La téléréalité, Lourdes, Marie et moi, Maryel Devera

Le récit factuel et passionné d’une conversion

Depuis longtemps sur ma pile de livres à lire, il était temps que je me plonge dans ce récit. Ayant ma famille près de Lourdes, petite-fille de miraculée, ayant eu prêtres et religieuses dans la famille, et un père qui en fin de vie avait placé sa confiance en la vierge Marie de Lourdes, je suis pourtant assez septique en matière de religion. Être à l’écoute des autres, parler et tenter de connaître et de comprendre les spécificités des grandes religions, entrer dans une église ou une mosquée quand cela m’est possible, oui, bien sûr. Penser parfois, quand ça m’arrange sans doute, qu’il y a peut être là haut ou quelque part un architecte de cet univers dans lequel nous évoluons, pourquoi pas.

Pourtant, lire ce récit de Maryel Devera est une expérience assez étonnante. Comment quelqu’un qui évolue avec bonheur dans le milieu des médias, de la téléréalité, des paillettes et des faux semblants, en vient après un voyage à Lourdes à se poser des questions sur l’existence de Dieu. Voilà qui interpelle.

Elle y est venue accompagner des amis lors d’un pèlerinage, a fait ce que font de nombreux pèlerins en arrivant dans la cité mariale, prières, visite des églises, chapelet. Et l’incontournable visite à la grotte. Elle s’est assise devant la statue de Marie, qui est placée à l’endroit où Bernadette a eu les apparitions. Pourtant, ce sera une révélation, une fulgurante expérience qui va bouleverser sa vie. Et si Marie, et si Dieu, et si ….

Un récit intéressant en ce qu’il montre bien le parcours qu’à suivi Maryel Devera, du scepticisme le plus profond et le plus amusé à la recherche tous azimuts pour savoir, comprendre, les faits d’abord, apparition ici ou là, réalité des faits ou croyances arrangées pour plaire à Dieu et aux Hommes, puis cheminement intérieur vers une révélation de la foi en Dieu, portée par Marie.

Comme une pause dans sa vie, mais aussi comme un grand virage pour vivre enfin en conformité avec ce qu’elle a découvert. Être portée par cette croyance, cette religion qui est capable de changer les Hommes, de les faire s’aider, s’aimer, prier ensemble pour leur prochain, dans une forme de joie et de sérénité.

Lecteurs et septiques de tous bords, sachez que ce récit est étonnant et bouscule, amuse parfois, interroge souvent.

Retrouver Maryel Devera sur son site

Catalogue éditeur : MédiaPaul

Broché : 167 pages / 27 septembre 2018 / ISBN-10 : 271221496X / n°180 dans Témoins de la foi catholique 

Bénie soit Sixtine, Maylis Adhémar

Un premier roman perturbant sur les dérives sectaires des religions

Sixtine, comme la chapelle, est la sixième enfant d’une famille qui se doit d’être nombreuse pour plaire à dieu. Sixtine, aussi pieuse que fragile et vulnérable, élevée dans la religion traditionaliste catholique. Lorsqu’elle rencontre Pierre-Louis Sue de la Garde, son chemin est tout tracé, devenir son épouse, puis après une nuit de noce catastrophique mais conforme aux diktats d’une religion qui veut que l’on s’unisse pour procréer, femme au foyer et future mère de son premier enfant. Ce fils, car il ne peut en être autrement, se nommera Foucault en l’honneur du père de Foucault, et qu’importe si cela ne lui convient pas, puisque son époux et sa belle famille en ont décidé ainsi.

Pierre-Louis Sue de la Garde est un mari modèle, mais c’est surtout un forcené de la religion catholique intégriste. Anti mariage pour tous, anti homosexualité, anti PMA, anti immigration, comme il se doit dans ce milieu très fermé que l’on peut qualifier de sectaire. Il est le premier à aller casser du manifestant avec la milice des Frères de la Croix.

Sixtine vit un calvaire auprès de ce mari qu’elle comprend de moins en moins, dans cette famille qui l’accapare, en prière, chapelets, contritions et génuflexion. Jusqu’au jour où le malheur arrive. Elle ouvre enfin les yeux et voit le monde qui l’entoure tel qu’il est, et cette famille et ses règles strictes qui la gouvernent telles qu’elles sont. À compter de ce jour, elle décide de fuir pour enfin s’émanciper, vivre sa vie de femme, de mère, de croyante, mais hors des préceptes intégristes qui annihilent toute volonté prônés par sa belle-famille et les Frères de la Croix.

Un premier roman perturbant qui montre avec justesse les dérives sectaires de toute religion à partir du moment où elle devient intégriste et omnipotente. J’ai aimé suivre l’éveil et l’émancipation de cette jeune femme qui découvre enfin de pouvoir de dire non, de décider, de se révolter et de vivre sans suivre les directives que les siens tentent de lui imposer, sans pour autant renier sa foi ou sa religion, mais en acceptant d’en rejeter les extrêmes. Mais cette deuxiéme partie semble parfois utopique, même si on souhaite qu’elle puisse être réaliste. En parallèle, le lecteur retrace le parcours de sa mère, qui vient très jeune elle aussi à la religion et Sixtine découvre un secret de famille particulièrement troublant.

Un roman de la sélection 2021 des 68 premières fois

Catalogue éditeur : Julliard, Pocket

Sixtine, jeune femme très pieuse, rencontre Pierre-Louis, en qui elle voit un époux idéal, partageant les mêmes valeurs qu’elle. Très vite, ils se marient dans le rite catholique traditionnel et emménagent à Nantes. Mais leur nuit de noces s’est révélée un calvaire, et l’arrivée prochaine d’un héritier, qui devrait être une bénédiction, s’annonce pour elle comme un chemin de croix. Jusqu’à ce qu’un événement tragique la pousse à ouvrir les yeux et à entrevoir une autre vérité.
Bénie soit Sixtine est avant tout l’histoire d’un éveil et d’une émancipation. Entre thriller psychologique et récit d’initiation, ce premier roman décrit l’emprise exercée par une famille d’extrémistes sur une jeune femme vulnérable et la toxicité d’un milieu pétri de convictions rétrogrades. Un magnifique plaidoyer pour la tolérance et la liberté, qui dénonce avec force le dévoiement de la religion par les fondamentalistes.

Née en 1985, Maylis Adhémar vit à Toulouse où elle travaille en tant que journaliste indépendante. Bénie soit Sixtine est son premier roman.

EAN : 9782260054542 / pages : 304 / 19.00 € / Date de parution : 20/08/2020

Le bûcher des certitudes, Bernadette Pecassou

Quand on immole les femmes aux bûchers pour servir le pouvoir politique et l’ambition des puissants

Depuis La belle Chocolatière j’apprécie les romans de Bernadette Pecassou, car elle entraîne ses lecteurs dans ce sud-ouest que j’aime tant. Après être allés à Lourdes, Biarritz, Bagnères-de-Bigorre ou même sur Le paquebot France, nous voilà de nouveau au Pays-Basque pour un voyage dans le temps au plus près de celles qui font l’Histoire.

En 1609 le roi Henri IV, huguenot fraîchement converti au catholicisme, envoie Pierre de Lancre dans ce Pays-Basque qui pratique depuis toujours les rites anciens. L’inquisition fait des ravages de chaque côté des Pyrénées, les horreurs de la saint Barthélémy sont présentes dans toutes les mémoires et la sorcellerie est le nouveau fléau qu’il convient d’éradiquer. Pierre de Lancre est un passionné, érudit et sûr de lui : les malheurs qui gangrènent le monde sont le fait du diable, et ses messagères doivent être passées par les flammes.

Les destinées de quatre femmes au parcours très différents vont alors se rejoindre pour le pire sans le meilleur hélas. Amalia est une guérisseuse au savoir que l’on se transmet de génération en génération, Murji une fille sauvage qui aime en silence un beau charbonnier, Graciane la sœur du prêtre attend son promis parti à la chasse à la baleine, Lina est prête à tout tenter pour sortir de sa condition misérable.

Il faut savoir qu’en quatre mois à peine soit cent vingt jours, Pierre de Lancre a érigé quatre-vingt bûcher et brûlé quatre-vingt femmes, sans compter qu’il en a arrêté ou torturé des centaines d’autres.

Ce que j’ai aimé ?

L’auteur une fois de plus nous décrit la région de l’intérieur. À travers les grandes familles qui exercent leur pouvoir dans les provinces. Toutes se soutiennent y compris lorsqu’il faut se liguer contre la justice du Roi.
La façon dont elle nous parle du sort fait à ces pauvres femmes accusées de sorcellerie et brûlées en place publique après tortures et violences pour obtenir d’improbables aveux sans véritable procès.
Sa connaissance des traditions de la région à travers les pratiques animistes, les guérisseuses, le pouvoir des plantes et des croyances ancestrales, celle des sorcières par exemple.
La complexité des relations entre l’Espagne et la France, et les stratégies politiques mises en œuvre par Henri IV pour conserver son royaume.
Enfin, comprendre aussi comment les hommes, partis de longs mois vers Terre-Neuve à la chasse à la baleine, abandonnaient leurs familles et laissaient aux femmes la tâche immense de tenir les foyers pendant leur absence.

Ce que j’aime aussi avant tout, c’est cette façon de nous présenter l’histoire à partir des êtres humains qui la font, que l’on oublie souvent, et qui sont tout simplement « à hauteur d’homme » comme vous ou moi en quelque sorte.

Un roman que l’on peut qualifier de régional, mais qui aborde un sujet universel. J’ai apprécié ce retour dans le passé pour évoquer une fois de plus la fragilité de la place des femmes dans les sociétés, à quel point elles peuvent servir de détonateur dans les conflits, et leur vie n’avoir aucun valeur face aux ambitions politiques, religieuses ou économiques.

Du même auteur, lire aussi L’hôtel du Gallia-Londres

Catalogue éditeur : Albin-Michel

1609. Au cœur du Pays Basque, encore imprégné de rites et de mythes païens, un homme est chargé par Henri IV d’une mission : éradiquer la sorcellerie. Dévoré par la foi, le goût du pouvoir, et plein de certitudes, Pierre de Lancre a pour ce faire une méthode imparable : purifier les âmes en brûlant les corps.
Sur ces terres rudes à la langue impénétrable, désertées par les hommes partis en mer, les destins de quatre femmes vont s’entrecroiser. Amalia, la guérisseuse au cœur pur, Murgui, une adolescente à la beauté du diable éprise d’un jeune charbonnier, Graciane, la marguillière de l’église qui attend le retour de son marin, et Lina, prête à tout pour fuir la pauvreté et le mépris. Échapperont-elles à la folie de ce chasseur de sorcières ?

Passionnée par l’histoire des femmes, Bernadette Pécassou, auteure de nombreux romans à succès dont La Belle Chocolatière, L’Impératrice des Roses ou La Passagère du France, ressuscite ici la cruelle figure de Pierre de Langre et nous entraîne au cœur d’une épopée sanglante, où des femmes furent sacrifiées au nom de la raison et de la religion.

Après une carrière de journaliste et de réalisatrice pour la télévision, Bernadette Pécassou se consacre à l’écriture. Elle vit au Pays Basque dont elle est originaire.

19.90 € / 28 Avril 2021 / 150mm x 220mm / 256 pages / EAN13 : 9782226446466

Le Berger, Anne Boquel

Un premier roman qui interpelle sur l’influence grandissante des mouvements sectaires

Qui ne se souvient pas de terribles faits divers comme celui du décès de soixante quatorze personnes en Suisse, en France et au Canada. Elles appartenaient toutes à une secte : l’Ordre du Temple Solaire. Mais de tout temps, et sans doute encore plus lors de situations économiques et sociales difficiles comme peut l’être une période pandémique comme celle que nous vivons depuis 2020, il est dramatique de constater que les sectes sont toujours influentes.

Forts de cette remarque, comment ne pas avoir envie de découvrir le premier roman de Anne Boquel, Le Berger. Car aujourd’hui, il faut aussi en être averti, ce ne sont plus les sectes de Charles Manson, l’église de Scientologie ou le Temple solaire qui dominent, mais bien une émergence de nouveaux groupes sectaires. Si les gouvernements tentent de lutter contre ces dérives, le silence et le secret qu’elles imposent rendent cette lutte fort difficile.

Lucie est conservatrice d’un petit musée d’art religieux à Bessancourt dans l’Oise. Une vie plutôt fade et sans saveur, mais somme toute assez ordinaire, comme doit l’être sans doute celle de nombre d’entre nous. Pourtant, l’amour se fait attendre, les déjeuners du dimanche chez les parents n’ont rien de très amusant, et son métier dans ce petit musée n’est ni très passionnant ni valorisant. Alors quand sa collègue lui propose à plusieurs reprises de se joindre à elle pour participer aux réunions de La Fraternité, ce groupe de prière et de solidarité qui lui apporte tant de chaleur et de bien-être, Lucie n’hésite pas très longtemps.

L’expérience est au départ déstabilisante, car elle se demande comment s’intégrer à ces groupes qui semblent si unis, si fusionnels et aimants. Mais peu à peu, la communauté lui ouvre les bras. Le goût de communion par la prière et ses bienfaits pour son âme, l’oubli de sa solitude et la fraternité trouvée avec ce groupe lui apportent tout le bien-être dont elle n’osait même plus rêver. Même si les effets bénéfiques de la prière, la richesse de la vie intérieure promise, ne lui semblent pas si réels que ça, c’est dans le groupe qu’elle trouve enfin un remède à sa solitude.

Et il faut dire que l’aura du Berger, sa présence, sa voix, sont des facteurs essentiels de son désir d’intégrer encore mieux le groupe. Car le Berger est le maître des célébrations, celui qui désigne les élus, celui que tous vénèrent et rêvent d’approcher, prêts à tout faire pour le satisfaire. Donations, dons d’argent, soumission physique ou spirituelle, tous les moyens sont bons pour lui plaire.

Lucie accepte de se plier à cette nouvelle façon de penser de moins en moins par soi-même mais maintenant toujours en conformité avec les règles, de se nourrir de moins en moins car le jeûne est bénéfique à la spiritualité, de dormir le moins possible car le travail au bénéfice de La fraternité doit être la priorité de tous. Toutes ces contraintes vont désormais diligenter sa vie. Le silence, le secret, l’absence de contact avec tous ceux qui peuplaient sa vie d’avant vont aussi être exigés.

Lucie rentre dans ce cercle malsain qui l’isole de plus en plus, qui la soumet chaque jour d’avantage à la volonté du Berger. Nourriture spirituelle, violence sexuelle, soumission, dons d’argent, de temps, de travail, rien n’est épargné aux fidèles qui suivent les préceptes de la secte.

Étonnant premier roman, qui malgré quelques lourdeurs et répétitions a le mérite de mettre en lumière un problème hélas bien plus actuel et prégnant que ce que l’on croit généralement. La soumission, l’acceptation des règles de ces sectes qui obèrent toute conscience du bien et du mal, et leur pouvoir sur de nombreux adeptes sont hélas bien réelles.

On suit les atermoiements de Lucie, son cheminement et sa soumission, jusqu’au point final, avec étonnement et quelques questionnement face à l’acceptation des contraintes, à la docilité du comportement de certains individus. Car il est évident que certains manipulateurs sont passés maîtres dans la soumissions des plus faibles, des âmes perdues, ou de tous ceux qui sont en recherche d’une forme de spiritualité qu’ils ne trouvent pas ou plus dans les grandes religions ou dans les principaux courants philosophiques. Et si l’auteur nous disait également d’être attentifs pour ne pas passer à côté des silences, des fuites, de ceux qui nous entourent ? Et de toujours se méfier du si facile « ça n ‘arrive qu’aux autres ».

Pour compléter la lecture : La Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) observe et analyse le phénomène sectaire, coordonne l’action préventive et répressive des pouvoirs publics à l’encontre des dérives sectaires, et informe le public sur les risques et les dangers auxquels il est exposé. « Aujourd’hui cela représente plus de 500 groupes en France, soit 140 000 personnes dont 90 000 enfants et adolescents. Cela concerne toutes les classes sociales. Les femmes, plus souvent en situation de précarité ou victimes de prédations sexuelles, sont particulièrement touchées »

Catalogue éditeur : Seuil

Lucie est conservatrice d’un petit musée de l’Oise. Rien ne va vraiment mal dans sa vie, rien ne va vraiment bien non plus. Le jour où une amie l’embarque dans un groupe de prière, son existence prend une couleur plus joyeuse. Elle se sent revivre. D’autant que le Berger et maître à penser de la communauté lui fait intégrer le cercle restreint des initiés. Sans le mesurer, elle consacre bientôt toute son énergie à la Fraternité, négligeant son entourage. L’incompréhension gagne ses proches, qui, désarmés, la voient s’éloigner d’eux. Mais, lorsqu’ils s’en inquiètent, leurs questions se heurtent au silence. Dans son désordre enfiévré, jusqu’où Lucie poussera-t-elle le zèle ?

Premier roman captivant, poignant portrait d’une jeune femme en plein désarroi, Le Berger dépeint sans complaisance la réalité sordide des mouvements sectaires, tout en s’interrogeant sur la quête de spiritualité dans nos sociétés individualistes.

Anne Boquel vit et enseigne à Lyon. Elle a coécrit avec Étienne Kern plusieurs essais remarqués sur la littérature et les écrivains.

Date de parution 04/02/2021 / 18.50 € TTC / 288 pages /EAN 9782021459654

Division avenue, Goldie Goldbloom

Comment s’émanciper lorsque l’on appartient à une communauté religieuse fermée, un roman étonnant, une héroïne attachante

Surie Eckstein habite Division Avenue, une célèbre artère de Brooklyn bordant Williamsburg. A cinquante sept ans, mère de dix enfants, grand-mère de trente-deux petits-enfants c’est un membre apprécié de la communauté juive orthodoxe. Elle espère vivre les années qu’il lui reste tranquille et sereine auprès de Yidel, son époux. Enfin, ça, c’était avant de savoir qu’à son âge, elle est de nouveau enceinte, et cette fois ce sont des jumeaux qui ont décidé de bouleverser sa vie.

Mais cette grossesse d’une grand-mère a quelque chose d’abominable, d’impossible, dans cette communauté hassidique si prude et si fermée. Et sans doute quelque peu hypocrite puisque les relations entre un mari et son épouse semblent condamnées passé un certain âge, au risque d’être rejeté par tous, et que cela jette immédiatement l’opprobre sur vos descendants. C’est oublier bien vite que d’après la bible Sarah a enfanté à quatre-vingt dix ans… Pour Surie, cette grossesse est aussi le moment de repenser sa vie et de se concentrer sur ce qui lui semble essentiel.

Alors chaque semaine, Suri part à l’hôpital pour être suivie par Val, une sage-femme qui l’a accompagnée lors de ses précédentes grossesses. Malgré les mois qui passent inexorablement, elle n’ose toujours pas en parler à sa famille, encore moins à Yidel.

Comment peut-elle garder ce secret, et pourquoi. Voilà bien la vraie question. Question qui la ramène sans cesse à son fils disparu. Lorsque Lipa avait osé avouer son homosexualité, il avait été immédiatement rejeté par cette communauté dans laquelle il est impossible de vivre sa différence. Rentrer dans le moule qui vous est assigné, voilà la seule issue. Homosexuel ou pas, il aurait dû faire semblant, épouser la fille qu’on lui aurait choisi et rentrer dans le rang. Mais il a fui et choisi le suicide, plaie ouverte dans le cœur de Suri, cette mère qui n’a pas su protéger son fils, le comprendre, l’accepter tel qu’il est, et aller à l’encontre des poncifs inhumains de sa communauté.

Aujourd’hui, au contact de Val, Suri s’éveille aux autres, tente de comprendre, d’apprendre. Devenir infirmière ou sage femme pourquoi pas, et aider les femmes hassidiques qui viennent à l’hôpital et que personne ne comprend car souvent elles ne parlent pas anglais. Mais est-ce seulement réalisable.

Ce que j’ai aimé ? Le personnage de Suri, sa tendresse pour les siens, ses douleurs intimes, ses interrogations, ses révoltes, son silence enfin qui est une vraie forme de rébellion face aux contraintes qui lui sont imposées. Mais surtout, découvrir les habitudes, les coutumes religieuses fortes et très ancrées dans la communauté juive orthodoxe, qui souvent nous semblent d’un autre temps, les rites et les fêtes, l’importance de la famille, le respect porté aux anciens, et la difficulté qu’il y a à vouloir s’émanciper de contraintes plus fortes que sa propre volonté. Cette interdiction d’être différent, de sortir du rang, de permettre l’instruction de filles, leur accès au savoir, à la science, au progrès, semble totalement incompréhensible aujourd’hui, et pourtant cela existe.

J’ai aimé la façon dont l’auteur, qui ne porte aucun jugement, nous présente cette femme forte avec ses aspirations, ses contradictions, son courage et sa fuite, tellement humaine et proche, alors qu’elle appartient à un monde qui me semble si éloigné de notre quotidien. J’ai apprécié la balance qu’elle a su faire entre d’un côté tous ces travers, ces contraintes, ces secrets inavouables imposés par cette communauté, et d’un autre côté, la bonté, la douceur, la solidarité des femmes qui la compose. Un subtil équilibre entre le fait que tout n’est pas horrible, mais que tout n’est pas parfait non plus, comme dans toute religion sans doute. C’est empli de tendresse, d’empathie, d’humour parfois, et de fait, c’est pour moi une vraie réussite.

Catalogue éditeur : Christian Bourgois

Traduit de l’anglais (Australie) par Eric Chédaille.

Il existe à New York une rue au nom évocateur : Division Avenue. Elle se situe dans une partie spécifique de Brooklyn, le quartier juif orthodoxe. C’est là que vit Surie Eckstein, qui peut s’enorgueillir d’avoir vécu une vie bien remplie : mère de dix enfants, elle passe des jours tranquilles avec sa famille. Alors qu’elle pensait être ménopausée, Surie découvre qu’elle est enceinte. C’est un choc. Une grossesse à son âge, et c’est l’ordre du monde qui semble être bouleversé. Surie décide de taire la nouvelle, quitte à mentir à sa famille et à sa communauté. Ce faisant, Surie doit affronter le souvenir de son fils Lipa, lequel avait – lui aussi – gardé le silence sur une part de sa vie. Un secret peut avoir de multiples répercussions ; il permettra peut-être à Surie de se réconcilier avec certains pans de son passé.
Avec Division Avenue, Goldie Goldbloom trace le portrait empathique, tendre et saisissant d’une femme à un moment charnière de son existence. Et nous livre un roman teinté d’humour où l’émancipation se fait discrète mais pas moins puissante.

ISBN : 9782267043402 / Parution : 21/01/2021 / 360 pages / Prix : 22 €

La machine Ernetti, Roland Portiche

Et si les caves du Vatican renfermaient une machine à remontrer le temps ?

Les années 60 sont les années de la guerre froide, du communisme encore flamboyant, et de la découverte des manuscrits de la mer morte.

Au Vatican, le pape Pie VI demande au père Ernetti de construire un chronoviseur. Cette machine a été inventée par le physicien Majorana, qui en a réalisé les plans en 1938. Elle doit permettre de remonter le temps et de voir ce qu’il s’est passé à l’instant T en un point précis du globe, elle donne l’image sans le son. Le cardinal Montini, qui n’est autre que le futur papa Paul VI, est soucieux de voir se réaliser cette machine qui pourrait démontrer au monde de plus en plus septique la réalité de l’existence de Jésus, et renforcer ainsi la puissance du catholicisme.

L’abbé Pellegrino Ernetti, spécialiste de musique, n’est pas un scientifique. De 1956 et 1965, il s’accompagne des plus grands chercheurs de la planète pour l’aider dans la réalisation de cette machine à remonter le temps. Il les fait travailler sur des hypothèses sans jamais leur dévoiler son véritable but. On lui adjoindra également une spécialiste de l’araméen, une jeune scientifique juive qui travaille sur les sites de Qumran et étudie les manuscrits de la mer Morte, une découverte majeure pour les catholiques.

Tous les ingrédients sont rassemblés pour faire un excellent thriller. La partie historique, le côté scientifique, le goût du secret du Vatican comme des grandes puissances, la situation politique, la découverte des manuscrits de la mer Morte et le mystère qui accompagne leur étude.

L’intrigue est basée sur un événement réel, ce qui la rend d’autant plus crédible. Elle est placée en situation dans le contexte historique de l’époque. On y retrouve une succession de quatre papes, de Pie XII, Jean XXIII, Paul VI à Jean-Paul II ; les tensions entre croyants et non-croyants de la religion catholique ; mais aussi les guerres entre les services secrets des grandes puissances, car ici la CIA, le KGB, et le Mossad s’en mêlent. L’auteur est certes formidablement bien documenté, mais il sait surtout nous tenir en haleine avec ses personnages – réels ou pas qu’importe, même si la plupart le sont- et le suspense qu’il déroule en courts chapitres rythmés et prenants, aux rebondissement successifs.

Mais remonter le temps pour démontrer les réalités de l’histoire, n’est-ce pas une utopie ? Car au fil du temps, les accommodements, les arrangements, l’évolution des sociétés, n’ont-ils pas à leur tour transformé le passé ? Ne me dites pas qu’après cette lecture vous n’aurez pas envie vous aussi de pénétrer dans ces caves du Vatican pour y consulter ces archives secrètes et ce qu’elles nous révèlent du monde qui nous a précédés. Car j’aurai du mal à vous croire.

Catalogue éditeur : Albin-Michel

L’incroyable histoire vraie d’une machine à explorer le temps, cachée dans les archives secrètes du Vatican !

Mars 1938. Le physicien italien Ettore Majorana disparaît au large de la Sicile.
Avec lui, le projet secret sur lequel il travaillait depuis des années.
Automne 1955. On retrouve par miracle les notes du physicien disparu.
Elles inspirent au père Ernetti une idée folle : construire une machine à voir dans le temps. Un chronoviseur.
Sur ordre de Pie XII, le prêtre plonge deux mille ans en arrière. L’objectif est simple : prouver l’existence du Christ.
Commence alors une course folle entre le Vatican, la CIA, le KGB et le Mossad. Car ce que le père Ernetti va découvrir, en pleine Guerre froide, pourrait changer l’ordre du monde. 

Roland Portiche est réalisateur et auteur de documentaires et de magazines pour la télévision, dont Temps X ou Les grandes énigmes de la science. La machine Ernetti est son premier roman.

Prix 21.90 € / 3 Juin 2020 / 155mm x 225mm / 448 pages / EAN13 : 9782226451545

Les impatientes, Djaïli Amadou Amal

Patience, mes filles ! Munyal ! Telle est la seule valeur du mariage et de la vie

Un livre comme un cri, celui de trois femmes, trois filles, Ramla, Hindou, et Safira, qui se dévoilent tour à tour dans cette vie d’acceptation et de patience imposée aux femmes peules musulmanes, au nord du Cameroun. Mais comment ne pas penser que c’est le sort d’un grand nombre de femmes en pays musulman, où Dieu et les hommes sont tout puissants.

Une fille ne doit pas aller à l’école, nul besoin d’être éduquée pour être soumise à la volonté d’un père, puis d’un époux omnipotent et d’une belle famille. Dans ces familles aux pères polygames, les filles sont une monnaie d’échange qui permet de conforter leur pouvoir et leur place au sein de la tribu et dans la communauté. Elles sont mariées en fonction de tractations entre les hommes, qui à un plus âgé, qui à un cousin, doivent accepter les autres épouses qu’on leur impose, n’ont aucun droit si ce n’est d’être patiente, obéir, se soumettre et accepter.

Safira, la première épouse, devient une daada saaré  lors de l’arrivée de la deuxième épouse âgée d’à peine dix-sept ans, Ramla. La jalousie de celle qui fut pendant plus de vingt ans l’épouse unique, et les médisances qui accompagnent la nouvelle épouse, belle et jeune, vont rendre la vie bien difficile à l’une comme à l’autre. Pendant ce temps, Hindou, la sœur de Ramla, va subir les coups, la violence, les viols répétés (comme le dit l’auteur au Sahel, le viol est une habitude, voire une culture, surtout les soirs de noces) de son incapable, alcoolique et drogué de mari qui est aussi son cousin. Car dans ces familles aux multiples épouses, les enfants sont légions, et les filles sont données en mariage sans aucune considération de leurs desiderata. D’ailleurs, les femmes ne doivent même pas exprimer la moindre volonté, ni ensuite parler de leurs problèmes ou de leurs malheurs car cela pourrait porter préjudice à la fratrie, à leur mère, et se retourner contre la famille, seul le silence et la patience sont possibles.

Un seul mot d’ordre donc, la patience, celle d’endurer, d’écouter, de subir, de souffrir, d’enfanter, de se taire, de travailler, d’obéir. Un époux et un père ont tous les droits, une fille n’en a qu’un, accepter.

Tout au long du roman au style parfois déconcertant de simplicité, mais sans doute puise t-il là toute sa puissance, ce mot là est répété à l’envi, patience, Munyal.

Ce livre a fait surgir en moi les émotions ressenties à la lecture du roman Syngué Sabour, Pierre de patience de Atiq Rahimi, ce long monologue d’une femme musulmane qui vit en Afghanistan, encore un pays où la femme se doit d’être uniquement une épouse soumise qui accepte tout en silence. Je ressors de cette lecture encore plus révoltée contre ces hommes qui imposent, qui mutilent, qui exploitent les filles au prétexte qu’elles sont femmes, et en utilisant l’alibi facile de la religion et de la tradition. Mais aussi contre ces femmes soumises qui se taisent et permettent aux traditions de perdurer et de toucher à leur tour leurs filles.

Djaïli Amadou Amal, qui a subit a dix-sept ans un mariage forcé avec un homme plus âgé qu’elle, ose dénoncer la condition des femmes au Sahel, briser les tabous, élever la voix dans le silence des familles, des communautés. Cette figure de proue de la nouvelle littérature camerounaise écrit pour faire savoir et dénonce les mariages forcés, l’enfer de la polygamie, les discriminations faites aux femmes. C’est une voix qui compte pour aider les filles de son pays et de tant d’autres encore.

Munyal; les larmes de la patience est son troisième roman, il paraît en septembre 2017 et reçoit le 1er Prix Orange du Livre en Afrique en 2019. Cette version, publiée par Emmanuelle Collas, est également en lice pour le prix Goncourt 2020.

Catalogue éditeur : Emmanuelle Collas

Un roman poignant, qui lève le voile sur la condition des femmes au Sahel. Une des valeurs sûres de la littérature africaine.

Date de parution : 04/09/2020 / EAN : 9782490155255 / Prix 17€

Les fureurs invisibles du cœur, John Boyne

Une formidable saga intime et sociale dans l’Irlande du XXe siècle

Émotion, amitié, fou rire et pleurs, famille et deuils, tout y est, pour le meilleur et pour le pire d’une vie, dans cette fresque familiale qui nous entraine des années 1945 à 2015.

Irlande, 1945. Dans ce pays catholique et rigide à l’extrême, il ne fait pas bon sortir du cadre. La jeune Catherine Goggin l’apprend à ses dépens lorsque le curé de la paroisse la chasse de l’église, du village, de sa famille. Elle a seize ans, elle a fauté et son ventre s’est dangereusement arrondi.

Arrivée à Dublin, elle donne naissance à un fils immédiatement adopté par les Avery. C’est ce fils, le jeune Cyril Avery que nous allons suivre tout au long de ces décennies, de Dublin à Amsterdam, de New-York à Dublin.

Le jeune Cyril grandit dans une famille aisée, peu aimante, mais qui lui offre confort et éducation, un bagage correct pour assurer son avenir. Maud, sa mère adoptive, est écrivain, pour la beauté du geste on pourrait dire, puisque de son vivant  elle ne supporte pas d’être célèbre, c’est tellement ordinaire. Cyril ne sera jamais un vrai Avery, ses parents le lui répètent à l’envi tout au long de ses années de jeunesse et même après. C’est un beau gamin puis un jeune homme séduisant.

Dans cette Irlande catholique et rétrograde, s’il ne fait pas bon être fille-mère, il est encore plus dangereux d’être homosexuel, car même un père est quasiment en droit de tuer son fils sans que la justice n’y trouve à redire. Et Cyril est terriblement attiré par Julian, ce garçon qu’il admire en secret depuis l’enfance. Il mettra quelques années à s’avouer qu’il préfère les garçons, et à comprendre que ce n’est ni une maladie, ni une perversité.

Si l’amour dure sept ans, les chapitres de ce roman également, qui rythment ainsi la vie tantôt heureuse, tantôt plus difficile de Cyril, de 1945 à 2015. Cyril traverse les années de jeunesse dans cette Irlande rétrograde et catholique bienpensante, puis la vie et les aspirations enfin assumées à Amsterdam,  enfin les terribles années SIDA dans le New-York des années 80.

J’ai aimé suivre ce parcours totalement atypique. J’ai aimé ce jeune homme aussi fragile et ambivalent que fort et décidé, qui tente de vivre sa vie dans un pays, une famille, un environnement pas toujours idéal. L’auteur nous propose une belle fresque historique, mais aussi une analyse factuelle et parfois cruelle de la société de cette fin du XXe siècle. Avec une religion qui dicte sa loi dans une société qui n’accepte pas les différences, et cette façon de renier ceux que l’on a aimés, comme elle le fait pour Julian et sa fin de vie. Le roman est à la fois fort, émouvant, et parfois désopilant, on se surprend à rire aux éclats face à certains dialogues ou situations, même quand la situation est tout à fait tragique. En cela, il m’a effectivement fait penser au fatalisme et au cynisme face à la vie, mais aussi à certains scènes d’anthologie du roman Le monde selon Garp (si vous avez lu, souvenez-vous de la scène du levier de vitesse dans la vieille guimbarde).

Si le roman vous semble trop épais, n’ayez aucune crainte, la lecture est fluide, on a toujours envie d’aller plus avant, et même un certain regret en fermant le livre, une fois arrivé à la dernière page.

Roman lu dans le cadre de ma participation au Jury du Prix des Lecteurs du Livre de Poche 2020

Catalogue éditeur : Le Livre de Poche et JC Lattès

Traduit de l’anglais par Sophie Aslanides

Cyril n’est pas « un vrai Avery » et il ne le sera jamais – du moins, c’est ce que lui répètent ses parents, Maude et Charles. Mais s’il n’est pas un vrai Avery, qui est-il ? Né d’une fille-mère bannie de la communauté rurale irlandaise où elle a grandi, devenu fils adoptif des Avery, un couple dublinois aisé et excentrique, Cyril se forge une identité au gré d’improbables rencontres et apprend à lutter contre les préjugés d’une société irlandaise où la différence et la liberté de choix sont loin d’être acquises.

864 pages / Date de parution : 02/01/2020 / EAN : 9782253237853 / 9,90€
JC Lattès : EAN : 9782709659772 / Parution : 22/08/2018 / 580 pages / 23.90 €

Angélus, François-Henri Soulié

En Occitanie, un fascinant thriller historique au pays du fanatisme religieux

Entre Carcassonne et Narbonne, trois personnages, sur trois sites différents, partent à la recherche d’un mystérieux assassin. En l’an de grâce 1165, les chrétiens se déchirent. Les abbayes rivales se livrent une guerre impitoyable, pendant que la noblesse prend de plus en plus d’importance. Les religieux veulent conforter leur mainmise sur la société coûte que coûte. Dans ce contexte instable, un, puis deux, puis trois anges meurent et leurs cadavres sont mis en scène et exposés de façon particulièrement macabre et barbare.

À l’abbaye de Saint-Hilaire, le tailleur de pierre Jordi de Cabestan travaille avec ses artisans à l’érection d’un sarcophage. Il doit accueillir les reliques de saint-Hilaire qui devraient permettre de redorer le blason de l’abbaye. Mais ce sont bien ses ouvriers qui sont tour à tour victimes de meurtres aussi insoutenables qu’incompréhensibles. Jordi doit trouver le coupable. Mais pourquoi ces morts barbares, et dans quel but, porter atteinte à son atelier, à l’abbaye, aux confréries d‘artisans ?

À Carcassonne, le jeune noble Raimon de Termes prend la route de l’abbaye de La Grassa. Il fait allégeance à l’archevêque Pons d’Arsac et affirme son souhait de protéger l’église. Mais ce dernier va le mander pour retrouver le coupable de ces ignominies.

À Narbonne, Dame Aloïs de Malpas s’est convertie à la vraie foi, celle des Cathares, ces hérétiques qui renient l’opulence des abbés et des archevêques. Les Bons chrétiens tentent de prouver qu’ils sont sur le chemin de la vraie foi. Ils ne demandent ni ne possèdent rien, ils croient à la pauvreté et au partage. Mais ils sont injustement accusés des meurtres. Aloïs doit partir sur les routes pour tenter de les disculper.

Chacun représente une strate du pouvoir en place, tous ont un but identique, trouver le ou les coupables. Ils vont mener leur enquête séparément, mais vont forcément finir par se retrouver. Car au final, la question est bien de comprendre qui peut s’enrichir ou trouver avantage de tels crimes, de ces morts qui effrayent et bouleversent.

Le lecteur chemine à travers l’Occitanie, dans ce Moyen Age berceau d’un fanatisme religieux, avec ses luttes intestines et ses rivalités dans les différents ordres, mais aussi de violence et de luttes de pouvoir  parmi la noblesse et les fraternités d’artisans. Ajoutez à ces guerres de pouvoir dans les régions les guerres internes pour accéder aux fonctions suprêmes et prendre la tête de l’abbaye, le contexte est idéal pour nous embarquer dans cet imbroglio mortel. Un roman fort bien documenté, rythmé, porté par des personnages aussi inquiétants qu’attachants, et un suspense passionnant dans un cadre historique et régional tout à fait réaliste.

Catalogue éditeur : 10/18

An de grâce 1165. En terre d’Occitanie. Deux abbayes, deux jours, deux crimes.

1165. Les corps suppliciés des victimes, qui appartiennent à l’atelier du tailleur de pierre Jordi de Cabestan, ont été déguisés en anges dérisoires. La panique se répand. Certains voient dans ces crimes la main du diable. D’autres soupçonnent les adeptes de cette nouvelle secte que l’on nommera bientôt les « Cathares ». Au grand scandale de l’Église de Rome, ceux-ci prétendent être les Vrais Chrétiens.
L’archevêque de Narbonne missionne un jeune noble, Raimon de Termes, afin de découvrir l’assassin. Les « hérétiques » désignent une des leurs, Aloïs de Malpas, pour les disculper. De son côté, Jordi de Cabestan veut venger ses compagnons. Trois enquêtes labyrinthiques vont les mener vers une vérité qu’aucun d’entre eux n’imaginait.

François-Henri Soulié est un homme de théâtre aux multiples casquettes : écrivain, comédien, marionnettiste, scénographe, metteur en scène et scénariste. Il a reçu le Prix du premier roman du festival de Beaune en 2016 pour Il n’y a pas de passé simple, paru aux Éditions du Masque. Ce livre a inauguré la série des « Aventures de Skander Corsaro ».
François-Henri Soulié est l’auteur chez 10/18 d’une trilogie écrite à quatre mains avec Thierry Bourcy, qui nous fait voyager à travers l’Europe du début du XVIIe siècle : Le Songe de l’astronome, La Conspiration du Globe et Ils ont tué Ravaillac.

Date de parution : 05/03/2020 / EAN : 9782264074485 / Nombre de pages : 522 / Prix : 15.90 €

Partir à la rencontre de Frédéric Couderc

« Je suis une sorte d’anti écrivain voyageur… »

Yonah ou le chant de la mer le dernier roman de Frédéric Couderc est paru juste avant le confinement. Il a donc subi de plein fouet ces deux mois de silence, ni rencontre, ni salon, pour le faire connaître. Mais ce serait dommage de passer à côté de cette belle aventure humaine. Je l’ai beaucoup aimé, vous pouvez d’ailleurs retrouver ma chronique ici, j’espère qu’elle vous donnera envie de le découvrir à votre tour.

Ce qu’en dit l’éditeur : Yonah ou le chant de la mer fait le pari de l’humanité, et révèle à travers l’histoire d’une famille morcelée celle d’un pays où certains gardent encore espoir.

Frédéric Couderc a accepté de répondre à quelques questions à propos de ce roman qui nous entraine à Tel-Aviv et qui m’a totalement séduite.

Comme à chacun de vos romans, avec « Yonah ou le chant de la mer » on voyage dans un pays à travers l’histoire d’un personnage en particulier. Ici, vous nous faites découvrir la vie d’Abie Nathan. Comment l’avez-vous découvert ? Pourquoi avoir eu envie d’en parler ?

Inspiré par les fantastiques séries israéliennes du moment (Fauda, False flag, When heroes fly, Our boys, Nehama…) je cherchais mon sujet du côté de Tel-Aviv, que j’ai fréquenté il y a 20 ans, et qui me semblait incarner ce côté « montagne russe » que je recherche toujours. En fait, je suis une sorte d’anti écrivain voyageur, hostile aux lieux communs de l’exotisme, à une certaine emphase. Je me déplace de telle ville à telle ville pour retrouver des points communs entre les humains, dans le détail montrer des diversités, mais m’attarder sur les fondamentaux : les histoires d’amour, de transmission, de deuil. Si, d’ailleurs, on ne devait trouver qu’un mérite au Covid, c’est celui-ci : on se joue toujours très facilement des frontières.

Qu’est-ce qui vous a le plus attiré, le discours, l’époque, le personnage ?

Abie Nathan est le point de départ, et finalement le prétexte à ce texte. Je ne veux surtout pas être son biographe. On n’est pas du tout dans le biopic, le « d’après une histoire vraie ». C’est un roman et je me moque d’ailleurs un peu de ça en inventant un tournage, une mise en abyme. C’est un livre plus intello qu’il n’y paraît, même si je n’aurais jamais un papier dans Télérama (rires). Je n’ai pas la carte à Saint-Germain-des-Près.

Israël, pays de contradictions, de conflits, avez-vous eu besoin d’y aller pour écrire ce roman ?

Oui, bien sûr,  j’ai passé un long séjour à Tel-Aviv. Mais je ne prétends pas écrire sur Israël. Mon truc, c’est de choisir des villes en toile de fond. Pas des pays. Si Gaza se situe à quelques minutes de roquettes, Tel-Aviv n’est absolument pas une ville de conflits, au contraire, enfin, il faut lire le roman pour comprendre…

J’ai trouvé intéressante l’approche des religieux intégristes juifs, qui démontre si besoin était que l’intégrisme est présent dans chacune des grandes religions, et ses dégâts évident sur une société, sur les jeunes. Est-ce un message que vous vouliez aussi faire passer ?

Oui, j’ai visité le quartier de Mea Shearim à l’âge de 20 ans, et à l’époque les ultraorthodoxes, bien qu’ils brûlaient déjà des salles de cinéma, conservaient une forme de bienveillance dans le regard des visiteurs. Je reviens à ce romantisme, cet exotisme, qui me paraît assez dangereux. Zeev, mon héros, ne les supporte pas. L’instinct chez lui se mêle toujours à une obsession : lutter contre la loi du plus fort. Chez les ultraorthodoxes se sont les femmes et les enfants qui sont broyés.

On aime cette famille, ce couple atypique et ses deux enfants très différents. Le fait qu’ils soient aussi différents, pensez-vous que ce soit le propre de toutes les familles ? Et la complexité de les laisser vivre leur vie, alors qu’on voudrait tant leur montrer le chemin peut-être ?

Il y a dès le début cette citation de Zeruya Shalev, elle est un fil rouge au roman : je crois, oui, qu’il s’agit toujours de donner et redonner vie à nos enfants.  C’est un roman familial, comme on dit. Clairement Abie, l’activiste, est un monstre d’égoïsme chez moi, c’est bien joli de se battre pour la paix dans le monde, mais si on n’est même pas capable de se déployer pour les siens, de trouver en soi cette générosité, c’est une existence plutôt ratée je trouve… Mais là encore tout est encore dans le sous-texte. Puisqu’on parle de série, je ne vais pas me spoiler quand même… Je pense que les personnages sont assez solides, mais l’intrigue est travaillée aussi je trouve. 

Il m’a semblé, contrairement aux deux romans précédents, que la relation mise en avant est moins celle du couple que celle des parents avec leurs enfants et en particulier du père, d’abord avec son fils, puis avec sa fille Yonah.

Le roman est dédicacé à ma petite Violette. J’ai quatre enfants, c’est naturellement la chose la plus importante dans mon existence, l’aventure ultime que ça représente, avec la femme de ma vie, c’est bien plus fort, naturellement, et bien plus difficile aussi, que d’écrire un texte, faire un film. Excepté quelques génies, je suis toujours un peu gêné par celles et ceux qui placent leur « œuvre » devant tout, c’est plutôt du pur égoïsme, non ?

Pour vous, être père, est-ce naturel, une évidence, ou au contraire faut-il s’y préparer ?

Ah, les trois ! Mais surtout une réinvention permanente. Ce que fait Zeev pour Rafael, puis Yonah, dans le roman, donne la clef…

Quel message aimeriez-vous que l’on retienne de ce roman s’il ne devait y en avoir qu’un ?

Les failles et tout l’amour de la famille Stein, surtout ! Mais aussi la dimension intime du conflit israélo palestinien. Ni sioniste, ni pro-palestinien, je laisse le lecteur choisir finalement… 

Avez-vous aimé un livre en particulier pendant ces semaines confinées d’une vie comme entre parenthèse ?

J’ai détesté chaque minute de ce confinement, les réactions de la plupart de mes contemporains, sinon François Sureau et André Comte Sponville qui ont clairement énoncé mes ruminations rageuses. Écrire, c’est une réclusion volontaire, pour éprouver la plus grande liberté possible, écouter les tambours du monde. Kessel est mon modèle, imaginez-le remplir une attestation dérogatoire pour sortir à un kilomètre de chez lui ! Ma littérature est celle du contact social, du « toucher », avec Adbdennour Bidar je pense qu’en voulant sauver la vie nous l’avons dans le même temps coupée de tous les liens qui la nourrissent. Nous avons cessé d’exister pour rester en vie. Mon héros Zeev aurait été furieux. Sa femme Hélène plus mesurée. Yonah aussi et Rafael à deux doigts de péter les plombs. C’était un peu pareil chez moi… J’ajoute enfin que je ne comprends même pas ce discours « feel good book » autour d’un retour sur soi, d’une parenthèse enchantée avant un « monde d’après ». La vérité, c’est que la plupart des écrivains sont anéantis, effondrés, prêts à mettre la clef sous la porte.  

– Quel conseil de lecture aimeriez-vous nous donner ?

Pour rester à Tel-Aviv, et rire, toute l’œuvre d’Etgar Keret.

Un grand merci Frédéric pour vos réponses.

C’est toujours un grand plaisir de lire les romans de Frédéric Couderc, à votre tour de découvrir celui-ci, disponible dans toutes nos librairies. Et pour aller plus loin, Etgar Keret est publié chez Actes-Sud

Retrouvez mes chroniques de Yonah ou le chant de la mer, Le jour se lève et ce n’est pas le tien et Aucune pierre ne brise la nuit. Et du roman jeunesse Je n’ai pas trahi. Ainsi que l’entretien avec Frédéric Couderc lors de la parution du roman Aucune pierre ne brise la nuit.