Et j’abattrai l’arrogance des tyrans. Marie-Fleur Albecker

Et j’abattrai l’arrogance des tyrans, de Marie-Fleur Albecker, une histoire de gens ordinaires, du besoin vital de justice, de liberté, d’égalité entre Hommes… Car on est encore loin de l’égalité hommes-femmes.

DOMI_C_Lire_et_j_abattrai_l_arrogance_des_tyransAux Forges de Vulcain est décidément une maison d’éditions qui nous surprend avec ses auteurs et ses découvertes. Voici un premier roman qui n’a rien du roman historique classique, pourtant nous voilà embarqués par le ton et la narration de Marie-Fleur Albecker.

1381 en Angleterre, la grande peste et la guerre de cent ans ruinent le pays, les paysans vont devoir payer un nouvel impôt. Alors la rage éclate, car écrasés de taxes et d’impôts divers ils arrivent tout juste à survivre. La révolte éclate, serfs, paysans, par milliers de pauvres ères quittent leurs régions de l’Essex et du Kent armés de haches et de gourdins à l’assaut de Londres et de la garde du Roi Richard – le deuxième du nom, un roi à peine âgé de quatorze ans – pour demander l’annulation de la loi scélérate.

Dans cette foule, il y a aussi des hommes plus instruits qui mènent les troupes, mais également Johanna Ferrour. Une jeune femme d’à peine trente ans, mariée à un homme plus âgé, avec qui elle vit une relation qui, si elle n’est pas d’amour et de folie douce, est pour le moins harmonieuse. Mais Johanna décide de se battre aux côtés des gueux avec son époux William, pour demander justice et réparation pour ces inégalités, pour ces affronts endurés par des générations de paysans dociles et exploités. Elle part cheveux aux vents quand toute femme qui se respecte porte un foulard sur la tête, reste au foyer et ne demande ni ne prend surtout pas la parole… La suite on s’en doute sera épique et combative…

Ce que j’ai aimé dans ce roman si atypique ? Sans doute ce qui m’a au départ le plus déroutée, ce langage si moderne qu’on oublie forcément qu’il s’agit de la narration d’un fait historique. L’auteur nous entraine dans le présent, dans ses références, son langage, son argot aussi et ses situations. Sa façon de faire parler ses personnages, en donnant à leur action une brulante actualité, langage de banlieue, de voyous, de justiciers ou de paysans du Moyen Age, chacun d’eux ne cherche qu’à obtenir justice avec un grand J. Justice qui ne leur est bien évidement pas rendue, car l’inégalité est criante face aux nobles, aux propriétaires, au Roi bien sûr, à qui l’on n’ose pas s’adresser puisqu’il est Roi de droit divin. Mais après tout ce n’est qu’un homme, et ici un tout jeune homme, à peine un adolescent.

Et puis il y a Johanna, qui veut conquérir sa place parmi les hommes, ceux qui la dédaignent ou voudraient bien l’utiliser, car à quoi servent les femmes dans un combat si ce n’est au repos du guerrier, elles sont filles de petite vertu ou pute, mais certainement pas femme honnête et soldat. Combat absolument actuel et permanent pour assoir la place des femmes, qui du moyen âge à aujourd’hui doivent lutter pour exister, avoir le droit à la parole, à l’égalité.

Cette lecture, enfin non, cette écriture, m’a par ailleurs fait penser à un style d’écriture que j’avais découvert avec le roman de Sylvain Pathieu, dans la sélection du Prix Orange du Livre 2016, Et que celui qui a soif, vienne. Je pense que c’était ma première expérience d’intrusion, dans un texte qui relate un fait historique, de pensées et questionnements qui appartiennent au vécu et au quotidien de l’auteur, contemporains de l’écriture et non de la narration. Mais c’est réalisé de façon beaucoup plus prépondérante ici, et je n’ai pas toujours réussi à m’y faire. J’avoue avec été parfois  perdue dans les digressions, nombreuses. Pourtant, si le ton est actuel, humoristique parfois et moderne avant tout, la situation est parfaitement maitrisée par l’auteur. Marie-Fleur Albecker s’appuie sur des connaissances précises et étayées pour nous conter un épisode sanglant de l’Histoire d’Angleterre mais qui, hélas pour eux, n’aura bien évidement pas réussi aux révoltés, puisque aucun servage n’a été aboli à cette époque …

Enfin, l’analyse de la révolte, de son amplitude, puis de son déclin m’a fait penser aux révolutions des dernières décennies : comment des foules peuvent s’emballer, se révolter, partir au combat, puis comment tout cela va s’éteindre sans aucun résultat, ou si peu établi que tout se délite rapidement. Intéressante analyse mais qui est il me semble un peu  noyée sous ces digressions contemporaines.

Dans tous les cas, voici donc une étonnante et assez unique expérience de lecture ! A conseiller en particulier à vous que le roman historique rebute mais qui aimez être surpris par l’écriture.

💙💙💙


Catalogue éditeur : Aux Forges de Vulcain

En 1381, la grande peste et la Guerre de Cent ans ont ruiné le royaume d’Angleterre. Quand le roi décide d’augmenter les impôts, les paysans se rebellent. Parmi les héros de cette première révolte occidentale : John Wyclif, précurseur du protestantisme, Wat Tyler, grand chef de guerre, John Ball, prêtre vagabond qui prône l’égalité des hommes en s’inspirant de la Bible. Mais on trouve aussi des femmes, dont Joanna, une Jeanne d’Arc athée, qui n’a pas sa langue dans la poche et rejoint cette aventure en se disant que, puisque l’on parle d’égalité, il serait bon de parler d’égalité homme-femme…

Date de parution : 24/08/2018 / EAN : 9782373050424 / Nombre de page : 250

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Mai 68 ; La veille du grand soir, Patrick Rotman & Sébastien Vassant

Mai 68 ; La veille du grand soir, ou comment Patrick Rotman et Sébastien Vassant nous font vivre les évènements de mai 68 dans un superbe roman graphique.

Domi_C_Lire_la_veille_du_grand_soir_mai_68_delcourtLe cinquantième anniversaire de mai 68 est l’occasion pour l’écrivain Patrick Rotman et l’auteur de BD Sébastien Vassant d’unir leurs talents pour sortir un roman graphique ou bande dessinée sur cette période qui reste une référence historique dans la vie du pays.

Sur presque 200 pages les auteurs nous dressent les faits chronologiques de ce mois de mai 68 assortis de quelques explications pour éviter de perdre le lecteur qui n’aurait pas vécu à cette époque.

Étudiants, révolutionnaires, flics, CRS, syndicalistes, politiques, ouvriers, bourgeois et casseurs chacun est à son poste et joue sa partition. Les auteurs ont choisi de nous faire traverser les évènements au travers de dialogues d’un jeune couple qui nous permet de comprendre l’évolution des questions politiques ou existentielles de la jeunesse sur une si courte période.

La force de cette BD est d’abord une justesse historique et sa capacité à nous projeter dans les têtes et pensées des nombreux protagonistes. On entre dans la bataille, chaque camp est décrit avec une recherche de vérité historique et sans caricature. Le lecteur est très vite pris dans l’ambiance il manque juste à cette BD le bruit des grenades, la clameur des foules et l’odeur des lacrymogènes.

On y retrouve les meilleurs slogans de l’époque et l’explosion des utopies de ce mois de mai 68 y est particulièrement bien décrite.
Tout y est ou presque l’évolution du mouvement étudiant, la récupération par les syndicats, le  pourrissement dans une ambiance de foisonnement d’idées révolutionnaires et enfin les hésitations et récupération politique par le pouvoir en place.  

Si la mise en scène des illustrations est réussie et colle parfaitement au récit le seul bémol serait peut-être le style du dessin proche du dessin de presse dont certains pourraient moins apprécier l’esthétique.
Ce roman illustré intéressera les « vieux » passionnés de politique qui ont traversé cette époque, les jeunes aussi qui se demandent pourquoi et comment Mai 68 et ce qu’il en reste aujourd’hui. Enfin les journalistes et politiques qui font un parallèle entre la situation actuelle et mai 68 pourront comparer et voir si dans les consciences du moment le grand soir est encore pour demain.

💙💙💙💙


Catalogue éditeur : Delcourt

Ce livre est le récit historique et romanesque de mai 68, dessiné par Sébastien Vassant, et nourri du vécu de Patrick Rotman et des entretiens inédits qu’il a réalisé auprès du pouvoir.
Il y a 50 ans, une crise existentielle secoue la France. Dans Mai 68 : La veille du grand soir,  le lecteur est là où l’histoire s’écrit, à la Sorbonne et à l’Élysée, aux usines Renault ou à la Préfecture. Il côtoie Cohn-Bendit, voit débattre Sartre. En contrepoint, les auteurs racontent aussi les atermoiements au sommet de l’État : les affrontements entre De Gaulle et Pompidou ou les négociations entre un Chirac armé jusqu’aux dents et la CGT…

Date de parution : 14/03/2018 / ISBN : 978-2-413-00038-9

Scénariste : ROTMAN Patrick / Coloriste & Illustrateur : VASSANT Sébastien

 

 

Un dimanche de révolution. Wendy Guerra

Dans son roman « Un dimanche de révolution » Wendy Guerra nous décrit Cuba autrement, vu de l’intérieur par les mots de Cleo, écrivain interdit de publication dans son pays.

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Cleo est une poétesse et écrivain connue, dont les œuvres sont éditées dans de nombreux pays, Espagne, Etats-Unis, mais pas à Cuba. Cette étrange situation la met en porte à faux car elle n’est à sa place ni à l’étranger ni dans son ile, passant tantôt pour une espionne tantôt pour une infiltrée. A la mort accidentelle de ses parents deux ans plus tôt, Cleo a été soutenue par quelques rares amis, mais reste de longues heures chez elle, à écrire, à rêver d’ailleurs.
A Cuba, Cleo a seulement le droit de se taire et d’être surveillée à longueur de temps, y compris dans son propre appartement. Un de ses fidèles amis est d’ailleurs un de ces segurosos, ces agents de sécurité de l’État qui se mêlent à votre vie pour en rapporter tous les détails. Ses faits et gestes, ses relations, ses écrits, et jusqu’à ses amours, tout est contrôlé par un gouvernement omniprésent, omnipotent.
Un jour, Gerónimo, un bel étranger, acteur célèbre, entre dans sa vie. Il veut réaliser un film sur son père… Cleo l’accueille, va vivre une relation amoureuse intense avec lui, et découvrir des vérités sur sa famille qu’elle n’avait jamais imaginées. De révélations en surprises, elle consigne chaque jour dans son journal les péripéties d’une cubaine qui rêve de liberté, mais qui est en permanence suivie, épiée, analysée…

J’ai trouvé intéressant de comprendre et même ressentir l’oppression permanente, le doute, les interrogatoires, les fouilles, d’une police à qui tout est permis, d’amis qui ne sont que des indics du gouvernement. De ces vies si éloignées des nôtres qu’on a du mal à les imaginer. J’ai aimé l’écriture et les descriptions de l’ile, l’ambiance, la vie, et surtout l’analyse de la situation et l’impression malsaine qui s’en dégage.  Mais j’ai eu pourtant un peu de mal à accrocher jusqu’au bout. Car au final on a tendance à se demander ce qui retient Cleo sur son ile, elle qui n’y est jamais sereine ni libre, pourquoi ne pas faire comme tant d’autres cubains, partir vivre ailleurs en attendant des lendemains plus rieurs pour y retourner. Même s’il est certainement très difficile de partir, de quitter son pays quel qu’il soit pour devenir un émigré quand on a un pays à soi !

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Catalogue éditeur : Buchet-Chastel

Traduit par Marianne Million Langue d’origine : Espagnol (Cuba)

« Sur cette île, la vie privée est comme l’hiver ou la neige, juste une illusion. »

Cleo est une poétesse et écrivaine reconnue partout dans le monde sauf sur son île, à Cuba. Là, on la soupçonne de pactiser avec l’ennemi. Ailleurs – à New York, à Mexico – les Cubains en exil se méfient aussi : elle pourrait bien être une infiltrée. Partout où elle cherche refuge, refusant de renier qui elle est – une femme cubaine, une artiste –, on la traque.

Plongée dans cette immense solitude, Cleo tente de travailler à son nouveau livre : la mort de ses parents l’a laissée exsangue, ses amours battent de l’aile. Alors quand apparaît à sa porte Gerónimo, un acteur hollywoodien qui prépare un film sur Cuba et détient des informations bouleversantes sur sa famille, sa vie bascule.

Tour à tour enquête – puis véritable quête –, vertigineuse histoire d’amour mais aussi chronique d’une vie dans une Cuba où le régime à bout de souffle s’immisce dans le quotidien jusqu’à l’absurde, Dimanche de révolution dresse un portrait sensuel, aimant et corrosif d’une génération toujours écrasée par les soubresauts de cette révolution qui n’en finit pas d’agoniser.

Littérature étrangère    / Date de parution : 24/08/2017 / Format : 14 x 20,5 cm, 216 p., 19,00 EUR € / ISBN 978-2-283-03066-0

By the rivers of Babylon. Kei Miller

Découvrir les rastafari et l’écriture de Kei Miller avec « By the rivers of Babylon », une expérience puissante et émouvante.

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A Augustown, un quartier particulièrement pauvre de Kingston où résident les laissés pour compte, en ces années 80 la violence et la misère font partie du quotidien des habitants. Les bandes adverses tiennent le quartier en coupe réglé, le gang Angola et les Babylones s’affrontent sans merci.

Ce jour-là, Ma Taffy, qui n’a pas eu d’enfants, attend celui qu’elle considère comme un petit-fils. Car elle a élevé ses trois nièces comme si elles étaient ses propres filles, et Kaia est le fil de l’une d’entre elles. Bien que Ma Taffy ait perdu la vue depuis longtemps, elle sait toujours repérer les signes, les odeurs, les relents du malheur. Et elle le sent, ce jour sera celui de l’autoclapse, le jour de l’apocalypse. Dès le retour de l’école de Kaia, elle comprend qu’un grand malheur est arrivé. Monsieur Saint-Josephs a commis le sacrilège suprême contre un rastafari, il lui a rasé la tête et sacrifié ces dreadlocks qui poussent en s’emmêlent sur son crâne depuis sa naissance.

Mais si la catastrophe est annoncée, Ma Taffy veut autant que possible en retarder le moment, aussi se met-elle à raconter à Kaia cette légende qui veut qu’un jour, il y a bien longtemps, Alexander Beward, prêcheur de son état, ait réussi à s’élever dans les airs…Et tout ceci au fond n’est que prétexte à présenter les différents protagonistes de cette catastrophe pressentie et cependant inévitable, Madame G, la directrice de l’école de Kaia, où exerce monsieur Saint-Josephs, mais aussi Miss G, qui n’est autre que Gina, la mère du petit Kaia, enfin, toute cette société qui n’attend qu’une étincelle pour faire jaillir la révolte contre le malheur, la peur, la crainte.

Prétexte à mieux évoquer la vie dans ces quartiers si différents de Kingston, By the rivers of Babylon montre aux néophytes que nous sommes peut-être, le pouvoir des croyances, leur poids dans le quotidien de l’ile. Mais aussi les entraves qu’elles peuvent être dans l’évolution d’une société, lorsque les bienpensants s’y opposent ou ne les comprennent pas, lorsque l’on veut imposer des normes et des règles différentes sans chercher à comprendre son prochain, ceux avec qui on pourrait vivre en toute sérénité à condition de faire l’effort se comprendre.

L’auteur est à la fois romancier et poète, né lui-même à Kingston (où se passe le roman) il vit aujourd’hui en Grande-Bretagne. Je le découvre avec ce roman, et avec lui cette écriture si particulière pour évoquer l’ambiance de son pays d’origine, la Jamaïque, et les croyances des rastafaris. Une belle traduction porte ce roman qui ne peut qu’émouvoir les lecteurs. Quelle aventure, puissante et forte, qui nous fait découvrir la misère et la vie en Jamaïque, mais qui reste porteuse d’espoir.

Et comme toujours, on aime la magnifique couverture des éditions Zulma !

💙💙💙💙

Catalogue éditeur : Éditions Zulma

Augustown, quartier pauvre de Kingston. En cet après-midi d’avril 1982, Kaia rentre de l’école. Ma Taffy l’attend, assise sur sa véranda. La grand-mère n’y voit plus mais elle reconnaît entre toutes l’odeur entêtante, envahissante, de la calamité qui se prépare. Car aujourd’hui, à l’école, M. Saint-Josephs a commis l’irréparable : il a coupé les dreadlocks de Kaia – sacrilège absolu chez les rastafari. Et voilà Ma Taffy qui tremble, elle que pourtant rien n’ébranle, pas même le chef du gang Angola ni les descentes des Babylones, toutes sirènes hurlantes.
On dirait bien qu’à Augustown, Jamaïque, le jour de l’autoclapse – catastrophe aux promesses d’apocalypse – est une nouvelle fois en train d’advenir. Alors, pour gagner du temps sur la menace qui gronde, Ma Taffy raconte à Kaia comment elle a assisté, petite fille au milieu d’une foule immense, à la véritable ascension d’Alexander Bedward, le Prêcheur volant…
By the rivers of Babylon est un roman puissant, magnifique chant de résistance et de libération.

Ce roman traduit de l’anglais (Jamaïque) par Nathalie Carré est lauréat 2017 du OCM Bocas Prize for Caribbean Literature.

12,5 x 19 cm /304 pages / ISBN 978-2-84304-800-5 / 20,50 € / Paru le 07/09/17

Le fils du héros. Karla Suarez

De l’Histoire de l’île à l’histoire du fils, Karla Suárez fait vibrer l’âme cubaine dans ce qu’elle a de plus intime.

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Le fils du Héros, c’est Ernesto. D’une enfance bouleversée par la mort de son père en Angola, aux brillantes études puis au mariage qui l’ont amené à vivre à Berlin puis à Lisbonne, il se raconte. Alternant le passé et le présent, Ernesto nous fait comprendre que toute sa vie est une quête de ce héros, ce père, cet absent tellement prégnant par une présence imposée par les autres, dans ce régime castriste qui vénère ses militaires morts pour la patrie sur les lointaines terres d’Afrique.

Obsédé par la quête de ce père inconnu, Ernesto va laisser se déliter son couple, et malgré tout l’amour qu’elle lui porte, sa femme le quittera, ne pouvant pas lutter contre cette recherche familiale, introspection intime en même temps qu’introspection dans l’histoire récente du Cuba. Pourquoi cette guerre, comment tant d’hommes si jeunes sont-ils partis pour mourir là-bas, et au nom de quelle liberté ?

La plaie est profonde, Ernesto élevé en « fils de » cherche à comprendre son père,  souffre de cette absence qui a fait de lui un être à part, un des rares de son école à pouvoir être fier, mais fier de quoi, du vide, de l’absence, de savoir sa mère terriblement solitaire ?

A Lisbonne où il s’est installé, il se lie d’amitié avec un étrange cubain, Berto, qui  semble renier son passé, mais qui a forcément combattu lui aussi en Angola. Mais qui est au fond Berto, si secret mais qui aurait sans doute beaucoup à raconter à Ernesto. L’auteur nous plonge au fil de son récit dans des décennies d’évolution du régime de Castro, son soutien au régime socialiste soviétique face à l’impérialisme américain, son ingérence en Afrique, et montre l’absurdité de ces combats.

J’ai eu du mal à entrer dans ce récit, puis rapidement je me suis laissée porter par cet  enfant sans père, ce mari qui oublie de vivre avec sa femme pour courir après les ombres, ce cubain qui ouvre enfin les yeux sur l’absurdité du régime et des guerres. Et bien sûr, j’ai adoré l’intrigue et la créativité de l’auteur. Reliant l’intime à l’Histoire, Karla Suarez nous entraine dans les méandres historiques de son pays, et nous donne énormément d’émotion à suivre son fils de héros, une jolie découverte.

💙💙💙💙

Catalogue éditeur : Métailié

Traduit de l’Espagnol (Cuba) par : François Gaudry

Ernesto a 12 ans lorsqu’on lui annonce la mort de son père dans les troupes cubaines envoyées en Angola. Fini les aventures trépidantes avec ses amis Lagardère et la belle capitaine Tempête, lui, le courageux comte de Monte-Cristo, se voit obligé de devenir “le fils du héros”, une tâche particulièrement lourde dans un pays socialiste.
Plus tard, obsédé par cette guerre dans laquelle son père a disparu, il étudie avec passion cette période sur laquelle les informations cubaines ne sont pas totalement fiables. Il tente alors de reconstruire l’histoire de la mort de son père et se rend compte que tout ne s’est pas passé comme il l’a imaginé. Faire la guerre est plus compliqué que ce qu’on croit.
Oscillant entre passé et présent, entre douleur et passion, Karla Suárez trace avec ironie et lucidité le portrait d’une génération écrasée par une vision héroïque de l’histoire et qui a dû construire, à travers les mensonges et les silences de l’idéologie étatique, ses propres rêves et ses propres voies vers la conquête de la liberté individuelle.

 « Karla Suárez a su écouter toutes les voix qui s’élèvent dans la société cubaine. Le roman que Cuba attendait depuis longtemps. » Público

Titre original : El hijo del héroe / Publication : 31/08/2017 /Nombre de pages : 256 / ISBN : 979-10-226-0693-6 / Prix : 20 €

Pereira Prétend. Pierre-Henri Gomont

Pereira Prétend est adapté du roman d’Antonio Tabucchi. Lors du festival d’Angoulême, j’ai eu le plaisir de discuter avec l’auteur Pierre-Henri Gomont qui a su me donner envie de lire cette BD.

DomiCLire_pereira-pretend.jpgSi au premier abord j’étais un peu déroutée par le graphisme, le personnage et son univers, en fait, très vite je me suis laissée absorber par cet univers étrange où un journaliste veuf et particulièrement solitaire, Pereira Prétend, prétend qu’il lui arrive ci ou ça, rentre chez lui et parle à sa femme, morte depuis longtemps, mais qui lui manque tant. Puis petit à petit, il se pose enfin des questions sur son existence et se demande s’il n’a pas gâché sa vie à force de vouloir fermer les yeux au monde qui l’entoure.

Car nous sommes au Portugal, à Lisbonne dans les années 38. Au moment où l’air qu’on y respire est de plus en plus malsain, c’est celui des troupes de Salazar, et de l’ordre sécuritaire de l’époque. L’Espagne voisine est désormais aux mains de Franco, l’ombre nazie plane sur l’Europe qu’elle va couvrir bientôt.

Dans les villes, les jeunes tentent de se révolter, les hommes sont arrêtés sans raison dans les rues, tabassés, enlevés, mais Pereira ne voit rien. Lui, il fait juste son métier, directeur de la page culture du journal  Le Lisboa. Chaque jour, il suit le même rituel, bonjour du matin à la concierge du journal, à la botte de la police et qui divulgue tout ce qu’elle voit, chaque soir il rentre chez lui et parle à sa femme (enfin, à son portrait !)  ou à ses autres « moi » bonne ou mauvaise conscience peut-être, chaque jour enfin, il se goinfre d’omelette ou de citronnade fortement sucrée, à tel point que sa santé est en péril.

Un jour il décide, sans trop savoir ce qui l’y pousse, d’embaucher un stagiaire qu’il a repéré suite à un texte publié dans un journal. Et cette rencontre avec la jeunesse de cette époque à laquelle il s’est soustrait va enfin lui ouvrir les yeux, car dans ce monde feutré où la censure met sous le boisseau tout ce qu’elle veut taire, où chacun espionne l’autre, où il est bon de penser comme le gouvernement, Pereira se pose enfin les bonnes questions. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est justement cet éveil à la conscience d’un homme ordinaire à qui sa vie banale convenait jusque-là. Ici pas de héros, pas d’acte particulièrement dramatique ou éclatant au sens classique, mais malgré tout cette prise de conscience qui peut subvenir en chaque homme.

Il y a assez peu de personnages au final, mais des couleurs étonnantes qui reflètent bien les différentes situations. Des fonds bleu ou vert pour les moments heureux et plus sereins, des tonalités de rouges et de noirs pour l’incertitude, la colère ou la révolte, mais aussi des ciels bleus limpides en opposition au climat ambiant du Portugal de ces années-là. Le graphisme particulièrement travaillé nous emporte vraiment dans les rues de Lisbonne, devant ses bâtisses, il est au contraire plus ébauché pour les personnages, par exemple pour ces petits lutins rouges « consciences » de Pereira, ou ces lâches aux tronches de bandits, etc. C’est assurément un exercice réussi pour au final un roman graphique qui se lit d’une traite et se termine un peu trop vite à mon goût !


Catalogue éditeur : Sarbacane

Pierre-Henry Gomont nous emmène dans le Portugal de Salazar.

Lisbonne, Portugal, en pleine dictature salazariste, fin juillet 1938. Dans une ville enveloppée d’un « suaire de chaleur », un journaliste vieillissant, le doutor Pereira, veuf, obèse, cardiaque et tourmenté, rédige chaque jour depuis plus de trente ans la page culturelle du quotidien très conservateur, le Lisboa. Dans cette vie endormie, déboule un certain Francesco Monteiro Rossi… et, de façon tout à fait inattendue, Pereira l’engage. Mais le jeune pigiste, au lieu d’écrire les sages nécrologies que Pereira lui a commandées, lui remet des éloges aussi sulfureux qu’impubliables de Lorca et autres Maïakovski, ennemis avérés du régime fasciste.  Lire la suite…

Format: 21,5 x 29 cm / Nombre de pages: 160 / Parution: 7 septembre 2016 / ISBN: 9782848659145 / Prix: 24,00 €

Le rendez-vous manqué de Marie-Antoinette. Harold Cobert

Découvrir Harold Cobert avec « Le rendez-vous manqué de Marie-Antoinette », un roman historique aussi subtil, c’est vraiment un excellent début.

DomiCLire_le_rendezvous_manque_de_marieantoinette.jpgCe passionné de Mirabeau se met à la place de ses protagonistes, à la fois Marie-Antoinette et Mirabeau, pour évoquer cette rencontre secrète à Saint-Cloud, en ce 3 juillet 1790. Si on sait que l’entrevue pourrait avoir eu lieu, on n’en connait cependant pas les détails. L’auteur féru d’histoire, de Mirabeau et de cette période en particulière utilise ses connaissance pour produire un roman totalement réaliste et actuel.

La révolution française a eu lieu, le roi et la reine sont désormais quasiment abandonnés de tous, leur courtisans ont déjà fui, eux sont « prisonniers » à Paris pour quelques mois encore. Mirabeau, tribun hors pair, tente secrètement de sauver la monarchie, et pour cela il a besoin de la coopération de la reine. Mais comment Marie-Antoinette, femme subtile, éduquée, tout en finesse peut-elle accepter les conditions que lui propose cet homme si laid, libertin collectionnant les conquêtes d’un jour, élu du tiers état, comment avoir confiance, comment y croire.

Et le lecteur embarque dans ce rendez-vous, pas si manqué que ça puisque l’on a l’impression d’être là, à côté de ces deux immenses personnages, témoin attentif d’un tournant de l’histoire, porté par l’élan de la révolution, la passion des tribuns, le destin de ceux qui, par leurs décisions ou leur manque de décision, ont peut-être scellé ou fait basculer celui de la France.

La psychologie de chacun est habilement analysée, leurs passés si différents, leurs failles, leurs désirs pour le futur d’un pays. L’écriture est fine, subtile, agréable à lire, et pourtant le propos, cette période sombre de la révolution, la fin de la monarchie, n’auraient à priori pas donné prétexte à un texte aussi passionnant. Pourtant on y est, on suit l’auteur, on écoute, on espère, les deux voix alternent avec les évènements, pour nous permettre de resituer, de comprendre, de désespérer. En fait, voilà un excellent roman qui donne envie d’en lire d’autres de cet auteur.


Catalogue éditeur : réédité par Le livre de poche sous ce titre.

D’abord édité sous le titre : l’entrevue de Saint Cloud, chez Héloïse d’Ormesson.

3 juillet 1790. Alors que la monarchie est en péril et l’avenir de la France incertain, Marie-Antoinette rencontre secrètement Mirabeau à Saint-Cloud. Ces quelques heures suffiront-elles au comte libertin pour modifier le cours de l’Histoire ? Car, paradoxalement, un seul désir anime l’orateur du peuple, l’élu du tiers état, celui de sauver le trône. Déployant toute son éloquence, le redoutable tribun saura-t-il rallier la reine à ses convictions ? Ce livre a précédemment été publié aux éditions Héloïse d’Ormesson sous le titre L’Entrevue de Saint-Cloud.

Ajoutée à une précision méticuleuse, l’élégance classique de la langue sert un roman éminemment théâtral. Jeanne Garcin, Elle.

168 pages / Date de parution : 07/03/2012 / Editeur d’origine : Héloïse d’Ormesson / ISBN :

9782253161707