Là où chantent les écrevisses, Delia Owens

Dans ce roman à découvrir absolument, Delia Owens nous entraine à la suite de son héroïne dans les marais de Caroline du Nord, un véritable bonheur de lecture

Kya, la fille des marais, est une enfant solitaire et sauvage. Un beau matin, Ma a mis ses belles chaussures et a pris le chemin, sans se retourner. Puis ses frères et sœurs, l’un après l’autre ont suivi le même chemin pour fuir les coups du père, la solitude du marais, leur vie de parias loin de cette ville qui ne les acceptent pas. Puis elle est abandonnée par Pa qui de soûleries en solitude, de vagabondage en incompréhension mutuelle, a préféré laisser là sa petite fille de dix ans.

Comment peut-on survivre dans les marais de Barkley Cove, petit bourgade de Caroline du Nord, seule, sans argent, abandonnée de tous ? Kya a su au fil des années faire corps avec le marais, la nature, les oiseaux dont elle collectionne plumes et nids. Elle part ramasser les moules et pêcher les poissons qu’elle vend à Jumping, le noir qui tient la pompe à essence. Attendri par cette enfant qui se débrouille seule, il lui fait rencontrer sa femme Mabel. C’est chez eux que Kya trouve de quoi survivre, soutien logistique mais surtout l’amour indispensable pour réussir à vivre seule. Au milieu de cette immense isolement le jeune Tate, un ancien ami de son frère, va l’apprivoiser et lui apprendre à lire, écrire, compter.

Mais comme l’a fait sa famille, Tata l’abandonne à son tour. Désespérément seule, Kya se laisse séduire par le plus beau gars de la région, subjugué par cette beauté sauvageonne qu’il a décidé de conquérir.

Kya ne fait qu’un avec le marais, avec sa végétation, avec cette nature aussi sauvage qu’elle et les animaux qui le peuplent. Fine observatrice, silencieuse, intelligente, elle étudie, compile, dessine, répertorie les mille vies qui l’entoure. Devenant ainsi le seul témoin d’une nature souvent méconnue par ceux qui la subissent ou la détruisent sans l’apprécier.

Kya, c’est l’enfant, la jeune fille, la femme que l’on a envie d’aimer, à laquelle on s’attache, qui nous émeut par sa tristesse, sa solitude, ses élans de tendresse et son besoin d’amour. C’est aussi celle qui observe et sait faire partager sa passion pour cette nature qu’elle connait, protège, respecte.

Magnifique roman qui nous montre la nature comme on la voit rarement, mais aussi l’âme humaine, dans ce qu’elle a de plus complexe, de plus noir, de plus beau aussi. Sentiments partagés, peur, angoisse, amitié, amour, oubli, vengeance, haine et violence, et toujours sous-jacente cette solitude inéluctable qui transforme les êtres, de nombreux sentiments émergent et de nombreux thèmes sont abordés par Delia Owens.

L’auteur est diplômée en zoologie et biologie et cela se sent dans l’impression de justesse de son texte, et pourtant cela n’est jamais pesant ni gênant, au contraire. Cette grande connaissance de la nature qu’elle attribue à son héroïne semble tout à fait naturelle. Un superbe premier roman que je conseille sans hésiter.

Catalogue éditeur : Seuil

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Amfreville

Pendant des années, les rumeurs les plus folles ont couru sur « la Fille des marais » de Barkley Cove, une petite ville de Caroline du Nord. Pourtant, Kya n’est pas cette fille sauvage et analphabète que tous imaginent et craignent.
A l’âge de dix ans, abandonnée par sa famille, elle doit apprendre à survivre seule dans le marais, devenu pour elle un refuge naturel et une protection. Sa rencontre avec Tate, un jeune homme doux et cultivé qui lui apprend à lire et à écrire, lui fait découvrir la science et la poésie, transforme la jeune fille à jamais. Mais Tate, appelé par ses études, l’abandonne à son tour.
La solitude devient si pesante que Kya ne se méfie pas assez de celui qui va bientôt croiser son chemin et lui promettre une autre vie.
Lorsque l’irréparable se produit, elle ne peut plus compter que sur elle-même…

Delia Owens est née en 1949 en Géorgie, aux États-Unis. Diplômée en zoologie et biologie, elle a vécu plus de vingt ans en Afrique et a publié trois ouvrages consacrés à la nature et aux animaux, tous best-sellers aux USA. Là où chantent les écrevisses est son premier roman.

Date de parution 02/01/2020 / 21.50 € TTC / 480 pages / EAN 9782021412864

Jamais, Duhamel

Quand une veuve pêchue et aveugle fait de la résistance et affronte les éléments… Jamais, une BD touchante et humaniste

Jamais ! C’est dit, Jamais Madeleine n’acceptera de quitter la maison qu’elle partage avec le souvenir de Jules, son marin de mari.

Mais Madeleine aveugle et vieille a perdu son mari en mer, et aujourd’hui, sa maison est prête à basculer dans le vide. Car à Troumesnil, sur la côte normande, l’érosion de la falaise est critique. Seule maison à rester encore debout, elle s’effondrera comme les autres. La catastrophe écologique qui s’annonce est d’ailleurs plus visible ici qu’ailleurs. Pourtant monsieur le Maire, responsable pénalement de ces concitoyens, va tout tenter pour la faire changer d’avis. Par la force ou la douceur, par les armes ou la roublardise. Mais Madeleine n’est pas de ces femmes-là. Il faut se rendre à l’évidence, bien qu’aveugle, elle se rend tout à fait compte des évolutions du climat et des changements du paysage… Elle assume tout, y compris sa solitude, dans cette maison chargée des souvenirs de sa vie d’avant.

Mais alors, qu’est-ce qui pourrait la faire changer d’avis, pour sa propre sécurité ? À découvrir en lisant cette BD particulièrement réussie.

Avec un graphisme aux couleurs claires et douces, au trait vif et allègre, l’auteur nous dévoile des sentiments à travers des situations cocasses ou dramatiques et des échanges aussi légers que drôles entre les différents personnages. Les dialogues sont subtils, fins et réalistes et plongent le lecteur dans une réalité contemporaine qui bien que menaçante est très touchante.

Le petit plus : les photos en fin d’album, qui montrent où l’auteur a puisé son inspiration…

Catalogue éditeur : Grand Angle

Dessin & Couleur : Bruno DUHAMEL

Face à une catastrophe naturelle, il faut une force de la nature. Madeleine, c’est les deux.

Troumesnil, Côte d’Albâtre, Normandie. La falaise, grignotée par la mer et le vent, recule inexorablement de plus d’un mètre chaque année, emportant avec elle les habitations côtières. Le maire du village parvient pourtant, tant bien que mal, à en protéger les habitants les plus menacés. Tous sauf une, qui résiste encore et toujours à l’autorité municipale. Madeleine, 95 ans, refuse de voir le danger. Et pour cause. Madeleine est aveugle de naissance.

Prix France : 15,90 € / 54 pages / Paru le 10 Janvier 2018 / ISBN 978-2-81894-381-6

Le répondeur, Luc Blanvillain

A l’ère des communications instantanées, découvrir « le répondeur » ce roman absolument réjouissant de Luc Blanvilain publié chez Quidam, éditeur indépendant dénicheur de pépites


Étonnant, plein d’humour, un rythme prenant, je vous conseille cette lecture qui sous ses airs légers nous fait également réfléchir à nos besoins de communication dans l’urgence, de réponses immédiates, qui parfois polluent notre quotidien.

Baptiste galère dans le théâtre que tient tant bien que mal son ami Vincent, chaque soir il fait des imitations d’hommes politiques ou d’artistes que la plupart de ses spectateurs ne connaissent même pas ; mais c’est ainsi qu’il conçoit son métier d’imitateur, avec ces voix et ces textes qu’il a envie de partager. Pourtant le succès peine à venir.
Aussi lorsqu’un soir, à la fin de son spectacle, l’auteur qu’il admire lui demande de l’aider, Baptiste n’en croit pas ses oreilles.
Mais oui, alors qu’il est dans l’écriture de ce qu’il pense être son meilleur roman, le grand Chozéne a besoin de calme et n’en peut plus de devoir répondre aux dizaines d’appels qu’il reçoit chaque jour sur son mobile.
Le talent d’imitateur de Baptiste le rassure. Il va lui confier son téléphone et la gestion de son carnet d’adresse. Et avec ce carnet d’adresse, Baptiste va pouvoir se fier aux fiches que Chozéne a rédigées à propos de chacun de ses interlocuteurs, cela devrait au moins l’aider à répondre et à comprendre qui il a au bout du fil.

Mais confier sa vie à un autre n’est pas sans risque, et chacun des deux hommes va en faire l’expérience à sa façon. Chozéne, libéré du stress, des obligations et des contraintes liées à la réponse immédiate attendue à chaque coup de fil, au temps et surtout à l’énergie que cela lui fait gagner, va se consacrer à l’écriture de son roman, serein, apaisé, il peut enfin prendre son temps.

Baptiste quant à lui va se prendre au jeu, chercher à découvrir qui se cache derrière les voix qu’il va entendre au bout du fil, derrière ces fiches qui décrivent des interlocuteurs qu’il a envie de découvrir. Et peu à peu se prendre au jeu de remplacer cet autre qu’il n’est pas. Et entrer en contact avec les proches du grand auteur, cela n’est certainement pas sans risque, mais il est prêt à en faire l’expérience.

Voilà assurément un livre étonnant, fantasque et malicieux, Jubilatoire et réaliste, qui ne laisse cependant pas de côté l’humanité qu’il y a en chacun de nous. C’est un vrai régal, l’auteur nous prend dans son intrigue avec talent, humour, bienveillance et pose de vraies questions sur notre société de communication à tout va, où les réseaux sociaux, le besoin de savoir, de connaître, d’avoir toujours quelqu’un au bout du fils prennent le pas sur les véritables relations entre humains, sans oublier le sentiment de perte de liberté qui en résulte.

Du même auteur, je vous avais parlé lors de sa parution du premier roman Nos âmes seules, mon avis à retrouver ici

Catalogue éditeur : Quidam

Baptiste sait l’art subtil de l’imitation. Il contrefait à la perfection certaines voix, en restitue l’âme, ressuscite celles qui se sont tues. Mais voilà, cela ne paie guère. Maigrement appointé par un théâtre associatif, il gâche son talent pour un quarteron de spectateurs distraits. Jusqu’au jour où l’aborde un homme assoiffé de silence.
Pas n’importe quel homme. Pierre Chozène. Un romancier célèbre et discret, mais assiégé par les importuns, les solliciteurs, les mondains, les fâcheux. Chozène a besoin de calme et de temps pour achever son texte le plus ambitieux, le plus intime. Aussi propose-t-il à Baptiste de devenir sa voix au téléphone. Pour ce faire, il lui confie sa vie, se défausse enfin de ses misérables secrets, se libère du réel pour se perdre à loisir dans l’écriture.
C’est ainsi que Baptiste devient son répondeur. A leurs risques et périls.

Luc Blanvillain est né en 1967 à Poitiers. Agrégé de lettres, il enseigne à Lannion en Bretagne. Son goût pour la lecture et pour l’écriture se manifeste dès l’enfance. Pas étonnant qu’il écrive sur l’adolescence, terrain de jeu où il fait se rencontrer les grands mythes littéraires et la novlangue de la com’, des geeks, des cours de collèges et de lycée.
Il est l’auteur d’un roman adulte qui se déroule à la Défense, au sein d’une grande entreprise d’informatique: Nos âmes seules (Plon, 2015).

260 pages 20 € / janv. 2020 / 140 x 210mm / ISNB : 978-2-37491-123-6

Baïkonour, Odile d’Oultremont

Avec la mer pour seul horizon, qu’il est bon de tomber amoureux. Baïkonour, le roman sensible et poétique d’Odile d’Oultremont

A Kerlé, petit village du Morbihan, la jeune Anka est coiffeuse dans le salon de sa tante. Elle rêve pourtant d’océan, celui qui a emporté son père Vladimir, Marin pécheur perdu en mer sur le Baïkonour. Ce père qu’elle admirait par-dessus tout.

Édith, sa mère, espère encore, incapable de faire son deuil. Chaque jour elle préparait une soupe chaude qu’il emportait avec lui sur les flots, et elle continuera sans fin, jusqu’à son impossible retour. Car chaque jour elle l’attend et Anka souffre de son déni. Celle qui rêvait de prendre la suite du père sur son bateau de pêche prend désormais le chemin du salon de coiffure.

Marcus, un jeune grutier particulièrement habile et performant sur ces engins qui volent au-dessus des villes, répond à une mission d’un an et huit mois à Kerlé. Marcus et ses failles, son père éternel chômeur, sa mère disparue lorsqu’il était enfant. Du haut de sa cabine, il survole, il surplombe, il observe, le paysage, mais surtout les gens qui s’agitent en dessous, leurs vies, leurs trajets, il imagine des bonheurs et des ruptures, des joies et des chagrins. Jusqu’au jour où il découvre la beauté énigmatique d’Anka. Il n’aura de cesse dès lors de l’observer de loin, subitement et définitivement amoureux de cette inconnue qui illumine ses journées.

Mais ces deux trajectoires à deux hauteurs aussi différentes, l’une au bord de l’océan, l’autre dans les airs, sauront-elles se trouver ?

La magie opère à nouveau, même si le côté brin de folie du premier roman ne se retrouve pas ici, et c’est tant mieux, l’auteur sait se renouveler et nous surprendre. Des personnages attachants, tant par leurs faiblesses que leur désespoir, une écriture concise, sensible et délicate, qui donne le rythme et nous prend dans son tempo. Avec Odile D’Oultremont, le quotidien n’est plus banal, et l’on espère ! Car les rencontres improbables se réalisent, l’amour n’est plus tragique, et surtout la poésie des mots rend la vie plus belle, malgré la maladie, la mort, les faiblesses ou les désillusions, et les relations parents enfants parfois si difficiles.

Roman lu dans le cadre de ma participation aux 68 premières fois

Catalogue éditeur : L’Observatoire

Anka vit au bord du golfe de Gascogne, dans une petite ville de Bretagne offerte à la houle et aux rafales. Fascinée par l’océan, la jeune femme rêve depuis toujours de prendre le large. Jusqu’au jour où la mer lui ravit ce père qu’elle aimait tant : Vladimir, pêcheur aguerri et capitaine du Baïkonour.
Sur le chantier déployé un peu plus loin, Marcus est grutier. Depuis les hauteurs de sa cabine, à cinquante mètres du sol, il orchestre les travaux et observe, passionné, la vie qui se meut en contrebas. Chaque jour, il attend le passage d’une inconnue. Un matin, distrait par la contemplation de cette jeune femme, il chute depuis la flèche de sa grue et bascule dans le coma.
Quelque part entre ciel et mer, les destins de ces deux êtres que tout oppose se croiseront-ils enfin ?

Parution : 21/08/2019 / Nombre de pages : 224 / ISBN : 979-10-329-0432-9

Piaf, Fréhel, Damia et moi, par Livane

Allez venez Milord, vous assoir au théâtre de Dix heures pour écouter Piaf, Fréhel, Damia revisitées par Livane Revel

Dans cette salle intimiste du théâtre de Dix heures, Livane Revel nous régale pour un seule en scène d’une heure quinze avec sa voix et son jeu d’actrice. La mise en scène est de Xavier Berlioz.

Tour à tour, Piaf, Fréhel et Damia apparaissent dans le tour de chant, mais aussi et surtout dans les textes qui relient ces femmes entre elles, amour, passion pour leur métier ou pour leurs amants, mais aussi pour les drogues, enfance difficile, quelques pans de leurs vies s’égrènent devant nous. Livane tisse des liens entre elles, par leur métier ou leur façon d’appréhender l’amour, la drogue, le chagrin, non sans y ajouter quelques pointes d’humour qui rendent leurs préoccupations très contemporaines.

Livane y mêle sa vision actuelle, son expérience, et surtout sa voix et son dynamisme, qui disent la révolte ou la soumission, la passion encore, le chagrin, la douleur ou le doute de ces trois femmes indépendantes, ces artistes passionnées auxquelles elle a emprunté le répertoire. Elle modernise de façon presque naturelle ces chansons pour la plupart oubliées, pour d’autres reprises timidement par certains dans la salle, sur des rythmes décalés, rock ou réaliste.  

Livane a une très belle voix, un talent certain de comédienne et de musicienne – elle s’accompagne à la guitare sèche, la guitare électrique et me semble-t-il un ukulélé – et une vraie capacité à accrocher ses spectateurs (et je ne vous parle même pas du chocolat !). Elle dégage à la fois une grande simplicité et de l’émotion, et tisse un vrai lien avec son public. De quoi nous faire passer un excellent moment de divertissement par cette plongée singulière et attachante dans la vie de trois femmes qui furent en leur temps trois monstres sacrés de la chanson française.

Crédit photo : Paul Evrard

Piaf (1913/1963) artiste incontournable, éternelle amoureuse, droguée pour guérir ses douleurs et croyante convaincue. Elle sera accablée de douleur à la mort de Marcel Cerdan mais toujours prête à repartir pour son tour de chant.

Fréhel (1891/1951) née Marguerite Boulc’h à Trégastel, en Bretagne. Elle chante dès ses cinq ans dans les rues et les cafés. Elle a marqué l’entre-deux-guerres avec ses chansons réalistes. Elle a également été actrice, et a joué dans Pépé le Moko. Elle finit sa vie dans la misère.

Damia (1889/1978) de son vrai nom Marie-Louise Damien, était chanteuse, comédienne et danseuse. Celle que l’on nommait la tragédienne de la chanson, avec sa robe noire et son projecteur qui mettait ses mains et son visage en valeur, a laissé son empreinte après 50 ans de carrière, même si on l’a oubliée aujourd’hui. Imitée dans sa gestuelle par de nombreuses chanteuses, par Barbara ou Olivia Ruiz pour ne citer qu’elles.

 : au Théâtre de Dix Heures, 36, Boulevard de Clichy, 75018 Paris
Quand : Les Samedis à 16h jusqu’au 4 Janvier 2020

La passe imaginaire, Grisélidis Réal, Vesna Etcha Dvornik

La passe imaginaire, de Grisélidis Réal interprétée et mise en scène par Vesna Etcha Dvornik « La prostitution est un art, un humanisme et un acte révolutionnaire » 

Etcha Dvornik, danseuse et chorégraphe originaire de Ljubljana, en Slovénie, est venue en France continuer ses études, et poursuivre ici son travail sur le corps. Elle aime travailler sur le corps, en particulier à travers l’expression de sa fatigue, et sur la création féminine en général. Elle incarne Griselidis Real par les attitudes et les mouvements d’un corps souvent épuisé, en donnant voix à son œuvre maitresse, La passe imaginaire. Jouant sur une chorégraphie et des accessoires qui disent ou font ressentir, chaussant et déchaussant ses vertigineux escarpins rouges si emblématiques du métier qu’elle incarne.

Un spectacle à la fois décalé et surprenant, tant la proximité avec Etcha Dvornik est grande dans ce petit théâtre. Spectacle qui peut être dérangeant dans sa nudité, ses mots ou ses gestes qui expriment une sexualité tarifée à la fois violente et scandaleuse. Sans doute aussi parce qu’il rend humaines les prostituées, et place le spectateur face à ce métier dont il n’a au fond le plus souvent que des impressions et des idées certainement aussi fausses que contradictoires.

On perçoit dans les mouvements du corps à la fois la révolte face aux idées reçues et la révolution dans les propos de Griselidis Real. Elle veut donner une autre image de ce métier qu’elle pratique en voulant toujours aider ces hommes qui viennent à elle, comme le font ses consœurs, les soulager sans doute, et là les mots deviennent aussi crus que les gestes sur la scène, aussi dérangeants que l’amour physique sans sentiments et sans jouissance partagée.

Peu à peu, on se laisse envoûter par la voix d’Etcha Dvornik et par sa présence ; par la danse du corps et par ses gestes qui disent la lassitude et la fatigue, l’attente et la violence contenue, le désespoir parfois, dans un rôle, une chambre, un corps. Qui disent l’enfermement aussi, avec ce moment qui m’a particulièrement happée, par ce déplacement circulaire quasi hypnotique, sur cette minuscule scène de la Comédie Saint-Michel, et qui incarnait parfaitement une forme d’emprisonnement.

Lire La Passe imaginaire, avec une préface de Jean-Luc Hennig, dans la Collection Verticales, Gallimard, 2006

«Voici les lettres intimes que j’ai reçues, en dix ans, d’une des femmes les plus rares que j’aie eu à connaître. Ces lettres racontent sa vie du jour et de la nuit, ses clients (immigrés turcs ou arabes, pour la plupart), ses rêveries de vieillesse, ses amants imaginaires, ses coups de gueule, ses imprécations contre Dieu, ses verres de royal-kadir, ses maladies à répétition, ses usures. Même si Grisélidis se dit encore prête à tout pour les hommes, prête à tout pour l’amour. Et surtout si elle rit de tout. Férocement. Grisélidis a peut-être le bonheur de la désespérance. C’est en tout cas sa dignité.»
Jean-Luc Hennig.

La Passe imaginaire, œuvre maîtresse de Grisélidis Réal, écrivaine, peintre et prostituée Suisse (1929-2005), est le fruit d’une correspondance entretenue de l’été 1980 à l’hiver 1991 avec Jean-Luc Hennig.

Voir « La Passe Imaginaire » spectacle chorégraphique d’après l’œuvre de Griselidis Réal

Ce document sur la prostitution au quotidien dévoile le panorama secret de la misère sexuelle masculine avec rage, crudité et tendresse. Au fil des lettres, l’autoportrait de cette P… irrespectueuse met à jour les autres femmes qui vivent en elle : la grande voyageuse, la lectrice éclectique, l’amoureuse passionnée, la sociologue amateur, l’altruiste libertaire et l’épicurienne raffinée. Écrivaine flamboyante à l’écriture large et puissante, lyrique et crue, femme libre et engagée, enragée et humaniste, elle fut à la tête de tous les combats et des mouvements de prostituées des années 70.

Quand : jusqu’au 2 janvier 2020 les jeudis soirs à 21h30

Où : au Théâtre de la comédie Saint-Michel au 95 boulevard Saint-Michel – 75005 Paris

Le corps d’après, Virginie Noar

Le corps d’après, de Virginie Noar, c’est ce corps qui vient après l’adolescence, après l’amour, après l’enfant, celui qui pousse dans le corps des filles et le transforme en corps de mère…

La narratrice est une jeune femme à l’enfance compliquée. L’amour, le désir, la violence et les errances ont peuplé son adolescence. Aujourd’hui, l’idée de ce qui deviendra un enfant émerge avec le premier test de grossesse, premières émotions partagées avec le futur père… Mais ce qui importe n’est-il pas de savoir comment être mère, le devient-on, est-ce automatique, cet instinct maternel dont tout le monde nous bassine les oreilles, existe-t-il ?  Et comment se déroule cette période hors du temps, d’un corps qui se transforme pour en abriter un autre, étranger et tellement proche.

Viennent alors les incertitudes, les angoisses, les questionnements, et si je ne savais pas, et comment va se transformer ce corps qui ne m’appartient presque plus. En parallèle, et en italique dans le roman, les souvenirs d’enfance, une enfance pas si facile ni si gaie que cela, à rechercher l’amour d’une mère.

Etonnant, violent, contestataire, Le corps d’après est un livre combat. Ce combat pour se réapproprier son corps, celui en mutation, qui en invente un autre, qui se dédouble, mais qui pendant des mois va appartenir aux obstétriciens qui l’auscultent, l’observent, le fouillent, le violentent contre ou malgré la volonté des femmes. Qui devra être conforme aux attentes d’une société moralisatrice et contraignante, parsemée d’interdits et d’obligations, et du côté du corps médical, de dictats et d’examens forcés, non expliqués, non acceptés mais fait comme si le consentement médical n’avait pas à être demandé.

Car comment lutter si l’on ne sait pas, si l’on n’ose pas, par méconnaissance souvent, par peur, par crainte de mal faire. La femme tente de protéger coûte que coûte cette intégrité qu’on lui refuse parfois, par habitude, lassitude, parce qu’on est le sachant. Face à ces violences gynécologiques qui semblent d’un autre temps, mais qui sont bien contemporaines, la narratrice ose dire non.  Puis vient le temps de l’accouchement, ce plus beau jour de sa vie, qui se fait dans la douleur, l’incertitude, le silence et le mépris de ces sachant qui une fois encore n’expliquent pas, ne rassurent pas…

Donner la vie, une violence inconnue, inavouable, un bonheur aussi, celui de créer cet autre qui sort de soi… que l’on découvre peu à peu, auquel on doit s’attacher, mais aussi se détacher pour le laisser être lui.

Roman lu dans le cadre de ma participation aux 68 premières fois

Catalogue éditeur : éditions François Bourin

C’est le début. L’absence de sensations. Les inquiétudes irrationnelles. La peur que, soudain, tout s’arrête. Alors, stupéfier les joies dans le sillon des lendemains incertains. Ne pas s’amouracher d’un tubercule en formation, c’est bien trop ridicule et puis, sait-on jamais, il pourrait. Mourir. Je me sens coupable. D’un bonheur qui ne vient pas. Je me sens coupable. Des larmes insensées alors que je devrais sourire. Et puis, ce matin-là, j’entends. Entre les quatre murs silencieux qui ne voient pas le désordre alentour, j’entends. Le balbutiement de son cœur.

Le Corps d’après est le récit d’un enfantement, et d’une lutte. Contre les injonctions, le bonheur factice, le conformisme. Au bout du chemin, pourtant, jaillit la vie. Celle qu’on s’inventera, pied à pied, coûte que coûte. Pour que, peu à peu, après la naissance de l’enfant, advienne aussi une mère, femme enfin révélée à elle-même.

Virginie Noar, pigiste et travailleuse sociale, a trente-cinq ans. Elle exerce dans un espace de rencontre parents-enfants. Le Corps d’après est son premier roman. Elle réside en Ardèche, à Joyeuse.

Date de parution : 22 août 2019 / Format : 13 x 20 cm / Pages : 256 / ISBN : 979-10-252-0456-6 / Prix public : 19 €

Un mariage anglais, Claire Fuller

Roman épistolaire délicat et nostalgique, on aime le charme et la sensibilité du roman de Claire Fuller « Un mariage anglais » .

PHOTO roman un mariage anglais de Claire Fuller, blog Domi C Lire

Ingrid est une jeune étudiante amoureuse de Gil, son professeur de littérature. Vingt ans les sépare mais l’amour les réuni pour le meilleur et pour le pire.

Le couple s’installe au pavillon de nage, puis naissent deux filles, Nan et Flora. La mer et la nature sont présentes à chaque instant. Si le mariage est heureux en apparence, Gil est terriblement volage. Il n’arrive pas à écrire son prochain et merveilleux roman, s’absente, collectionne les aventures et les livres qui envahissant peu à peu la maison. Loin de ses rêves de jeunesse et des promesses de Gil, Ingrid,  trahie par celui qu’elle aime et cantonnée dans un rôle de mère au foyer qui ne lui convient pas, s’étiole peu à peu. Seules la mer et ses longues séances solitaires de natation trouvent grâce à ses yeux. Quelques années après leur mariage, Ingrid disparait. Personne ne sait ce qu’elle est devenue, noyée, évaporée ?

Ce roman aux sensations douces amères est construit en deux récits parallèles.

D’abord le temps présent. Gil vient d’avoir un accident, enfin, sans doute, car nul ne sait si la chute était accidentelle finalement. Il s’en sort plutôt bien, mais ses filles veillent à son chevet. Entre Nan et Flora, les souvenirs resurgissent, Flora cherchant toujours en vain la présence d’Ingrid.

Puis les années de vie commune, à travers les lettres d’Ingrid. Face à l’absence et au silence de son époux, elle décide de lui écrire et de cacher ses lettres entre les pages de romans de sa bibliothèque. A travers ce récit épistolaire se dessine peu à peu une vie pas du tout idyllique, aux contours plus sombres qu’il n’y parait. Bien qu’elle soit toujours amoureuse, Ingrid est malheureuse. La vie dont elle avait rêvé, les promesses de Gil, rien de tout cela ne vient égayer son quotidien.

Voilà un étonnant roman sur le couple et sur la place des femmes, mais femme au foyer qui se doit d’être mère avant tout, sur l’amour, l’absence, le poids des non-dits et le manque de communication. La nature est omniprésente, à travers la mer et ses promesses de bonheur et d’évasion, la lande et ses chemins, le jardin qu’Ingrid dessine avec obstination. Un beau roman d’été empreint de nostalgie.

Roman lu dans le cadre de ma participation au jury des lecteurs du Livre de Poche 2019

Catalogue éditeur : Stock, puis Le Livre de Poche

Roman épistolaire construit à rebours, ce récit relate le mariage d’Ingrid et de Gil Coleman, son professeur de littérature, de vingt ans son aîné. Quinze ans plus tard, Ingrid, lassée des absences répétées de son mari, disparaît, laissant une série de lettres dans lesquelles elle revient sur l’histoire de son mariage.

432 pages / Date de parution : 24/04/2019 / EAN : 9782253237600 / Prix  8,20€

On n’efface pas les souvenirs, Sophie Renouard

Cela pourrait être la romance de l’année, c’est un premier roman noir addictif aux personnages humains et attachants. Pourquoi on aime « On n’efface pas les souvenirs » de Sophie Renouard.

D’abord il y a la rencontre avec l’auteur et son regard bleu acier qui vous pénètre et vous donne immédiatement envie de parler avec elle du roman et du contexte de l’écriture, et son sourire qui vous y incite avec bienveillance. Un beau moment de partage, de discussion et d’échange.

Ensuite, il y a ce roman, On n’efface pas les souvenirs, qui se lit comme un thriller à la façon d’un inspecteur Colombo. Car le lecteur comprend rapidement les éléments de l’enquête, mais c’est normal car là ne réside pas l’intérêt du roman. Au contraire, il est indispensable de se laisser guider par les sentiments, les impressions, les personnages et leurs caractères si singuliers et attachants que l’on a rapidement envie de suivre, de découvrir, de comprendre.

Après un chapitre choc, le lecteur fait la connaissance d’Annabelle. Elle mène une vie confortable de bourgeoise aisée. Heureuse en ménage avec Gaspard, deux fillettes adorables Zélie et Violette, une gouvernante Françoise qui l’accompagne et la soutient depuis son enfance. Tout va donc bien dans le meilleur des mondes. Le jour du baptême de Violette, après la cérémonie et parce qu’une fois de plus son mari doit travailler, elle part seule avec ses fillettes rejoindre son père du côté de Lyons la forêt. Un voyage sans difficulté depuis Paris. Lorsque son bébé à faim, Annabelle fait un stop dans une auberge pour lui donner le biberon. Là, frappée violemment dans les toilettes de l’établissement, elle disparait. L’alerte est donnée, son mari rejoint la famille, l’enquête de police commence.

Le lecteur a dès le départ un avantage puisqu’il suit Annabelle dans le coffre d’une voiture jusqu’au coin de montagne des Pyrénées Basques où elle est laissée pour morte. Puis découverte par Émile, un vieil homme qui vit seul dans la montagne. Il la soigne pendant plusieurs semaines. Convalescente fragile, amnésique, elle doit apprendre à se connaitre, retrouver la mémoire, ses souvenirs et le fil de sa vie. Elle qui a tout perdu, à qui l’on a arraché la vie, va se reconstruire doucement protégée par cet homme taiseux et solitaire. De son coté, son mari et sa famille doivent apprivoiser l’absence, l’inquiétude, la solitude. Gaspard est aidé par Mikkie, une cousine envahissante au comportement étrange qui inquiète Zélie.

L’auteur nous transporte alternativement dans ces deux univers parallèles. La solitude réparatrice de la montagne pour Annabelle, et le foyer devenu dangereux dans lequel Gaspard tente de survivre à l’absence. La tension monte et l’intrigue se dévoile, tissant sa toile  autour du drame qui lie les différents protagonistes  jusqu’au dénouement final.

Mi roman, mi thriller, voilà une intrigue adroitement menée. J’ai aimé les différents personnages et leurs personnalités aussi attachantes que singulières. Caractères forts, solitaires ou psychotiques, chacun trouve sa place dans ce premier roman qui ne laisse pas indifférent. Un roman idéal pour les lectures d’été !

Souvenir d’une jolie rencontre avec Sophie Renouard

Catalogue éditeur : Albin-Michel

Comment retrouver son chemin quand on a tout perdu ?
Annabelle a une vie merveilleuse. Un mari qui l’aime, deux petites filles adorables, une famille soudée.
Jusqu’à ce jour de septembre où elle est brutalement arrachée à ses proches, laissée pour morte au milieu de la forêt. Lorsqu’elle reprend conscience, sa mémoire s’est effacée. Plus de traces… Pour remonter le fil de sa vie, Annabelle va devoir affronter la face cachée d’un bonheur qu’elle croyait parfait.
Avec une extrême sensibilité, Sophie Renouard explore les zones d’ombre d’une existence ordinaire. Captivant.

Prix : 19.90 € / 27 Mars 2019 / 140mm x 205mm / 272 pages / EAN13 : 9782226441102

Comme elle l’imagine, Stéphanie Dupays

Comme elle l’imagine il pourrait même être celui qui sera l’homme que j’aime … ainsi le chantait Véronique Samson, ainsi le rêve l’héroïne du roman de Stéphanie Dupays.

photo couverture roman comme elle l'imagine de Stéphanie Dupays

Laure est professeur de lettres, satisfaite de son métier, entourée d’amis, elle vit seule et se sent bien ainsi, bien mieux que si elle était mal accompagnée comme on l’affirme si souvent. Pourtant, lorsqu’elle tombe sur Vincent, rencontré à la suite de quelques échanges sur Facebook, échanges qui montraient leur communion d’idées et de point de vue, rapidement l’envie d’en savoir plus, de le connaitre et surtout de le rencontrer va se faire de plus en plus prégnante.

Habituée à sa solitude ordinaire, celle du bonheur de se retrouver avec un livre chez elle par exemple, elle va désormais sombrer dans la solitude forcée, celle qui la pousse à attendre près de l’ordinateur la petite lumière verte qui lui dit qu’il est là, qu’il va lui parler…Ah le piège des échanges virtuels, ceux qui permettent de tout dire sans risque, sans le regard de l’autre, sans s’impliquer dangereusement. Piège également de l’immédiateté, qui fait se poser mille et une questions lorsqu’il n’y a pas de réponses mais que la présence est avérée…Laure a besoin de ces échanges, autant pour découvrir Vincent que pour se révéler à elle-même, différente, plus libre peut-être ? Pourtant Laure examine, détaille, décortique chaque mot, photo, réaction de Vincent, pour tenter de le comprendre mais au risque aussi d’interpréter à sa façon et de s’imaginer ce qui n’est pas.

Lorsqu’elle provoque la rencontre avec celui dont elle est tombée amoureuse par écran interposé, le résultat ne sera pas forcément identique pour chacun d’eux. Alors, passion qui ébloui, amour qui rend aveugle, solitude trompée dans un échange fragile et sans lendemain ? Et si l’amour, le vrai, était plutôt celui d’à côté, concret, réel, vivant ?

Voilà une intéressante analyse de l’influence des réseaux sociaux sur notre vie au quotidien, addiction, vérité ou faux-semblants, par le biais de son héroïne, l’auteur fait une fois de plus une analyse brillante de notre société. Ou quand le virtuel change les codes, mais utilise toutes les phases de la relation amoureuse, en particulier épistolaire, même si le rapport au temps, en particulier l’attente, n’existe plus et modifie ces codes de la relation amoureuse, pour le meilleur mais certainement aussi pour le pire !

Je ne peux m’empêcher de penser à (et de vous conseiller également !) la lecture du roman de Philippe Annocque que j’avais vraiment beaucoup aimé : Seule la nuit tombe dans ses bras.

Catalogue éditeur : Mercure de France

Laure est tombée amoureuse de Vincent en discutant avec lui sur Facebook. Depuis des mois, ils échangent aussi des SMS à longueur de journée. Elle sait tout de lui, de ses goûts, de ses habitudes mais tout reste virtuel. Si Vincent tarde à lui répondre, l’imagination de Laure prend le pouvoir et remplit le vide, elle s’inquiète, s’agace, glisse de l’incertitude à l’obsession. Quand une rencontre réelle se profile, Laure est fébrile : est-ce le début d’une histoire d’amour ou bien une illusion qui se brise ?  
Subtile analyste du sentiment amoureux, Stéphanie Dupays interroge notre époque et les nouvelles manières d’aimer et signe aussi un roman d’amour intemporel sur l’éveil du désir, l’attente, le doute, le ravissement.

Paru le 07/03/2019 / 160 pages – 140 x 205 mm / EAN : 9782715249882 / ISBN : 978271524988 / Prix : 16€