L’Amérique derrière moi, Erwan Desplanques

L’Amérique derrière moi, un beau roman lucide et tendre de cette rentrée d’hiver

Lui, c’est le père, fou de l’Amérique, toute sa vie il aura rêvé de s’y installer, toute sa vie il en parle, il s’en habille, s’en délecte, la savoure peut-être même plus que s’il avait réellement réussi à y vivre… Il a vécu avec son épouse, dans une relation de couple comme souvent tendue, puis plutôt sereine, avec des hauts et des bas…Jusqu’au jour où la maladie fait son apparition, cruelle, définitive.

Elle c’est la mère, celle qui quitte son mari, celle qui le reprend, celle qui l’accompagne, le soutien, le pleure…

Lui c’est le fils, narrateur, auteur, journaliste, celui qui pleure ce père qu’il a peut-être mal connu, celui qui devient père à son tour, et qui doit poursuivre seul cette route que les parents nous tracent comme ils peuvent, avec leurs rêves et leurs espoirs, leurs illusions et leurs défaites, leurs ambitions et leurs craintes.

Ce que j’ai aimé ? Cette double attente qui est la trame de fond du roman. D’abord celle des derniers jours d’un père qui a compris que rien ne pourra pas le sauver, qui peu à peu s’approprie sa mort prochaine avec une grande lucidité.

Ensuite celle de l’enfant qui bientôt va paraitre, mais attente qui n’aura pas toute la latitude nécessaire pour prendre toute sa saveur, sa signification, laisser éclater sa joie, tant la mort du père est prégnante dans la vie du narrateur… alors il laisse sa femme dans sa bulle de future mère. Elle porte cet enfant qu’elle sent déjà vivre, seule, loin de ceux qui doivent affronter la fin, la mort, la séparation définitive d’avec ces êtres que l’on aime tant mais que l’on doit quitter, inexorablement.

Ce roman en partie autobiographique interroge ses lecteurs. Surtout lorsque l’on a vécu une expérience similaire, celle de la perte d’un de ses parents, ce dernier rempart protecteur avant d’accepter le fait qu’un jour cela soit logiquement son tour… L’écriture est fine, sensible, les mots expriment une grande pudeur, même lorsqu’ils extériorisent les sentiments les plus intimes. Comme si l’auteur, malgré son implication, réussissait à mettre de la distance pour laisser s’exprimer l’écrivain qui est en lui.

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Catalogue éditeur : L’Olivier

« Parvenu à l’extrémité du Massachusetts, Thoreau avait écrit : Un homme doit s’asseoir ici et poser toute l’Amérique derrière lui.»

Le narrateur est désormais cet homme, conscient que l’attend en France une décision essentielle qui tiendra du courage et de l’abandon. Après avoir résisté aux excès passionnels de ses parents, arrêté la musique, quitté un journal, enterré son père comme un héros de l’armée américaine, peu avant la naissance de son propre fils, il décide de se réinventer loin de Paris.

L’Amérique derrière moi raconte cette période étrange pendant laquelle l’attente d’un «heureux événement» et l’imminence d’un grand malheur finissent par se confondre. Cette comédie qui mêle douceur, lucidité et humour, est surtout l’occasion pour son auteur de revenir sur l’histoire familiale et le vent de folie que le père faisait souffler dans la maison.

Né en 1980, Erwan Desplanques est écrivain et journaliste indépendant. Diplômé de l’Ecole supérieure de journalisme (ESJ) de Lille, il a travaillé quinze ans à la rédaction de l’hebdomadaire Télérama. En 2013, il a publié son premier roman, Si j’y suis, suivi en 2016 par un recueil de nouvelles, Une Chance unique, sélectionné pour le prix Goncourt de la nouvelle et en cours d’adaptation au cinéma. L‘Amérique derrière moi est son troisième livre. Il vit et travaille aujourd’hui dans le Sud-Ouest de la France.

Parution : 03 janvier 2019 / 140 × 205 mm / 176 pages / EAN : 9782823614244 / 16,00 €

Voici venir les rêveurs. Imbolo Mbue

African dream Vs American dream

Un rêve et une réalité mis en mots avec beaucoup de justesse par Imbolo Mbue dans « Voici venir les rêveurs »

2008, à New York. Jende a quitté le Cameroun il y a déjà quelques mois, son cousin lui a payé le billet pour venir tenter sa chance aux États Unis. Depuis, à force de petits boulots et d’économie, il a fait venir Neni, son épouse, et Liomi, leur fils. NY est pour eux synonyme d’Eldorado, puisque dans leur pays, la différence de classe leur interdisait de se marier, de vivre sereinement et d’être acceptés par leurs familles respectives. Mais la vie de migrant n’est pas toujours facile, et si le rêve est à portée de main, l’administration et ses arcanes compliquent passablement les choses. Car pour rester en Amérique, il faut obtenir un emploi et une Green Card, ou une Green Card et un emploi, car l’un ne va pas sans l’autre, mais l’un comme l’autre sont difficiles à obtenir.
Grâce au piston et sans dévoiler son problème de papiers, Jende va se faire embaucher comme chauffeur par Clark, un banquier reconnu et prospère de Lehmann Brothers. Passer des heures ensemble chaque jour dans l’atmosphère confiné d’une voiture, même de luxe, ça rapproche. Clark et Jende se parlent, essayent de se comprendre, même s’ils n’iront jamais jusqu’à évoquer leurs problèmes ni aborder ce qui touche à l’intime.

Deux mondes vont alors se côtoyer et par moment s’accepter, s’écouter, tenter de se connaître. Celui des riches américains, avec grand appartement, bonne éducation pour les enfants, chauffeur, soirées de gala, maison d’été dans les Hamptons, vacances de rêve, et le monde des émigrés, vivant à Harlem, craignant à tout moment de se faire expulser, mais qui mettent tout leur cœur et leur énergie à se faire accepter, à rentrer dans le moule pour profiter à leur tour du rêve américain.
Neni rêve de devenir pharmacien et va enfin entreprendre des études financées grâce au beau salaire de Jende. Jusqu’au jour où, enceinte de leur second enfant, Jende décide qu’elle doit arrêter et rester à la maison. Car dans la tradition africaine, l’homme est celui qui sait et qui décide, et sa femme doit respecter ses choix, même si elle n’est pas d’accord, même si en Amérique elle est en droit d’exercer son libre arbitre. Arriver et vouloir s’intégrer dans un nouveau pays ne fait pas perdre pour autant les prérogatives et les croyances de son pays d’origine. En Afrique l’homme décide, la femme obéit. A New York, Neni devra accepter et obéir, au risque de voir son rêve anéanti. La crise des subprimes est passée par là, les riches banquiers de Wall street ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes et le pays a sombré dans une crise sans précédent, les mois passent, sans papiers et désormais sans emploi Jende se désespère. Certains s’en remettront, mais la famille de Jende devra certainement renoncer à ses rêves.

Imbolo Mbue nous propose une intéressante analyse des différences de classe, du choc de deux mondes en apparence si opposés, mais aussi de tout ce qui rapproche, une enfance malheureuse, les enfants, une bonne éducation, le rêve de s’en sortir. Puis vient la crise, le renoncement, la faillite, qui font prendre conscience aux plus riches de la valeur de la famille. C’est décrit ici de façon un peu caricaturale peut-être, mais qu’importe, car le rythme, l’intérêt sont là. Même si le roman semble un peu lent à démarrer, parfois un peu idyllique lorsqu’il brosse l’entente entre deux familles que tout oppose, jusqu’au moment où tout s’effondre. Et avant tout jusqu’à la fin du rêve américain, de cet espoir que l’on met dans la réussite qu’on va chercher dans un autre pays, quand on a le courage de tout quitter : famille, amis, pays.

Difficile réalité des migrants, de l’idée que l’on se fait de l’ailleurs, et pour les migrants africains où qu’ils soient, de l’aide qu’il faut continuer à apporter à la famille sans faillir, même quand la situation est difficile, car au pays tous espèrent votre réussite pour s’en sortir aussi. Excellente analyse également du poids de la famille, de la classe, de la tribu et des traditions tellement prégnants en Afrique, et exprimés avec tant de force dans les romans de Léonora Miano, quand la voix d’Imbolo Mbue se fait un peu plus légère et laisse une part au rêve et à l’espoir.

#rl2016 Rentrée littéraire 2016


Catalogue éditeur : Belfond

Drôle et poignante, l’histoire d’une famille camerounaise émigrée à New York. Porté par une écriture à la fraîcheur et à l’énergie exceptionnelles, un roman plein de générosité, d’empathie et de chaleur sur le choc des cultures, les désenchantements de l’exil et les mirages de l’intégration. Un pur joyau, par une des nouvelles voix afropolitaines les plus excitantes du moment.L’Amérique, Jende Jonga en a rêvé. Pour lui, pour son épouse Neni et pour leur fils Liomi. Quitter le Cameroun, changer de vie, devenir quelqu’un. Obtenir la Green Card, devenir de vrais Américains.
Ce rêve, Jende le touche du doigt en décrochant un job inespéré : chauffeur pour Clark Edwards, riche banquier à la Lehman Brothers.
Au fil des trajets, entre le clandestin de Harlem et le big boss qui partage son temps entre l’Upper East Side et les Hamptons va se nouer une complicité faite de pudeur et de non-dits.
Mais nous sommes en 2007, la crise des subprimes vient d’éclater. Jende l’ignore encore : en Amérique, il n’y a guère de place pour les rêveurs…

Traduit par Sarah TARDY / Parution le 18 août 2016 / 300 pages / 22.00 €

Nous ne sommes pas nous-mêmes. Matthew Thomas

Matthew Thomas décrit l’Amérique des années 50 à 90 et le lecteur suit avec bonheur ce roman de vie, l’amour, de mort.

C’est un roman étrange, qui file comme la vie, de pages en pages, lentement, brusquement, avec douleur, avec bonheur, avec tendresse, qui parle de la souffrance, qui aborde la maladie, le temps qui passe, la difficulté d’être parents ou même enfants, qui parle de l’oubli. J’ai vraiment aimé, et s’il y a quelques lenteurs, quelques longueurs, je les ai ressenties comme les reflets d’une vie.

Eileen est issue d’une famille d’émigrés irlandais, d’un père ancien camionneur qui passe ses soirées dans les bars, idole de tout un quartier et d’une mère qui sombre dans l’alcool pour oublier la grisaille du quotidien. Dans le Queens des années d’après-guerre, son enfance en demi-teinte va lui donner l’envie de s’en sortir, d’étudier pour avoir une vie plus belle, dans ce New York où tout est possible si l’on s’en donne la peine. Trouver un mari qui lui permettra de s’en sortir est indispensable, et Ed Leary, chercheur et professeur promis à un brillant avenir, lui parait être un parti tout à fait acceptable. Pourtant, très rapidement, Eileen se rend compte qu’Ed na pas la même vision de la réussite sociale ni les mêmes aspirations qu’elle.

Néanmoins, Eileen va tout faire pour réussir, pousser son mari à accepter des postes plus favorables, acheter l’indispensable maison confortable qui peut assoir sa réussite, avoir des enfants, accéder dans son travail à davantage de responsabilité, mais aussi profiter de la vie, pour atteindre le rêve américain. C’est une mère qui a assez d’ambition et de pugnacité pour faire progresser toute sa famille au sein de la société américaine. Eileen et son mari vont devoir faire des emprunts pour assurer les études de leur fils, et là l’auteur aborde une contrainte toujours actuelle de ce rêve américain qui est bien loin de notre confort français, le coût exorbitant des études aux Etats Unis. Ils feront aussi des emprunts pour acheter une bien plus belle maison, celle dans laquelle Eileen sera fière d’inviter ses amis pour leur montrer sa réussite. Tout marche bien et le rêve se réalise peu à peu, même s’il reste beaucoup à faire pour concrétiser toutes les aspirations d’Eileen.

Mais c’est sans compter sur la maladie de Ed qui va s’insinuer dans ce projet de vie que rien de semblait pouvoir freiner. Insidieuse et violente, sans retour possible vers une vie normale, une maladie à laquelle Eileen va devoir faire face seule. Son fils va se défiler, ne sera pas là pour aider ce père qui diminue chaque jour, ce père avec qui il allait suivre les matchs de base-ball au stade. Difficile de lui en vouloir vraiment, même si avec le recul le lecteur sait bien qu’il passe forcément à côté d’instants de vie irremplaçables à partager avec son père. C’est la lente progression d’une arme destructrice, cette maladie détruit les êtres qu’elle touche, mais aussi ceux qui les entourent. On peut penser qu’Eileen n’est pas toujours très sympathique, même si elle n’est pas non plus antipathique, mais on ne peut nier qu’elle saura faire face dans l’adversité la plus profonde et la plus terrible.

Et là éclate comme une évidence le fait que dans la vie, il n’est pas toujours nécessaire de vouloir plus pour vivre mieux, et surtout qu’il est primordial de profiter de tout et de tous au jour le jour, de dire à ceux qu’on aime qu’ils comptent vraiment, avant qu’il ne soit trop tard pour le faire.

L’auteur nous présente une vision intéressante de New York des années 40 à 90. Avec Eileen, nous vivons l’évolution des quartiers, du Queens mais aussi du Bronx avec l’arrivée de ses différentes populations d’émigrés qui changent au fil des décennies. Eileen trouve son quartier trop différent de celui qu’elle a connu enfant, elle y perd tous ses repères et souhaite en partir pour habiter enfin la maison victorienne de ses rêves, celle où elle trouvera enfin le bonheur. J’imagine que c’est le modèle idéalisé de la promesse américaine d’un monde meilleur et de la réussite pour tous, en particulier après la seconde guerre mondiale.

Dans ce roman, nous découvrons aussi la spécificité de l’assurance maladie aux USA, où il est parfois nécessaire d’hypothéquer tous ses biens pour se soigner correctement. C’est un monde tellement loin de notre confort de soins français qu’il est à peine compréhensible. Eileen saura faire face, y compris lorsque la solution la plus favorable lui conseillerait de divorcer pour ne pas risquer d’être ruinée, elle restera fidèle comme un roc à Ed, ce mari auquel elle s’est attachée, malgré le peu d’élans de tendresse et de signes apparents de cet amour dont elle fait preuve, sans doute victime de son éducation et de son époque, où les sentiments ne doivent pas être démonstratifs.

Un premier roman attachant, émouvant, qui se lit très bien malgré ses presque huit cent pages. Le rythme fluide et direct est parfois lent, comme en symbiose avec le temps qui passe. C’est une belle découverte.

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Catalogue éditeur : Belfond

Une révélation littéraire comme on en voit rarement. Épique, tendre, cruelle, traversant toute la deuxième moitié du xxe siècle, une œuvre bouleversante qui, à travers le désir d’ascension d’une femme, interroge l’American Dream et rappelle les plus belles heures du grand roman américain.

De son enfance dans un minuscule appartement du Queens d’après-guerre, fille unique d’un père camionneur idole du quartier, et d’une mère qui noyait sa mélancolie à grands coups de scotch, Eileen Tumulty a tiré un principe : toujours viser plus haut, ne jamais renoncer à sortir de sa condition.
Faire des études, décrocher un diplôme d’infirmière : Eileen s’accroche, s’endurcit. Tomber amoureuse, épouser Ed : Eileen s’envole, elle a de l’ambition pour deux. Donner naissance à un fils, trouver la maison de ses rêves, former une vraie famille : Eileen veut encore plus, encore mieux.
Et pourtant…
Les rêves ne sont-ils jamais que des rêves ?
Sentir la menace, redouter le pire, se révéler dans l’épreuve.