Sol. Raluca Antonescu

Sol, c’est un retour vers les origines à travers l’histoire d’un exil forcé, c’est  également l’histoire de l’auteur, Raluca Antonescu.

Domi_C_Lire_sol.jpgLa politique menée en Roumanie par Ceausescu et ses conséquences sur la vie de nombreuses familles m’intéresse toujours. Aussi ai-je immédiatement été tentée par la lecture de Sol, le roman de Raluca Antonescu, dont les parents ont fui ce pays pour s’installer en Suisse, contraints de laisser leurs enfants en Roumanie, Raluca ne les rejoindra qu’à l’âge de quatre ans.

Années 1979/1980, Ion est attaqué par une abeille qui, incroyable malchance, va rentrer dans sa narine, s’y loger, s’affoler, le piquer sans vergogne. Épisode, ou anecdote, pour le moins banal, mais qui va voir s’enchainer une multitude d’autres événements qui vont bouleverser irrémédiablement la vie de sa famille. Une théorie des dominos qui serait synonyme de malchance en série en quelque sorte.

Car à partir de ce jour, Ion n’est plus le même, il vocifère et lance des insultes à l’encontre du pouvoir, des communistes, du dictateur tout puissant. Comme si la piqure avait libéré cette parole qui se doit d’être tue, ses mots qu’il faut garder au plus profond de soi. Car dans la Roumanie de Ceausescu, la parole n’est pas libre et la peur étend son manteau de silence, de délation, dans les villes et les villages. Les voisins, la famille, craignent le pire, jusqu’au jour où les hommes du village tabassent Ion, pour tenter de le calmer, par crainte de représailles à leur encontre. Puis il est arrêté et enfermé. Sa fille Elena, ses petites filles Dina et Alina, sa femme Ibolya, la grand-mère pourtant maitresse-femme de cette famille, et même Viorel Cioban, le gendre, craignent également pour leur propre liberté.

La décision est prise, les filles vont profiter de l’unique autorisation  de quitter à deux le pays,  exceptionnellement accordée à Alina championne nationale de tir, et à Dina. Les filles partiront seules sans espoir de retour. Elles s’installeront, jeunes adolescentes, en Suisse. Les années ont passé, on découvre Johan, le fils d’Alina, élevé par Dina. Il refuse de connaître ses origines, d’écouter les souvenirs et les regrets de cette tante qui l’a élevé à la mort de ses parents. Mais on le comprend, son cheminement vers la racine de l’oubli, vers ses propres racines, est pourtant l’élément indispensable qui lui permettra de continuer son parcours vers l’équilibre et la lumière.

Difficile chemin vers une liberté qui coûte si cher : l’abandon de ses racines, de sa famille, parents, grands-parents, souvenirs, il faut partir sans aucun bagage de quelque sorte que ce soit, pour se créer ailleurs une vie nouvelle. L’auteur utilise de façon très imagée la métaphore du sol – sable, argile, calcaire, humus –  et donc de ses différentes strates toutes si différentes et pourtant toutes indispensables à la survie de chacun, pour montrer que ces strates sont aussi la famille, la vie, la mémoire et l’avenir, celui dont on rêve et celui que l’on vit.

Autre point particulièrement intéressant et qui transpire dans chaque partie du roman, la dureté de la vie quotidienne sous la dictature, la misère et les privations, le manque de liberté, criant, paralysant. Jusqu’à l’envie de produits de base, du beurre, de la farine, dont le besoin tellement criant peut parfois entrainer la délation.

Enfin, les informations sur les orphelinats, sur cette politique de natalité à outrance, et d’abandon forcé des bébés dans les orphelinats où ils étaient maltraités, souvent victimes de malnutrition et de violence, et qui a entrainé un trafic d’enfants et l’adoption de ces milliers d’orphelins à l’étranger.

Sol est un très beau roman, même s’il y règne parfois une grande tristesse, faite de violence et de mutisme, y compris entre les membres d’une même famille, qui nous montre que les années de silence laissent des traces jusque sur les générations futures.


Catalogue éditeur : La baconnière

En pleine Roumanie de Ceausescu, deux jeunes adolescentes sont forcées par leurs parents à fuir leur pays et leur famille. La plus jeune sœur a intégré l’équipe junior roumaine de tir et elles sont exceptionnellement autorisées à se rendre en Suisse disputer un tournois international. Elles ne rentreront pas. L’intégration de chacune de ces deux femmes à leur nouvelle vie se fera de façon totalement divergente.
Ce roman se penche surtout sur la deuxième génération d’immigrés et sur la très délicate question du rapport à leurs familles et à leurs origines. Raluca Antonescu va tout mettre en œuvre pour créer un sol, couche par couche, du calcaire à l’humus, à son personnage principal, Johan, fils de la tireuse d’élite, morte dans un accident.
C’est un roman familial de lecture aisée qui gagne en profondeur par le point de vue artistique et non littéraire de départ. Venant des Beaux-arts, Raluca Antonescu utilise souvent les matières comme point de départ d’une scène.
Elle excelle ensuite dans le rendu des descriptions et des dialogues. Ses personnages sont attachants, finement construits et évolutifs.

Date de parution : 17/08/2017 / Éditeur : La Baconnière / EAN : 9782940431717

 

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Kidnapping. Gaspard Koenig

Quand deux mondes se confrontent, lequel apporte le plus à l’autre ? Intéressant conflit évoqué dans « Kidnapping » le roman de Gaspard Keoning.

https://i1.wp.com/static1.lecteurs.com/files/books-covers/249/9782246858249_1_75.jpgA Londres, de nombreuses familles embauchent des nannys arrivant des pays de l’Est. Ruxandra sera l’une d’elle. Elle arrive de Roumanie. Impossible d’y exercer son métier d’infirmière, malgré les sacrifices qu’elle a fait pour passer son diplôme. Trop mal payée, trop peu d’avenir. Poussée par ses « amis Facebook », elle tente l’aventure et part travailler en Angleterre. Désormais prénommée Roxy, elle devient la nanny du petit George. Enfant mal aimé par David, un père d’avantage préoccupé par sa carrière que par sa famille et par Ivana, une mère plus intéressée par le paraitre et les apparences que par l’éducation de son fils qu’elle confie à une autre, Roxy va s’attacher chaque jour au petit garçon qu’elle façonne comme son propre fils. Jusqu’au moment où l’amour de cette mère de substitution la pousse à l’irrémédiable, provoquant un étonnant retournement de situation.

Il y a deux facettes qui m’ont parues très intéressantes dans ce roman.
D’une part l’évocation de la vie des émigrés, qu’ils soient roumains ou issus d’autres pays de l’Est ou d’ailleurs. Avec en filigrane ce que cela implique de choc et d’incompréhension dus aux différences sociales, traditionnelles ou culturelles, et au statut que l’on attribue à chacun, ou que chacun se donne ou se refuse dans la société. Car lorsque Roxy apprend qu’elle peut exercer son métier d’infirmière à Londres, tout un monde s’ouvre à elle qu’elle a du mal à accepter, comme si était la seule possibilité envisageable était une position d’immigré subalterne.
D’autre part, l’action bienpensante mais pas toujours opportune des banquiers et investisseurs européens. En Roumanie, ils s’agit de construire une autoroute pour désenclaver le pays du nord au sud. Désir de bien faire ? Désir de briller sur l’échiquier européen des affaires et des banques ? Désir d’être réellement utile, ou de plaire aux investisseurs et aux politiques ? Car il n’est pas sûr que le but recherché soit réellement le bien de la population et du pays.

J’ai apprécié cette plongée dans ces deux univers si contradictoires, mais qui sont pourtant bien observés de l’intérieur à chaque fois. David, ce banquier londonien bientôt quadra qui aspire tant à changer de poste pour enfin atteindre le statut de ses rêves, et qui au départ n’envisage sa mission que par ce prisme-là. Et Roxy, qui a beaucoup de mal à imaginer qu’elle peut sortir de sa condition d’émigrée et obtenir un poste à hauteur de ses compétences, mais qui aura la finesse de manipuler et orienter les décisions prises dans son pays. Belle description aussi de la vie en Roumanie, que ce soit à Bucarest ou dans la campagne reculée, tant pendant cette époque post dictature ou par l’évocation de la vie avant la chute de Ceausescu. De quoi se poser quelques questions intéressantes, et peut-être perturbantes mais salutaires, sur nos ambitions et sur le fonctionnement des institutions européennes.


Catalogue édieur

En débarquant à Londres, Ruxandra est devenue « Roxy », une nanny roumaine parmi des milliers d’autres, au service exclusif du petit George, deux ans.
Tout semble séparer David, le père, angoissé par sa carrière à la City, et cette jeune femme qui observe le mode de vie de ses employeurs avec un mélange de convoitise et de mépris. Jusqu’au jour où un important projet d’autoroute transeuropéenne met la Roumanie au cœur des préoccupations de David. Et si Roxy détenait désormais la clé de ses ambitions ?
L’Est et l’Ouest, le village et la mégalopole, la tradition et la raison : qui finira par kidnapper l’autre ?
Des beaux quartiers londoniens aux monastères des Carpates en passant par les bureaux de Bruxelles et le détroit de Gibraltar, Gaspard Koenig nous offre un roman trépidant, une satire lucide et documentée des rêves européens.

Parution : 13/01/2016 / Pages : 368 / Format : 140 x 205 mm / Prix : 19.00 €
EAN : 9782246858249 / Grasset