Vivre ensemble. Émilie Frèche

Vivre ensemble, dans le roman d’Émilie Frèche est un postulat universel qui se décline sur différents plans, de la cellule familiale recomposée au pays qui tente tant bien que mal d’assimiler les migrants qui frappent à sa porte.

Domi_C_Lire_vivre_sensemble_emilie_freche_stockNovembre, Déborah et Pierre sont en terrasse d’un café parisien. Impuissants, ils assistent aux attentats sanglants qui meurtrissent et sidèrent la France. Sortir vivant de l’horreur, cela vous  change profondément… Pierre et Déborah ont chacun un fils, en garde alternée, fils qui ne se connaissent pas encore. Mais l’urgence de vivre, de s’aimer, de se blottir l’un contre l’autre, de former une famille, même recomposée,  est la plus forte.
Aussi peu de temps après, ces rescapés lucides quant à la fragilité de la vie et conscients d’être des miraculés décident de vivre ensemble. La vie est courte, ne faisons pas attendre un bonheur possible. Rapidement, Salomon, le fils de Pierre manipulé par celle que son père nomme MdS (mère de Salomon, c’est dire !) va se rebeller contre cette famille qu’il rejette de toutes ses forces d’adolescent sensible et différent, violent et solitaire.

En parallèle à son métier, Pierre part chaque semaine dans la jungle à Calais. Là, il assiste bénévolement les migrants dans leurs démarches pour obtenir des papiers et un accueil digne. Pourtant, là encore rien n’est simple. Ces hommes et ces femmes qui ont traversé frontières, mers et montagnes, pays en guerre, recomposent à Calais les haines et les combats fratricides qui leur ont fait quitter leur pays…

Dans le Vivre ensemble d’Émilie Frèche il y a donc une famille recomposée, celle que l’on tente justement de composer, il y a la difficulté à comprendre et à vivre avec un enfant difficile, différent, l’acceptation de la religion de l’autre, de ses habitudes, de son passé. Il y a aussi l’ombre des attentats terroristes qui ont touché le pays en novembre puis en juillet et la capacité de résilience des rescapés. Enfin, il y a une présence absolument prégnante, celle de la jungle de Calais et toute la difficulté à vivre ensemble, que ce soit à Calais où dans les pays d‘accueil.

Voilà un roman qui parle sans se cacher de l’utopie que représente le Vivre ensemble, qui ose enfin avouer qu’il est parfois difficile voire impossible de comprendre et d’accepter l’autre, celui qui est différent, qui vous interpelle mais vers qui on a tant de mal à aller pour tenter de le connaitre. Qu’il s’agisse de la famille, des relations avec les enfants ou entre hommes et femmes, ou même de migrants, l’inconnu, le repli sur soi comme le communautarisme sont souvent des freins trop importants à l’acceptation de l’autre, qui vient vers nous mais ne nous ressemble pas. Une fois de plus Émilie Frèche a les mots pour nous faire réfléchir – et même s’il me manque peut-être un point de vue, celui des enfants, et si la situation est quelque peu « parisienne » – son talent nous emporte dans une intrigue à plusieurs niveaux qui ne nous lâche pas jusqu’à la toute dernière page, que dis-je, la dernière ligne.

💙💙💙💙

Pour aller plus loin on peut lire également les avis de Nicole du blog motspourmots, du blog matoutepetiteculture, ou de Bibhorslesmurs.

Du même auteur, j’avais beaucoup aimé également le roman Un homme dangereux.


Catalogue éditeur : Stock

 « La première fois qu’ils se sont vus tous les quatre, le fils de Pierre n’a pas supporté un mot du fils de Déborah, ou peut-être était-ce juste un rire, et, pris d’une rage folle, il s’est mis à hurler qu’il les détestait, que de toute façon elle ne serait jamais à son goût et Léo jamais son frère, puis il a attrapé un couteau de boucher aimanté à la crédence derrière lui et, le brandissant à leur visage, il a menacé de les tuer – cela faisait une heure à peine qu’il les connaissait. »
Tout le monde ne parle que du vivre-ensemble mais, au fond, qui sait vraiment de quoi il retourne, sinon les familles recomposées ? Vivre ensemble, c’est se disputer un territoire.

Émilie Frèche est romancière. Elle est l’auteur, entre autres, de Deux étrangers (Prix Orange du livre en 2013 et prix des lycéens d’Île-de-France 2013).

288 pages / Format : 137 x 215 mm / EAN : 9782234081734 / Prix : 18.50 €

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Le cœur converti. Stefan Hertmans

C’est en Provence que Stefan Hertmans a puisé l’intrigue de son roman d’amour et de batailles. « Le cœur converti » entraine ses lecteurs de Rouen jusqu’au Caire, sur les pas de la belle et courageuse Vidgis.

Domi_C_Lire_le_coeur_converti_hertmans_gallimard.jpgA Monieux, l’auteur découvre qu’en l’an mille un pogrom a eu lieu dans ce petit village, la population juive a été exterminée, et un trésor y serait toujours caché.  Il part à la découverte des faits qui le mènent alors vers Vidgis la belle et David son mari devant le Dieu des juifs.

Vers 1100, Vidgis Adelaïs vit en Normandie. Issue d’une riche famille de Vikings chrétiens installés à Rouen, la belle aux cheveux blonds et aux yeux bleus croise le regard fier et noble de David, devant la Yeshiva (école juive). Son cœur d’adolescente ne fait qu’un tour, l’amour frappe les deux jeunes gens malgré l’interdiction formelle de mésalliance entre religions. A cette époque,  l’alliance avec un ou une juive est impossible, et renier sa religion pourrait conduire Vidgis droit au bûcher.

Elle réussira à rencontrer celui qu’elle décide de prendre pour époux. Face à la fureur de son père, Vidgis et David sont contraints à la fuite, poursuivis sans relâche par des chevaliers attirés par la rançon promise par le père.

Ils traversent la France, Évreux, Orléans, Bourges, Clermont-Ferrand, le chemin est long et difficile pour arriver jusqu’à Narbonne. Ils vont par les chemins isolés, soumis aux intempéries et aux risques perpétuels d’agression, de vols, de viols, d’être découverts, trahis, capturés.  Enfin, la belle Vidgis, devenue Hamoutal est officiellement baptisée par son beau-père le Grand Rabbin de Narbonne. Convertie à la religion juive, la belle devra apprendre les règles de sa nouvelle religion et abandonner ses croyances chrétiennes.

C’est à cette époque que le pape Urbain II, soucieux d’assoir son pouvoir, exhorte les chrétiens à reconquérir le tombeau du christ à Jérusalem. Il lance la première croisade. Les armées se forment, disparates, composées de chevaliers, de paysans, de va-nu-pieds. Fort d’une promesse d’Indulgence, les massacres de mécréants ne sont pas rares. Les Croisés provençaux qui font route vers Constantinople s’arrêtent près du petit village de Monieux, demande abris et vivres. Un véritable pogrom s’ensuit, pillages des maisons, massacres dans la synagogue, enlèvements d’enfants, rien ne sera épargné à la communauté juive du paisible village. David est assassiné. Hamoutal, restée seule avec son dernier né prend la route vers Jérusalem. Elle s’arrêtera en Égypte.

C’est dans la Gueniza d’une synagogue du Vieux Caire que sera retrouvé le document qui atteste de son existence, de sa conversion, puis de sa fuite et de son séjour en Égypte. Document conservé à Cambridge et sur lequel a travaillé Stefan Hertmans pour écrire son roman. L’auteur sait mêler la petite histoire, celle de ce couple et de leurs amours interdites, à la grande Histoire, celle des grands bouleversements du Moyen Age. C’est la fin d’une cohabitation tolérée entre les trois grandes religions, mais aussi le début des guerres et des croisades. Il nous fait vivre à deux époques, celle de son récit, où la haine et la violence se mêlent à cette tragique histoire d’amour, de vie et de mort, et celle de ses recherches, de ce chemin qui le conduit dans les pas de Vidgis. J’ai été au départ un peu désorientée par cette alternance de récits, mais j’ai trouvé au final cette construction très intéressante.

D’abord attirée par la couverture de ce roman dont je ne connaissais pas l’auteur, j’ai plongé dans la vie de la belle Vidgis et je ne l’ai plus lâchée… Je l’ai accompagnée dans ses amours, dans sa fuite, dans son délire, au cœur de la folie et de la violence des hommes. Un très bon roman. Quelle tristesse, car qu’elle que soit l’époque, les religions ne font assurément pas bon ménage avec la liberté…

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La Gueniza du Caire est un dépôt d’environ 200 000 manuscrits juifs datant de 870 à 1880 qui se trouvait dans la synagogue Ben Ezra, en Égypte, et dont l’étude systématique a été entreprise à la fin du XIXe siècle. On jetait dans la gueniza tous les documents écrits comportant l’un des sept Noms de Dieu qu’on ne peut effacer ou détruire, y compris des lettres personnelles et des contrats légaux qui s’ouvrent par une invocation de Dieu.


Catalogue éditeur : Gallimard

Lorsque Stefan Hertmans apprend que Monieux, le petit village provençal où il a élu domicile, a été le théâtre d’un pogrom il y a mille ans et qu’un trésor y serait caché, il part à la recherche d’indices. Une lettre de recommandation découverte dans une synagogue du Caire le met sur la trace d’une jeune noble normande qui, à la fin du onzième siècle, convertie par amour pour un fils de rabbin, aurait trouvé refuge à Monieux.

La belle Vigdis est tombée amoureuse de David, étudiant à la yeshiva de Rouen. Au péril de sa vie, elle le suit dans le Sud, commence à prier son dieu et devient Hamoutal. Son père ayant promis une forte somme à qui la ramènerait, des chevaliers se lancent à sa poursuite. Puis les croisés, de plus en plus nombreux sur le chemin de Jérusalem, semant mort et destruction dans leur sillage, s’intéressent à cette femme aux yeux bleus.

C’est le début d’un conte passionnant et d’une reconstruction littéraire grandiose du Moyen Âge. S’appuyant sur des faits et des sources authentiques, cette histoire d’amour tragique, menée comme une enquête, entraîne le lecteur dans un univers chaotique, un monde en pleine mutation. Stefan Hertmans nous offre aussi un roman contemporain, celui d’une femme en exil que guide l’espoir.

Parution : 23-08-2018 / 368 pages / 140 x 205 mm / ISBN : 9782072728846

Un océan, deux mers, trois continents. Wilfried N’Sondé

Un océan, deux mers, trois continents, de Wilfried N’Sondé est un roman étonnant empreint d’une grande humanité qui vous donne foi en l’Homme.

Domi_C_Lire_un_ocean_deux_mers_trois_continents.jpgLui, c’est Nsaku Ne Vunda, né autour de 1583 au Kongo. Élevé par les missionnaires de l’orphelinat qui l’avait recueilli, car son père est mort en allant chercher des secours pour aider sa femme à accoucher, sa mère est décédée en couches. C’est dire si cet enfant avait décidé de vivre envers et contre tous. Il sera ordonné prêtre sous le nom de Dom Antonio Manuel.

Les habitants du Kongo avaient pour habitude de s’offrir entre eux femmes, enfants ou hommes, captifs de leurs familles, opposants, prisonniers de guerre. Depuis le début de ce siècle et sous l’impulsion des portugais, la traite va prendre une toute autre ampleur et les échanges deviennent véritablement un commerce florissant.

En 1604, appelé par le roi Alvaro II, Dom Antonio manuel se voit confier une mission secrète, partir en ambassadeur auprès du pape Clément VIII. Deux fonctions vont être confiées à cet émissaire du roi, le représenter auprès de la cour à Rome et assoir l’importance du Kongo en le libérant de la tutelle commerciale des portugais, mais surtout, partir en émissaire du roi pour plaider la cause des esclaves et tenter d’obtenir l’abolition de cette infamie. Mais le voyage va s’avérer plus long et bien plus difficile que prévu, et ce qui devait être un aller simple vers la méditerranée va se transformer en un périple de plusieurs années à travers Un océan, deux mers, trois continents.

L’auteur nous transporte dans une époque, dans les pensées du prêtre, ses sentiments et ses hésitations. Nous le suivons par-delà le temps vers la réalisation de sa mission. S’il s’avère parfois bien innocent face aux réalités, il finira pourtant par arriver jusqu’à Rome au prix de bien des efforts,  de souffrances, et d’aventures à la fois rocambolesques, dramatiques et atttachantes.

Un océan, deux mers, trois continents est un roman étonnant et terriblement humain. Wilfried N’sondé nous fait regarder autrement ce buste de marbre noir installé dans la cathédrale Sainte Marie-Majeure de Rome, celui de cet homme désormais connu sous le nom de Nigrita et qui vécut dans un XVIIe siècle partagé entre esclavage, flibusterie, servage et Inquisition.

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Si vous avez aimé ce livre, vous aimerez peut-être La saison de l’ombre ou Crépuscule du tourment par Leonora Miano.

Ou encore Bakhita par Véronique Olmi.


Catalogue éditeur : Actes Sud

Il s’appelle Nsaku Ne Vunda, il est né vers 1583 sur les rives du fleuve Kongo. Orphelin élevé dans le respect des ancêtres et des traditions, éduqué par les missionnaires, baptisé Dom Antonio Manuel le jour de son ordination, le voici, au tout début du XVIIe siècle, chargé par le roi des Bakongos de devenir son ambassadeur auprès du pape. En faisant ses adieux à son Kongo natal, le jeune prêtre ignore que le long voyage censé le mener à Rome va passer par le Nouveau Monde, et que le bateau sur lequel il s’apprête à embarquer est chargé d’esclaves…

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Janvier, 2018 / 11,5 x 21,7 / 272 pages / ISBN 978-2-330-09052-4 / prix indicatif : 20, 00€

Le Sans Dieu. Virginie Caillé-Bastide

Roman d’aventure, roman de pirates, roman d’amour et de désespoir. Batailles, défaites, famine ou vengeance, tout est là ! Pourquoi on aime « Le sans Dieu » de Virginie Caillé-Bastide.

Domi_C_Lire_le_sans_dieu_virginie_caillebastide.jpgBretagne, en 1709. Alors qu’une vague de froid s’est installée sur l’Ouest du royaume, le Conte Arzhur de Kerloguen voit mourir son fils. C’était le dernier de ses enfants, la famine et l’hiver lui ont pris sa famille, sa femme devenue folle s’en remet à Dieu. Plus rien ne le retient désormais sur ces terres où même la mort d’un innocent ne fait pas bouger les hommes de Dieu soumis au pouvoir local.

 Quelques années plus tard, Ombre sur le bateau Le Sans Dieu, pirate parmi les pirates, nous le retrouvons chef tout puissant sans foi ni loi. Flibustier qui part sur les mers des caraïbes conquérir et détrousser les galions sans regret ni hésitation. Jusqu’au jour où lors d’une attaque particulièrement sanglante, il épargne Anselme, un prêtre jésuite, et le retient captif sur son bateau. Les longues discussions et les tentatives d’Anselme de remettre en question l’action d’Arshur seront propices à de nombreux échanges entre les deux hommes, en particulier des questionnements sur la foi en Dieu, ou sur la perte de la foi. Mais fort de son malheur, il sera difficile pour Arzhur de revenir dans un chemin de pardon et de soumission. Intéressant dialogue que celui de l’homme de Dieu et du mécréant, propice également à de nombreuses interrogations sur l’esclavage, celui de la traite triangulaire autant que celui des humbles dans les villages perdus de Bretagne.

Le lecteur suit avec plaisir les différents personnages aux caractères bien trempés et au passé souvent sombre. Comme en particulier les émois et les sentiments ambigus de Maël le boiteux, car on sent très vite qu’il a un lien étroit avec Arzhur, ou encore Barbe, gouvernante et servante, restée à jamais fidèle à la famille et qui a élevé Maël le boiteux. Tout au long de l’intrigue, des relations se tissent, des caractères se forgent, des amours fraternelles se défont ou s’espèrent.

L’auteur nous plonge immédiatement dans un roman d’aventures et d’Histoire qui plaira aux amateurs du genre.  On y retrouve ce qui fait le sel des romans de pirates, les batailles, les prises de bateau à l’abordage, le sang et le vin qui coulent à flot. L’écriture, la langue, le parler de Virginie Caillé-Bastide ressuscitent l’époque, rendant plus véridique encore cette aventure de pirates et d’insoumis, de révoltés et de brigands. Un roman inattendu et absolument rafraichissant.

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Catalogue éditeur : Éditions Héloïse d’Ormesson

Bretagne, 1709. Une vague de froid sans précédent s’abat sur le royaume de France, déclenchant une famine effroyable. Arzhur de Kerloguen assiste impuissant à la mort du dernier de ses sept enfants. Sa femme ayant perdu la raison, il abandonne sa terre natale et les derniers fragments de sa foi.
Au large des Caraïbes, 1715. L’Ombre, farouche capitaine, fait régner la terreur sur ces mers du bout du monde qu’il écume sans relâche. Lors de l’attaque d’un galion espagnol, il épargne un prêtre jésuite et le retient prisonnier. Un affrontement s’engage alors entre les deux hommes sur l’épineuse question de l’existence de Dieu. Lire la suite …

336 pages | 20€ / Paru le 24 août 2017 / ISBN : 978-2-35087-421-0

Bakhita. Véronique Olmi

Véronique Olmi et Bakhita, ou la rencontre singulière d’un auteur et d’une esclave soudanaise canonisée par Jean-Paul II.

Domi_C_Lire_bakhitaAssister à une rencontre-lecture, à l’alliance française, avec Véronique Olmi autour de son roman Bakhita, quel bonheur.
Alors qu’elle visitait l’église de Langeais, pays de la duchesse de Balzac, Véronique Olmi a découvert dans l’église le portrait de Bakhita. Intriguée par les éléments biographiques qu’elle y découvre, elle décide d’approfondir ses recherches. Littéralement happée par le personnage, elle abandonne son roman en cours et part à la rencontre de cette femme à la « storia meravigliosa », lui consacrant deux années entières. Elle dit avoir rencontré l’âme de Bakhita lorsqu’elle est allée arpenter les lieux où elle a vécu en Vénétie, mais n’est pas encore allée au Darfour. Elle avoue même être partie « bille en tête », comme lorsqu’on tombe en amour tant elle l’a adorée et lui voue une admiration que l’on ressent en lisant ce roman qui transpire d’humanité, alors qu’il montre tout ce que la cruauté et le manque d’humanité peuvent engendrer de souffrances.

Voilà donc un roman inspiré d’une histoire réelle, celle de Sainte Guiseppina Bakhita, religieuse d’origine soudanaise première Africaine canonisée par le pape Jean-Paul II. D’une  enfance anéantie lorsqu’elle est enlevée à l’âge de sept ans (vers 1875) et qu’elle est vendue comme esclave à sa conversion au catholicisme, elle passera une vie au service des enfants et des femmes. Cette femme, célébrée contre son gré et certainement sans même s’en rendre vraiment compte par l’Italie fascisme de Mussolini, va faire preuve sa vie durant d’une résilience incroyable.

Bakhita signifie « la chanceuse », mais l’est-elle cette enfant qui au seuil d’une vie heureuse et choyée, dans ce village du Darfour où elle est aimée de sa mère et de sa fratrie, va être enlevée puis vendue comme esclave ?

Elle a tout juste 7 ans, sa sœur a déjà disparu, emportée lors d’une razzia dont sont coutumiers les négriers musulmans, marchands d’esclaves par tradition. Elle sera vendue plusieurs fois, ira de famille en famille, de souffrance en souffrance, d’abandon en séparation, mais toujours elle aura cette force en elle qui lui a permis de vivre, belle et invincible, peut-être doit-on en trouver l’origine dans une enfance choyée, aimée, insouciante. Dans l’oubli de son prénom aussi sans doute, qui marque à jamais la perte des siens, de ceux qu’elle aura cependant cherché en vain toute sa vie. Elle connaitra les chaines, la violence, physique et mentale, l’abandon, l’oubli, la maltraitance de ceux qui s’attribuent les êtres comme ils le feraient des objets, pour les prendre et les jeter. Souffre-douleur des fillettes à qui elle est offerte, objet sexuel et creuset des souffrances infligées par leur frère, torturée et scarifiée pour le plaisir par la femme d’un général Turc, elle saura survivre en regardant la lune, le ciel, les étoiles, souvenir lointain du bonheur quotidien et familial, beauté immuable et salvatrice. Jusqu’à sa rencontre avec le consul italien, qui va une fois de plus bouleverser sa vie. Son année passée chez les sœurs Canossiennes de Venise, sa volonté farouche qui lui fera dire « je sors pas ». La Moretta décide enfin de son sort et veut consacrer sa vie à el Paron, ce Dieu qu’elle vénère à son tour, une vie exceptionnelle tout au long de cette période tourmentée de la première moitié du XXe siècle.

Bakhita est un roman émouvant, bien que parfois difficile, superbe par son écriture, à la fois visuelle et sensuelle, faite d’ombre et de lumière, ni revancharde, ni pleurnicheuse, ni dans le pathos, toujours dans une grande justesse de mots et de sentiments, emplis de cette humanité que dégage tout le roman. J’ai été émue par ces mots qui font comprendre, au-delà de la souffrance et de l’esclavage, que l’on peut porter très haut un flambeau d’espérance. Ces mots qui très certainement vont changer notre regard porté sur les autres, esclaves des temps modernes, migrants, enfants abandonnés dans les rues de nos villes capitales, ou ailleurs.

« il n’y a que Dieu qui puisse donner l’espérance aux hommes victimes des formes d’esclavage anciennes ou nouvelles. » Jean Paul II

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Catalogue éditeur : Albin Michel

Elle a été enlevée à sept ans dans son village du Darfour et a connu toutes les horreurs et les souffrances de l’esclavage. Rachetée à l’adolescence par le consul d’Italie, elle découvre un pays d’inégalités, de pauvreté et d’exclusion.
Affranchie à la suite d’un procès retentissant à Venise… Lire la suite

Édition brochée / 22.90 € / 23 Août 2017 / 140mm x 205mm / EAN13 : 9782226393227

Véronique Olmi, lauréate du prix du roman Fnac 2017 avec Bakhita

By the rivers of Babylon. Kei Miller

Découvrir les rastafari et l’écriture de Kei Miller avec « By the rivers of Babylon », une expérience puissante et émouvante.

DomiCLire_by_the_rivers_of_babylon_kei_millerA Augustown, un quartier particulièrement pauvre de Kingston où résident les laissés pour compte, en ces années 80 la violence et la misère font partie du quotidien des habitants. Les bandes adverses tiennent le quartier en coupe réglé, le gang Angola et les Babylones s’affrontent sans merci.

Ce jour-là, Ma Taffy, qui n’a pas eu d’enfants, attend celui qu’elle considère comme un petit-fils. Car elle a élevé ses trois nièces comme si elles étaient ses propres filles, et Kaia est le fil de l’une d’entre elles. Bien que Ma Taffy ait perdu la vue depuis longtemps, elle sait toujours repérer les signes, les odeurs, les relents du malheur. Et elle le sent, ce jour sera celui de l’autoclapse, le jour de l’apocalypse. Dès le retour de l’école de Kaia, elle comprend qu’un grand malheur est arrivé. Monsieur Saint-Josephs a commis le sacrilège suprême contre un rastafari, il lui a rasé la tête et sacrifié ces dreadlocks qui poussent en s’emmêlent sur son crâne depuis sa naissance.

Mais si la catastrophe est annoncée, Ma Taffy veut autant que possible en retarder le moment, aussi se met-elle à raconter à Kaia cette légende qui veut qu’un jour, il y a bien longtemps, Alexander Beward, prêcheur de son état, ait réussi à s’élever dans les airs…Et tout ceci au fond n’est que prétexte à présenter les différents protagonistes de cette catastrophe pressentie et cependant inévitable, Madame G, la directrice de l’école de Kaia, où exerce monsieur Saint-Josephs, mais aussi Miss G, qui n’est autre que Gina, la mère du petit Kaia, enfin, toute cette société qui n’attend qu’une étincelle pour faire jaillir la révolte contre le malheur, la peur, la crainte.

Prétexte à mieux évoquer la vie dans ces quartiers si différents de Kingston, By the rivers of Babylon montre aux néophytes que nous sommes peut-être, le pouvoir des croyances, leur poids dans le quotidien de l’ile. Mais aussi les entraves qu’elles peuvent être dans l’évolution d’une société, lorsque les bienpensants s’y opposent ou ne les comprennent pas, lorsque l’on veut imposer des normes et des règles différentes sans chercher à comprendre son prochain, ceux avec qui on pourrait vivre en toute sérénité à condition de faire l’effort se comprendre.

L’auteur est à la fois romancier et poète, né lui-même à Kingston (où se passe le roman) il vit aujourd’hui en Grande-Bretagne. Je le découvre avec ce roman, et avec lui cette écriture si particulière pour évoquer l’ambiance de son pays d’origine, la Jamaïque, et les croyances des rastafaris. Une belle traduction porte ce roman qui ne peut qu’émouvoir les lecteurs. Quelle aventure, puissante et forte, qui nous fait découvrir la misère et la vie en Jamaïque, mais qui reste porteuse d’espoir.

Et comme toujours, on aime la magnifique couverture des éditions Zulma !

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Catalogue éditeur : Éditions Zulma

Roman traduit de l’anglais (Jamaïque) par Nathalie Carré

Lauréat 2017 du OCM Bocas Prize for Caribbean Literature

Augustown, quartier pauvre de Kingston. En cet après-midi d’avril 1982, Kaia rentre de l’école. Ma Taffy l’attend, assise sur sa véranda. La grand-mère n’y voit plus mais elle reconnaît entre toutes l’odeur entêtante, envahissante, de la calamité qui se prépare. Car aujourd’hui, à l’école, M. Saint-Josephs a commis l’irréparable : il a coupé les dreadlocks de Kaia – sacrilège absolu chez les rastafari. Et voilà Ma Taffy qui tremble, elle que pourtant rien n’ébranle, pas même le chef du gang Angola ni les descentes des Babylones, toutes sirènes hurlantes.
On dirait bien qu’à Augustown, Jamaïque, le jour de l’autoclapse – catastrophe aux promesses d’apocalypse – est une nouvelle fois en train d’advenir. Alors, pour gagner du temps sur la menace qui gronde, Ma Taffy raconte à Kaia comment elle a assisté, petite fille au milieu d’une foule immense, à la véritable ascension d’Alexander Bedward, le Prêcheur volant…
By the rivers of Babylon est un roman puissant, magnifique chant de résistance et de libération.

12,5 x 19 cm /304 pages / ISBN 978-2-84304-800-5 / 20,50 € / A paraître le 07/09/17

Mostarghia. Maya Ombasic

Mostaghia, c’est le poison de l’exil, celui de la perte, de l’absence, du départ sans retour…c’est le mal du pays, absolu, foudroyant. Mostaghia, dans le récit de Maya Ombasic, c’est aussi la mort d’un père dans la douleur de l’exil. Un roman indispensable.

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S’il faut quitter Mostar en 1992, c’est parce que la vie n’est plus possible, parce qu’il y a la guerre et que les différences s’exacerbent entre des peuples qui jusqu’alors ne faisaient qu’un. La guerre a éclaté dans ce pays qu’avait su unifier Tito, et dans lequel chaque ethnie savait vivre en bonne intelligence avec les autres.

Après les camps de concentration, les bombes, les dangers du quotidien à Mostar, Maya et sa famille fuient vers la Suisse. Là, comme c’est souvent le cas avec les réfugiés, on les prend pour des êtres inférieurs qui ne connaissent pas la vraie civilisation, oubliant qu’ils viennent de Mostar, cette ville civilisée, cultivée, au charme et à la lumière incomparables. Et surtout on les met dans des cases, celles d’une religion qu’ils n’ont jamais pratiquée, eux qui sont avant tout communistes et athées. Oui, mais depuis la guerre, dans l’ex-Yougoslavie, les gens sont devenus catholiques ou musulmans, et non plus Serbes, Croates ou Bosniaques. Après la Suisse, ce sera le Canada, où le reste de la famille veut s’intégrer, mais où le père meurt peu à peu de cette nostalgie du pays qui le détruit à petit feu, lui qui sombre dans l’alcool et la dépression, jusqu’à la maladie qui l’emportera.

C’est un récit terriblement émouvant que fait là Maya Ombasic, celui d’un guerre si proche et si lointaine à la fois, qu’on a presque déjà oubliée mais qui pourrait resurgir à tout  moment, tant les mentalités et les peuples ont changé, les regards sont devenus si méfiants, si distants, l’équilibre entre chacun si précaire.

C’est surtout un hymne à ce père, si différent et dont elle se sent si proche, qui lui a tant appris, qui a tant souffert de l’exil, de quitter sa ville, son pays, qu’il en meurt là-bas au Canada. L’écriture est superbe de vérité et de sincérité. Si l’auteur a souhaité écrire dans une langue qui n’est pas la sienne pour s’imposer une distance émotionnelle, on sent la force des sentiments, les interrogations sur l’avenir de ce pays qui a changé, la douleur de la perte, la force de la famille, l’enseignement du père qui a des répercussions dans sa vie, chaque jour. Un récit qui se lit comme un roman, qui pose des questions et parle de l’amour d’un père, de celui d’une fille, mais avant tout de la douleur de l’exil. De tous temps, les réfugiés ont dû partir sur les routes, mais l’amour du pays et l’envie du retour sont toujours aussi prégnants, l’exil n’est jamais un choix, c’est évident.

On lira également la chronique et l’interview de Maya Ombasic par Karine Papillaud sur lecteurs.com


Catalogue éditeur : Flammarion

La mostarghia. C’est ainsi que Maya Ombasic a baptisé le mal qui a tué son père. La mostarghia, c’est la nostalgie dévorante dont cet homme a souffert depuis qu’il a dû quitter sa ville, Mostar. À ce peintre écorché à l’âme slave qui ne s’est jamais remis d’être arraché à sa terre, sa fille Maya… Lire la suite

Paru le 08/03/2017  / 240 pages – 210 x 135 cm Broché / EAN : 9782081399938 ISBN : 9782081399938