix dans le monde, mais si on n’est même pas capable de se déployer pour les siens, de trouver en soi cette générosité, c’est une existence plutôt ratée je trouve… Mais là encore tout est encore dans le sous-texte. Puisqu’on parle de série, je ne vais pas me spoiler quand même… Je pense que les personnages sont assez solides, mais l’intrigue est travaillée aussi je trouve. 

Il m’a semblé, contrairement aux deux romans précédents, que la relation mise en avant est moins celle du couple que celle des parents avec leurs enfants et en particulier du père, d’abord avec son fils, puis avec sa fille Yonah.

Le roman est dédicacé à ma petite Violette. J’ai quatre enfants, c’est naturellement la chose la plus importante dans mon existence, l’aventure ultime que ça représente, avec la femme de ma vie, c’est bien plus fort, naturellement, et bien plus difficile aussi, que d’écrire un texte, faire un film. Excepté quelques génies, je suis toujours un peu gêné par celles et ceux qui placent leur « œuvre » devant tout, c’est plutôt du pur égoïsme, non ?

Pour vous, être père, est-ce naturel, une évidence, ou au contraire faut-il s’y préparer ?

Ah, les trois ! Mais surtout une réinvention permanente. Ce que fait Zeev pour Rafael, puis Yonah, dans le roman, donne la clef…

Quel message aimeriez-vous que l’on retienne de ce roman s’il ne devait y en avoir qu’un ?

Les failles et tout l’amour de la famille Stein, surtout ! Mais aussi la dimension intime du conflit israélo palestinien. Ni sioniste, ni pro-palestinien, je laisse le lecteur choisir finalement… 

Avez-vous aimé un livre en particulier pendant ces semaines confinées d’une vie comme entre parenthèse ?

J’ai détesté chaque minute de ce confinement, les réactions de la plupart de mes contemporains, sinon François Sureau et André Comte Sponville qui ont clairement énoncé mes ruminations rageuses. Écrire, c’est une réclusion volontaire, pour éprouver la plus grande liberté possible, écouter les tambours du monde. Kessel est mon modèle, imaginez-le remplir une attestation dérogatoire pour sortir à un kilomètre de chez lui ! Ma littérature est celle du contact social, du « toucher », avec Adbdennour Bidar je pense qu’en voulant sauver la vie nous l’avons dans le même temps coupée de tous les liens qui la nourrissent. Nous avons cessé d’exister pour rester en vie. Mon héros Zeev aurait été furieux. Sa femme Hélène plus mesurée. Yonah aussi et Rafael à deux doigts de péter les plombs. C’était un peu pareil chez moi… J’ajoute enfin que je ne comprends même pas ce discours « feel good book » autour d’un retour sur soi, d’une parenthèse enchantée avant un « monde d’après ». La vérité, c’est que la plupart des écrivains sont anéantis, effondrés, prêts à mettre la clef sous la porte.  

– Quel conseil de lecture aimeriez-vous nous donner ?

Pour rester à Tel-Aviv, et rire, toute l’œuvre d’Etgar Keret.

Un grand merci Frédéric pour vos réponses.

C’est toujours un grand plaisir de lire les romans de Frédéric Couderc, à votre tour de découvrir celui-ci, disponible dans toutes nos librairies. Et pour aller plus loin, Etgar Keret est publié chez Actes-Sud

Retrouvez mes chroniques de Yonah ou le chant de la mer, Le jour se lève et ce n’est pas le tien et Aucune pierre ne brise la nuit. Et du roman jeunesse Je n’ai pas trahi. Ainsi que l’entretien avec Frédéric Couderc lors de la parution du roman Aucune pierre ne brise la nuit.

L’étrange histoire du collectionneur de papillons, Rhidian Brook

A la recherche des papillons perdus, un roman sur la quête et la relation au père

Alors qu’il vient de perdre son père au pays de Galles, le jeune Llew Jones décide de partir quelques temps aux États-Unis pour écrire et visiter le pays. Il se pose dans un premier temps chez une tante qui lui prête sa maison dans les Catskills. Il s’est proposé de ranger la bibliothèque aux mille livres. Pourtant, le paysage et la quiétude des lieux  le poussent d’avantage à la fumette et à la rêverie solitaire. Alors qu’il est en train de lire au bord de l’eau, il rencontre un très étrange bonhomme à la palabre facile accompagné d’une énigmatique jeune femme fort séduisante. Joseph Bosco est volubile et convainquant, les mots sortent de sa bouche en rafale, Llew est immédiatement conquis. Surtout lorsque ce dernier lui propose de l’accompagner.

Débute alors pour lui une étrange collaboration avec Joe, éleveur et collectionneur de papillons. Ce dernier parcourt le pays pour vendre les collections de son père, un célèbre entomologiste qui a abandonné sa famille pour assouvir sa passion. Llew est rebaptisé Rip Van Jones par Joe le bonimenteur, un nom plus accrocheur pour servir leur commerce. Rip fait ensuite la connaissance de la famille au grand complet, de leur manoir étrange, et de leurs différentes collections de papillons, rares, sous verre ou dans les serres d’élevage.

Rip, Joe et sa sœur Mary embarquent pour un road trip à travers l’Amérique, de ville en ville afin de vendre leurs beaux papillons aux fleuristes et autres collectionneurs d’espèces rares. Mais le voyage s’avère plus complexe que prévu et le commerce de papillons pas aussi honnête qu’il en a l’air. Jusqu’au moment où Joe disparait.

Le roman alterne entre le présent, Rip est en prison, et les souvenirs qu’il va coucher sur le papier. Par l’écriture, il tente de dénouer l’intrigue qu’il vient de vivre et de comprendre toute la complexité de cette famille qu’il a côtoyée. Wolff le père, fervent défenseur des espèces en voie de disparition évanoui dans la nature avec son filet à papillons ; Édith la mère, amère et défigurée dans un incendie qui a failli lui coûter la vie ; Mary, Isabelle et Joe, cette fratrie disparate aux aspirations si diverses ; puis Rip qui ne sait plus trop où il en est. Enfin, Joe, le personnage fantasque par excellence, le hâbleur qui invente les mots qu’il ne trouve pas pour raconter ses histoires, qui décrit un passé et des souvenirs qui changent à chaque version et qu’il est donc quasi impossible de cerner et de comprendre. Joe qui fascine Rip.

Étonnant parcours de ces deux jeunes hommes et de leur relation au père. L’un disparu au début de l’histoire, l’autre dont on devine qu’il ne l’est peut-être pas définitivement. Et toujours la difficulté de communiquer, de dire vraiment ce que l’on pense. Joe et ses discours pour cacher ce qu’il est vraiment, Rip et sa difficulté à écrire. Un roman qui parle davantage de sentiments et de recherche de soi  que d’enquête de police, même si disparition il y a. Une lecture plaisante qui fait voyager, et découvrir quelques espèces rares de papillons, on ne les regarde plus comme avant  après ça.

Catalogue éditeur : Fleuve

Traducteur : Hélène Amalric

1980, États-Unis.
Llew Jones, jeune Gallois d’une vingtaine d’années, souhaite voir les États-Unis et écrire le roman de sa vie.
Installé depuis peu dans la demeure de sa tante dans les montagnes Catskills, il passe son temps à flâner, fumer de l’herbe et lire.
Un beau matin, alors qu’il est plongé dans sa lecture au bord d’une rivière, un homme étrange l’aborde. Joe Bosco, vendeur de papillons aussi charismatique qu’exaspérant, lui propose de l’accompagner à travers le pays pour développer son commerce de spécimens rares.
Commence alors un voyage extraordinaire qui finit pourtant par échapper à leur contrôle, le jour où Joe disparaît. Llew se retrouve en prison et il n’a plus qu’une seule chance pour s’en sortir : convaincre tout le monde que sa version des faits est la bonne.

Rhidian Brook est l’auteur multi-récompensé de plusieurs romans dont notamment le best-seller La Maison de l’autre, traduit dans de nombreux pays et porté sur les écrans en 2019 sous le titre Cœurs ennemis.

Date de parution : 22/08/2019 / EAN : 9782265118355 / Pages : 528 / Format : 140 x 21.90 € / Prix : 21.90 € / Numérique : EAN : 9782823864205 / EPUB3 Prix : 15.99 €

Le dernier des Dulac, François Antelme

Embarquez pour l’Ile Maurice avec cette formidable saga familiale

Île Maurice, en 1928, le 25 novembre marque la naissance de Marc Dulac, le dernier né d’une famille de grands blancs installée à Chambord, cette demeure majestueuse construite par Eugène pour y abriter son bonheur avec son épouse Bérengère et sa famille. Mais si l’enfant se porte bien, Bérengère décède quelques heures après la naissance. Cette perte irréparable sera toujours comme une barrière infranchissable entre le père et son fils.

Toute la première partie du roman est axée sur l’histoire de l’île Maurice au travers de celle d’Eugène Dulac. Depuis l’ancêtre Augustin du Lac, arrivé deux siècles auparavant. Puis la façon dont les colons blancs ont géré cette ile, leur politique, et l’intégration des deux cultures dans la société mauricienne. Enfin, avec la vie des Dulac à partir des années 20. Et les bouleversements économiques et politiques sur l’ile, avec la fin des colonies et l’indépendance.

L’on y découvre la vie de chaque membre de la famille, le deuil impossible du père à la disparition de Bérengère, André le frère ainé si brillant engagé dans la Royal Air Force pendant la seconde guerre mondiale, la folie et la santé défaillante de la jeune sœur après le décès de sa mère puis de son frère adoré. Enfin, Marc, le petit dernier, celui par qui le malheur est arrivé et qui porte sur ses épaules sans le savoir et sans pouvoir s’en défaire, tout le chagrin et le deuil de la famille. Secrets, déceptions, douleur, chagrins, folie, le lecteur comprend peu à peu tout le mal qui est fait à chacun avec ces non-dits, ces silences, qui détruisent l’harmonie entre Eugène et Marc. Jusqu’à la fuite.

La seconde partie se situe en 1989 à Paris et à Maurice. Se déroule alors une autre partie de la saga des Dulac, plus contemporaine mais tout aussi désespérée. Le narrateur Amaury Deveyne, journaliste, rencontre à l’hôpital à Paris un homme qui doit être Marc. Marc qui par une pirouette que l’on comprendra plus tard est toujours vivant au bout du monde, Marc et la difficulté d’exister quand on porte le poids d’une disparition, celle d’une mère idéalisée par tous et que l’on a jamais connue. Marc et le dialogue impossible avec le père, toujours à la recherche de son identité au risque de s’inventer des vies plus douloureuses que salvatrices. Marc malade dont la fin est proche et qui demande à Deveyne de prendre des nouvelles d’une femme restée là-bas, à Maurice.

J’ai suivi avec grand plaisir les aventures et les destinées de la famille Dulac. L’auteur distille avec finesse et une certaine tendresse mêlée de nostalgie la vie de toute une époque, ce siècle qui a vu les fortunes des grands blancs, mais aussi avec réalisme lorsqu’il décrit la vie économique et sociale, les difficiles relations entre blancs et natifs, les différences sociales qui en découlent. L’écriture est intéressante, la finesse des descriptions, les personnages avec leurs faiblesses et leurs contradictions sont attachants et bouleversants. C’est un plaisir, malgré leurs douleurs, de découvrir l’ile, la nature, de se promener sous les jacarandas en fleurs, et de mieux en comprendre l’histoire tout au long du 20ème siècle.
Roman de vie et d’amour, de vengeance et de désespoir, idéal pour tous ceux qui aiment s’évader et découvrir de nouveaux horizons. N’hésitez pas à le découvrir.

Vous aimez l’ile Maurice ? Découvrez avec Rivages de la colère, une histoire passionnante et bouleversante, celle des habitants des Chagos

Catalogue éditeur : Slatkine & Cie

Île Maurice, fin des années 1920. La Seconde Guerre mondiale s’apprête à sonner le glas de la suprématie occidentale. Marc, le dernier fils des Dulac, voit le jour en 1928, dans la magnifique résidence familiale des hauts plateaux. Devenu jeune homme, persuadé qu’on lui a caché la vérité sur sa naissance, il ne parvient pas à trouver sa place au sein de son illustre famille. Abandonnant derrière lui l’existence dorée qui lui était promise sur l’île, sa quête le conduira à une longue errance en France. Mais trouve-t-on jamais la vérité ?
Formidable chronique d’une communauté et d’une époque révolue, Le Dernier des Dulac s’impose comme une saga inoubliable, mêlant avec brio l’intime et le politique.

Paru le 7 novembre 2019 / 280 pages/ Prix : 19 € / ISBN : 978-2-88944-128-0

Le répondeur, Luc Blanvillain

A l’ère des communications instantanées, découvrir « le répondeur » ce roman absolument réjouissant de Luc Blanvilain publié chez Quidam, éditeur indépendant dénicheur de pépites


Étonnant, plein d’humour, un rythme prenant, je vous conseille cette lecture qui sous ses airs légers nous fait également réfléchir à nos besoins de communication dans l’urgence, de réponses immédiates, qui parfois polluent notre quotidien.

Baptiste galère dans le théâtre que tient tant bien que mal son ami Vincent, chaque soir il fait des imitations d’hommes politiques ou d’artistes que la plupart de ses spectateurs ne connaissent même pas ; mais c’est ainsi qu’il conçoit son métier d’imitateur, avec ces voix et ces textes qu’il a envie de partager. Pourtant le succès peine à venir.
Aussi lorsqu’un soir, à la fin de son spectacle, l’auteur qu’il admire lui demande de l’aider, Baptiste n’en croit pas ses oreilles.
Mais oui, alors qu’il est dans l’écriture de ce qu’il pense être son meilleur roman, le grand Chozéne a besoin de calme et n’en peut plus de devoir répondre aux dizaines d’appels qu’il reçoit chaque jour sur son mobile.
Le talent d’imitateur de Baptiste le rassure. Il va lui confier son téléphone et la gestion de son carnet d’adresse. Et avec ce carnet d’adresse, Baptiste va pouvoir se fier aux fiches que Chozéne a rédigées à propos de chacun de ses interlocuteurs, cela devrait au moins l’aider à répondre et à comprendre qui il a au bout du fil.

Mais confier sa vie à un autre n’est pas sans risque, et chacun des deux hommes va en faire l’expérience à sa façon. Chozéne, libéré du stress, des obligations et des contraintes liées à la réponse immédiate attendue à chaque coup de fil, au temps et surtout à l’énergie que cela lui fait gagner, va se consacrer à l’écriture de son roman, serein, apaisé, il peut enfin prendre son temps.

Baptiste quant à lui va se prendre au jeu, chercher à découvrir qui se cache derrière les voix qu’il va entendre au bout du fil, derrière ces fiches qui décrivent des interlocuteurs qu’il a envie de découvrir. Et peu à peu se prendre au jeu de remplacer cet autre qu’il n’est pas. Et entrer en contact avec les proches du grand auteur, cela n’est certainement pas sans risque, mais il est prêt à en faire l’expérience.

Voilà assurément un livre étonnant, fantasque et malicieux, Jubilatoire et réaliste, qui ne laisse cependant pas de côté l’humanité qu’il y a en chacun de nous. C’est un vrai régal, l’auteur nous prend dans son intrigue avec talent, humour, bienveillance et pose de vraies questions sur notre société de communication à tout va, où les réseaux sociaux, le besoin de savoir, de connaître, d’avoir toujours quelqu’un au bout du fils prennent le pas sur les véritables relations entre humains, sans oublier le sentiment de perte de liberté qui en résulte.

Du même auteur, je vous avais parlé lors de sa parution du premier roman Nos âmes seules, mon avis à retrouver ici

Catalogue éditeur : Quidam

Baptiste sait l’art subtil de l’imitation. Il contrefait à la perfection certaines voix, en restitue l’âme, ressuscite celles qui se sont tues. Mais voilà, cela ne paie guère. Maigrement appointé par un théâtre associatif, il gâche son talent pour un quarteron de spectateurs distraits. Jusqu’au jour où l’aborde un homme assoiffé de silence.
Pas n’importe quel homme. Pierre Chozène. Un romancier célèbre et discret, mais assiégé par les importuns, les solliciteurs, les mondains, les fâcheux. Chozène a besoin de calme et de temps pour achever son texte le plus ambitieux, le plus intime. Aussi propose-t-il à Baptiste de devenir sa voix au téléphone. Pour ce faire, il lui confie sa vie, se défausse enfin de ses misérables secrets, se libère du réel pour se perdre à loisir dans l’écriture.
C’est ainsi que Baptiste devient son répondeur. A leurs risques et périls.

Luc Blanvillain est né en 1967 à Poitiers. Agrégé de lettres, il enseigne à Lannion en Bretagne. Son goût pour la lecture et pour l’écriture se manifeste dès l’enfance. Pas étonnant qu’il écrive sur l’adolescence, terrain de jeu où il fait se rencontrer les grands mythes littéraires et la novlangue de la com’, des geeks, des cours de collèges et de lycée.
Il est l’auteur d’un roman adulte qui se déroule à la Défense, au sein d’une grande entreprise d’informatique: Nos âmes seules (Plon, 2015).

260 pages 20 € / janv. 2020 / 140 x 210mm / ISNB : 978-2-37491-123-6

Opus 77, Alexis Ragougneau

Se laisser emporter par la musicalité de ce roman envoûtant et virtuose d’Alexis Ragougneau

Tout commence dans une église, une femme est au piano. Ariane, artiste de renommée mondiale, vient jouer pour les obsèques de Claessens, son père, lui-même mélomane, d’abord pianiste, puis chef d’orchestre de l’Orchestre de la Suisse romande.

Ariane, un quart de siècle et des cheveux de feu, va peu à peu tirer les fils enchevêtrés de cette famille désunie. Une mère chanteuse soprano d’origine israélienne qui s’est murée dans le silence et la folie, un père musicien qui ne pouvant plus jouer est devenu chef d’orchestre, un frère, David,  violoniste enfermé dans un bunker qui lui assure un silence total. Chacun a un talent de musicien, mais on dirait que leur plus grande obsession est de le gâcher, de ne pas s’en servir, en dehors d’Ariane qui sort du cadre.

Face à l’image si forte du père, comment peut-on se construire ? Car tout se passe entre ombre et lumière, réussite et échec, espoir et désillusions, travail et abandon. Peu à peu se dessinent les contours d’une famille de prodiges qui ayant toutes les clés en eux pour réussir vont plonger inexorablement dans l’échec et la folie. Avec en trame de fond un silence pesant, celui du bunker, celui de la salle de spectacle, celui de l’église quand l’artiste pose ses mains sur le piano et indique que tout est fini.

Aux obsèques, le fils prodigue est absent, et Ariane l’appelle et lui narre (ou à nous lecteurs ?) cette vie de famille si compliquée, le poids de cet opus sur leurs vies à tous. Tout le roman se déroule au rythme du Concerto pour violon n°1 en La mineur Opus 77, composé par DImitri Chostakovitch. Chaque chapitre commence comme les quatre mouvements du concerto, Nocturne, Scherzo, Passacaglia, Burlesque, au milieu desquels s’insère la cadence. Le ton est donné, la musique, sa force et sa passion dévorante vont nous emporter.

Il y a la mort, présente tout au long du roman et dès les premières pages avec le père omnipotent.
Il y a les relations ambiguës entre un fils et son père, apaisées entre une fille et son père, fusionnelles une sœur et son frère.
Il y a la puissance destructrice de la passion pour un instrument, pour la réussite aux concours – ici l’auteur nous dit tout du Concours musical international Reine Élisabeth de Belgique – et leur exigence dévastatrice pour atteindre la perfection.

L’auteur réussi le prodige de nous intéresser et de nous faire vibrer avec ses musiciens, de nous donner l’impression que nous comprenons tout, l’exigence, la douleur, les heures de répétitions, la solitude du musicien face à son jury, face à la salle.

J’ai aimé cette immersion dans un monde inconnu et très exigeant. Alexis Ragougneau dit les sélections, les concours, le travail acharné pour devenir le meilleur, le soliste que tout la monde va s’arracher. Mais aussi l’inextricable complexité des sentiments, face à un père qui domine par son aura une famille dans laquelle les enfants ont du mal à trouver leur place. Il se dégage de ces pages une belle musicalité des mots, des sentiments, des personnages, aimables ou pas, troublants dans leur façon de réagir, émouvants dans leur solitude et leur prison de silence.

Catalogue éditeur : Viviane Hamy

« Un jour, dans mille ans, un archéologue explorera ton refuge. Il comprendra que l’ouvrage militaire a été recyclé en ermitage. Et s’il lui vient l’idée de gratter sous la peinture ou la chaux, il exhumera des fresques colorées intitulées La Vie de David Claessens en sept tableaux. Je les connais par cœur, ils sont gravés à tout jamais dans ma médiocre mémoire, je peux vous les décrire, si vous voulez faire travailler votre imaginaire :

L’enfant prodige choisit sa voie.
Il suscite espoirs et ambitions.
Le fils trébuche, s’éloigne, ressasse.
Dans son exil, l’enfant devient un homme.
Le fils prodigue, tentant de regagner son foyer, s’égare.
Blessé, il dépérit dans sa prison de béton.

Mais à la différence des tapisseries de New York, ton histoire est en cours ; il nous reste quelques tableaux à écrire, toi et moi, et je ne désespère pas de te faire sortir un jour du bunker. La clé de ton enclos, de ta cellule 77, c’est moi qui l’ai, David. Moi, Ariane, ta sœur. »

Parution : 05/09/2019 / ISBN : 9791097417437 / Pages : 256 / Prix : 19€

Oublier Klara, Isabelle Autissier

Oublier Klara ? Un avis de tempête émotionnelle dans les eaux glacées de la Russie soviétique.

Dans la Russie d’aujourd’hui, à Mourmansk, un port situé sur la mer de Barents au bord de l’océan glacial Arctique, Iouri retrouve son père Rubin,un capitaine de chalutier qui se meurt d’un cancer. Rubin veut à tout prix retrouver la trace de Klara, cette mère qu’il s’est efforcé d’oublier toute sa vie, évinçant d’office tout souvenir de celle qui lui a donné le jour. Car cette femme géologue qui menait des recherches scientifiques stratégiques a été arrêtée un beau matin à son domicile par les sbires de Staline et envoyée au goulag. Des années durant, son époux, le père de Rubin, et son fils font tout pour l’oublier. Au seuil de la mort, ce fils orphelin veut comprendre pourquoi cette femme qui a refusé de se soumettre a payé de sa liberté sa rébellion assumée.

Là, dans cet univers glacé qu’il avait tout fait pour fuir, tous les souvenirs et la requête de son père entraînent Iouri dans l’URSS de Staline et de Gorbachev. Aujourd’hui installé aux États-Unis ce spécialiste des oiseaux se souvient enfin de son enfance. Les années de jeunesse à observer les oiseaux, l’enfance difficile, l’adolescence sur le fil du rasoir, et cette forme de liberté qu’il a enfin  trouvée en Amérique.

Isabelle Autissier signe ici un véritable roman d’aventures qui nous fait redécouvrir les heures les plus sombres de la Russie soviétique. Le récit alterne entre la vie de Rubin et celle de Iouri, dans ce pays où les secrets, la suspicion et les trahisons sont le quotidien de tous. Avec comme un élément indispensable pour quitter ce monde sereinement, la recherche désespérée de ses racines, de ses origines et l’envie de comprendre pour enfin lâcher prise.
Le côté aventurier de l’auteur se retrouve avec plaisir dans ce récit où la nature est omniprésente, les oiseaux, la nature et une mer forte et généreuse, mais parfois également violente et menaçante.

Oublier Klara est un beau roman de transmission et d’aventure sur fond d’oppression et de secret de famille. Une lecture rafraichissante pour les chaudes journées de cette fin d’été, mais pas seulement.

Catalogue éditeur : Stock

Mourmansk, au Nord du cercle polaire. Sur son lit d’hôpital, Rubin se sait condamné. Seule une énigme le maintien en vie : alors qu’il n’était qu’un enfant, Klara, sa mère, chercheuse scientifique à l’époque de Staline, a été arrêtée sous ses yeux. Qu’est-elle devenue ? L’absence de Klara, la blessure ressentie enfant ont fait de lui un homme rude. Avec lui-même. Avec son fils Iouri. Le père devient patron de chalutier, mutique. Le fils aura les oiseaux pour compagnon et la fuite pour horizon. Iouri s’exile en Amérique, tournant la page d’une enfance meurtrie.
Mais à l’appel de son père, Iouri, désormais adulte, répond présent : ne pas oublier Klara ! Lutter contre l’Histoire, lutter contre un silence. Quel est le secret de Klara ? Peut-on conjurer le passé ?
Dans son enquête, Iouri découvrira une vérité essentielle qui unit leurs destins. Oublier Klara est une magnifique aventure humaine, traversé par une nature sauvage.

Isabelle Autissier est la première femme à avoir accompli un tour du monde à la voile en solitaire. Elle est l’auteur de romans, de contes et d’essais. Elle préside la fondation WWF France. Son dernier roman Soudain, seuls a été un véritable succès. Il s’est vendu dans dix pays, et est en cours d’adaptation cinématographique.

Parution : 02/05/2019 / 320 pages / Format : 140 x 220 mm / EAN : 9782234083134 / Prix : 20.00 €