Un loup pour l’homme. Brigitte Giraud

« Un loup pour l’homme », c’est Sidi-Bel-Abbès  en 1960, ou  l’Algérie et la guerre vues par l’écriture subtile, rythmée et sensible de Brigitte Giraud.

Domi_C_Lire_brigitte_giraud_un_loup_pour_l_hommeUn loup pour l’homme est un roman à plusieurs personnages, Antoine, Lila, Oscar, et en ces années 60, années troubles s’il en est, les évènements entre la France et l’Algérie. Cette guerre d’Algérie, pour ne pas la nommer, dans laquelle Antoine doit s’engager contre son grès pour aller maintenir l’ordre établi. Lui qui avait été réformé du fait de sa constitution plutôt fragile est appelé juste au moment où sa jeune femme Lila est enceinte de leur premier enfant.

Antoine refuse de porter une arme, ce sera donc au service des autres qu’il agira puisque le voilà affecté comme infirmier à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès. Là avec beaucoup d’empathie, il va combattre les blessures des corps et celles des âmes, auprès de soldats anéantis par des combats qui font des dégâts irrémédiables sur ces jeunes hommes qui n’auront plus jamais la même vie, après « ça ».

Pendant quelque temps, les hommes oublient la situation et profitent de la mer, du climat, des paysages idylliques, des sorties. Si le paysage est enchanteur, le soleil et les couleurs intenses et magnifiques, la vie et le quotidien d’Antoine se chargent vite de lui démontrer que tout n’est pas si lumineux de ce côté-ci de la méditerranée. Dans les casernements, la solidarité lie ces hommes arrivés là pour l’attrait d’un pays exotique, ou l’envie de gagner du galon, ou encore de se réaliser, quel que soit le milieu d’où ils viennent. Les confrontations peuvent être compliquées entre ces jeunes qui ne se seraient sans doute jamais rencontrés s’ils étaient restés chez eux. Mais au final c’est surtout l’horreur des blessures, des combats qui les rassemblent là-bas. Tout comme il y a un monde entre les nouvelles que l’on distille à la famille restée en métropole et la réalité du terrain. Et la censure n’est certainement pas la seule responsable de ces différences, car comment dire ce qui ne peut être entendu ?

Lila, sa jeune femme, n’en peut plus d’être séparée d’Antoine, sans plus attendre elle débarque en Algérie. Il en faut du courage ou de l’inconscience pour arriver, enceinte, et vouloir faire naitre son enfant dans cette période trouble. Mais l’amour, la solitude, donnent parfois des ailes. A partir de là son jeune mari sera le seul à ne pas dormir dans ces chambrées où se créent les fraternités des bataillons, sa désertion du groupe lui vaudra d’ailleurs quelques jalousies. Lila va faire sa place dans ce pays dont elle ignore tout avec beaucoup de courage et de ténacité.

Enfin, Oscar, blessé mutique auquel s’attache Antoine. Jeune paysan, il s’est retrouvé engagé comme les autres dans une guerre sans merci. Il est amputé d’une jambe et ne pourra plus jamais prendre sa place au domaine agricole de ses parents ni auprès de celle qui pourtant l’attend. De façon assez incompréhensible, Il s’enferre dans le silence, refusant de répondre, de parler, de vivre tout simplement. Être devenu un demi-homme n’est plus être un homme à part entière et il ne l’accepte pas. Antoine s’émeut pour ce convalescent si différent, si secret. Non par pitié mais par humanité, il va essayer de lui redonner gout à la vie, d’en faire un homme debout malgré son handicap.

L’auteur nous parle, de façon très intime et pourtant sans en parler vraiment, de la guerre dans ce qu’elle a de plus profond, les hommes, l’humanité, le désespoir, la souffrance et le désir, la vie, la mort. Difficile parcours que l’on suit avec beaucoup d’émotion. Brigitte Giraud est elle-même née à Sidi Bel Abbés, et il y a beaucoup d’elle ou plutôt de ses parents dans ce roman. Il y a surtout une belle écriture ciselée et poétique, à l’image de ces paysages d’Algérie qu’elle dépeint si bien, et qui dit les sentiments, la vie, la mort, les regrets et les remords, de façon aussi subtile, sans amertume, tout en émotion. Elle nous émeut par ce récit à hauteur d’homme, car la guerre, abstraite, est surtout une affaire d’humains, de relations, de foi en l’autre et de désenchantement.

A Manosque, le plaisir de la rencontre, écouter Brigitte Giraud parler de son roman…


Catalogue éditeur : Flammarion

Printemps 1960.
Antoine est appelé pour l’Algérie au moment où Lila, sa toute jeune femme, est enceinte. Il demande à ne pas tenir une arme et se retrouve infirmier à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès. Ce conflit, c’est à travers les récits que lui confient jour après jour les « soldats en… Lire la suite

Paru le 23/08/2017 / 250 pages / 140 x 210 cm Broché / EAN : 9782081389168 / ISBN : 9782081389168

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Bakhita. Véronique Olmi

Véronique Olmi et Bakhita, ou la rencontre singulière d’un auteur et d’une esclave soudanaise canonisée par Jean-Paul II.

Domi_C_Lire_bakhitaAssister à une rencontre-lecture, à l’alliance française, avec Véronique Olmi autour de son roman Bakhita, quel bonheur.
Alors qu’elle visitait l’église de Langeais, pays de la duchesse de Balzac, Véronique Olmi a découvert dans l’église le portrait de Bakhita. Intriguée par les éléments biographiques qu’elle y découvre, elle décide d’approfondir ses recherches. Littéralement happée par le personnage, elle abandonne son roman en cours et part à la rencontre de cette femme à la « storia meravigliosa », lui consacrant deux années entières. Elle dit avoir rencontré l’âme de Bakhita lorsqu’elle est allée arpenter les lieux où elle a vécu en Vénétie, mais n’est pas encore allée au Darfour. Elle avoue même être partie « bille en tête », comme lorsqu’on tombe en amour tant elle l’a adorée et lui voue une admiration que l’on ressent en lisant ce roman qui transpire d’humanité, alors qu’il montre tout ce que la cruauté et le manque d’humanité peuvent engendrer de souffrances.

Voilà donc un roman inspiré d’une histoire réelle, celle de Sainte Guiseppina Bakhita, religieuse d’origine soudanaise première Africaine canonisée par le pape Jean-Paul II. D’une  enfance anéantie lorsqu’elle est enlevée à l’âge de sept ans (vers 1875) et qu’elle est vendue comme esclave à sa conversion au catholicisme, elle passera une vie au service des enfants et des femmes. Cette femme, célébrée contre son gré et certainement sans même s’en rendre vraiment compte par l’Italie fascisme de Mussolini, va faire preuve sa vie durant d’une résilience incroyable.

Bakhita signifie « la chanceuse », mais l’est-elle cette enfant qui au seuil d’une vie heureuse et choyée, dans ce village du Darfour où elle est aimée de sa mère et de sa fratrie, va être enlevée puis vendue comme esclave ?

Elle a tout juste 7 ans, sa sœur a déjà disparu, emportée lors d’une razzia dont sont coutumiers les négriers musulmans, marchands d’esclaves par tradition. Elle sera vendue plusieurs fois, ira de famille en famille, de souffrance en souffrance, d’abandon en séparation, mais toujours elle aura cette force en elle qui lui a permis de vivre, belle et invincible, peut-être doit-on en trouver l’origine dans une enfance choyée, aimée, insouciante. Dans l’oubli de son prénom aussi sans doute, qui marque à jamais la perte des siens, de ceux qu’elle aura cependant cherché en vain toute sa vie. Elle connaitra les chaines, la violence, physique et mentale, l’abandon, l’oubli, la maltraitance de ceux qui s’attribuent les êtres comme ils le feraient des objets, pour les prendre et les jeter. Souffre-douleur des fillettes à qui elle est offerte, objet sexuel et creuset des souffrances infligées par leur frère, torturée et scarifiée pour le plaisir par la femme d’un général Turc, elle saura survivre en regardant la lune, le ciel, les étoiles, souvenir lointain du bonheur quotidien et familial, beauté immuable et salvatrice. Jusqu’à sa rencontre avec le consul italien, qui va une fois de plus bouleverser sa vie. Son année passée chez les sœurs Canossiennes de Venise, sa volonté farouche qui lui fera dire « je sors pas ». La Moretta décide enfin de son sort et veut consacrer sa vie à el Paron, ce Dieu qu’elle vénère à son tour, une vie exceptionnelle tout au long de cette période tourmentée de la première moitié du XXe siècle.

Bakhita est un roman émouvant, bien que parfois difficile, superbe par son écriture, à la fois visuelle et sensuelle, faite d’ombre et de lumière, ni revancharde, ni pleurnicheuse, ni dans le pathos, toujours dans une grande justesse de mots et de sentiments, emplis de cette humanité que dégage tout le roman. J’ai été émue par ces mots qui font comprendre, au-delà de la souffrance et de l’esclavage, que l’on peut porter très haut un flambeau d’espérance. Ces mots qui très certainement vont changer notre regard porté sur les autres, esclaves des temps modernes, migrants, enfants abandonnés dans les rues de nos villes capitales, ou ailleurs.

« il n’y a que Dieu qui puisse donner l’espérance aux hommes victimes des formes d’esclavage anciennes ou nouvelles. » Jean Paul II


Catalogue éditeur : Albin Michel

Elle a été enlevée à sept ans dans son village du Darfour et a connu toutes les horreurs et les souffrances de l’esclavage. Rachetée à l’adolescence par le consul d’Italie, elle découvre un pays d’inégalités, de pauvreté et d’exclusion.
Affranchie à la suite d’un procès retentissant à Venise… Lire la suite

Édition brochée / 22.90 € / 23 Août 2017 / 140mm x 205mm / EAN13 : 9782226393227

Véronique Olmi, lauréate du prix du roman Fnac 2017 avec Bakhita

Gabriële. Claire et Anne Berest

Deux sœurs, Claire et Anne Berest, pour une arrière-grand-mère, Gabriële, personnalité au foisonnement inventif et artistique unique, féministe avant l’heure, muse iconoclaste et dépendante de celui à qui elle voue un amour par-delà le temps, Francis Picabia.

Domi_C_Lire_gabriele.jpgCette histoire débute donc avec deux sœurs, une grand-mère côté maternel rescapée des camps de la mort où ont péri tous les autres membres de sa famille, et peut-être en contrepoint de l’horreur un grand-père et une famille dont on ne parle pas, une arrière-grand-mère, Gabriële Buffet, née en 1881,  morte à 104 ans en 1985 et un nom, Picabia, qui est celui d’un artiste au talent certainement méconnu, voilà qui promet une aventure littéraire particulièrement intéressante.

Comme beaucoup d’amateurs d’art, j’ai entendu parler de Francis Picabia, mais j’ignore presque tout de sa vie, en dehors des origines espagnoles et de la concurrence acharnée avec Picasso, son compatriote. Avec le roman à quatre mains des sœurs Berest, je découvre un homme étonnant. Né en France mais issu d’une famille aisée arrivant d’Espagne via Cuba, Picabia s’est révélé à travers l’impressionnisme et les toiles qu’il vendait, cher et bien, lui permettaient de vivre fort à son aise pour un artiste de la première moitié du XXe. Peintre et poète, artiste fantasque, amoureux et mari volage, ami festif, Picabia est aussi un malade totalement maniaco-dépressif. Sa rencontre avec Gabriële va sonner le glas de la facilité, et l’entrainer vers de nouvelles formes picturales, à la recherche d’une symphonie de couleurs et de formes encore jamais expérimentées.

Le crédo de Gabriële, c’est la composition musicale. Et à force de volonté et de persévérance, cette femme réussi à se faire accepter dans des écoles jusqu’alors réservées aux hommes. Puis elle part  à Berlin pour y perfectionner cet art qu’elle souhaite mettre en pratique. Si Gabriële n’avait pas rencontré Picabia, aurions-nous eu d’autres formes de musique avant-gardiste avant l’heure ?

Si cette rencontre a lieu, c’est grâce à son propre frère jean, artiste peintre lui aussi. Elle va bouleverser sa vie. Une nuit de folie, non pas amoureuse, mais créatrice, montre à Gabriële que Francis est sur la même longueur d’ondes qu’elle, et démontre à Francis Picabia que sans Gabriële, cette femme moderne et à l’esprit brillant,  point de salut, car sa muse, son inspiratrice, sa fée, c’est elle. Il doit l’épouser, la garder, la faire sienne pour trouver son chemin, pour exalter sa créativité, son art, pour qu’enfin ses pensées et ses recherches aboutissent. De leur union vont naitre quatre enfants, mais ils seront souvent déposés comme des fardeaux chez la mère de Gabriële ou dans des pensions en Suisse, car aucun des deux parents n’a la fibre parentale, leurs vies, leurs passions, s’exercent ailleurs et leur amour réciproque et exclusif n’englobe pas leurs enfants.

Leurs vies sont faites de rencontres, de créativité, d’insouciance, de voyages, impromptus, Martigues ou Saint Tropez, car Francis collectionne les voitures comme les maitresses et adore partir à l’improviste (enfin, autant que cela se peut à cette époque !), étonnants parfois, Séville ou New York pour l’exposition monumentale consacrée aux peintres contemporains, la plus grande exposition d’art moderne du monde, en 1912. Ce sont aussi des amitiés à trois, avec Marcel Duchamp, créatif, foisonnant d’inventivité mais timide, amoureux autant qu’ami, ou encore Guillaume Apollinaire, l’ami de toujours, relations à trois avec les maitresses de Francis, Germaine en particulier, acceptées et aidées par Gabriële… Folle époque créatrice, où l’on aime sentir vivre ces artistes, de Debussy à Stravinski, d’Isadora Duncan à Elsa Schiaparelli, sans parler de Picasso, Man Ray, André Breton et tous les autres rencontrés au fil de ce roman.

On peut aussi se poser des questions sur la vie de cette femme que l’on dit féministe avant l’heure. Car alors comment comprendre son incroyable acceptation de tout ce que cet homme fantasque, égoïste, très égocentrique lui aura fait subir ? Et qu’elle aura accepté et voulu avec autant de détermination qu’elle en avait mis jeune fille à essayer de devenir musicienne. Qu’est-ce qui fait qu’on accepte cet oubli de soi pour devenir et rester la muse indispensable d’un artiste mal dans sa peau,  mais au talent indiscutable. Éblouissant certainement ! … pour qu’elle s’y perde à ce point.

Enfin, belle écriture à quatre mains, une seule plume pour des mots qui touchent et qui vous emportent, que l’on soit séduit ou énervé par Gabriële ou Francis, qu’importe, l’histoire est étonnante, le talent des écrivains certain, merci pour cette lecture et cette découverte. J’ai bien aimé les digressions au temps présent, échange de paroles entre deux sœurs qui écrivent et s’interrogent, avancent ensemble pour dérouler à l’envers le fil de leur histoire commune.

Un grand merci également aux #MRL2017 sans qui je n’aurais pas eu le plaisir de découvrir ce roman. A conseiller à tous les amateurs d’art, mais aussi de biographies romancées et de personnages, de femmes en particulier, hors du commun.


Catalogue éditeur : Stock

Septembre 1908. Gabriële Buffet, femme de 27 ans, indépendante, musicienne, féministe avant l’heure, rencontre Francis Picabia, jeune peintre à succès et à la réputation sulfureuse. Il avait besoin d’un renouveau dans son œuvre, elle est prête à briser les carcans : insuffler, faire réfléchir, théoriser. Elle devient «  la femme au cerveau érotique  » qui met tous les hommes à genoux, dont Marcel Duchamp et Guillaume Apollinaire. Entre Paris, New York, Berlin, Zürich, Barcelone, Étival et Saint-Tropez, Gabriële guide les précurseurs de l’art abstrait, des futuristes, des Dada, toujours à la pointe des avancées artistiques. Ce livre nous transporte au début d’un XXe  siècle qui réinvente les codes de la beauté et de la société.
Anne et Claire Berest sont les arrière-petites-filles de Gabriële Buffet-Picabia.

Collection : La Bleue / Parution : 23/08/2017 / 450 pages / Format : 140 x 215 mm / EAN : 9782234080324 / Prix : 21.50 €

Dans l’épaisseur de la chair. Jean-Marie Blas de Roblès

Avec « Dans l’épaisseur de la chair » son roman paru chez Zulma à la rentrée littéraire, Jean-Marie Blas de Roblès nous embarque dans un retour vers le passé, véritable hommage d’un fils à son père.

Domi_C_Lire_dans_lepaisseur_de_la_chair.jpgAu matin du 24 décembre au large de Marseille, un homme seul tombe à la mer…
Aie, alors forcément, sa vie va défiler devant les yeux de Thomas le naufragé, avant le grand saut vers l’inconnu, c’est sûr… Eh bien, non, l’auteur va, avec énormément de finesse, lui faire revivre non pas sa propre vie mais celle de son père. Il faut dire que peu de temps auparavant, cet homme lui a lancé l’insulte suprême, celle dont on ne se remet pas  « Toi, de toute façon, tu n’as jamais été un vrai pied-noir ». Grenade dégoupillée lancée à la tête d’un fils estomaqué, que son père met au sol aussi surement que s’il lui avait tiré dessus. Thomas est anéanti, bouleversé, touché. Mais, pourquoi ? Et en fait, qu’est-ce réellement qu’être un VRAI pied-noir ? C’est ce que va peut-être nous dire ce récit émouvant et légèrement autobiographique qui rend à sa façon justice aux Pieds Noirs.

Il y a beaucoup d’humour, mais aussi beaucoup de tendresse pour évoquer Manuel Cortès, ce fils d’émigrés espagnols installés à Sidi-Bel-Abbès en 1882 – car les colons français d’alors ont besoin de bras – et son parcours parfois chaotique mais toujours droit. Et le fils va voguer dans les souvenirs de son père. Après une enfance plutôt heureuse, Manuel Cortès épouse Flavie, devient chirurgien, puis va combattre comme médecin  aux côtés des alliés, il débarque en Italie, fait la campagne de Monte Cassino, avant de revenir en Algérie, pays cher à son cœur. Mais si La Seconde Guerre Mondiale est terminée, les évènements d’Algérie ne font que commencer, vivre au quotidien devient compliqué et dangereux. Même si Manuel et Flavie souhaitent rester dans ce pays qu’ils aiment tant, ils partiront comme tant d’autres vers cette autre rive de la méditerranée qui ne les attend pas plus que ne les voulaient ce pays qu’ils quittent. Rejeté des deux côtés de la méditerranée, Manuel s’installe comme médecin de ville et la famille va vivre dans le sud.

Voilà un roman porté par une écriture magnifique, ciselée, affutée, faite de mots précis et justes pour dire sans jamais juger le bon comme le mauvais, la vie et la misère, la joie et la guerre, les années de bonheur et les années de souffrance. Des chapitres très courts, étrangement numérotés, mais qui font dire au lecteur que je suis allez, encore un chapitre, puis un autre. On avance dans le fil des souvenirs émus et toujours respectueux d’un fils qui raconte une famille, des vies, un peuple et deux pays. J’ai aimé l’alternance des deux récits, celui du présent, inquiétant car il s’agit d’une situation tragi-comique – celle d’un homme à l’eau simplement agrippé à une corde, aidé dans ses pensées par les interventions philosophiques d’un perroquet, le bien nommé Heidegger- traitée avec beaucoup d’humour, et le récit d’un père, d’une famille, d’un passé, traité avec beaucoup d’humanité. Pas de regrets, de ressentiments ou de reproches, mais des vies, avec ce qu’elles ont de bon et de moins bon, beaucoup d’amour aussi dans les mots d’un fils pour son père, tout comme ceux que l’on sent d’un homme pour son pays, et pour son pays perdu.

Merci Jean-Marie Blas de Roblès pour la rencontre lors des Correspondances de Manosque, et pour la beauté des mots. 


Catalogue éditeur : Zulma

C’est l’histoire de ce qui se passe dans l’esprit d’un homme. Ou le roman vrai de Manuel Cortès, rêvé par son fils – avec le perroquet Heidegger en trublion narquois de sa conscience agitée. Manuel Cortès dont la vie pourrait se résumer ainsi : fils d’immigrés espagnols tenant bistrot dans la ville de garnison de Sidi-Bel-Abbès, en Algérie, devenu chirurgien, engagé volontaire aux côtés des Alliés en 1942, accessoirement sosie de l’acteur Tyrone Power – détail qui peut avoir son importance auprès des dames…
Et puis il y a tous ces petits faits vrais de la mythologie familiale, les rituels du pêcheur solitaire, les heures terribles du départ dans l’urgence, et celles, non moins douloureuses, de l’arrivée sur l’autre rive de la Méditerranée.
Dans l’épaisseur de la chair est un roman ambitieux, émouvant, admirable – et qui nous dévoile tout un pan de l’histoire de l’Algérie. Une histoire vue par le prisme de l’amour d’un fils pour son père.

Parution août 2017 / 390 p.  20 €

Le livre que je ne voulais pas écrire. Erwan Larher

En cette rentrée littéraire, il faut lire « Le livre que je ne voulais pas écrire » ce roman est un OVNI littéraire qui vous prend et ne vous lâche plus.

DomiCLire_le_livre_que_je_ne_voulais_pas_ecrire_larher.jpgUn roman indispensable. Même si ce qu’a vécu l’auteur est difficile, émouvant au-delà de ce qu’on imagine, intense et terrible aussi, et puis doux comme l’amour et l’amitié, ces sentiments plus forts que tout qui viennent rappeler au monde que la vie existe, il faut le lire !

Erwan aime le rock, et quand il va au concert, il l’annonce sur son profil Facebook, celui destiné aux amis, aux vrais, pour qu’ils viennent avec lui à l’occasion… En ce soir du 13 novembre 2015, il est comme beaucoup d’autres amoureux de la musique et de la vie au concert des Eagles Of Death Metal… La suite, on s’en doute, ce sera l’horreur, les tirs, les cris, l’attente, les blessés et les morts, les sonneries des téléphones, les paroles et les regards, l’angoisse et les blessures. Le temps qu’il faut pour être enfin pris en charge par des secours totalement débordés devant la multiplicité des événements simultanés qui ont endeuillé Paris ce soir-là. Puis l’ambulance de fortune, le blessé plus grave qui est transporté à côté de vous, l’arrivée à l’hôpital et le personnel efficace bien que submergé, arriver enfin à prévenir, savoir ce qu’il se passe et ensuite, se poser des questions sur ses capacités physiques, et réapprendre à vivre, entouré d’amour et d’amitié, mais aussi grâce à sa force intérieure, à l’abnégation du personnel soignant, ou en relisant les épreuves de « Marguerite n’aime pas ses fesses » par exemple.

Alors que ce récit aurait pu être celui d’un homme blessé, il est au contraire celui d’un homme debout, non pas victime mais survivant, qui se relève grâce à ses mots et à cette histoire qu’il a posée là, à côté de lui, et pas en lui, comme si elle ne lui appartenait plus. L’auteur transcende la peur et la douleur, il convoque dans son texte les mots de ses amis, ceux  qui l’attendaient, qui l’espéraient, qui l’ont cru… ça personne ne l’a jamais verbalisé bien sûr. Récit bouleversant de pudeur, écrit à cette deuxième personne du singulier qui éloigne et met une distance entre l’intime et l’Histoire, qui relate les hurlements et les silences, l’effroi et l’espoir, qui va au-delà du simple j’étais là, qui questionne aussi, sur la vie, le hasard, les circonstances, et nous aide sans doute à comprendre ces chaos que vit notre époque. Témoignage émouvant, poignant, sensible et qu’il faut lire, vraiment, absolument ! Et surtout, se dire qu’il faut vivre, aimer, donner, et ne jamais oublier de dire aux gens qu’on aime, qu’on les aime !

En décembre 2016, lors de la soirée des 68 premiers romans, j’ai rencontré Erwan Larher et nous avons parlé de « Marguerite n’aime pas ses fesses ». Puis, assez banalement j’ai demandé le thème de son prochain roman. Et là, Erwan répond qu’il écrit sur le Bataclan… Ah, le Bataclan, les attentats, le terrorisme, il y avait déjà eu quelques titres de la rentrée littéraire 2016 qui portaient sur le sujet, ce que j’ai certainement dit, et Erwan de répondre « oui, mais moi j’y étais et j’ai pris une balle… » Aie, là, c’est évident vous vous trouvez totalement stupide. Ne sachant plus trop comment continuer, je parle victime, résilience (sujet évoqué si souvent avec Françoise Rudetzki). Mais là,  Erwan me répond en substance : « Je ne suis pas une victime, je suis un survivant ». Ah, quelle façon extraordinaire de se voir, après avoir vécu ÇA ! Oui « ça » parce que ne l’ayant pas vécu, comment comprendre, savoir et surtout en parler autrement ?

Photos de la rencontre à la librairie Millepages à Vincennes.

N’hésitez pas, allez lire les avis de Virginie, Nicole, Joëlle


Catalogue éditeur : Quidam

Je suis romancier. J’invente des histoires. Des intrigues. Des personnages. Et, j’espère, une langue. Pour dire et questionner le monde, l’humain.
Il m’est arrivé une mésaventure, devenue une tuile pour le romancier qui partage ma vie : je me suis trouvé un soir parisien de novembre au mauvais endroit au mauvais moment ; donc lui aussi.

Collection : Made in Europe / Thèmes : politique violence Histoire Invention formelle /  août 2017 / 140 x 210mm / 268 pages 20 € /   ISNB : 978-2-37491-063-5

Légende d’un dormeur éveillé. Gaëlle Nohant

« Légende d’un dormeur éveillé » est une magnifique biographie romancée de Robert Denos, poète, Surréaliste, artiste, résistant, Gaëlle Nohant le fait revivre et nous le fait aimer, passionnément !

Domi_C_Lire_legende_dun_dormeur_eveilleLégende d’un dormeur éveillé retrace la vie de Robert Desnos. Parcours que j’avais, je l’avoue, complétement occulté, ne me souvenant peut-être que de cette fourmi de dix-huit mètres, avec un chapeau sur la tête, qui n’existe pas, qui n’existe pas, mais… enfin, sauf si on y croit très fort.
Merci à Gaëlle Nohant d’avoir éveillé en moi le lecteur de poésie qui sommeille depuis bien trop longtemps. Comme beaucoup, adolescente j’ai aimé passionnément lire de la poésie et oublié depuis le plaisir que cela procure. Mais les courts extraits qu‘on retrouve à mesure de la vie de Robert Desnos, égrenés et parfaitement placées en situation, nous rappellent à quel point la poésie permet de dire énormément de choses, et le plus souvent sans en avoir l’air.

Dans ce roman construit en quatre parties, dans lesquelles tour à tour Robert, puis Youki auront la parole, l’auteur restitue une vie et un destin hors du commun à nos yeux de lecteurs. La Légende d’un dormeur éveillé commence en 1928, lorsque Robert Desnos revient de Cuba avec Alejo Carpentier.

Lors de la rencontre à la librairie la 25e heure, Gaëlle Nohant nous a expliqué qu’elle avait lu plus de deux cent livres pour préparer son roman, et compulsé je n’ose imaginer combien de documents, photos, extraits, images, vu de films, écouté d’interviews, regardé d’entretiens pour apporter les touches indispensables de vérité à son texte. Et cela se sent, mais en fait cela ne se sent pas du tout. Je m’explique, vous entrez dans cette légende comme dans un roman, emporté par l’homme, sa vie, son œuvre, son parcours, ses amitiés ou ses divergences de vue, avec Breton en particulier, comme si vous étiez en train de le suivre, de respirer à ses côtés, de l’écouter, le regarder vivre, aimer, hésiter, s’engager, et pas seulement de tourner les pages de sa vie. On sent au fil des pages l’admiration de l’auteur pour Desnos, et c’est un véritable régal, car elle devient contagieuse.

A cela sans doute tient également toute la force de cette légende, qui ne ploie pas sous les témoignages ou les preuves, mais qui respire la véracité, la finesse de détails, de connaissances indispensables pour restituer une vie, plusieurs vies même. Celle de Robert Desnos, de son amour à sens unique pour Yvonne George artiste malade avec qui il partage l’opium qui la soulage de ses maux. Mais aussi celles de Foujita et de Youki, la plus belle femme de Montparnasse, qui deviendra le grand amour de Robert, celle qui l’accompagne jusqu’à bout. Puis d’André Breton l’intransigeant surréaliste et de Paul Éluard, et l’on y croise Antonin Artaud, Jacques Prévert ou Louis Aragon,  Jean Cocteau et Pablo Picasso, puis l’ami, artiste irremplaçable, Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud l’amour de sa vie. Mais aussi des artistes étrangers, comme Federico Garcia Lorca ou Ernest Hemingway, car à cette époque Paris fourmille d’inventivité, de créativité, c’est la ville où se cristallisent la culture et l’expression artistique, où se retrouvent ces artistes qui feront le siècle, ceux en tout cas qui ont toute mon admiration.

Ils vont au Bal Blomet, investissent les terrasses des cafés de Montparnasse, où ils écrivent et se rencontrent, on les imagine si bien, au soleil, festoyant dans les cabarets, organisant des fêtes oniriques arrosées au champagne, jusqu’au moment où Paris bascule dans l’horreur. C’est la guerre, puis l’occupation, période sombre où l’on ne sait plus à qui se fier, mais pendant laquelle Desnos choisit son camp, celui de la résistance, aidant ceux qui l’entourent. Dénoncé, Denos est déporté. Buchenwald, Auschwitz, puis Terezin. Affaibli, malade, il décédera sans jamais se départir de son sens du devoir, de cet amour envers les autres, prêt à aider sans répit, à sa façon, pour insuffler un peu d’espoir à tous ceux qu’il va y côtoyer.

C’est un roman brillant, une ode à un poète, à la créativité, une fresque historique et humaine qui nous plonge dans la vie dans ce qu’elle a de plus beau comme de plus cruel, et qui indiscutablement restera pour moi l’un des grands romans de cette rentrée.

Enfin, émotion intense lors de la rencontre de pouvoir parler avec Jacques Fraenkel, que l’on retrouve en 1943 dans le roman. Cet enfant à qui seul Robert savait parler et surtout sourire, lui réciter ses poèmes, lui procurant quelques instants de ces rêves que l’on voudrait insuffler à chaque enfant dans les moments les plus dramatiques.


Catalogue éditeur : Héloïse d’Ormesson

Robert Desnos a vécu mille vies – écrivain, critique de cinéma, chroniqueur radio, résistant de la première heure –, sans jamais se départir de sa soif de liberté. Pour raconter l’histoire extraordinaire de ce dormeur éveillé, Gaëlle Nohant épouse ses pas ; comme si elle avait écouté les battements de son cœur, s’était assise aux terrasses des cafés en compagnie d’Éluard ou de García Lorca, avait tressailli aux anathèmes d’André Breton, fumé l’opium avec Yvonne George, et dansé sur des rythmes endiablés au Bal Blomet aux côtés de Kiki et de Jean-Louis Barrault. S’identifiant à Youki, son grand amour, la romancière accompagne Desnos jusqu’au bout de la nuit.

Légende d’un dormeur éveillé révèle le héros irrésistible derrière le poète et ressuscite une époque incandescente et tumultueuse, des années folles à l’Occupation.

544 pages / 23€ / Paru le 17 août 2017 / ISBN : 9782350874197 / Illustration de couverture © Letizia Goffi

Minuit, Montmartre. Julien Delmaire

Aux Correspondances de Manosque j’ai rencontré Julien Delamaire, écrivain en résidence, et découvert avec grand plaisir « Minuit, Montmartre », roman dans lequel il évoque avec beaucoup de poésie les artistes et la vie de la butte à la belle époque.

Domi_C_Lire_minuit_montmartreA Montmartre, il y a d’abord Vaillant, un chat presque aussi sauvage et indépendant que la belle et noire Masseïda qu’il rencontre et va guider, lui qui tombe sous le charme.
Vaillant n’est autre que le chat de Théophile Alexandre Steinen, artiste peintre sur le déclin, qui a connu quelques heures de gloire en particulier lorsqu’il a réalisé l’affiche du cabaret « Le chat noir ». Mais les années fastes sont derrière lui, aujourd’hui, il fait quelques affiches plus faciles, quelques illustrations, la vie est plus difficile. En manque d’inspiration, il ne peint plus désormais que des chats.
Il va finalement accueillir Masseïda. Arrivée d’Afrique depuis peu, elle cherche un refuge et de quoi subsister, lui cherche une muse, la rencontre va se faire entre ces deux être réunis par la misère et l’amour du beau.

A Minuit, Montmartre, on croise des artistes aux noms évocateurs, de Picasso à Apollinaire, de Toulouse Lautrec  à la Goulue, Footit et Chocolat, les deux clowns en fin de course déjà, mais c’est avant tout l’âme d’un quartier qui est ressuscitée sous nos yeux pour notre plus grand bonheur. Même si ce sont aussi des années terribles, la guerre de14/18, les hommes, jeunes, partis la fleur au fusil qui ne reviendront pas, ou cassés à jamais, la misère, la syphilis, la prostitution. On y comprend aussi la douleur de l’exil de Masseïda ou de Pampelune, dans une époque qui ne les accepte pas pour ce qu’ils sont. Et un inénarrable allumeur de réverbère, symbole d’un temps enfui à jamais, qui chaque soir allume les lanternes et nous rappelle que la sécurité et le confort de la lumière n’ont pas toujours été des évidences.
J’aime l’écriture de Julien Delmaire qui nous entraine dans les pas de Masseïda, auprès des filles de joie, des artistes, de la vie qui grouille sur la butte qui se transforme, en proie à la misère certes, mais également enclins à une grand humanité. Dans un décor digne d’un film de Renoir, on suit les pas des protagonistes, on sent les parfums, les coups, le froid, on devine les ébauches, les coups de crayons, les couleurs chatoyantes ou parfois tristes, on entre dans l’atelier de l’artiste, on met ses pas dans ceux des buveurs de la fée verte qui détruit les amis, une magnifique et poétique évocation. Minuit, Montmartre est un roman étonnant, touchant, enrichissant,  une bien belle lecture.


Catalogue éditeur : Grasset
Montmartre, 1909. Masseïda, une jeune femme noire, erre dans les ruelles de la Butte. Désespérée, elle frappe à la porte de l’atelier d’un peintre. Un vieil homme, Théophile Alexandre Steinlen, l’accueille. Elle devient son modèle, sa confidente et son dernier amour. Mais la Belle Époque s’achève. La guerre assombrit l’horizon et le passé de la jeune femme, soudain, resurgit…
Minuit, Montmartre s’inspire d’un épisode méconnu de la vie de Steinlen, le dessinateur de la célèbre affiche du Chat Noir. On y rencontre Apollinaire, Picasso, Félix Fénéon, Aristide Bruant ou encore la Goulue… Mais aussi les anarchistes, les filles de nuit et les marginaux que la syphilis et l’absinthe tuent aussi sûrement que la guerre.
Ce roman poétique, d’une intense sensualité, rend hommage au temps de la bohème et déploie le charme mystérieux d’un conte.

Parution : 23/08/2017 / Pages : 224 / Format : 145 x 205 mm / Prix : 18.00 € / EAN : 9782246813156