Sœur, Abel Quentin

Comment une adolescente banale devient-elle une terroriste ? Sœur, d’Abel Quentin, un roman édifiant d’une actualité glaçante

Dans une fatalité il y a parfois plusieurs éléments déclencheurs. Dans le roman d’Abel Quentin il y a d’abord Jenny, une adolescente en mal de reconnaissance et d’amour. Il y a ses parents qu’elle trouve incolores et qui poursuivent leur chemin dans leur petite ville de la Nièvre sans voir vraiment ni leur fille ni ses attentes. Et enfin la société qui l’entoure, ici en la personne d’un président de la république en fin de mandat, le lycée Henri Matisse de Sucy-en Loire, la police, la justice, bref, tous ceux qui l’accompagnent chaque jour sans qu’elle ne les voit.

Jenny à quinze ans, et déjà une vie qui ne la satisfait pas. A part Harry Potter, personne ne la voit, personne ne la connait vraiment. La vie est fade et douloureuse pour cette ado qui ne demande qu’à exister, aimer, profiter comme les autres. Rejetée par ce garçon dont elle aurait pu être amoureuse, elle se réfugie sur le net et les réseaux sociaux, ceux-là même qui l’auront fait souffrir, et trouve une oreille compatissante en Dounia la forte, la solide, celle qui la comprend enfin et lui redonne foi en elle.

Dounia, mais cela aurait pu être n’importe qui d’autre, est la seule à compatir, à utiliser le même langage qu’elle pour dire l’isolement ressenti, le manque d’amour, l’espoir de vie meilleure grâce à Daesh. Il suffira de quelques semaines à peine pour que la jeune fille se voile, s’embrigade, et envisage le martyr.

Habile, prenant, réaliste, voilà un roman qui se lit d’une traite. Toujours factuel et sans jamais porter de jugement, il interroge sur le pourquoi et le comment d’une radicalisation annoncée mais jamais comprise par les familles avant qu’il ne soit trop tard. Mais aussi sur le mal-être d’une jeunesse paumée qui attend, espère, et cherche sur le net les réponses aux questions auxquelles personne ne répond vraiment dans l’entourage proche. Glaçant d’ailleurs de voir cette progression dans la soumission au voile, aux théories de l’état islamique, au besoin de partir au loin ou d’agir pour s’accomplir dans la douleur et la violence.

Et l’on ne manquera pas non plus de lire entre les lignes quelques similitudes avec une situation politique qui sent le vécu proche, un président en fin de règne et un jeune ministre qui aurait comme des envies de pouvoir absolu. Une partie peut-être un peu trop longue d’ailleurs, et qui n’apporte pas vraiment à l’ensemble.

Roman lu dans le cadre de ma participation aux 68 premières fois

Abel Quentin
au café Paul & Rimbaud

Catalogue éditeur : L’Observatoire

Adolescente revêche et introvertie, Jenny Marchand traîne son ennui entre les allées blafardes de l’hypermarché de Sucy-en-Loire, sur les trottoirs fleuris des lotissements proprets, jusqu’aux couloirs du lycée Henri-Matisse. Dans le huis-clos du pavillon familial, entre les quatre murs de sa chambre saturés de posters d’Harry Potter, la vie se consume en silence et l’horizon ressemble à une impasse.
La fielleuse Chafia, elle, se rêve martyre et s’apprête à semer le chaos dans les rues de la capitale, tandis qu’à l’Élysée, le président Saint-Maxens vit ses dernières semaines au pouvoir, figure honnie d’un système politique épuisé.
Lorsque la haine de soi nourrit la haine des autres, les plus chétives existences peuvent déchaîner une violence insoupçonnée.

Abel Quentin est avocat. Sœur est son premier roman.

Date de parution : 21/08/2019 / Nombre de pages : 256 / Code ISBN : 979-10-329-0591-3 / Format : 14 x 20 cm

Soif, Amélie Nothomb

Quand l’auteur se met à la place du Christ pour une dernière nuit de son procès à sa mort sur la croix. Soif, un roman qui bouscule.

Pour éprouver la soif il faut être vivant.

couverture du roman Soif d’Amélie Nothomb photo Domi C Lire

Elle ose tout Amélie, et parfois il faut l’avouer, cela bouscule un peu nos certitudes, nos souvenirs, nos croyances pourquoi pas ! Ici elle ose même un « Je » de circonstance, rendant au Dieu fait homme son enveloppe humaine, ce corps du Christ qui lui fera ressentir les sentiments, les doutes, les peurs, les espoirs.

Alors bien sûr, impossible de spoiler l’intrigue, tout le monde connait déjà la fin. Mais de quelle façon, et par quel miracle va-t-elle nous apprendre quelque chose ?
Car elle se met à la place du Christ, et de son procès avec Ponce Pilate à sa mort par crucifixion, puis pendant cette dernière nuit inventée pour la cause, elle fait parler Jésus, Christ fait homme et venu sur terre pour racheter tous les péchés du monde.

Dans Soif, tous les sujets sont explorés tour à tour, amour, passion, hommes, femmes, Dieu tout puissant ou Dieu fait homme.
Mais avant tout elle montre la difficulté de faire le bien, avec la complainte des miraculés (qui viennent tous expliquer que le miracle a rendu leurs vies plus difficiles, un comble !), l’amour d’un Dieu fait homme pour Madeleine (car comment peut-on parler d’amour sans avoir connu l’amour ultime entre deux êtres humains) et pour Marie sa mère, le aimez-vous les uns les autres, l’ami que tous rejettent et qui finira par vous trahir (on a reconnu Judas bien sûr), et surtout le Aimez-vous les uns les autres comme Dieu vous aime tellement anachronique lorsque l’on accepte de mourir sur la croix pour sauver les hommes, quelle preuve d’amour de Dieu pour les hommes veut-on apporter là ?

Enfin, elle démontre il me semble l’absurdité de la sublimation de la souffrance. Ici Jésus ne l’accepte pas, lui qui a soigné sans faille pendant son existence terrestre, et pourtant cette sublimation est si chère à la religion catholique en général. L’auteur, qui confirme là sa connaissance des évangiles et des textes sacrés, les revisite avec un regard contemporain et parfois une touche d’humour qui interpelle, qui émeut, qui bouscule…

Catalogue éditeur : Albin-Michel

21 Août 2019 / 130mm x 200mm / 162 pages / EAN13 : 9782226443885 / 17.90€

Le temps des orphelins, Laurent Sagalovitsch

Avec un point de vue singulier, Laurent Sagalovitsch explore la profondeur de l’âme humaine à travers les horreurs de la seconde guerre mondiale. Le temps des orphelins, un roman qui interroge sur la foi en l’homme comme en Dieu.

Photo Domi C Lire couverture du roman le temps des orphelins Laurent Sagalovitsch

Le narrateur est Daniel, un jeune rabbin qui malgré son mariage récent avec Ethel s’est engagé comme aumônier dans l’armée américaine. Il souhaite aider les soldats et tenter d’apporter un peu de sa foi sur les champs de bataille. Débarqué en France, il tente d’aider les soldats, même s’il fait plus souvent qu’il ne l’avait seulement imaginé  la prière des morts pour tous ces jeunes gens tombés en Normandie.

Puis au sien de l’armée de libération, son chemin l’emmène jusqu’à l’indicible, du camp d’Ohrdruf à Weimar puis à Buchenwald. Là il découvre la réalité des camps de concentration et ces survivants qui n’en finissent pas de mourir. Avec les autres militaires, il entrevoit, en même temps que son esprit le rejette, l’absolue souffrance, le mal inexprimable.

A son départ pour Buchenwald, il prend avec lui un enfant juif totalement décharné et mutique qu’il tentera d’aider à tout prix. La main de cet enfant dans la sienne lui insufflera cet élan d’humanité qu’il a peur de perdre au milieu de tant d’horreurs inacceptables. Et de se demander : mais où est passé Dieu ! Car comment continuer à croire en un Dieu omnipotent et aimant lorsque l’on est témoin de cette barbarie, comment conserver la foi, voilà bien la grande question posée par Daniel et par l’auteur.

Toute l’horreur des camps est contrebalancée par les lettres d’Ethel, qui espère, attend son mari et lui parle d’un quotidien bien banal. Comme sans doute de nombreux civils aux États-Unis ou ailleurs, elle ne peut à aucun moment imaginer ce que son mari découvre, ce que les soldats de l’armée de libération ont eu à affronter, les regards de ces hommes, ces femmes et ces enfants qui les ont hantés sans doute pendant toute leur vie.

Cela devient presque une habitude, mais Laurent Sagalovitsch écrit l’un après l’autre des romans sur l’holocauste. Ici il interroge sur le silence de Dieu, car comment et pourquoi avoir laissé perpétrer un tel massacre. Comment, s’il existe, laisse-t-il les hommes propager le mal et infliger tant d’horreurs à leur contemporains. Que croire, et comment croire face à l’horreur absolue ?

Retrouvez également ma chronique de son précédent roman Vera Kaplan.

Catalogue éditeur : Buchet-Chastel

Avril 1945. Daniel, jeune rabbin venu d’Amérique, s’est engagé auprès des troupes alliées pour libérer l’Europe. En Allemagne, il est l’un des premiers à entrer dans les camps d’Ohrdruf et de Buchenwald et à y découvrir l’horreur absolue. Sa descente aux enfers aurait été sans retour s’il n’avait croisé le regard de cet enfant de quatre ou cinq ans, qui attend, dans un silence obstiné, celui qui l’aidera à retrouver ses parents.
Quand un homme de foi, confronté au vertige du silence de Dieu, est ramené parmi les vivants par un petit être aux yeux trop grands.

Laurent Sagalovitsch est né en 1967.

Date de parution : 15/08/2019 / Format : 14 x 18 cm, 224 p./ 16,00 € / ISBN 9782283033234

Le serpent de l’Essex, Sarah Perry

Le serpent de l’Essex, de Sarah Perry, un roman aux accents victorien qui parle d’émancipation, de liberté et de paléontologie.

Photo couverture du roman le seprtent de l'essex par Sarah Perry Le Livre de Poche, blog Domi C Lire

Cora est veuve, par forcément joyeuse, mais veuve libérée de cet homme qu’elle avait aimé au premier regard mais qui a fait preuve de violence envers sa jeune épouse soumise. Avec son fils Francis, et désormais à l’abri du besoin, elle décide de partir pour l’Essex et l’estuaire du Blackwater. Elle espère suivre la voie de Mary Anning, admirative de cette femme qui trouve des fossiles (et qui influença la paléontologie par ses recherches).

Là, Cora s’installe dans une vie libre de toute contrainte. Habillée comme un homme, ne cherchant pas à soigner son apparence, elle part chaque jour dans la boue à la recherche de coquillages, fossiles, et même du serpent de l’Essex, ce monstre qui terrorise toute la région, et le village d’Aldwinter en particulier. Soucieux, des amis la confient au pasteur William Ransome et à sa famille. Elle est accueillie à bras ouverts par Stella Ransome, qui souffre d’un mal étrange et ne veut vivre que dans un monde en bleu. Sa rencontre avec William, d’abord fortuite, puis régulière, lui fait découvrir une vision du monde qu’elle ne partage pas, mais de leurs échanges toujours passionnés et vifs va naître une véritable amitié.

L’auteur met en scène une femme moderne, éprise de liberté, qui veut vivre comme elle l’entend loin du joug du mariage et des conventions. Autour de Cora gravitent d’autres personnages porteurs de valeurs qui émergent à la fin du 19e. A travers eux, Sarah Perry aborde des thèmes qui ont connu une réelle évolution à cette période, chirurgie, traitement de certaines maladies, problèmes sociaux, en particulier la confrontation de différentes classes sociales, misère extrême des ouvriers mal logés qui subissent les dictats de propriétaires sans morale, émergence du socialisme, évolution (ou pas !) des pensées du clergé, qui dicte souvent aux villageois leur conduite, quand dans les grandes villes comme Londres l’évolution de mœurs et des habitudes est en marche.

L’ambiance est bien traitée par des descriptions de campagne anglaise, de bois denses, de bord de l’eau envahi par la brume et des brouillards épais, un peu comme en écho aux mentalités de l’époque. Et Cora émerge de tout ce brouillard… Il faut de la concentration et au moins quelques dizaines de pages pour rentrer dans le roman, car il ne s’y passe pas énormément de chose, tout est dans l’ambiance, les sentiments, les caractères. Un roman à lire au calme, en prenant son temps.

Bien sûr, je ne peux m’empêcher de conseiller la lecture de Prodigieuses créatures de Tracy Chevalier, roman qui évoque si bien Mary Anning.

Roman lu dans le cadre de ma participation au jury des lecteurs du Livre de Poche 2019

Catalogue éditeur : Le Livre de Poche

Cora Seaborne, jeune veuve férue de paléontologie, quitte Londres en compagnie de son fils Francis et de sa nourrice Martha pour s’installer à Aldwinter, dans l’Essex, où elle se lie avec le pasteur William Ransome et sa famille. Elle s’intéresse à la rumeur qui met tout le lieu en émoi : le Serpent de l’Essex, monstre marin aux allures de dragon apparu deux siècles plus tôt, aurait-il ressurgi de l’estuaire du Blackwater ? Dans un cadre marqué par une brume traversée d’étranges lumières, Cora Seaborne construit sa liberté.

Sarah Perry est née en 1979 dans l’Essex. Son premier roman, After Me Comes the Flood, a figuré parmi les sélections du Guardian First Book Award, du Folio Prize et a remporté le Anglian Book of the Year en 2014. Elle vit à Norwich. Le Serpent de l’Essex est son premier roman traduit en français. Traduit de l’anglais par Christine Laferrière.

Prix : 8,70€ / 576 pages / Date de parution : 03/04/2019 / EAN : 9782253906681

Editeur d’origine: Christian Bourgois Editeur

On ne peut pas s’empêcher de penser au roman « Prodigieuses créatures » de Tracy Chevalier.

L’envol du moineau, Amy Belding Brown

L’envol du moineau, une grande fresque historique dont le personnage principal captive et émeut par son courage et son caractère. Quand une histoire vraie devient un récit totalement romanesque…

Baie du Massachussetts, en 1672. Les territoires sont habités par les puritains aux règles rigides et strictes. Mary est la fille de John White, un riche propriétaire terrien du Lancaster. C’est l’épouse de Joseph Rowlandson, pasteur de l’église de cette même communauté. Ils vivent relativement aisément pour l’époque, femme au foyer, mère attentive, chrétienne convaincue, Mary respecte les règles imposées par l’église et par son mari. A cette époque et dans cette église pour le moins austère, une femme reste à la maison, n’en sort qu’accompagnée de son mari, prend bien soin de cacher ses cheveux sous son bonnet et peut être punie pour insolence, y compris envers son époux.

Mary et sa famille se conforment aux règles, sans trop y penser. Mais un jour de 1675, leur village est attaqué par les indiens, Mary et ses enfants sont faits prisonniers, puis menés vers les grandes plaines où se regroupent les tribus. C’est vivre alors l’abomination la plus terrible que de tomber ainsi aux mains des barbares, des sauvages, et être asservie. Mary devient l’esclave de Weetamoo, la femme du chef Qinnapin.

Totalement choquée et apeurée dans un premier temps, Mary va pourtant rapidement déceler chez ces indiens des valeurs humaines qu’elle découvre avec étonnement. Ces sauvages qui ont dévasté son village et tué sans pitié les habitants sont capables de compassion, d’empathie, d’entraide, d’amour envers leurs enfants. Elle apprend à leur contact la liberté de mouvement, le bonheur de l’oisiveté, la possibilité dont jouissent les femmes de s’exprimer et de commander, alors qu’elle-même n’était qu’autorisée qu’à se taire dans sa propre communauté.

A leur contact, pendant plusieurs mois de souffrance, contrainte à des déplacements permanent à travers différents États, tenaillée par la faim et le froid au même titre que ses ravisseurs, aidée par James, un indien converti, elle va vivre avec les tribus et remettre en question les fondements de son existence passée. Questions encore plus prégnantes lors de son retour, car tel le moineau prisonnier de sa cage, Mary ne chante plus et rêve de liberté.

Elle doute, qui sont les vrais sauvages ? Qui est le plus cruel, et qui est dans son droit. Est-il vrai que les saintes écritures valident l’esclavage, et de quel droit ? Pourquoi les blancs s’arrogent-ils le droit de traiter les noirs en esclaves et réfutent-ils ce droit aux indiens ? Lorsqu’elle aura recouvré sa liberté, ces interrogations en avance sur son temps la mettront au ban de la société.

Dans cette grande fresque romanesque, pourtant basée sur une histoire vraie et des faits vérifiés, Amy Belding Brown nous plonge dans l’Amérique puritaine du XVIIe siècle où Dieu est le seul maître, le seul refuge, il dicte aux hommes, et par eux, aux femmes, leur rôle et leur mission. Et l’on se demande alors qui des puritains de la Nouvelle Angleterre ou des indiens natifs de ces terres sont les véritables sauvages ? Amy Belding Brown pose les questions de l’extrémisme religieux, de l’esclavage, de l’égalité des races, et soulève une fois encore la question de l’extermination des indiens d’Amérique du Nord chassés de leur terre par les colons.

J’ai vraiment  aimé ce roman qui décrit à la fois l’intime et l’Histoire, qui exprime à la fois les sentiments et la violence, l’amour et la haine, la foi et le doute, et qui est superbement traduit par Cindy Colin Kapen. S’il est largement conseillé par Jim Fergus, il me fait penser au thème de son bestseller « Mille femmes blanches », que j’avais également apprécié lors de sa sortie.

💙💙💙💙💙

Catalogue éditeur : Cherche-Midi

Cindy COLIN KAPEN (Traducteur)

Colonie de la baie du Massachusetts, 1672. Mary Rowlandson vit dans une communauté de puritains venus d’Angleterre. Bonne mère, bonne épouse, elle souffre néanmoins de la rigidité morale étouffante qui règne parmi les siens. Si elle essaie d’accomplir tous ses devoirs, elle se sent de plus en plus comme un oiseau en cage. Celle-ci va être ouverte de façon violente lorsque des Indiens attaquent son village et la font prisonnière. Mary doit alors épouser le quotidien souvent terrible de cette tribu en fuite, traquée par l’armée. Contre toute attente, c’est au milieu de ces « sauvages » qu’elle va trouver une liberté qu’elle n’aurait jamais imaginée. Les mœurs qu’elle y découvre, que ce soit le rôle des femmes, l’éducation des enfants, la communion avec la nature, lui font remettre en question tous ses repères. Et, pour la première fois, elle va enfin pouvoir se demander qui elle est et ce qu’elle veut vraiment. Cette renaissance pourra-t-elle s’accoutumer d’un retour « à la normale », dans une société blanche dont l’hypocrisie lui est désormais insupportable ?
 
Cette magnifique épopée romanesque, inspirée de la véritable histoire de Mary Rowlandson, est à la fois un portrait de femme bouleversant et un vibrant hommage à une culture bouillonnante de vie, que la « civilisation » s’est efforcée d’anéantir.

EAN : 9782749160924 / Nombre de pages : 464 / Format : 140 x 220 mm / Prix : 22€

Vivre ensemble. Émilie Frèche

Vivre ensemble, dans le roman d’Émilie Frèche est un postulat universel qui se décline sur différents plans, de la cellule familiale recomposée au pays qui tente tant bien que mal d’assimiler les migrants qui frappent à sa porte.

Domi_C_Lire_vivre_sensemble_emilie_freche_stockNovembre, Déborah et Pierre sont en terrasse d’un café parisien. Impuissants, ils assistent aux attentats sanglants qui meurtrissent et sidèrent la France. Sortir vivant de l’horreur, cela vous  change profondément… Pierre et Déborah ont chacun un fils, en garde alternée, fils qui ne se connaissent pas encore. Mais l’urgence de vivre, de s’aimer, de se blottir l’un contre l’autre, de former une famille, même recomposée,  est la plus forte.
Aussi peu de temps après, ces rescapés lucides quant à la fragilité de la vie et conscients d’être des miraculés décident de vivre ensemble. La vie est courte, ne faisons pas attendre un bonheur possible. Rapidement, Salomon, le fils de Pierre manipulé par celle que son père nomme MdS (mère de Salomon, c’est dire !) va se rebeller contre cette famille qu’il rejette de toutes ses forces d’adolescent sensible et différent, violent et solitaire.

En parallèle à son métier, Pierre part chaque semaine dans la jungle à Calais. Là, il assiste bénévolement les migrants dans leurs démarches pour obtenir des papiers et un accueil digne. Pourtant, là encore rien n’est simple. Ces hommes et ces femmes qui ont traversé frontières, mers et montagnes, pays en guerre, recomposent à Calais les haines et les combats fratricides qui leur ont fait quitter leur pays…

Dans le Vivre ensemble d’Émilie Frèche il y a donc une famille recomposée, celle que l’on tente justement de composer, il y a la difficulté à comprendre et à vivre avec un enfant difficile, différent, l’acceptation de la religion de l’autre, de ses habitudes, de son passé. Il y a aussi l’ombre des attentats terroristes qui ont touché le pays en novembre puis en juillet et la capacité de résilience des rescapés. Enfin, il y a une présence absolument prégnante, celle de la jungle de Calais et toute la difficulté à vivre ensemble, que ce soit à Calais où dans les pays d‘accueil.

Voilà un roman qui parle sans se cacher de l’utopie que représente le Vivre ensemble, qui ose enfin avouer qu’il est parfois difficile voire impossible de comprendre et d’accepter l’autre, celui qui est différent, qui vous interpelle mais vers qui on a tant de mal à aller pour tenter de le connaitre. Qu’il s’agisse de la famille, des relations avec les enfants ou entre hommes et femmes, ou même de migrants, l’inconnu, le repli sur soi comme le communautarisme sont souvent des freins trop importants à l’acceptation de l’autre, qui vient vers nous mais ne nous ressemble pas. Une fois de plus Émilie Frèche a les mots pour nous faire réfléchir – et même s’il me manque peut-être un point de vue, celui des enfants, et si la situation est quelque peu « parisienne » – son talent nous emporte dans une intrigue à plusieurs niveaux qui ne nous lâche pas jusqu’à la toute dernière page, que dis-je, la dernière ligne.

💙💙💙💙

Pour aller plus loin on peut lire également les avis de Nicole du blog motspourmots, du blog matoutepetiteculture, ou de Bibhorslesmurs.

Du même auteur, j’avais beaucoup aimé également le roman Un homme dangereux.

Émilie Frèche aux Correspondances de Manosque 2018

 


Catalogue éditeur : Stock

 « La première fois qu’ils se sont vus tous les quatre, le fils de Pierre n’a pas supporté un mot du fils de Déborah, ou peut-être était-ce juste un rire, et, pris d’une rage folle, il s’est mis à hurler qu’il les détestait, que de toute façon elle ne serait jamais à son goût et Léo jamais son frère, puis il a attrapé un couteau de boucher aimanté à la crédence derrière lui et, le brandissant à leur visage, il a menacé de les tuer – cela faisait une heure à peine qu’il les connaissait. »
Tout le monde ne parle que du vivre-ensemble mais, au fond, qui sait vraiment de quoi il retourne, sinon les familles recomposées ? Vivre ensemble, c’est se disputer un territoire.

Émilie Frèche est romancière. Elle est l’auteur, entre autres, de Deux étrangers (Prix Orange du livre en 2013 et prix des lycéens d’Île-de-France 2013).

288 pages / Format : 137 x 215 mm / EAN : 9782234081734 / Prix : 18.50 €

Le cœur converti. Stefan Hertmans

C’est en Provence que Stefan Hertmans a puisé l’intrigue de son roman d’amour et de batailles. « Le cœur converti » entraine ses lecteurs de Rouen jusqu’au Caire, sur les pas de la belle et courageuse Vidgis.

Domi_C_Lire_le_coeur_converti_hertmans_gallimard.jpgA Monieux, l’auteur découvre qu’en l’an mille un pogrom a eu lieu dans ce petit village, la population juive a été exterminée, et un trésor y serait toujours caché.  Il part à la découverte des faits qui le mènent alors vers Vidgis la belle et David son mari devant le Dieu des juifs.

Vers 1100, Vidgis Adelaïs vit en Normandie. Issue d’une riche famille de Vikings chrétiens installés à Rouen, la belle aux cheveux blonds et aux yeux bleus croise le regard fier et noble de David, devant la Yeshiva (école juive). Son cœur d’adolescente ne fait qu’un tour, l’amour frappe les deux jeunes gens malgré l’interdiction formelle de mésalliance entre religions. A cette époque,  l’alliance avec un ou une juive est impossible, et renier sa religion pourrait conduire Vidgis droit au bûcher.

Elle réussira à rencontrer celui qu’elle décide de prendre pour époux. Face à la fureur de son père, Vidgis et David sont contraints à la fuite, poursuivis sans relâche par des chevaliers attirés par la rançon promise par le père.

Ils traversent la France, Évreux, Orléans, Bourges, Clermont-Ferrand, le chemin est long et difficile pour arriver jusqu’à Narbonne. Ils vont par les chemins isolés, soumis aux intempéries et aux risques perpétuels d’agression, de vols, de viols, d’être découverts, trahis, capturés.  Enfin, la belle Vidgis, devenue Hamoutal est officiellement baptisée par son beau-père le Grand Rabbin de Narbonne. Convertie à la religion juive, la belle devra apprendre les règles de sa nouvelle religion et abandonner ses croyances chrétiennes.

C’est à cette époque que le pape Urbain II, soucieux d’assoir son pouvoir, exhorte les chrétiens à reconquérir le tombeau du christ à Jérusalem. Il lance la première croisade. Les armées se forment, disparates, composées de chevaliers, de paysans, de va-nu-pieds. Fort d’une promesse d’Indulgence, les massacres de mécréants ne sont pas rares. Les Croisés provençaux qui font route vers Constantinople s’arrêtent près du petit village de Monieux, demande abris et vivres. Un véritable pogrom s’ensuit, pillages des maisons, massacres dans la synagogue, enlèvements d’enfants, rien ne sera épargné à la communauté juive du paisible village. David est assassiné. Hamoutal, restée seule avec son dernier né prend la route vers Jérusalem. Elle s’arrêtera en Égypte.

C’est dans la Gueniza d’une synagogue du Vieux Caire que sera retrouvé le document qui atteste de son existence, de sa conversion, puis de sa fuite et de son séjour en Égypte. Document conservé à Cambridge et sur lequel a travaillé Stefan Hertmans pour écrire son roman. L’auteur sait mêler la petite histoire, celle de ce couple et de leurs amours interdites, à la grande Histoire, celle des grands bouleversements du Moyen Age. C’est la fin d’une cohabitation tolérée entre les trois grandes religions, mais aussi le début des guerres et des croisades. Il nous fait vivre à deux époques, celle de son récit, où la haine et la violence se mêlent à cette tragique histoire d’amour, de vie et de mort, et celle de ses recherches, de ce chemin qui le conduit dans les pas de Vidgis. J’ai été au départ un peu désorientée par cette alternance de récits, mais j’ai trouvé au final cette construction très intéressante.

D’abord attirée par la couverture de ce roman dont je ne connaissais pas l’auteur, j’ai plongé dans la vie de la belle Vidgis et je ne l’ai plus lâchée… Je l’ai accompagnée dans ses amours, dans sa fuite, dans son délire, au cœur de la folie et de la violence des hommes. Un très bon roman. Quelle tristesse, car qu’elle que soit l’époque, les religions ne font assurément pas bon ménage avec la liberté…

💙💙💙💙💙

La Gueniza du Caire est un dépôt d’environ 200 000 manuscrits juifs datant de 870 à 1880 qui se trouvait dans la synagogue Ben Ezra, en Égypte, et dont l’étude systématique a été entreprise à la fin du XIXe siècle. On jetait dans la gueniza tous les documents écrits comportant l’un des sept Noms de Dieu qu’on ne peut effacer ou détruire, y compris des lettres personnelles et des contrats légaux qui s’ouvrent par une invocation de Dieu.


Catalogue éditeur : Gallimard

Lorsque Stefan Hertmans apprend que Monieux, le petit village provençal où il a élu domicile, a été le théâtre d’un pogrom il y a mille ans et qu’un trésor y serait caché, il part à la recherche d’indices. Une lettre de recommandation découverte dans une synagogue du Caire le met sur la trace d’une jeune noble normande qui, à la fin du onzième siècle, convertie par amour pour un fils de rabbin, aurait trouvé refuge à Monieux.

La belle Vigdis est tombée amoureuse de David, étudiant à la yeshiva de Rouen. Au péril de sa vie, elle le suit dans le Sud, commence à prier son dieu et devient Hamoutal. Son père ayant promis une forte somme à qui la ramènerait, des chevaliers se lancent à sa poursuite. Puis les croisés, de plus en plus nombreux sur le chemin de Jérusalem, semant mort et destruction dans leur sillage, s’intéressent à cette femme aux yeux bleus.

C’est le début d’un conte passionnant et d’une reconstruction littéraire grandiose du Moyen Âge. S’appuyant sur des faits et des sources authentiques, cette histoire d’amour tragique, menée comme une enquête, entraîne le lecteur dans un univers chaotique, un monde en pleine mutation. Stefan Hertmans nous offre aussi un roman contemporain, celui d’une femme en exil que guide l’espoir.

Parution : 23-08-2018 / 368 pages / 140 x 205 mm / ISBN : 9782072728846