Noir Vézère, Gilles Vincent

Se laisser embarquer par ce thriller historico-paléontologique haletant

La Vézère traverse le Périgord Noir. C’est dans la vallée de la Vézère que l’on trouve à la fois Lascaux et Les Eyzies, et c’est là que Gilles Vincent nous entraîne à trois époques différentes.

D’abord, il y a 17 000 ans, au moment où des hommes ont commencé à peindre de merveilleuses fresques sur les murs de la Grotte de Lascaux. L’auteur pose la question et tente de comprendre pourquoi à un certain moment l’homme préhistorique a eu l’idée, tout à fait extravagante sans doute pour ses contemporains, d’une part d’offrir une sépulture à ses morts, et d’autre part de peindre sur les parois des grottes le panthéon d’animaux auxquels il devait se confronter. Comme une introduction à la fois au chagrin et à l’émotion que provoque la perte de son prochain. Mais aussi à la naissance d’une démarche créatrice et d’un sens artistique, eux aussi porteurs et traducteurs d’émotions.

Puis en 1919, à la fin de la guerre de 14/18. Deux hommes, un lieutenant et son acolyte de retour au pays découvrent incidemment la grotte de Lascaux. La beauté du lieu, la majesté des fresques vont les submerger et donner à l’un d’eux le désir fou de garder cette merveille secrète. Jusqu’au jour de l’invention officielle de la grotte en 1940 par Marcel Ravidat, Jean Clauzel, Maurice Queyroi et Louis Périer, quatre adolescents à Montignac en Dordogne.

Enfin, de nos jours, avec un paléontologue et une jeune gendarme, à Lascaux. Un violent orage va perturber les lieux, provoquant un accident géologique souterrain qui ne sera pas sans conséquences. Ensemble, ils pénètrent dans le saint des saints, la grotte originelle. Là, ils vont découvrir une scène qui va les bouleverser.

Un roman court, avec une intrigue évidente mais prenante, aux personnages bien campés, qui aborde ces trois époques avec une justesse de ton qui emporte immédiatement le lecteur.

Du même auteur, retrouver aussi ma chronique de Un, deux, trois, sommeil !

Catalogue éditeur : éditions Cairn

Gilles Vincent revient avec un polar qui va nous ramener au cœur de nos racines, au cœur de l’Histoire, là où tout a commencé, dans les cavernes et les grottes. Les murs et les peintures ont encore beaucoup à révéler. Lascaux n’a pas livré tous ses mystères. Préparez‐vous à un huis clos surprenant : un polar préhistorique jamais vu.

Après 33 ans dans le Nord et onze ans à Marseille, Gilles Vincent décide, en 2003, de poser valises et stylos dans le Béarn. Depuis quinze ans, il consacre le plus dense de sa vie à l’écriture. Il est aussi animateur d’ateliers d’écriture en milieu scolaire, en prison, à l’hôpital…Les pages lues, écrites sont ses poumons, les mots, tout le sang qui l’habite… Auteur de polars connu et reconnu, il a plusieurs fois été récompensé : prix Europolar 2014 pour Djebel, prix Cezam Inter-CE 2014 pour Beso de la Muerte et prix du Mauvais Genre 2015 du Val Vert duClain pour Trois heures avant l’aube. Dans la collection Du Noir au Sud il a déjà publié Un deux trois, sommeil ! en 2016 et Noir Vézère en 2018.
ISBN : 9782350685779 / 8,50 € TTC / Pages 168 / Date de parution mai 2018

Le secret Hemingway, Brigitte Kernel

L’histoire méconnue de Grégory Gloria Hemingway, ou le secret Hemingway dévoilé avec pudeur et délicatesse par Brigitte Kernel

L’auteur présente avec beaucoup de réalisme et de délicatesse l’histoire du troisième fils du grand Ernest Hemingway, explicitant si besoin était la difficulté d’être soi et en même temps le fils de ce monstre de la littérature, coureur de jupons, ancien soldat, pêcheur au gros et compétiteur hors pair dans cette catégorie, entre autre, cette force de la nature adulée par les femmes et par ses  nombreux admirateurs, cet écrivain lauréat de tant de prix…

Celui qui s’appelait Gregory, marié trois fois, père de huit enfants et qui deviendra Gloria.

Si dans la lignée des Hemingway alcool et dépression, mais aussi pulsions suicidaires sont un fil rouge, Gregory/Gloria n’y coupera pas, et à tout cela s’ajoute cette difficulté à être lui ou elle, et à choisir puis assumer sa différence. Comment devient-on soi-même lorsque l’on a un père aussi célèbre ?  Mais aussi une vie multiple, des rêves et des désespoirs, celui d’avoir comme il lui a dit tant de fois, tué sa mère, tué son père, et de n’avoir pas pu finalement tuer plus tôt cet homme qui était dans son corps mais qu’il ne voulait pas être, qu’il ne pouvait pas être au plus profond de lui.

Habillé en fille jusqu’à l’âge de sept ans, attendu par son père comme une fille qui viendrait éclairer ses jours, a-t-il était totalement troublé par cette relation ou est-il réellement né dans le mauvais corps ? Si on peut se poser la question, c’est qu’il se l’est peut-être parfois posée. Pourtant il se sentait fille ce petit garçon appelé Gigi par son père, mais que celui-ci va emmener à la pêche, et faire des sports très masculins pour l’aguerrir. Il devient médecin et a fait médecine pour comprendre comment et pourquoi sa mère est morte.  Mais aussi pour savoir puis être en mesure de prendre des hormones et se traiter seul avant même de pouvoir imaginer se faire opérer pour réaliser et assumer son besoin d’être femme. Car il ne le fera qu’à 60 ans passés, soucieux de sa femme et de ses enfants, et son opération n’est même pas terminée lorsqu’il décède à la prison de femmes de Miami en 2001.

Lecture bouleversante que celle de ce roman qui nous interroge à la fois sur la famille, l’amour entre un père et son fils, l’amour dans le couple, mais aussi sur le genre et la difficulté d’être soi dans le corps d’un autre. C’est une véritable découverte. J’aime cette façon d’écrire, cette capacité qu’à l’auteur de se mettre à la place d’un personnage réel mais si romanesque en même temps. Alors oui, j’ai écouté Gloria me parler de Gregory et de sa famille avec beaucoup d’émotion, j’ai essayé de le comprendre et j’ai aimé les mots et l’écriture de Brigitte Kernel qui le fait revivre le temps de ce beau roman.

Catalogue éditeur : Flammarion

Ils ont dit que j’avais tué ma mère.
Puis ils ont dit que j’avais tué mon père.
Enfin, ils ont dit que chez nous, les Hemingway, de génération en génération, tout le monde se tuait.

Ce roman est une histoire vraie, celle de Gloria, née Gregory Hemingway (1931-2001).

Paru le 08/01/2020 / 320 pages / 137 x 210 mm / Prix : 19,00 € / ISBN : 9782081471894

Miss Cyclone. Laurence Peyrin

Des années 80 à la mort de Lennon, puis au 11 septembre 2001, en passant par l’affaire Monica Lewinsky, Laurence Peyrin utilise l’histoire de New-York et des USA pour fait évoluer ses personnages et nous donner envie de les suivre.

DomiCLire_miss_cycloneA Coney Island, New-York, en bord de mer, la fête foraine est une institution depuis les années 20. Là Angela et June vont vivre leur adolescence et grandir à l’ombre du Cyclone, les célèbres montagnes russes. Elles ont 16 ans, elles avaient tout pour ne jamais se rencontrer mais elles seront amies pour la vie…pourtant, leurs destins vont être bouleversés par des évènements en apparences inoffensifs mais qui bouleversent le cours d’une vie.

Un soir de fête à Central Park, alors que toute la jeunesse est réunie en hommage à John Lennon qui vient d’être assassiné, Angela accepte d’avoir une relation avec son petit ami jusque-là si respectueux, mais particulièrement saoul et trop stone pour réellement comprendre ce qu’il fait. Le silence, la honte, puis les conséquences de cette relation vont avoir des répercussions sur l’avenir d’Angela et June, mais également bien au-delà, sur Nick et Adam, leurs amis.

Impossible de résumer ou inutile de dévoiler une intrigue dont l’intérêt tient essentiellement dans les vies, les amours, les rencontres, les mariages et les divorces, les chagrins et les espoirs, les forces et les faiblesses de ces deux jeunes femmes, issues de milieux si différents et que tout devrait opposer. L’auteur nous surprend, car si la trame parait légère, il y a cependant de grands moments d’amour, d’amitié, de recherche de soi. Mais l’intérêt tient aussi par le récit fait en toile de fond sur la ville et sur les événements qui ont bouleversé notre histoire récente. Le livre idéal pour les vacances.

Enfin, fermer ce livre et se dire qu’il faut vivre ses rêves, qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire, qu’il ne faut pas persister dans l’erreur si l’on ne veut pas passer à côté de sa vie !

💙💙💙💙


Catalogue éditeur : Calmann-Lévy

Une amitié indéfectible vibrant au rythme de New York, la ville où bat le cœur du monde.
Coney Island, là où New York se jette dans la mer, est un endroit enchanteur l’été, avec sa fête foraine légendaire, et fantomatique l’hiver quand les manèges sont à l’arrêt. C’est là qu’Angela et June, 16 ans, ont grandi ensemble. Deux jeunes filles vives et joyeuses, que rien ne destinait à s’entendre, et que rien ne peut séparer.
Mais une nuit, la nuit où toute la jeunesse new-yorkaise pleure la mort de John Lennon, leur vie prend un tour inattendu : Angela, par un mélange de fatalisme et d’innocence, accepte de son petit ami ce qu’elle ne voulait pas vraiment. Parce qu’elle n’ose pas en parler à June, son silence devient un secret… Et leur destin à toutes les deux en sera changé à jamais.

Date de parution : 29/03/2017 / EAN : 9782702161517 / Nombre de page : 342

Ronce-Rose. Eric Chevillard

« Ronce-Rose » d’Éric Chevillard, voilà un roman qui émeut, perturbe, intrigue….

DomiCLire_ronce_roseRonce-Rose raconte son histoire, elle l’écrit dans ce journal que personne ne doit lire. Elle y raconte jour après jour sa vie dans cette maison qu’elle partage avec Mâchefer, son père, et Bruce, un ami, un géant, avec qui il travaille … enfin, quand ils travaillent, le soir et les weekend, dans des stations-services, des bijouteries, des banques….
Ronce-Rose ne va pas à l’école, ne rencontre personne et reste dans cette maison où la vie coule et semble lui convenir, pourvu qu’elle ait une robe, une culotte propre et un crayon pour écrire. Jusqu’à ce matin où Mâchefer et Bruce ne reviennent pas. A partir de là, tout l’univers de Ronce-Rose bascule, car où, quand et comment les retrouver ?

Ce qui m’a le plus interpellée dans ce roman, c’est cette façon particulière qu’a l’auteur de jouer avec le langage, les mots, le sens qu’il leur donne, et surtout celui qu’il détourne, explique, revendique, l’interprétation et l’humour tellement singuliers qu’il affiche. Il en fait un univers complétement hors du temps, décalé et en même temps parfois tellement évident qu’on se demande qui de nous-même ou de Ronce-Rose ne tourne pas tout à fait rond !

Le roman, étonnant et déstabilisant, est construit autour de Ronce-Rose, une fillette – mais est-ce réellement une fillette, ou seulement mon interprétation ? Son univers est rempli de mésanges, d’une sorcière, d’un unijambiste à surveiller, mais aussi de poissons d’or et de poésie surréaliste, dans un monde un peu triste et légèrement désabusé. Roman à découvrir, qui fait réfléchir et que l’on peut interpréter chacun à sa façon.


Catalogue éditeur : éditions de Minuit

Si Ronce-Rose prend soin de cadenasser son carnet secret, ce n’est évidemment pas pour étaler au dos tout ce qu’il contient. D’après ce que nous croyons savoir, elle y raconte sa vie heureuse avec Mâchefer jusqu’au jour où, suite à des circonstances impliquant un voisin unijambiste, une sorcière, quatre mésanges et un poisson d’or, ce récit devient le journal d’une quête éperdue.

2017 / 144 pages / ISBN : 9782707343161 / 13.80 €

Qu’il emporte mon secret. Sylvie Le Bihan

« Qu’il emporte mon secret » de Sylvie Le Bihan est avant tout une histoire d’amour, c’est également une histoire d’émotion, de failles et de souffrance, une histoire humaine en sorte !

DomiCLire_qu_il_emporte_mon_secretVoilà une histoire d’amour qui commence et se termine aussitôt et dont l’héroïne veut s’expliquer dans une longue lettre à Léo qui, nonobstant le fait qu’elle soit une lettre de rupture, devient aussi une tentative d’explication, une véritable recherche intérieure.

Hélène Dutilleul, ou plutôt Hélène le Floch est un écrivain à succès. Elle se souvient. A seize ans elle est laissée pour morte, frappée, blessé, violée par trois hommes que l’on ne retrouvera jamais. Mais la famille, la loi même, conseillent d’oublier, et parfois hélas conseillent bien mal. Car ne rien dire, ne pas porter plainte, ne pas aller au bout de ce que l’on a vécu en essayant de l’occulter, c’est se condamner à vivre avec une blessure enfouie tout au fond de soi toute sa vie, c’est amputer sa vie de ce rayon de soleil qu’est la confiance en l’autre et la confiance en soi, l’insouciance, qui font avancer et grandir.

Hélène a rencontré Léo dans le train pour la foire du livre de Briançon, et malgré leur différence d’âge, d’expérience, c’est avec lui qu’elle a passé la nuit. Ils ont rendez-vous dans quelques jours mais elle sait déjà qu’elle n’ira pas le rejoindre. Car Hélène est incapable d’aimer, de s’attacher, incapable de se donner sans retenue.

Aujourd’hui, Hélène attend. Elle est insomniaque, car demain elle a rendez-vous au tribunal. Elle va revoir  celui qui a fait émerger un passé si douloureux qu’il l’entraine au-delà de la nuit dans un abime de désespoir et de souffrance, en particulier celle de ne pas être allée au bout.

« Qu’il emporte mon secret »  est un roman construit en plusieurs strates parallèles. Le passé et les souvenirs, le présent et cette histoire d’amour déjà finie alors qu’elle commence à peine, enfin le futur et ce rendez-vous, demain… Emporté par ces récits parallèles, le lecteur entend cette souffrance, comprend le manque, la difficulté de l’oubli, de la mémoire qui occulte, et refait avec Hélène le chemin vers sa propre rédemption… mais tout n’est pas si clair, tout n’est pas si simple, et l’auteur retourne avec adresse et machiavélisme le lecteur pour un final époustouflant.


Catalogue éditeur : Seuil

« Je ne peux pas t’expliquer pourquoi, pas maintenant, mais sois patient, je te raconterai dès que j’aurai trouvé les mots. J’ai besoin de respirer, encore un peu, un autre air que celui, étouffant, de l’été 1984, celui que j’avais refoulé et que j’ai retrouvé dans une salle de la prison de Nantes, il y a trois semaines ».Deux nuits ont bouleversé la vie d’Hélène à 30 ans d’intervalle, la troisième, à la veille d’un procès, sera peut-être enfin celle de la vérité…Alternant le présent et le passé… Lire la suite

Date de parution 12/01/2017 / 17.00 € TTC / 224 pages / EAN 9782021337563

Ressentiments distingués. Christophe Carlier

Si l’on reçoit généralement l’assurance de quelques sentiments distingués, ici tout le sens de ces « Ressentiments distingués » apparait au fil des pages du court roman de Christophe Carlier.

DomiCLire_ressentiments_distinguesSur une ile isolée de Bretagne, quelques habitants vivent depuis longtemps en bonne intelligence. Le facteur est le fil qui les relient entre eux et qui apporte les nouvelles du continent. Sans relâche, quel que soit le temps qu’il fait, il apporte à chacun son courrier. Jusqu’au jour où, oiseau de mauvais augure, il s’avère qu’il apporte dans sa besace de facteur innocent une lettre du corbeau.

Mais oui, du corbeau ! Oh, un corbeau pas trop méchant, qui fait juste émerger quelques défauts, rancœurs, jalousies, travers, dans les quelques lignes qu’il adresse à chacun. Car tous ou presque finissent par recevoir un courrier. Mais de qui, et surtout pourquoi ? Qui peut en vouloir aux bonnes âmes du village, de l’ile, à ces plus ou moins jeunes qui vivent là depuis si longtemps et qui n’ont jamais créé de vague ou de conflit.

Mais qui ? Oui, qui peut bien être ce corbeau ? Chacun s’interroge, parle, commente. Les boites aux lettres se transforment en objet menaçant et vengeur, les sentiments s’exacerbent, les tensions se réveillent, les apprentis enquêteurs tentent de comprendre, de trouver qui est le coupable de ces perturbations qui transforment cette petite ile en enfer. Mais jusqu’où ira-t-il, que cherche-t-il, et surtout pourquoi ?

Christophe Carlier décrit la vie sur ce microcosme qu’est une ile avec beaucoup de subtilité et de finesse, analysant les comportements, les silences, les rancœurs, pour le plus grand plaisir du lecteur. Le roman est composé de courts chapitres, de nombreux paragraphes qui permettent de bien situer les personnages, de savoir qui parle ou de qui on parle, de suivre et de comprendre, sans toutefois en dévoiler trop, pour mener le lecteur stupéfait jusqu’à la dernière page.

Retrouvez aussi la chronique de Nicole du blog MotspourMots ici


Catalogue éditeur : éditions Phébus

Sur l’île, le facteur ne distribue plus de lettres d’amour. Mais des missives anonymes et malveillantes qui salissent les boîtes aux lettres.
Un corbeau avive les susceptibilités, fait grincer les armoires où l’on cache les secrets. Serait-ce Tommy, le benêt ? Irène, la solitaire ? Ou bien Adèle qui goûte tant les querelles ? Ou encore Émilie, Marie-Lucie ou Félicien ? Bien vite, les soupçons alimentent toutes les conversations. Et l’inquiétude s’accroît. Jusqu’où ira cet oiseau maléfique ?

Avec L’assassin à la pomme verte, Christophe Carlier avait séduit les amateurs de polars sophistiqués. Il nous offre ici une réjouissante histoire de rancœurs, pleine de sel et vent.

ISBN 978-2-7529-1083-7 / Date de parution : 12/01/2017 / Format : 14 x 20,5 cm, 176 p., 16,00 EUR €

Une bouche sans personne. Gilles Marchand

C’est une plaisanterie ce roman ? Ou c’est du sérieux ? Sous des airs à la Boris Vian, Gilles marchand décortique avec infiniment de finesse les sentiments et le réapprendre à vivre après… mais après quoi d’ailleurs ?

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Avec Une bouche sans personne, Gilles Marchand nous transporte au royaume de l’absurde, dans un univers parallèle fait de concierge décédée et de poubelles entassées jusqu’au premier étage, de voisins tireur de pigeon ou saltimbanque, d’une boulangère qui rêve peut-être de vendre autre chose qu’une simple baguette, d’une mouche qui n‘en fait qu’à sa tête, et d’un distributeur d’eau inapte à apaiser la soif inextinguible de collègues tellement bavards, tellement égoïstes qu’ils en oublient celui qui, pourtant, compte dans le bureau juste à côté. Car le narrateur est comptable, ce métier tellement ennuyeux et cartésien, qui ne laisse aucune place à l’imagination, aucune part de rêve, et c’est tellement mieux ainsi.

Dans cet univers, il y a  aussi et surtout un café où se rassemblent depuis bientôt dix ans ceux qui se sont trouvés là par hasard et pour qui le rendez-vous quotidien est devenu indispensable. Car ils se rejoignent à la même table, le narrateur, Sam et ses lettres, Thomas et ses enfants, servis par la si jolie Lisa qui prend souvent part à leur conversation en venant s’assoir à leur table. Cette présence essentielle est devenue le ciment d’une amitié qui semble irréelle tant leurs vies sont solitaires.

Mais le narrateur a un secret qu’il tient dissimulé sous l’écharpe avec laquelle il cache une partie de son visage. Jusqu’au jour où cette écharpe tombe. Alors au fil des jours il prend la parole, et ses amis, puis les clients toujours plus nombreux, l’écoutent et attendent. Chaque soir le café se rempli de clients passionnés par ce conteur dont on comprend qu’il va peut-être révéler quelque chose de primordial mais que l’on ne peut ni imaginer, ni comprendre. Il évoque avec beaucoup d’émotion les souvenirs de Pierre-Jean, ce grand père tellement atypique. Mais ces mots, cette fantaisie, puis ces silences, est-ce pour contrebalancer la folie douce de Pierre-Jean ?  Ce grand-père qui parle d’humidité du corps lorsqu’il pleure, qui regarde les étoiles en leur attribuant les noms qu’il veut, car après tout elles appartiennent à tout le monde, lui qui veille sur le petit-fils, seul rescapé d’on ne sait quel massacre. Car il parle aussi de singularité et de tendresse, d’amitié et de vérité, et chacun a soif de savoir tout en ayant peur de ce qui va être révélé, où, quoi, quand ?

Voilà un roman tellement émouvant, triste et délicat. Avec juste ce qu’il convient de folie pour ne pas être inconvenant lorsque le lecteur prend la mesure de la réalité qui, tout au long des pages, commence doucement à sourdre, et que l’on pressent, que l’on devine, que l’on rejette de toutes ses forces tant on sait qu’elle sera synonyme de souffrance et de douleur. A la manière d’un Boris Vian, qui cache la  maladie sous la beauté d’un nénuphar, Gilles Marchand a ce côté humble devant l’horreur et la douleur, tout en laissant poindre une folie douce permanente qui allège le récit et nous fait passer du rire aux larmes avec beaucoup de douceur. Voilà assurément un magnifique premier roman.

Merci à Gilles Marchand, rencontré au salon du livre de Boulogne, puis lors de la soirée des 68 premiers romans… savoir qu’un véritable grand-père vient de là-bas m’a fait envisager ce roman différemment, comme une offrande à l’Histoire, au passé, à la famille, aux souvenirs, ceux que l’on comprend mais que l’on ne dit pas, ceux qui construisent une vie…Un premier roman comme une nécessité sans doute.


Catalogue éditeur : Aux Forges de Vulcain

Un comptable se réfugie la journée dans ses chiffres et la nuit dans un bar où il retrouve depuis dix ans les mêmes amis. Le visage protégé par une écharpe, on ne sait rien de son passé. Pourtant, un soir, il est obligé de se dévoiler. Tous découvrent qu’il a été défiguré. Par qui, par quoi? Il commence à raconter son histoire à ses amis et à quelques habitués présents ce soir-là. Il recommence le soir suivant. Et le soir d’après. Et encore. Chaque fois, les clients du café sont plus nombreux et écoutent son histoire comme s’ils assistaient à un véritable spectacle. Et, lui qui s’accrochait à ses habitudes pour mieux s’oublier, voit ses certitudes se fissurer et son quotidien se dérégler. Il jette un nouveau regard sur sa vie professionnelle et la vie de son immeuble qui semblent tout droit sortis de l’esprit fantasque de ce grand-père qui l’avait jusque-là si bien protégé du traumatisme de son enfance.
Léger et aérien en apparence, ce roman déverrouille sans que l’on y prenne garde les portes de la mémoire. On y trouve les Beatles, la vie étroite d’un comptable enfermé dans son bureau, une jolie serveuse, un tunnel de sacs poubelle, des musiciens tziganes, une correspondance d’outre-tombe, un grand-père rêveur et des souvenirs que l’on chasse mais qui reviennent. Un livre sur l’amitié, sur l’histoire et ce que l’on décide d’en faire. Riche des échos de Vian, Gary ou Pérec, lorgnant vers le réalisme magique, le roman d’un homme qui se souvient et survit – et devient l’incarnation d’une nation qui survit aux traumatismes de l’Histoire.

Genre : Roman / 282 pages / Format : 14 x 20,5 cm / ISBN : 9782373050134 /  Date de parution : 25 Août 2016 / Finaliste du prix Georges-Brassens / Sélection CULTURA « Talents à découvrir » 2016 /     première sélection du prix Landerneau