Acide Sulfurique, Amélie Nothomb

Quand la téléréalité dépasse la fiction, jusqu’où l’homme peut-il aller…

Quand j’ai découvert Un samedi soir entre amis cela m’a fait penser à ce roman d’Amélie Nothomb dont j’avais posté la chronique sur lecteurs.com et Babelio en 2014. J’ai eu envie d’en parler à nouveau ici.

Amélie Nothomb fait une fois de plus très fort. Dans ce roman qui se lit d’une traite tant il est court, mais qui laisse un sentiment de malaise tant il est intense, elle nous raconte l’histoire poussé à l’extrême d’une émission de téléréalité.

Mais pas n’importe laquelle bien-sûr. Là les participants sont tout simplement enlevés dans les villes, et conduits dans un camp de concentration. Surveillés par des kapos à qui tout est permis surtout la plus grande violence, et sous l’œil de caméras postées partout dans le camp et qui filment tout et tout le monde 24h sur 24. L’horreur absolue des camps de concentration de la dernière guerre, pour le plaisir des téléspectateurs d’aujourd’hui ?

Les prisonniers sont des hommes et des femmes totalement déshumanisés. Comme dans les camps nazis on leur a simplement tatoué un chiffre sur le bras pour annihiler, en effaçant leur nom, jusqu’à leur personne. Et après tout, ignorer le nom de celui ou celle qui est face à soi permet d’agir avec plus de violence et sans aucune compassion, enlève toute proximité et réalité « humaine » à la personne car « le prénom est la clé de la personne. »

Ils sont prisonniers, ils vont subir l’arbitraire des gardiens, la faim, la soif, l’épuisement provoqué par des tâches difficiles, répétitives et parfaitement inutiles. Ils sont soumis au bon vouloir des kapos qui décident chaque matin qui doit mourir. Car de ce camp nul ne s’échappe et la seule issue est la mort. Horrible, filmée elle aussi, pour le plus grand plaisir des téléspectateurs toujours plus nombreux à faire de l’audience.

Nous suivons trois personnages en particulier : la kapo Zedna, une jeune femme de 20 qui avant d’être embauchée pour ce rôle n’avait rien réussi dans sa vie ; Pannonique, étudiante en paléontologie, jeune femme de 20 ans , si belle et lumineuse qu’elle attire le regard de tous et en particulier celui des caméras et des réalisateurs de l’émission, mais qui n’est plus que CKZ114 dans le camps ; EPJ327, professeur d’histoire dans la vraie vie, est très attiré par CKZ114.

CKZ114 fait figure de résistante, car elle comprend immédiatement qu’il faut être différente et ne pas flancher devant les caméras (même si celles-ci sont vite oubliées). Elle ne pleure pas, ne se désespère pas, en tout cas pas face aux caméras, et va au contraire les utiliser pour essayer de faire bouger les téléspectateurs, les faire réagir et leur demander d’arrêter d’être complices d’une telle horreur.

Des téléspectateurs justement, par leur simple présence devant les écrans font que cette horreur existe. Ils sont passifs, mais du coup terriblement acteurs, et pourtant noyés dans la masse des « transparents », des anonymes. Ils n’ont pas l’impression d’avoir une énorme part de responsabilité dans la vie et la mort des prisonniers. La puissance de la masse anonyme, cela fait peur ! La presse joue également un rôle, et quel rôle ! Des interventions inutiles, des condamnations timides et peu efficaces qui ont un effet contraire à celui souhaité et font monter l’audimat.

Mais comme toujours, les vraies personnalités, les sentiments nobles et courageux, émergent de toute cette horreur, et l’humanité qui est en chacun s’exprime là où on ne l’attend plus.

Bien sûr il y a là une satire des extrêmes de la téléréalité, mais se pose aussi la question de savoir comment on peut facilement retourner vers l’horreur avec tellement de laisser-faire, sans se sentir ni coupable ni acteur ! Comme une alerte, d’ailleurs mise en exergue du roman : « Vint le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus : il leur en fallu le spectacle ». Faisons tout pour ne jamais en arriver là !

Catalogue éditeur : Albin-Michel

« Vint le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus : il leur en fallut le spectacle. »

Édition brochée : 16.00 € / 24 Août 2005 / 130mm x 200mm / 198 pages / EAN13 : 9782226167224
EPub : 6.99 € / 14 Janvier 2009 / 198 pages / EAN13 : 9782226197535

Sophie Loubière, Dans l’œil noir du corbeau

Superbe roman qui tient à la fois du polar et du thriller psychologique

DANS L'OEIL NOIR DU CORBEAU - Sophie LOUBIERE

Anne est en mal d’amour, de santé, de raison de vivre peut être. Un peu paumée, elle décide de partir passer la fin de l’année à San Francisco. Ou plutôt, elle part à la recherche de son amour de jeunesse, Daniel. Daniel à qui elle pense depuis vingt ans, sans jamais avoir pu l’oublier dans les bras d’aucun des amants de passage qu’elle a connus depuis.

Bill Rainbow est un flic paumé à la retraite, ancien alcoolique, il oublie sa vie solitaire devant les émissions culinaires d’Anne, présentatrice d’une émission de cuisine française. Le hasard va les faire se rencontrer, lui qui la connait depuis longtemps et en rêve sans qu’elle n’en sache rien, elle qui cherche à comprendre comment oublier Daniel et pourquoi elle n’a jamais eu de ses nouvelles depuis si longtemps. La surprise est au rendez-vous et Anne n’est pas au bout de ses découvertes. Les chapitres se succèdent, passant d’un personnage à l’autre, d’une souffrance à l’autre, de leur oubli de ce qui les a fait souffrir, des dégâts d’une vie solitaire, nous présentant ces deux êtres en mal de famille et d’amour, que tout concours à faire se rencontrer, pour le meilleur sans doute.

Mais c’est compter sans la superbe plume de Sophie Loubière, qui les entraine au loin, les fait se reprocher pour mieux les chambouler dans un final inattendu et surprenant. Et là, le lecteur y croit, il est avec Anne et Bill, avec les copains étranges de Bill, avec les mouettes et les corbeaux. Il parcourt les rues d’un San Francisco inconnu où les boutiques rivalisent pour présenter des produits de qualité tous plus savoureux les uns que les autres, à nous français qui pensons détenir ce savoir et ses ingrédients qui permettent une excellente cuisine.

Si Sophie Loubière a mis dans ce roman un peu de ce qu’elle est, la recherche d’un amour de jeunesse, vingt ans après, ses connaissances évidentes du déroulé d’une émission culinaire, et surtout de très savoureuses recettes, elle a avant tout l’art de nous transporter dans un récit qui tient à la fois du polar, du thriller et du roman tout simplement. Et qui vous laisse avec une énorme envie de lire ses autres écrits.

Catalogue éditeur : Pocket

Animatrice d’émissions culinaires, Anne Darney approche de la quarantaine en solitaire. Ses quelques histoires ressemblent à une succession de plats fades en comparaison de son premier boyfriend, Daniel, un Américain rencontré vingt-cinq ans plus tôt. Pour s’affranchir de ce souvenir obsédant, Anne décide de partir à San Francisco. Mais l’affaire « Daniel Harlig » qu’elle découvre là-bas n’a rien d’une bluette… En contrepartie de la préparation d’un festin d’anthologie, le monumental inspecteur Bill Rainbow, un fin gourmet, va accepter de rouvrir pour elle une enquête au goût de cendres.

Un roman mijoté à petit feu, une vraie bombe à retardement. Le Figaro

L’auteur a réussi son pari : nous régaler ! C’est la future Douglas Kennedy à la française. ELLE

EAN 9782266250108 / Date de parution : 13 Novembre 2014 / Pages 432 / Prix : 7.60 €