Un mariage anglais, Claire Fuller

Roman épistolaire délicat et nostalgique, on aime le charme et la sensibilité du roman de Claire Fuller « Un mariage anglais » .

PHOTO roman un mariage anglais de Claire Fuller, blog Domi C Lire

Ingrid est une jeune étudiante amoureuse de Gil, son professeur de littérature. Vingt ans les sépare mais l’amour les réuni pour le meilleur et pour le pire.

Le couple s’installe au pavillon de nage, puis naissent deux filles, Nan et Flora. La mer et la nature sont présentes à chaque instant. Si le mariage est heureux en apparence, Gil est terriblement volage. Il n’arrive pas à écrire son prochain et merveilleux roman, s’absente, collectionne les aventures et les livres qui envahissant peu à peu la maison. Loin de ses rêves de jeunesse et des promesses de Gil, Ingrid,  trahie par celui qu’elle aime et cantonnée dans un rôle de mère au foyer qui ne lui convient pas, s’étiole peu à peu. Seules la mer et ses longues séances solitaires de natation trouvent grâce à ses yeux. Quelques années après leur mariage, Ingrid disparait. Personne ne sait ce qu’elle est devenue, noyée, évaporée ?

Ce roman aux sensations douces amères est construit en deux récits parallèles.

D’abord le temps présent. Gil vient d’avoir un accident, enfin, sans doute, car nul ne sait si la chute était accidentelle finalement. Il s’en sort plutôt bien, mais ses filles veillent à son chevet. Entre Nan et Flora, les souvenirs resurgissent, Flora cherchant toujours en vain la présence d’Ingrid.

Puis les années de vie commune, à travers les lettres d’Ingrid. Face à l’absence et au silence de son époux, elle décide de lui écrire et de cacher ses lettres entre les pages de romans de sa bibliothèque. A travers ce récit épistolaire se dessine peu à peu une vie pas du tout idyllique, aux contours plus sombres qu’il n’y parait. Bien qu’elle soit toujours amoureuse, Ingrid est malheureuse. La vie dont elle avait rêvé, les promesses de Gil, rien de tout cela ne vient égayer son quotidien.

Voilà un étonnant roman sur le couple et sur la place des femmes, mais femme au foyer qui se doit d’être mère avant tout, sur l’amour, l’absence, le poids des non-dits et le manque de communication. La nature est omniprésente, à travers la mer et ses promesses de bonheur et d’évasion, la lande et ses chemins, le jardin qu’Ingrid dessine avec obstination. Un beau roman d’été empreint de nostalgie.

Roman lu dans le cadre de ma participation au jury des lecteurs du Livre de Poche 2019

Catalogue éditeur : Stock, puis Le Livre de Poche

Roman épistolaire construit à rebours, ce récit relate le mariage d’Ingrid et de Gil Coleman, son professeur de littérature, de vingt ans son aîné. Quinze ans plus tard, Ingrid, lassée des absences répétées de son mari, disparaît, laissant une série de lettres dans lesquelles elle revient sur l’histoire de son mariage.

432 pages / Date de parution : 24/04/2019 / EAN : 9782253237600 / Prix  8,20€

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Oyana, Eric Plamondon

De Montréal au Pays Basque, la vie et les rêves d’une héroïne comme on les aime, face à ses engagements et à ses doutes. Oyana, un superbe roman d’Éric Plamondon.

« S’il est difficile de vivre, il est bien plus malaisé d’expliquer sa vie. »

Elle vit à Montréal, ils se sont rencontrés au Brésil, elle est née au Pays Basque. Comme s’il y avait plusieurs vies en elle, plusieurs rêves, des fuites en avant, des regrets, des remords. Mais aujourd’hui ETA  a rendu définitivement les armes, l’organisation terroriste s’est auto-dissoute. ETA n’est plus et sa jeunesse revient lui claquer au visage et lui dire qu’il est temps.

Elle, c’est Oyana, mais Xavier ne le sait pas. Frappée dès sa naissance par le terrorisme basque, puis actrice de ce même terrorisme, elle a passé vingt-deux ans de sa vie dans le mensonge à propos de ses origines. Aujourd’hui elle revient au pays pour revoir ses parents.

L’auteur alterne avec adresse le récit d’Oyana, avec cette longue lettre qu’elle écrit à celui qui a partagé sa vie pendant tant d’années, et les faits historiques sur ETA et la violence au Pays Basque. Exposés de façon plus brutale, journalistique et sans empathie. De Franco aux terroristes, mort de Carrero Blanco, attentat et nombres de décès, les longues années de guerre interne ont laissé des blessures profondes au sein de nombreuses familles de part et d’autre de la frontière.

Difficile rédemption de celle qui fut terroriste malgré elle, de ceux qui ont combattu pour une cause qu’ils croyaient juste, face à un état répressif du temps de Franco, puis dans une lutte de moins en moins logique et acceptable. Mais peut-on, et faut-il essayer d’expliquer l’inexplicable montée de la violence ?  A travers ses mots, ses questionnements, ses peurs aussi de ce qu’elle a été et de ce qui l’attend, il y a une vie à poursuivre, affronter la mort, le deuil, la perte d’un parent et le mensonge avec lequel elle a dû se construire, puis la fuite et le mensonge avec lequel elle a dû continuer.

Oyana est seule face à elle, Xavier pourrait-il la comprendre, et finalement qui pourrait la comprendre, ce sont les interrogations auxquelles elle devra répondre en affrontant son passé. Interrogations qui sont cruellement d’actualité devant la montée de tous les terrorismes quels qu’ils soient finalement.

J’ai aimé cette double écriture, intime puis générale, pour parler de la lutte d’un pays à travers la vie d’Oyana, de la construction et de l’unité d’un peuple aussi, ces basques voyageurs qui sont partis affronter le monde. Quand la petite histoire des hommes fait la grande Histoire d’un pays. Aujourd’hui encore, les plaies sont profondes dans les campagnes ou les villes basques, de nombreuses familles ont perdu des pères, des frères des amis dans ce conflit qui a dressé les uns contre les autres. En peu de pages, d’une écriture concise et avec une simplicité de façade, Eric Plamondon interroge chacun de nous, comment réagirions-nous, qu’aurions-nous fait, et que reste-t-il de la lutte, de la souffrance, de la culpabilité. Peut-on aussi vivre éternellement dans le mensonge, est-il possible de se construire sainement quand les bases sont faussées. Autant de questions, autant de réponses sans doute, mais avant tout une belle lecture que je vous recommande.

💙💙💙💙

Sur le pays Basque et la lutte pour l’indépendance, on pourra lire également Galeux le roman de Bruno Jacquin.

Vous souhaitez mieux connaitre la région des Pyrénées et ses relations étroites au fil de l’histoire avec l’Espagne si proche. Lire aussi Les indésirables, de Diane Ducret, qui évoque les camps de concentration dans lesquels étaient internés les réfugiés espagnols pendant la seconde guerre mondiale,  ou encore les romans d’Isabelle Alonzo, Je peux me passer de l’aube, ou Je mourrai une autre fois.

Catalogue éditeur : Quidam

« S’il est difficile de vivre, il est bien plus malaisé d’expliquer sa vie. » Elle a fait de son existence une digue pour retenir le passé. Jusqu’à la rupture. Elle est née au pays Basque et a vieilli à Montréal. Un soir de mai 2018, le hasard la ramène brutalement en arrière. Sans savoir encore jusqu’où les mots la mèneront, elle écrit à l’homme de sa vie pour tenter de s’expliquer et qu’il puisse comprendre. Il y a des choix qui changent des vies. Certains, plus définitivement que d’autres. Elle n’a que deux certitudes : elle s’appelle Oyana et l’ETA n’existe plus.

Né au Québec en 1969, Éric Plamondon a étudié le journalisme à l’université Laval et la littérature à l’UQÀM (Université du Québec à Montréal). Il vit dans la région de Bordeaux depuis 1996 où il a longtemps travaillé dans la communication. Il a publié au Quartanier (Canada) le recueil de nouvelles Donnacona et la trilogie 1984 : Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise et Pomme S, publiée aussi en France aux éditions Phébus.

Taqawan (Quidam 2018) reçu les éloges tant de la presse que des libraires et obtenu le prix France-Québec 2018 et le prix des chroniqueurs Toulouse Polars du Sud.

 152 pages 16 € /  mars 2019 / 140 x 210mm / ISNB : 978-2-37491-093-2

I love Dick. Chris Kraus

Sulfureux « I love Dick » ? Ce roman écrit par Chris Kraus à la première personne est avant tout la  revendication féministe d’une femme qui s’affirme dans un monde d’hommes.

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D’abord publié en 1997, le roman a reçu un accueil mitigé, et pourtant il est aujourd’hui traduit dans plusieurs pays. Assez étonnant, troublant par sa construction, il peut rebuter un lecteur par toutes ces mentions d’auteurs anglo-saxons et parce qu’il est très ancré dans les années soixante-dix et quatre-vingt, qu’il faut avoir connues pour ne pas être parfois perdu. De plus, l’impression que Chris a fait tomber les barrières entre l’écriture et la vie privée, la réalité et la fiction, tout en écrivant malgré tout un roman, place parfois le lecteur en porte-à-faux. Et pourtant « I love Dick » parle essentiellement de la difficulté d’être une femme dans un monde d’hommes, celui des affaires, celui de l’art, du cinéma, de l’écriture, où les femmes sont souvent vues comme secondaires et peu intéressantes, insignifiantes, faibles, trouvant leur place uniquement par rapport aux hommes auprès de qui elles évoluent.

La première partie de roman se présente comme un journal. Chris Kraus et son mari, Silvère Lotringer, sont au restaurant avec Dick. Le temps est menaçant, aussi Dick leur propose de les héberger pour une nuit. Dès cette scène, le lecteur connait alors tout ce qu’il faut savoir sur les trois personnages, situation, âge, profession, et le fait qu’ils se connaissent finalement très peu. Au lendemain de cette soirée, Chris est persuadée que la nuit passé sous le même toit que Dick a été comme une rencontre intime et qu’il s’est passé une connexion entre eux, une sorte de « baise conceptuelle » et qu’elle est désormais amoureuse de Dick.
Silvère, jaloux à sa façon, va pourtant rentrer dans le jeu de Chris, et tous deux vont lui écrire des centaines de lettres, produisant ainsi une étrange réalisation artistique à quatre mains. Que faire, les envoyer ? Les publier en un roman ? En parler à Dick ? Attendre sa réponse ?
Pour Chris, c’est un peu comme si elle rédigeait un journal …. Et petit à petit cela devient une véritable introspection pour cette femme tentée par un changement de vie, elle se rend compte que si elle reste auprès de son mari, elle ne sera jamais que sa femme, son accompagnatrice, et n’aura pas de réalité en tant que Chris, aussi elle décide de le quitter.

La deuxième partie du roman nous fait d’abord suivre Chris dans sa traversée des États Unis seule en voiture. Elle tente de revoir Dick, le poursuit de ses assiduités, le harcèle. Mais toute cette partie est aussi un long plaidoyer pour toutes les femmes artistes si peu comprises, si peu appréciées tout au long des années, autrement que par rapport aux hommes qui les ont accompagnées. Et Chris défend la cause de ces femmes, leur talent, réel, méconnu, mal compris. Défend le fait d’être une femme, artiste, talentueuse, révolutionnaire, contestataire ou avant-gardiste, et surtout le droit à l’expression au même titre que les hommes.

Voici donc un roman très déroutant et qui loin d’être aussi sulfureux que le laissait présager son titre, et sa double signification en argot, nous entraine à la suite des délires et des pensées de Chris, aux limites de la fiction et de la réalité, et qui cherche à faire entendre les voix féminines si souvent oubliées et si peu soutenues par la société, en particulier dans les années 80, dans le monde de l’art et de la littérature.

💙💙💙

Quelques extraits :

« Nous étions deux électrons qui se tournaient autour dans une circuit fermé. Sans issue, huis clos. J’avais pensé à toi, rêvé de toi chaque jour depuis décembre. T’aimer m’avait permis d’accepter l’échec de mon film, de mon mariage et de mes ambitions. La route 126, l’autoroute de Damas. Comme saint Paul et Bouddha qui firent l’expérience d’une conversation grandiose à l’âge de 40 ans, j’étais re-née en Dick. Mais était-ce une bonne chose pour moi ?
Voilà la façon dont j’ai compris les règles.
Si l’on veut quelque chose très fort, on peut continuer à chercher à l’obtenir jusqu’à ce que l’autre dise Non. »

« Tout ceci était d‘une grande cruauté mais t’aimer était devenu un boulot à plein temps et je n’étais pas prête à me retrouver au chômage. »

« Qu’est-ce qui est selon vous la plus grande réussite de votre vie ? a demandé un adolescent du Thurman Youth Group à George Mosher, un trappeur, fermier, homme à tout faire et bucheron de 72 ans. « Être resté ici » a dit George. « A 3 kilomètres de l’endroit où je suis né ». Cher Dick, le sud des Adirondack permet de comprendre le Moyen Age. »

Catalogue éditeur : Flammarion

 Chris Kraus, une jeune femme, raconte son amour à sens unique pour un critique d’art prénommé Dick. Entre obsession, désir féminin et quête à travers les Etats-Unis, elle s’éloigne de son mari Sylvère et comprend que tout n’était que prétexte à la méditation et à la réflexion sur la place des femmes dans le couple et dans le monde.

Littérature étrangère / Traduit de l’anglais (États-Unis) par Alice Zeniter / Parution : 24/08/2016 / Prix : 20 €

Le syndrome de la vitre étoilée. Søphie Adriånseñ

Avec  « Le syndrome de la vitre étoilée » Søphie Adriånseñ nous entraine avec bonheur dans les pensées et les obsessions, les malheurs et les joies de Stéphanie, jeune trentenaire qui rêve d’un enfant et panique à l’idée de voir tourner son horloge biologique…

Le Syndrome de la vitre étoiléeAprès une foultitude d’examens pour comprendre pourquoi elle n’arrive pas à « tomber enceinte », il s’avère que le problème ce n’est pas Stéphanie mais bien son amoureux, celui avec qui elle a décidé de vivre malgré les avis contraires de la famille, malgré les dix ans d’écart, malgré la différence sociale dont elle n’a rien à faire mais qui inquiète ses proches. Et si le problème c’est lui, l’envie d’enfant se construit à deux. Elle va donc passer toutes les étapes de la procréation assistée, subir et souffrir, pour rien, échec, souffrance, déprime. Tout en voyant autour d’elle ses amies procréer, élever les enfants dont elle rêve, sa famille faire des réflexions idiotes, de celles qui vous donnent mal au ventre et mauvaise conscience et qui vous font dire « pourquoi moi et pas les autres ? » alors que vous n’y êtes pour rien.
Désir d’enfant qui tourne à l’obsession et qui détruit tout, l’amour, le vrai (car maintenant le seul but de la relation est de procréer), l’amitié (gâchée par des « pourquoi elles et pas moi » insidieux et persistants), la confiance en soi, en l’avenir, et jusqu’au couple, si solide jusque-là. Obsession qui est celle de nombreuses jeunes femmes puisqu’il est souvent dit qu’un couple sur cinq n’arrive pas à procréer.

Portant sur des interrogations actuelles, « le syndrome de la vitre étoilée » est écrit avec beaucoup d’humour, de justesse et même de tendresse. J’ai aimé sa structure en courts chapitres d’à peine une page parfois, intitulés « Dans un livre », « maintenant », « un souvenir », etc., et qui expriment des sentiments, une page de journal, quelques pensées, des extraits de livres, des phrases et quelques poncifs de donneurs de leçon qu’on croise immanquablement autour de soi. Alors on les tourne ces pages-là, vite même, et on a envie de savoir si Stéphanie va réussir à se sortir de cette impasse… Et comment elle va se retrouver après avoir subi ce syndrome de « La vitre étoilée, c’est celle du flipper qui, sous les coups des joueurs frustrés d’avoir laissé échapper la bille, se brise sans se disloquer. Les fissures lui confèrent un aspect céleste. C’est quand tout est brisé à l’intérieur alors qu’à l’extérieur tout semble tenir. On peut même trouver ça joli. Après généralement, ça fait tilt. »… Un roman épistolaire n’est généralement pas ce que je préfère car je m’y ennuie parfois… mais avec celui-ci, point d’ennui, au contraire, voilà un livre que l’on va lire pour se détendre et qui fait du bien.

#rl2016


Catalogue éditeur : Fleuve éditions

Un garçon, une fille, dix ans de vie commune. De cette équation parfaite naît le désir d’enfant. Puis les difficultés arrivent. Le désir se transforme. Le garçon et la fille aussi. Un couple sur cinq connaît des difficultés pour avoir un enfant.
Derrière cette proportion, combien d’autres statistiques ? De formules intrusives ? De conseils « bienveillants » ? De boîtes de tampons ? De pieds dans les étriers ? D’amis auxquels on ment ? De bouteilles éclusées ? Combien de pensées magiques pour conjurer le sort et cette foutue proportion ?
Voilà des questions – des obsessions – que la narratrice de ce roman tente d’éclairer sous un jour nouveau en découpant sa pensée comme on range la commode de son adolescence.
Ce qui démarrait comme un chemin de croix frappe par sa lucidité, sa drôlerie, sa cruauté et prend la forme du journal rétroéclairé d’une jeune femme qui découvre le pouvoir d’être libre.

Date de parution : 25 Août 2016 / Roman contemp. GF / 352 pages / ISBN 9782265115682