Nous n'avons pas vu passer les jours, Yann Plougastel, Simone Schwarz-Bart

Simone Schwarz-Bart évoque dans ce récit émouvant et passionnant sa vie avec André, auteur du roman « Le Dernier des Justes«  Goncourt 1959

« Il était une fois une Noire farouche et un petit Juif solitaire, qui vécurent et écrivirent une demi-douzaine de romans, sans voir le temps passer… »

Quel couple singulier ! Lui André Schwarz-Bart, un jeune juif qui arrive de Metz, issu d’une famille d’origine polonaise en grande partie anéantie dans les camps de concentration. Elle Simone Brumant, une guadeloupéenne issue de l’esclavage. Chacun est là avec ses chaines et ses morts à porter, par amour et pour se souvenir.

Après avoir fait de nombreux métiers, et passé son bac en même temps, André devient étudiant à la Sorbonne. Mais il est déçu car pour lui la culture aurait dû être liée à une élévation de l’âme, hors il ne trouve rien de cela à l’université. Il préfère retourner à ses valeurs de fraternité et de simplicité.

Ils se croisent de façon improbable dans les couloirs du métro. Elle est perdue, il s’adresse à elle en créole, ils parlent pendant des heures. C’est la rencontre de leur vie, ils ne se quitteront plus.

Lorsqu’ils se rencontrent, André est un ouvrier en train de finaliser l’œuvre de sa vie, un roman qui sort de ses tripes, ce texte qu’il doit à la fois à sa famille et à tous les juifs qui vivent en lui. Ce sera  Le Dernier des Justes. Le Goncourt de 1959 est bien plus qu’un simple roman, c’est aussi le premier qui dit ce que l’on n’appelle pas encore la Shoah, qui dit l’indicible, qui ose enfin verbaliser la souffrance, les morts, la folie de l’homme.

Considéré par certains comme un quasi « porte-parole » du judaïsme, il est conscient que cela n’est pas possible. Il a perdu la foi vers ses 13 ans alors qu’il n’est déjà qu’un survivant, et comme on le comprend. Le Dernier des Justes est écrit comme un petit caillou blanc que l’on poserait sur une tombe, un hommage à ces morts et à cette communauté partie en fumée dans les crématoires de la seconde guerre mondiale. Face à la polémique de ce Goncourt, et son incompréhension devant tant de haine, André choisit de s’exiler.

Ensuite, André décide de réaliser un  « cycle antillais », qu’il va initier et rédiger avec Simone avec le roman Un plat de porc aux bananes vertes en 1967 (puis en écrivant La Mulâtresse Solitude, Seuil, 1972). Sa démarche va être totalement incomprise. Car il rassemble dans son roman le sort du peuple juif et celui des esclaves, deux entités qui pour lui se ressemblent, car marquées l’une comme l’autre par une immense catastrophe. Face à l’incompréhension des lecteurs et des critiques pour sa démarche, il publiera par la suite très peu de livres. Blessé, meurtri par ce procès public sur sa légitimité, il part avec Simone s’installer à la Guadeloupe. Là, Simone va également publier ses romans, Pluie et vent sur Télumée Miracle en 1973, et Ti’Jean l’horizon en 1979. Quant à André, toute sa vie il rédige des notes, pose sur le papier idées et ébauches de romans, mais sans jamais rien publier.

Ils passeront quarante-six ans ensemble jusqu’au décès d’André en 2006. Après sa mort, Simone va rassembler ces archives, ces notes et ces manuscrits laissés André. Elle aurait pu en rester là, mais fort heureusement, elle va publier à titre posthume une partie de l’œuvre d’André Schwarz-Bart. Seront ainsi édités au Seuil L’Étoile du matin en 2009, L’Ancêtre en Solitude en 2015 puis Adieu Bogota en 2017.

Lors de mon dernier séjour au festival de Manosque, j’avais longuement échangé avec Louis-Philippe Dalembert, auteur haïtien que par ailleurs j’apprécie beaucoup, et ce dernier m’avait parlé de jacques, le fils de Simone et André Schwarz-Bart, musicien avec qui il apprécierait de se produire en lecture musicale. Aussi, j’ai tout de suite été intriguée par ce livre co-écrit avec Yann Plougastel, le récit de la vie de ce couple hors du commun. Et ce livre-là est absolument passionnant, alliant humanité et intelligence, lisez-le, vous ne verrez pas passer le temps !

Catalogue éditeur : Grasset

C’est l’histoire d’un couple rare. Celle de deux écrivains, l’une guadeloupéenne, l’autre juif, dont l’œuvre croisée témoigne de la souffrance de leurs peuples. Et celle de deux êtres éperdument soudés, qui, pendant cinquante-cinq ans, tous les soirs, se sont lu un poème d’amour de Pablo Neruda.
Il y a pourtant un mystère autour des Schwarz-Bart. Pourquoi, au milieu des années 1970, se sont-ils tus et enfermés dans leur maison de Guadeloupe ? Douze ans après la disparition de son mari, Simone donne sa vérité sur le parcours hors norme d’un petit juif d’origine polonaise et d’une métisse solitaire.
En 1959, André Schwarz-Bart publie Le Dernier des Justes. Premier roman d’un jeune ouvrier inconnu, orphelin de parents morts à Auschwitz, cette éblouissante saga raconte l’histoire d’une famille juive et, à travers elle, le monde yiddish, disparu dans les camps nazis. Goncourt âprement disputé avec les jurés Femina, premier succès romanesque sur le sujet, le livre est un best-seller dans le monde entier. Simone et André cosignent ensuite Un plat de porc aux bananes vertes. Mais les ouvrages suscitent d’insupportables polémiques. La vision du judaïsme de Schwarz-Bart est très critiquée et, blessé, il cesse définitivement de publier.
En Israël, sur un mur du musée de Yad Vashem, on peut lire le Kaddish révolté qui conclut Le Dernier des Justes : « Et loué. Auschwitz. Soit. Maïdanek. L’Eternel. Treblinka. Et loué… »

Parution : 23 Octobre 2019 / Format : 140 x 205 mm / Pages : 208 / EAN : 9782246861492

Les autres fleurs font ce qu’elles peuvent, Alexandra Alévêque

Quand protéger les enfants crée des blessures si longues à guérir, un premier roman témoignage émouvant, qui évoque le deuil et les secrets de famille

Violette à dix ans en 1982 quand la vie bascule, son père adoré est malade. Instituteur, fumeur invétéré, papa sérieux et mari aimant, il est un père vite idéalisé. Ses deux frères sont partis à la ville étudier, elle reste seule à la maison avec Jeanne, sa si jolie maman.

Quand la maladie arrive, brutale, au diagnostic mal posé, le silence s’installe autour d’elle. Violette n’attend rien si ce n’est le retour de son papa. Pourtant, elle est mise à l’écart. Selon une théorie fausse qui veut que l’on doit protéger les enfants dans certaines situations douloureuses, elle sera même envoyée en vacances chez des amis.

Le roman alterne deux époques, les années 80, avec la maladie et ses conséquences dans  l’entourage familial. Puis 2009 et après, quand quarante ans plus tard, cette blessure la touche encore et que son travail de deuil n’est toujours pas accompli.

Un roman émouvant, où les choses sont dites avec douceur et réalisme. C’est à la fois vivant et triste. En parallèle du drame familial il y a les souvenirs heureux d’une enfance passée dans une famille aimante, l’école, les copines, les rêves. L’incompréhension face à une situation douloureuse que l’enfant n’est peut-être pas prête à entendre, et la réaction de la famille, puis le travail de la femme d’aujourd’hui, sa vie depuis et comment on se construit dans l’absence et le silence.
Une jolie lecture malgré le thème qui aurait pu être pesant. Un auteur que je découvre avec grand plaisir.

Catalogue éditeur : Sable Polaire

Violette vit dans un monde idyllique entre ses parents, et ses deux frères. Un jour d’octobre 1982, ce doux quotidien se trouve chamboulé. Son papa, alité depuis quelques jours à cause de maux de tête, est emmené à l’hôpital. Quand Violette comprend que cette vie sans heurts est en train de prendre une sale tournure, une multitude de questions la hante : peut-on mourir d’un mal de crâne ? Combien de temps vont rester tous ces gens à pleurer dans le salon ? Et pourquoi passent-ils leur temps à écouter une cassette audio ? Vingt-sept ans plus tard, Violette est une femme obsédée par une pensée : elle doit absolument récupérer cette satanée cassette.

Date de parution 21/08/2019 / 20cm x 13cm / Nombre de pages : 128 / EAN : 978-2490494606

Les reins et les cœurs, Nathalie Rheims

Quand la vie ne tient plus qu’à un fil, la résurrection est parfois au bout du chemin, découvrir « Les reins et les cœurs » le récit de Nathalie Rheims

couv du récit les reins et les cœurs de Nathalie Rheims photo Domi C Lire

« Les reins et les cœurs » le récit témoignage de Nathalie Rheims paru aux éditions Léo Scheer est le vingtième livre de l’auteur. Mais pour celui-ci elle n’a pas eu besoin d’imagination, ni de personnages fictifs, mais bien d’une réalité qui poursuit les femmes de sa famille de génération en génération. Jusqu’au jour où cette maladie héréditaire la frappe à son tour. Jusqu’au jour où ses reins s’arrêtent de fonctionner.

Bien sûr au départ il y a le déni – pas moi, je ne suis pas de cette famille-là-, le doute –et si c’était vrai- puis la révolte, la faiblesse et l’abandon, faut-il rendre les armes ou accepter l’inéluctable, ce par quoi sont passées les autres femmes, mère, tantes, grand-mère…

Alors que son corps abdique et que la mort semble si proche, il en aura fallu de la volonté, du courage, et l’aide et le travail de la médecine et des personnels soignants pour remonter la pente vertigineuse qui mène à la mort, puis le don absolu pour parvenir à l’impossible, le reins d’un autre, pour retrouver la vie au bout de ce tunnel de souffrance inimaginable.

J’ai fait cette lecture en apnée, impossible à lâcher, c’est un témoignage particulièrement émouvant, mais aussi tellement positif. Moi qui vit avec une mère malade des reins depuis tant d’années, avec un père décédé d’un cancer du rein, comment-dire, je suis émue, touchée, bouleversée par ce livre.

En lisant ce récit, impossible de ne pas penser également au roman de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants.

Catalogue éditeur : Léo Scheer

« J’avais fini par imaginer que les reins, parce qu’ils fonctionnent sans qu’on puisse rien en savoir, sont le véritable siège de l’inconscient. J’avais opté pour les maintenir dans cette sphère de mon ignorance. Inutile de fouiller dans ces zones d’ombre, je savais très précisément où cela me conduirait. Qui étais-je pour me croire l’égale de celui qui, seul, peut sonder les reins et les cœurs ? »
Pour écrire ce texte, Nathalie Rheims n’a pas été guidée par son imagination. Confrontée à une réalité implacable, elle raconte une année de lutte contre un mal singulier, qui, de génération en génération, frappe toutes les femmes de sa famille. Arrivée aux limites de ce que le corps et la conscience sont capables d’endurer, elle doit faire un choix, auquel elle n’aurait jamais cru devoir faire face, un choix sublimé par le don, mais rongé par le sentiment de culpabilité.

Parution 21 août 2019 / 216 pages / 18 euros / EAN 9782756112909

Boris Vian, le sourire créateur, Valère-Marie Marchand

Dans « Boris Vian. Le sourire créateur » Valère-Marie Marchand retrace la vie de Boris Vian alias Vernon Sullivan, sublime artiste talentueux et singulier disparu en 1959.

Chanteur, polémiste, libertaire mais pas contestataire, scénariste, traducteur, interprète, auteur, trompettiste, et passionné, Boris Vian est un touche-à-tout de talent.

Né en mars 1920 à Ville d’Avray, banlieue chic de Paris, ce pilier du saint Germain des Près de l’après-guerre va connaître la seconde guerre mondiale et fera ses études et ses débuts sous l’Occupation. Ce génie des mots et des notes est avant tout un être singulier. Ingénieur de formation et de métier, c’est un artiste à la créativité débordante. C’est un littéraire aussi éclectique que talentueux, un timide pourtant contestataire, un amoureux toujours passionné, un traducteur de génie, un musicien en sursit puisqu’une malformation cardiaque aurait dû l’empêcher de jouer de la trompette.

Boudé par les professionnels et les critiques en particulier, il écrit « des histoires que personne n’a songé à écrire » et produit de nombreux textes et romans, poésies, essais, chansons. Il touche même au cinéma. Il écrit et joue contre le temps, contre la maladie qui l’emportera comme il l’avait prédit à l’aube de ses quarante ans.

Bien sûr ici aucune surprise, l’homme, sa passion du jazz, ses chansons, ses écrits, sont connus. Mais voilà assurément un document complet et dense, foisonnant de témoignages, qui éclaire l’image que l’on a de lui et va permettre de le faire découvrir au plus grand nombre.

Boris Vian ou Vernon Sullivan, un auteur que j’ai aimé passionnément dans ma jeunesse et dont j’ai lu quasiment toute l’œuvre, aussi bien les romans que les différents textes et chansons. Je ne pouvais donc qu’être intéressée et intriguée par un nouveau texte sur cet auteur emblématique d’une époque qui nous a quittés il y a soixante ans.

Boris Vian, le sourire créateur est un livre dense, hyper documenté parfois jusqu’à saturation pour un lecteur qui ne serait pas passionné. Mais tellement complet qu’il est indispensable pour bien comprendre l’homme et l’artiste qui se cachent derrière ce nom connu de tous : Boris Vian. Et pour compléter le tout, on trouve à la fin du livre un lexique des mots et expressions emblématiques de l’auteur, sa biographie en quelques dates, ses différentes adresses, sa bibliographie, les titres des principales chansons qu’il a écrites, ses apparitions au cinéma, et un index qui répertorie les noms de ceux qui l’on côtoyé… toute une époque défile dans ces quelques pages.

Catalogue éditeur : Écriture, éditions de L’Archipel

Le 23 juin 1959, Boris Vian est terrassé par une attaque pendant la projection de J’irai cracher sur vos tombes, film tiré de son roman. Il disparaît avant d’avoir eu 40 ans, comme il l’avait lui-même prédit.

« Né sous le signe du poisson-volant », l’inventeur de la roue élastique était imprévisible. Chanteur et polémiste, libertaire mais non contestataire, classique sans cesser d’être d’avant-garde. Mais aussi scénariste, traducteur, bricoleur, peintre, trompettiste, amateur de cylindrées, interprète, fabuliste, acteur, pataphysicien, objecteur de conscience, poète… Et, bien sûr, romancier : le prince de Saint- Germain-des-Prés, alias Vernon Sullivan, avait autant d’identités que de pseudonymes.
Fuyant le « grelot funèbre des prophètes », les musiciens à théories comme les romanciers à  thèses, que pouvait bien cacher l’énigmatique Bison Ravi, ingénieur du verbe, du swing et de la vie ? Quatre-vingts de ses proches, à commencer par Michelle Vian, répondent dans ce livre, dont certains n’avaient jamais témoigné : Guy Béart, Claude Bolling, Juliette Gréco, le maquettiste Massin, Georges Moustaki, J.-B. Pontalis, Jean-Jacques Pauvert, Nadine de Rothschild…
Enrichie de documents rares ou inédits, cette biographie est aussi le portrait d’une époque. Jamais le singulier auteur de L’Ecume des jours et de L’Arrache-cœur n’avait paru si pluriel.

22.00 € / EAN : 9782359052992 / juin 2019

Manuel à l’usage des femmes de ménage, Lucia Berlin

Une découverte littéraire rare. Un bonheur de lecture, tout simplement. Mais pourquoi avons-nous attendu aussi longtemps pour en entendre parler !

Couverture du roman "Manuel à l'usage des femmes de ménage" de Lucia Berlin édition Le Livre de poche

S’il est vrai que j’aime beaucoup lire des nouvelles, là, c’est tout simplement autre chose. Il y a tout dans cette écriture, le style, les mots, les émotions, la vie, les douleurs et les joies, la famille et la société, les villes parcourues, les évènements vécus. Lucia Berlin est née dans les années 30 et nous transporte tout au long de ces quelques dizaines d’années de sa vie en 600 pages.

Lucia Berlin est un auteur fabuleux, qui a su m’embarquer dans ses histoires, vraies, puisqu’elle les raconte et ne ment jamais, c’est elle qui le dit. J’ai eu l’impression de la suivre partout, et de la comprendre. Les personnages sont autres, les noms aussi, mais on la retrouve, ainsi que sa mère, sa sœur, ses maris, ses fils, ses amours, ses collègues et ses patrons, ses voisins et ses amis…

Elle parle de son enfance, abusée par un grand-père, aux côtés d’une grand-mère qui n’intervient pas, élevée par une mère alcoolique qui ne montre jamais le moindre signe de tendresse ou d’intérêt pour sa fille, et un père absent, il part à la guerre en 1941, de New York au Chili, du Texas à Oakland. Puis c’est la rencontre avec son premier mari, si jeune, rejeté par ses parents. Trois mariages et quatre fils plus tard, elle aura connu des métiers à la pelle, artiste bohème avec ses maris poète ou sculpteur, mais aussi enseignante, elle parle anglais et espagnol, standardiste, femme de ménage, elle connait des hauts et surtout des bas, alcoolique, seule, abandonnée, amoureuse, trahie, mais souvent entourée, accompagnée, elle aura tout vécu et tout surmonté.

Cette écriture est magique, en quarante-trois nouvelles, j’ai été plongée dans toute époque. Rien n’est lassant, on tourne les pages et on avance avec bonheur dans cette vie si singulière, si atypique. Il y a de l’émotion, de la tendresse, de l’espoir, c’est à la fois critique et violent, sensuel et poignant, et ce n’est jamais amer. Il  y a des descriptions, imagées, émouvantes, vibrantes. Les couleurs, les sons, les gestes, sont là pour dire la vie ou la mort. La maladie est présente mais magnifiée par l’amour des deux sœurs, leur complicité, leurs souvenirs, leurs arrangements aussi avec ces souvenirs, ceux de la mère en particulier, avec ses suicides à répétition et son désamour pour sa seconde fille. C’est aussi gai que mélancolique, c’est cruel et intime, incisif et tendre, bluffant de justesse et de vérité, le tout porté par un rythme, un souffle, une maitrise de l’écriture assez unique. Alors si vous hésitez encore, allez-y, vous ne serez pas déçus !

Roman lu dans le cadre de ma participation au jury des lecteurs du Livre de Poche 2019

Catalogue éditeur : Le livre de Poche & Grasset

Elle est une grande écrivaine injustement méconnue, une reine de la narration. Lucia Berlin (1936-2004), mariée trois fois, mère de quatre garçons, raconte ici ses multiples vies en quarante-trois épisodes. Élevée dans les camps miniers d’Alaska et du Midwest, elle a été successivement une enfant solitaire au Texas durant la Seconde Guerre mondiale, une jeune fille riche et privilégiée à Santiago du Chili, une artiste bohème dans le New York des années 1950 et une infirmière aux urgences d’Oakland. Elle a su saisir les miracles du quotidien jusque dans les centres de désintoxication du sud-ouest des États-Unis, égrenant ses conseils avisés et loufoques tirés de ses propres expériences d’enseignante, standardiste, réceptionniste, ou encore femme de ménage. Un destin exceptionnel.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Valérie Malfoy

Éditeur d’origine : Grasset / Date de parution : 26/09/2018 / EAN : 9782253071402 / 600 pages / Prix : 8,70€

Crédit photo 1963 Buddy Berlin © 2015 – 2018, Literary Estate of Lucia Berlin LP

A la ligne, Joseph Ponthus

A la ligne, le premier roman captivant de Joseph Ponthus met en scène le quotidien de l’usine, expérience éprouvante qu’il transcende avec poésie et talent.

Ouvrir ce roman et comprendre qu’il n’ira pas, à la ligne, en tout cas pas de façon classique, avec des points et des virgules… Non, même pas à la ligne pour respirer, car le souffle indispensable pour lire ce roman est à puiser au plus profond de soi. Ce n’est pas un récit ordinaire, mais celui du travail à l’usine, à l’abattoir, difficile, sanglant, violent.

Passées les premières pages, où l’œil et l’esprit s’habituent à la forme atypique, le récit est comme scandé et le lecteur est happé…

J’écris comme je travaille
A la chaîne
A la ligne.

C’est un homme instruit, lettré, qui a quitté son travail en région parisienne pour suivre sa femme en Bretagne. Mais là, il y a trop peu d’emploi, aussi est-il prêt à accepter tout ce qu’on lui propose. Travailler à l’usine de poisson, plats cuisinés, cuisson de bulots à la chaine, tofu à égoutter, rien ne le rebute, même si tout cela lui parait bien difficile. Mais ça c’était avant de connaitre le travail qui l’attend, à l’abattoir. Car lorsque vous êtes intérimaire, pas possible de dire non, sinon le prochain poste disponible ne sera pas pour vous. Et des sous, il faut en gagner pour vivre. Alors on bosse, on se fatigue, on pleure même de douleur et d’épuisement la nuit en rentrant, quand il faut encore sortir le chien qui vous attend en vous faisant la fête, car la pénibilité des postes de l’usine, de l’abattoir, il ne les connait pas. Alors on attrape une vendredite aigüe, mais on s’y fait finalement… Et on essaie de gagner un peu de sommeil, un peu de repos, pour repartir dès lundi matin, ou à pas d’heure, c’est tout le charme du travail à l’usine ces horaires de fou, enfermé sans voir ni le jour, ni la nuit.

Chaque soir, le narrateur inventorie tout, les gestes, les phrases, les répétitions, les problèmes, la douleur, les petits bonheurs, les heures supplémentaires ou les heures gagnées tous ensemble pour finir plus vite, ou moins tard, c’est selon. Mais aussi toutes ces pensées qui l’assaillent, qui peuplent son esprit pendant que son corps fait les gestes mille fois répétés, automatisme salvateur qui permet à l’esprit de s’évader. Il nous fait sentir également cette solidarité et en même temps cette pénibilité que tous doivent subir ensemble. Le courage qu’il faut, le soir, quand il tombe d’épuisement pour continuer à coucher sur le papier les mots qui disent les maux, les gestes, les souffrances quotidiennes.

Étonnant témoignage, qui a la puissance de cet écrit si particulier qu’il vous oblige presque à le lire d’une traite jusqu’au bout. Hypnotique et puissant, rythmé, porté par la poésie qui s’en dégage, il est le témoignage d’une fatigue immense, dévorante. D’un malaise aussi, celui des ouvriers à la peine qui doivent accepter et subir pour continuer à vivre.

💙💙💙💙

Catalogue éditeur : La Table Ronde

À la ligne est le premier roman de Joseph Ponthus. C’est l’histoire d’un ouvrier intérimaire qui embauche dans les conserveries de poissons et les abattoirs bretons. Jour après jour, il inventorie avec une infinie précision les gestes du travail à la ligne, le bruit, la fatigue, les rêves confisqués dans la répétition de rituels épuisants, la souffrance du corps. Ce qui le sauve, c’est qu’il a eu une autre vie. Il connaît les auteurs latins, il a vibré avec Dumas, il sait les poèmes d’Apollinaire et les chansons de Trenet. C’est sa victoire provisoire contre tout ce qui fait mal, tout ce qui aliène. Et, en allant à la ligne, on trouvera dans les blancs du texte la femme aimée, le bonheur dominical, le chien Pok Pok, l’odeur de la mer.

Par la magie d’une écriture tour à tour distanciée, coléreuse, drôle, fraternelle, la vie ouvrière devient une odyssée où Ulysse combat des carcasses de bœufs et des tonnes de bulots comme autant de cyclopes.

Parution : 03-01-2019 / 272 pages, 140 x 205 mm / Achevé d’imprimer : 01-10-2018 / ISBN : 9782710389668 /  Prix : 18,00 €

Et tu n’es pas revenu. Marceline Loridan-Ivens

« Toi, tu reviendras peut- être parce que tu es jeune, moi je ne reviendrai pas » c’est une vie offerte pour une vie perdue…

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Ce roman récit de Marceline Loridan-Ivens était dans ma bibliothèque depuis longtemps… l’envie de lire était là, mais sans jamais en prendre le temps, car c’est exactement le livre qui va vous marquer, vous toucher, et vous savez d’avance que vous y penserez pendant des jours et des jours.

Marceline s’est éteinte il y a peu, mais son aura est là, prégnante, éternellement attentive au souvenir du père, des oubliés, des disparus, des compagnons de malheur, des camps, de son amie Simone disparue avant elle, toutes deux emportant avec elles la mémoire de ces temps sombres qu’il ne faudra jamais oublier.

Arrêtés dans le château qu’avait acheté son père à Bollène, Marceline et son père ont été déportés en même temps en avril 1944. Elle, Marceline, 15 ans à peine, va être internée à Birkenau. Lui, Schloïme, Salomon, à Auschwitz. A des milliers de lieues l’un de l’autre, tant la communication, le dialogue, et ne serait-ce que savoir si l’autre est encore vivant, étaient tout simplement impossible. Ils étaient pourtant à peine à 3 kilomètres l’un de l’autre, femmes d’un côté, hommes de l’autre. Et au milieu, les crématoires, le tri, le gaz, la mort et la vie, Mengelé et les trains de déportés, la mort, toujours. Marceline se souviendra toute sa vie des mots de son père, Toi, tu reviendras peut- être parce que tu es jeune, moi je ne reviendrai pas. Une vie offerte, une  vie donnée, perdue, pour en sauver une autre ? Une sensation qui ne la quittera jamais, celle d’avoir échangé, d’avoir pris, la vie de son père, celle que cette vie-là aurait été plus indispensable à toute la famille, celle d’une usurpation en somme. Il y a cette lettre, ces mots de son père, qui disent la vie, l’espoir au milieu de l’horreur. Il y a cette rencontre dans le camp entre le père et la fille, les coups, mais il y a aussi la douleur, les petits larcins pour survivre un jour de plus, la maladie, la peur. Il y a aussi le bonheur inexprimable d’avoir été arrêtée avec ce père qui est tout pour elle. Indicible et si fort.

Je t’aimais tellement que je suis contente d’avoir été déportée avec toi.

Mais que ce texte est beau, sincère, émouvant, fort… Difficile d’y mettre des mots, tant il y a de présence, de douleur, de souvenirs, de vie aussi. En même temps, il n’est pas triste, revanchard ou désespéré, il y a une part de vie, c’est incroyablement positif.

A lire, d’urgence, pour savoir et ne pas oublier, pour tenter de comprendre, un peu, si peu…

Comment transmettre ce que nous avons tant de mal à nous expliquer ?

Je suis l’une des 160 qui vivent encore sur les 2 500 qui sont revenus. Nous étions 76 500 juifs de France parti pour Auschwitz-Birkenau. Six millions et demi sont morts dans les camps. Je dine une fois par mois avec des amis survivants des camps, nous savons rire ensemble et même du camp à notre façon…

S’il savaient la permanence du camp en nous. Nous l’avons tous dans la tête et ce jusqu’à la mort.

💙💙💙💙💙


Catalogue éditeur : Grasset

Marceline Loridan-Ivens et Judith Perrignon

« J’ai vécu puisque tu voulais que je vive. Mais vécu comme je l’ai appris là-bas, en prenant les jours les uns après les autres. Il y en eut de beaux tout de même. T’écrire m’a fait du bien. En te parlant, je ne me console pas. Je détends juste ce qui m’enserre le cœur. Je voudrais fuir l’histoire du monde, du siècle, revenir à la mienne, celle de Shloïme et sa chère petite fille. »

Parution : 04/02/2015 / Pages : 112 / Format : 120 x 188 mm / Prix : 12.90 € / EAN : 9782246853916