Le courage des autres, Hugo Boris

Un regard lucide sur les transports en commun, ce lieu où s’expriment courage ou lâcheté

Un dossier qui déborde, empli de petits bouts de papiers, tous griffonnés par l’auteur lors de trajets en transport en commun. Puis un jour vient l’envie d’en faire quelque chose. De dire la foule et la solitude, les moments d’angoisse ou de silence, de grâce ou de violence, de tendresse ou d’étonnement, la vie de tous ces inconnus que l’on croise le temps d’un trajet sans jamais revoir.

Alors qu’il venait de passer sa ceinture noire de judo et se sentait capable de répondre à toutes les agressions, Hugo Boris assisté à une agression dans un train de banlieue. Comme tant d’autres, il est quasi paralysé face à ça. Son seul réflexe est de tirer la sonnette d’alarme, c’est déjà pas si mal.
À partir de là, régulièrement il pose sur le papier ses impressions lors de ses voyages dans les transports en commun. Petits instants de vie, petits bouts de papier qui s’empilent pour ne pas oublier.

Car on se retrouve dans ces moments, peur, sourire, crainte, lâcheté, tête baissée pour ne rien voir, oreilles bouchées pour ne rien entendre, changement de wagon, mais aussi sourires, tendresse, émotion, humour, crainte, violence, silence, absence, curiosité, étonnement, sidération, tout est là, chaque jour, devant chacun de nous, voyageur occasionnel ou habituel. Elle court elle court la banlieue dans le train, métro, RER, témoins de moment de vies qui passent et que l’on ne remarque même plus. Tout cela nous rappelle un quotidien qui parfois inquiète mais que nous aimerions tant retrouver en ces temps confinés.

Du même auteur, retrouvez les avis de Alex Mot-à-Mots et Les Miscellanées de Cookie. Lire également ma chronique de Police, un roman disponible chez Pocket.

Catalogue éditeur : Grasset

Hugo Boris vient de passer sa ceinture noire de karaté lorsqu’il fait face à une altercation dans le RER. Sidéré, incapable d’intervenir, il se contente de tirer la sonnette d’alarme. L’épisode révèle une peur profonde, mélange d’impuissance et de timidité au quotidien. Trait de caractère personnel ou difficulté universelle à affronter l’autre en société ? Ce manque de courage l’obsède. Sa femme lui suggère de «  se faire casser la gueule une bonne fois pour toutes  » pour l’exorciser.
Mais Hugo Boris est écrivain, alors, pendant quinze ans, il consigne sur le vif ces situations d’effroi dans les transports en commun. Il peint aussi le ravissement d’une rencontre, l’humanité d’un dialogue, l’humour d’un échange imprévu. À travers ces miscellanées heureuses ou tragiques, il décrypte une mythologie contemporaine, celle du métro et du RER, et cherche à appréhender ses craintes, à la maîtriser par la distance, la littérature ou… la lecture de Dragon Magazine !
Il tente aussi de conjurer sa peur en guettant le courage des autres sous toutes ses formes, profondément admiratif de tous ceux qui parviennent à intervenir lorsqu’une situation les interpelle, les sollicite, exige une prise de parole, un geste. Il dessine un hommage à tous ceux qu’il a vu avoir, sous ses yeux, le cran qui lui manquait. Et se demande si le courage est contagieux.
Totalement original, sincère, d’une actualité, d’une précision d’écriture et d’observation remarquables, ce recueil de textes brefs touche au plus juste. En se mettant à nu, Hugo Boris parle de chacun de nous, de nos lâchetés et de nos malaises quotidiens, de nos éblouissements et, parfois, de nos héroïsmes.

Ancien assistant réalisateur, Hugo Boris travaille dans une école de cinéma. Il est l’auteur de cinq romans très remarqués et a reçu de nombreux prix littéraires. Aux éditions Belfond : Le Baiser dans la nuque, La Délégation norvégienneJe n’ai pas dansé depuis longtemps et Trois grands fauves. Il a publié POLICE chez Grasset en 2016 : prix Eugène Dabit, prix des lycéens PACA, traduit en trois langues, sortie prévue au cinéma en mars 2020 (réalisation Anne Fontaine, avec Omar Sy et Virginie Efira). Tous ses livres sont disponibles chez Pocket.

Parution : 8 Janvier 2020 : Format : 130 x 209 mm / Pages : 180 / EAN : 9782246820598 / Prix : 17.00€ / EAN numérique: 9782246820604 Prix : 11.99€

A l’ombre des loups, Alvydas Slepikas

Découvrir les enfants-loups, un épisode peu glorieux de l’après seconde guerre mondiale

Après la débâcle de l’armée du Reich, l’armée Rouge investit la Prusse-Orientale. Elle est sans pitié pour les populations qu’elle chasse vers l’ouest. Le discours qui était tenu aux soldats soviétiques afin de les encourager était alors « Tuez tous les allemands. Et leurs enfants aussi. » (Ordre de l’état-major soviétique 1945-1946).

A la frontière avec la Lituanie à partir d’avril-mai 1945, femmes et enfants allemands souffrent de faim et de froid, ils risquent leur vie à chaque instant. Impossible pour les familles de rester ensemble, souvent les mères ont été réquisitionnées pour travailler, les pères ont disparu. Des milliers d’enfants, souvent orphelins, doivent trouver par eux-mêmes le moyen de survivre, malgré la grande famine qui sévi alors. Ils sont connus sous le nom de Wolfskinder ou enfants-loups. Ils n’ont qu’un espoir, atteindre en prenant le train ou en passant par les forêts la Lituanie tout proche, se proposer dans les fermes, travailler et quémander pour ne pas mourir de faim.

Heinz est un de ces enfants. Il a déjà franchi la forêt, il est de retour avec un peu de nourriture pour sa famille, ses sœurs, sa mère, et l’amie de celle-ci. Mais les soldats sans pitié rodent, il doit repartir. Tout comme ses sœurs qui tenteront à leur tour de survivre en s’enfuyant. Seuls le plus souvent, car impossible d’accueillir plusieurs enfants, ni de leur donner à manger. Les Lituaniens ne sont pas très accueillants, et lorsqu’ils le sont, ils craignent tant de déplaire au régime soviétique et d’être envoyés en Sibérie, que leur aide est parcimonieuse. Alors Heinz, comme Renate à son tour,  devra errer de maison en maison. Ils deviennent cette main d’œuvre corvéable à merci qu’ils offrent en échange d’un repas, d’un morceau de pain, d’un abri. Puis il faut reprendre la route et marcher de village en village, seul, loin des siens, sans espoir de les retrouver un jour.

Ce roman qui met en lumière cet épisode bien sombre de l’après-guerre tient presque du mauvais et dramatique conte de fées. De ceux auxquels on ne veut pas croire et qui font frissonner de terreur. Une fois de plus s’il était besoin de la démontrer, les enfants sont affamés, exploités, parfois violés ou assassinés, souffrant de froid, de manque d’éducation, les premières victimes de la guerre et de la folie des hommes.

Dans ces années 46/48, pas moins de 200 000 femmes et enfants ont été dépossédés de leurs fermes, de leurs biens, laissés dans un état de dénuement extrême. Une bonne moitié décédera de froid et de dénutrition. Près de 30 000 enfants ont vécu cette horreur, pris en étau entre l’armée soviétique et la famine.

Catalogue éditeur : Flammarion

Traduction (Lituanien) : Marija-Elena Baceviciute

Alors que la Seconde Guerre mondiale vient de s’achever, femmes et enfants allemands sont exposés à l’avancée de l’armée soviétique victorieuse en Prusse-Orientale. Dépossédés de leurs biens, craignant pour leur vie, ils endurent la faim et le froid, tandis qu’autour d’eux tout n’est plus que désolation. Leur unique espoir est de gagner la Lituanie voisine pour trouver à se nourrir : malgré la menace omniprésente des soldats russes, certains enfants décident d’entamer le périlleux voyage. La forêt sombre et inquiétante devient alors l’un des seuls refuges de ceux que l’Histoire appellera les « enfants-loups ».

Dans ce roman bouleversant, Alvydas Šlepikas fait revivre plusieurs de ces destinées en s’inspirant du témoignage de deux survivantes. À ce terrible hiver, dont on sent presque la morsure du froid, il prête une poésie et une beauté aussi inattendues que fascinantes, qui confèrent à ce livre une force irrésistible.

Alvydas Slepikas est dramaturge, scénariste et metteur en scène. Il a déjà publié plusieurs recueils de poésie et dirige la rubrique littéraire de l’hebdomadaire Literatura ir menas. À l’ombre des loups (Flammarion, 2020) est son premier roman.

Paru le 08/01/2020 / 240 pages / ISBN : 9782081458017 / Prix : 19,00€

Suzanne, Frédéric Pommier

Suzanne, un roman indispensable, récit tendre et émouvant d’une vie et de la fin de vie dans un Ehpad

Suzanne est née en 1922, autant dire il y a un siècle, dans une famille relativement aisée, sur les hauteurs de sainte Adresse, le quartier huppé du Havre. Ses parents se sont connus pendant la première guerre mondiale. Un père aimant mais bien trop absent, une mère égoïste qui lui montre si peu d’amour et qui est très exigeante envers sa fille.  Elle grandit en sagesse, douée à l’école, plutôt jolie. Elle épouse Pierre, une vie de couple sereine, des enfants, des filles surtout puisque leur fils meurt au berceau. Une vie somme toute heureuse et qui n’a rien de très extraordinaire, si ce n’est le confort et l’amour et les sentiments chaleureux partagés par tous y compris dans les épreuves. Suzanne, une femme libre, active, qui aime le sport, la culture, la vitesse dans sa voiture, sa liberté et les voyages.

Mais aujourd’hui, parce qu’elle ne peut plus vivre seule ni même dans son petit appartement dans la maison de retraite, Suzanne a été placée dans un Ehpad. S’il paraissait correct lors du premier rendez-vous, en fait il a tout d’un mouroir où le manque criant de personnel et la mauvaise gestion (enfin, mauvaise ça dépend pour qui) fait que les personnes placées-là ne mangent pas à leur faim, ne sont ni soignées ni accompagnées correctement, où humiliations, maltraitances, vols, sont devenus son quotidien. Un grand réalisme dans les descriptions du personnel, une jeune plus intéressée par son portable, trop pressés pour faire les toilettes, les soins minuteur en main, pas le temps de réparer le rideau, qu’importe, une vieille dame, ça reste plusieurs jours dans le noir.  Et difficile aussi, quand vous ne pouvez plus vous mouvoir mais que votre tête est bien là, de supporter la déchéance des coreligionnaires, l’un perdant la tête, l’autre violent.

Il y a deux niveaux de récit dans cet émouvant roman. Les souvenirs de Suzanne, égrenés de façon assez factuelle, des phrases et paragraphes assez courts, rythmés, il faut dire que tant d’années, on ne peut pas trop s’y appesantir, et après tout, elles n’ont rien de particulièrement extraordinaire en soi. Puis la vie dans l’Ehpad, la solitude, le manque de soin, de réponse aux appels au secours par les aides ou les soignants, l’abandon, la dureté des mots, des gestes de certains, racontés par Suzanne qui n’en peut plus de survivre là. Puis racontée par le petit-fils de Suzanne, qui vient la voir, l’aide à reprendre vie.

Il y a beaucoup de sentiments, mais surtout une vision réaliste de la vieillesse, ce triste naufrage, du temps qui passe, amis, famille, relations que l’on enterre peu à peu. Il y a la solitude de celui ou celle qui reste, la maladie, le handicap. L’aide qu’il faut accepter mais qui ne vient plus de la famille, trop occupée à mener à son tour sa propre vie, avec enfants, travail, toutes ces occupations qui nous prennent tant et nous privent du nécessaire, voir et accompagner ceux qui nous précédent.

J’ai aimé le style, la narration, et la prise de conscience que cela implique d’abord d’écrire, puis sans doute de lire et d’entendre tout ce que nous dit ce roman.  Chacun doit être attentif au fait que la vieillesse d’abord, puis la prise en charge de ceux qui autour de nous ont passé l’âge d’être seul, est un vrai sujet de société. Difficile de faire sans, indispensable d’y penser, parfois tragique  quand les solutions ne sont pas humaines.

Catalogue éditeur : Equateurs et Pocket

Suzanne est ma grand-mère, ou la vôtre. Suzanne est un symbole. Du haut de ses 95 ans, elle en a des choses à dire. Toute une vie bien remplie, dans la guerre ou la paix, dans les deuils ou la joie. Bébé, petite fille, adolescente, jeune mariée, femme, mère et maintenant vieille dame, elle raconte à son petit-fils ses souvenirs, mais aussi son quotidien. Elle lui dit que jamais elle n’a dérogé à son principe « SQM », Sourire Quand Même. Et ce n’est pas toujours simple. Surtout ces derniers temps. Alors elle veut du champagne, pour trinquer au temps qui passe, et au temps qui reste.
Sous la plume de Frédéric Pommier, entre rires et larmes, Suzanne devient une déclaration d’amour, une ode au respect, un plaidoyer pour faire de la vie une fête. SQM.

Frédéric Pommier est journaliste à France Inter. Il signe ici son premier roman.

Prix : 6.95 €  / EAN : 9782266293204 / Pages : 216 / Format : 108 x 177 mm / Parution : 02/01/2020
Équateur : 236 pages / 19.00 € / parution : 18 octobre 2018 / ISBN : 9782849905708

Sang Chaud, Kim Un-Su

Dans la Corée de Kim Un-Su, quelques mafieux ont encore le « Sang Chaud », un polar à découvrir d’urgence

Entre le printemps et l’été, dans les années 90 à Busan, deuxième ville et l’un des principaux ports de Corée du Sud, les voyous ne portent pas de costard. Huisi coule des jours solitaires, bien qu’il soit le principal homme de main de Père Sohn, le chef de la mafia locale. Il loge à l’hôtel Mallijang, point central d’où il contrôle tout son territoire. Mais père Sohn et ses comparses font partie de l’ancienne garde, cette mafia locale vieille et fatiguée qui préfère la négociation attablée devant un bol de bouillon de bœuf plutôt que le conflit, à l’heure où il faut contenir d’une main ferme les élans des jeunes qui convoitent leurs territoires.

Aujourd’hui, à quarante ans, Huisi aspire à davantage de tranquillité. Il veut s’installer avec Insuk, la tenancière d’un bar à filles qu’il aime en silence depuis son adolescence, et avec Amy, son fils qu’il a déjà adopté. Comme Amy a fait quelques bêtises et q’il va bientôt sortir de prison, il pourra aussi s’en occuper. Mais comment se mettre en couple avec une prostituée quand on aspire à se faire craindre et à déployer ses ailes. C’est pourtant ce que fait Huisi. Il se lance dans les machines à sous, abandonnant son rôle auprès de Pére Sohn et déclenchant quelques inimitiés et querelles entre mafieux installés et prétendants au trône.

Dès lors, la guerre des clans est déclarée, les alliances occultent se nouent tant dans le milieu de crime organisé que de la politique (qui sont par ailleurs souvent liés), les couteaux sont tirés (et les couteaux à sashimi sont dangereusement affutés) et les combats à mort ne tiennent même plus compte des vielles amitiés.

C’est passionnant, et surtout on a l’impression de s’immerger dans un autre monde, de comprendre un peu mieux les mécanismes de la pègre locale, les trafics en tout genre (drogues, alcools, machines à sous, parasol sur la plage, mais pas seulement, on appréciera la scène picaresque de la contrebande de piment coréen largement coupé de piment chinois), les règles d’honneur et de soumission, les notions de rivalité et de territoire, dans cette Corée mystérieuse aux traditions séculaires. Une ambiance singulière, des protagonistes attachants et pour certains très humains malgré le milieu dans lequel ils évoluent, et la découverte d’un pays, du port de Busan où a grandi l’auteur, et de l’importance des guerres de territoire, où que l’on soit sur terre finalement.

Matin-Calme est une toute nouvelle maison d’éditions dédiée au polar coréen, et c’est une excellente surprise. J’ai rencontré l’équipe en fin 2019, et évoqué avec eux les titres qu’ils vont nous proposer cette année 2020. c’est un plaisir de découvrir Sang chaud de Kim Un-Su, un roman dépaysant qui renouvelle le genre, même s’il n’est pas le premier de cet auteur paru en France. Alors merci Matin Calme Polar et Pierre Bisiou  de nous permettre de faire de telles découvertes. Sang chaud est paru en début d’année, depuis, Bonne nuit maman, de Seo Mi-Ae est également disponible en librairie.

Catalogue éditeur : Matin Calme

Huisu, homme de main pour la mafia de Busan, atteint la quarantaine avec pas mal de questions. Jusque-là, il n’a vécu que pour les coups tordus, la prison, les exécutions, tout ça pour se retrouver dans une chambre minable, seul, avec pour horizon des nuits passées à dilapider son argent au casino. Il est temps de prendre certaines résolutions.
Avec un solide couteau de cuisine dans son poing serré.

Paru le 9 janvier 2020 / Prix : 22 € /  EAN- 978-2-491290-00-9

Nous n’avons pas vu passer les jours, Yann Plougastel, Simone Schwarz-Bart

Simone Schwarz-Bart évoque dans ce récit émouvant et passionnant sa vie avec André, auteur du roman « Le Dernier des Justes«  Goncourt 1959

« Il était une fois une Noire farouche et un petit Juif solitaire, qui vécurent et écrivirent une demi-douzaine de romans, sans voir le temps passer… »

Quel couple singulier ! Lui André Schwarz-Bart, un jeune juif qui arrive de Metz, issu d’une famille d’origine polonaise en grande partie anéantie dans les camps de concentration. Elle Simone Brumant, une guadeloupéenne issue de l’esclavage. Chacun est là avec ses chaines et ses morts à porter, par amour et pour se souvenir.

Après avoir fait de nombreux métiers, et passé son bac en même temps, André devient étudiant à la Sorbonne. Mais il est déçu car pour lui la culture aurait dû être liée à une élévation de l’âme, hors il ne trouve rien de cela à l’université. Il préfère retourner à ses valeurs de fraternité et de simplicité.

Ils se croisent de façon improbable dans les couloirs du métro. Elle est perdue, il s’adresse à elle en créole, ils parlent pendant des heures. C’est la rencontre de leur vie, ils ne se quitteront plus.

Lorsqu’ils se rencontrent, André est un ouvrier en train de finaliser l’œuvre de sa vie, un roman qui sort de ses tripes, ce texte qu’il doit à la fois à sa famille et à tous les juifs qui vivent en lui. Ce sera  Le Dernier des Justes. Le Goncourt de 1959 est bien plus qu’un simple roman, c’est aussi le premier qui dit ce que l’on n’appelle pas encore la Shoah, qui dit l’indicible, qui ose enfin verbaliser la souffrance, les morts, la folie de l’homme.

Considéré par certains comme un quasi « porte-parole » du judaïsme, il est conscient que cela n’est pas possible. Il a perdu la foi vers ses 13 ans alors qu’il n’est déjà qu’un survivant, et comme on le comprend. Le Dernier des Justes est écrit comme un petit caillou blanc que l’on poserait sur une tombe, un hommage à ces morts et à cette communauté partie en fumée dans les crématoires de la seconde guerre mondiale. Face à la polémique de ce Goncourt, et son incompréhension devant tant de haine, André choisit de s’exiler.

Ensuite, André décide de réaliser un  « cycle antillais », qu’il va initier et rédiger avec Simone avec le roman Un plat de porc aux bananes vertes en 1967 (puis en écrivant La Mulâtresse Solitude, Seuil, 1972). Sa démarche va être totalement incomprise. Car il rassemble dans son roman le sort du peuple juif et celui des esclaves, deux entités qui pour lui se ressemblent, car marquées l’une comme l’autre par une immense catastrophe. Face à l’incompréhension des lecteurs et des critiques pour sa démarche, il publiera par la suite très peu de livres. Blessé, meurtri par ce procès public sur sa légitimité, il part avec Simone s’installer à la Guadeloupe. Là, Simone va également publier ses romans, Pluie et vent sur Télumée Miracle en 1973, et Ti’Jean l’horizon en 1979. Quant à André, toute sa vie il rédige des notes, pose sur le papier idées et ébauches de romans, mais sans jamais rien publier.

Ils passeront quarante-six ans ensemble jusqu’au décès d’André en 2006. Après sa mort, Simone va rassembler ces archives, ces notes et ces manuscrits laissés André. Elle aurait pu en rester là, mais fort heureusement, elle va publier à titre posthume une partie de l’œuvre d’André Schwarz-Bart. Seront ainsi édités au Seuil L’Étoile du matin en 2009, L’Ancêtre en Solitude en 2015 puis Adieu Bogota en 2017.

Lors de mon dernier séjour au festival de Manosque, j’avais longuement échangé avec Louis-Philippe Dalembert, auteur haïtien que par ailleurs j’apprécie beaucoup, et ce dernier m’avait parlé de jacques, le fils de Simone et André Schwarz-Bart, musicien avec qui il apprécierait de se produire en lecture musicale. Aussi, j’ai tout de suite été intriguée par ce livre co-écrit avec Yann Plougastel, le récit de la vie de ce couple hors du commun. Et ce livre-là est absolument passionnant, alliant humanité et intelligence, lisez-le, vous ne verrez pas passer le temps !

Catalogue éditeur : Grasset

C’est l’histoire d’un couple rare. Celle de deux écrivains, l’une guadeloupéenne, l’autre juif, dont l’œuvre croisée témoigne de la souffrance de leurs peuples. Et celle de deux êtres éperdument soudés, qui, pendant cinquante-cinq ans, tous les soirs, se sont lu un poème d’amour de Pablo Neruda.
Il y a pourtant un mystère autour des Schwarz-Bart. Pourquoi, au milieu des années 1970, se sont-ils tus et enfermés dans leur maison de Guadeloupe ? Douze ans après la disparition de son mari, Simone donne sa vérité sur le parcours hors norme d’un petit juif d’origine polonaise et d’une métisse solitaire.
En 1959, André Schwarz-Bart publie Le Dernier des Justes. Premier roman d’un jeune ouvrier inconnu, orphelin de parents morts à Auschwitz, cette éblouissante saga raconte l’histoire d’une famille juive et, à travers elle, le monde yiddish, disparu dans les camps nazis. Goncourt âprement disputé avec les jurés Femina, premier succès romanesque sur le sujet, le livre est un best-seller dans le monde entier. Simone et André cosignent ensuite Un plat de porc aux bananes vertes. Mais les ouvrages suscitent d’insupportables polémiques. La vision du judaïsme de Schwarz-Bart est très critiquée et, blessé, il cesse définitivement de publier.
En Israël, sur un mur du musée de Yad Vashem, on peut lire le Kaddish révolté qui conclut Le Dernier des Justes : « Et loué. Auschwitz. Soit. Maïdanek. L’Eternel. Treblinka. Et loué… »

Parution : 23 Octobre 2019 / Format : 140 x 205 mm / Pages : 208 / EAN : 9782246861492

Les autres fleurs font ce qu’elles peuvent, Alexandra Alévêque

Quand protéger les enfants crée des blessures si longues à guérir, un premier roman témoignage émouvant, qui évoque le deuil et les secrets de famille

Violette à dix ans en 1982 quand la vie bascule, son père adoré est malade. Instituteur, fumeur invétéré, papa sérieux et mari aimant, il est un père vite idéalisé. Ses deux frères sont partis à la ville étudier, elle reste seule à la maison avec Jeanne, sa si jolie maman.

Quand la maladie arrive, brutale, au diagnostic mal posé, le silence s’installe autour d’elle. Violette n’attend rien si ce n’est le retour de son papa. Pourtant, elle est mise à l’écart. Selon une théorie fausse qui veut que l’on doit protéger les enfants dans certaines situations douloureuses, elle sera même envoyée en vacances chez des amis.

Le roman alterne deux époques, les années 80, avec la maladie et ses conséquences dans  l’entourage familial. Puis 2009 et après, quand quarante ans plus tard, cette blessure la touche encore et que son travail de deuil n’est toujours pas accompli.

Un roman émouvant, où les choses sont dites avec douceur et réalisme. C’est à la fois vivant et triste. En parallèle du drame familial il y a les souvenirs heureux d’une enfance passée dans une famille aimante, l’école, les copines, les rêves. L’incompréhension face à une situation douloureuse que l’enfant n’est peut-être pas prête à entendre, et la réaction de la famille, puis le travail de la femme d’aujourd’hui, sa vie depuis et comment on se construit dans l’absence et le silence.
Une jolie lecture malgré le thème qui aurait pu être pesant. Un auteur que je découvre avec grand plaisir.

Catalogue éditeur : Sable Polaire

Violette vit dans un monde idyllique entre ses parents, et ses deux frères. Un jour d’octobre 1982, ce doux quotidien se trouve chamboulé. Son papa, alité depuis quelques jours à cause de maux de tête, est emmené à l’hôpital. Quand Violette comprend que cette vie sans heurts est en train de prendre une sale tournure, une multitude de questions la hante : peut-on mourir d’un mal de crâne ? Combien de temps vont rester tous ces gens à pleurer dans le salon ? Et pourquoi passent-ils leur temps à écouter une cassette audio ? Vingt-sept ans plus tard, Violette est une femme obsédée par une pensée : elle doit absolument récupérer cette satanée cassette.

Date de parution 21/08/2019 / 20cm x 13cm / Nombre de pages : 128 / EAN : 978-2490494606

Les reins et les cœurs, Nathalie Rheims

Quand la vie ne tient plus qu’à un fil, la résurrection est parfois au bout du chemin, découvrir « Les reins et les cœurs » le récit de Nathalie Rheims

couv du récit les reins et les cœurs de Nathalie Rheims photo Domi C Lire

« Les reins et les cœurs » le récit témoignage de Nathalie Rheims paru aux éditions Léo Scheer est le vingtième livre de l’auteur. Mais pour celui-ci elle n’a pas eu besoin d’imagination, ni de personnages fictifs, mais bien d’une réalité qui poursuit les femmes de sa famille de génération en génération. Jusqu’au jour où cette maladie héréditaire la frappe à son tour. Jusqu’au jour où ses reins s’arrêtent de fonctionner.

Bien sûr au départ il y a le déni – pas moi, je ne suis pas de cette famille-là-, le doute –et si c’était vrai- puis la révolte, la faiblesse et l’abandon, faut-il rendre les armes ou accepter l’inéluctable, ce par quoi sont passées les autres femmes, mère, tantes, grand-mère…

Alors que son corps abdique et que la mort semble si proche, il en aura fallu de la volonté, du courage, et l’aide et le travail de la médecine et des personnels soignants pour remonter la pente vertigineuse qui mène à la mort, puis le don absolu pour parvenir à l’impossible, le reins d’un autre, pour retrouver la vie au bout de ce tunnel de souffrance inimaginable.

J’ai fait cette lecture en apnée, impossible à lâcher, c’est un témoignage particulièrement émouvant, mais aussi tellement positif. Moi qui vit avec une mère malade des reins depuis tant d’années, avec un père décédé d’un cancer du rein, comment-dire, je suis émue, touchée, bouleversée par ce livre.

En lisant ce récit, impossible de ne pas penser également au roman de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants.

Catalogue éditeur : Léo Scheer

« J’avais fini par imaginer que les reins, parce qu’ils fonctionnent sans qu’on puisse rien en savoir, sont le véritable siège de l’inconscient. J’avais opté pour les maintenir dans cette sphère de mon ignorance. Inutile de fouiller dans ces zones d’ombre, je savais très précisément où cela me conduirait. Qui étais-je pour me croire l’égale de celui qui, seul, peut sonder les reins et les cœurs ? »
Pour écrire ce texte, Nathalie Rheims n’a pas été guidée par son imagination. Confrontée à une réalité implacable, elle raconte une année de lutte contre un mal singulier, qui, de génération en génération, frappe toutes les femmes de sa famille. Arrivée aux limites de ce que le corps et la conscience sont capables d’endurer, elle doit faire un choix, auquel elle n’aurait jamais cru devoir faire face, un choix sublimé par le don, mais rongé par le sentiment de culpabilité.

Parution 21 août 2019 / 216 pages / 18 euros / EAN 9782756112909

Boris Vian, le sourire créateur, Valère-Marie Marchand

Dans « Boris Vian. Le sourire créateur » Valère-Marie Marchand retrace la vie de Boris Vian alias Vernon Sullivan, sublime artiste talentueux et singulier disparu en 1959.

Chanteur, polémiste, libertaire mais pas contestataire, scénariste, traducteur, interprète, auteur, trompettiste, et passionné, Boris Vian est un touche-à-tout de talent.

Né en mars 1920 à Ville d’Avray, banlieue chic de Paris, ce pilier du saint Germain des Près de l’après-guerre va connaître la seconde guerre mondiale et fera ses études et ses débuts sous l’Occupation. Ce génie des mots et des notes est avant tout un être singulier. Ingénieur de formation et de métier, c’est un artiste à la créativité débordante. C’est un littéraire aussi éclectique que talentueux, un timide pourtant contestataire, un amoureux toujours passionné, un traducteur de génie, un musicien en sursit puisqu’une malformation cardiaque aurait dû l’empêcher de jouer de la trompette.

Boudé par les professionnels et les critiques en particulier, il écrit « des histoires que personne n’a songé à écrire » et produit de nombreux textes et romans, poésies, essais, chansons. Il touche même au cinéma. Il écrit et joue contre le temps, contre la maladie qui l’emportera comme il l’avait prédit à l’aube de ses quarante ans.

Bien sûr ici aucune surprise, l’homme, sa passion du jazz, ses chansons, ses écrits, sont connus. Mais voilà assurément un document complet et dense, foisonnant de témoignages, qui éclaire l’image que l’on a de lui et va permettre de le faire découvrir au plus grand nombre.

Boris Vian ou Vernon Sullivan, un auteur que j’ai aimé passionnément dans ma jeunesse et dont j’ai lu quasiment toute l’œuvre, aussi bien les romans que les différents textes et chansons. Je ne pouvais donc qu’être intéressée et intriguée par un nouveau texte sur cet auteur emblématique d’une époque qui nous a quittés il y a soixante ans.

Boris Vian, le sourire créateur est un livre dense, hyper documenté parfois jusqu’à saturation pour un lecteur qui ne serait pas passionné. Mais tellement complet qu’il est indispensable pour bien comprendre l’homme et l’artiste qui se cachent derrière ce nom connu de tous : Boris Vian. Et pour compléter le tout, on trouve à la fin du livre un lexique des mots et expressions emblématiques de l’auteur, sa biographie en quelques dates, ses différentes adresses, sa bibliographie, les titres des principales chansons qu’il a écrites, ses apparitions au cinéma, et un index qui répertorie les noms de ceux qui l’on côtoyé… toute une époque défile dans ces quelques pages.

Catalogue éditeur : Écriture, éditions de L’Archipel

Le 23 juin 1959, Boris Vian est terrassé par une attaque pendant la projection de J’irai cracher sur vos tombes, film tiré de son roman. Il disparaît avant d’avoir eu 40 ans, comme il l’avait lui-même prédit.

« Né sous le signe du poisson-volant », l’inventeur de la roue élastique était imprévisible. Chanteur et polémiste, libertaire mais non contestataire, classique sans cesser d’être d’avant-garde. Mais aussi scénariste, traducteur, bricoleur, peintre, trompettiste, amateur de cylindrées, interprète, fabuliste, acteur, pataphysicien, objecteur de conscience, poète… Et, bien sûr, romancier : le prince de Saint- Germain-des-Prés, alias Vernon Sullivan, avait autant d’identités que de pseudonymes.
Fuyant le « grelot funèbre des prophètes », les musiciens à théories comme les romanciers à  thèses, que pouvait bien cacher l’énigmatique Bison Ravi, ingénieur du verbe, du swing et de la vie ? Quatre-vingts de ses proches, à commencer par Michelle Vian, répondent dans ce livre, dont certains n’avaient jamais témoigné : Guy Béart, Claude Bolling, Juliette Gréco, le maquettiste Massin, Georges Moustaki, J.-B. Pontalis, Jean-Jacques Pauvert, Nadine de Rothschild…
Enrichie de documents rares ou inédits, cette biographie est aussi le portrait d’une époque. Jamais le singulier auteur de L’Ecume des jours et de L’Arrache-cœur n’avait paru si pluriel.

22.00 € / EAN : 9782359052992 / juin 2019

Manuel à l’usage des femmes de ménage, Lucia Berlin

Une découverte littéraire rare. Un bonheur de lecture, tout simplement. Mais pourquoi avons-nous attendu aussi longtemps pour en entendre parler !

Couverture du roman "Manuel à l'usage des femmes de ménage" de Lucia Berlin édition Le Livre de poche

S’il est vrai que j’aime beaucoup lire des nouvelles, là, c’est tout simplement autre chose. Il y a tout dans cette écriture, le style, les mots, les émotions, la vie, les douleurs et les joies, la famille et la société, les villes parcourues, les évènements vécus. Lucia Berlin est née dans les années 30 et nous transporte tout au long de ces quelques dizaines d’années de sa vie en 600 pages.

Lucia Berlin est un auteur fabuleux, qui a su m’embarquer dans ses histoires, vraies, puisqu’elle les raconte et ne ment jamais, c’est elle qui le dit. J’ai eu l’impression de la suivre partout, et de la comprendre. Les personnages sont autres, les noms aussi, mais on la retrouve, ainsi que sa mère, sa sœur, ses maris, ses fils, ses amours, ses collègues et ses patrons, ses voisins et ses amis…

Elle parle de son enfance, abusée par un grand-père, aux côtés d’une grand-mère qui n’intervient pas, élevée par une mère alcoolique qui ne montre jamais le moindre signe de tendresse ou d’intérêt pour sa fille, et un père absent, il part à la guerre en 1941, de New York au Chili, du Texas à Oakland. Puis c’est la rencontre avec son premier mari, si jeune, rejeté par ses parents. Trois mariages et quatre fils plus tard, elle aura connu des métiers à la pelle, artiste bohème avec ses maris poète ou sculpteur, mais aussi enseignante, elle parle anglais et espagnol, standardiste, femme de ménage, elle connait des hauts et surtout des bas, alcoolique, seule, abandonnée, amoureuse, trahie, mais souvent entourée, accompagnée, elle aura tout vécu et tout surmonté.

Cette écriture est magique, en quarante-trois nouvelles, j’ai été plongée dans toute époque. Rien n’est lassant, on tourne les pages et on avance avec bonheur dans cette vie si singulière, si atypique. Il y a de l’émotion, de la tendresse, de l’espoir, c’est à la fois critique et violent, sensuel et poignant, et ce n’est jamais amer. Il  y a des descriptions, imagées, émouvantes, vibrantes. Les couleurs, les sons, les gestes, sont là pour dire la vie ou la mort. La maladie est présente mais magnifiée par l’amour des deux sœurs, leur complicité, leurs souvenirs, leurs arrangements aussi avec ces souvenirs, ceux de la mère en particulier, avec ses suicides à répétition et son désamour pour sa seconde fille. C’est aussi gai que mélancolique, c’est cruel et intime, incisif et tendre, bluffant de justesse et de vérité, le tout porté par un rythme, un souffle, une maitrise de l’écriture assez unique. Alors si vous hésitez encore, allez-y, vous ne serez pas déçus !

Roman lu dans le cadre de ma participation au jury des lecteurs du Livre de Poche 2019

Catalogue éditeur : Le livre de Poche & Grasset

Elle est une grande écrivaine injustement méconnue, une reine de la narration. Lucia Berlin (1936-2004), mariée trois fois, mère de quatre garçons, raconte ici ses multiples vies en quarante-trois épisodes. Élevée dans les camps miniers d’Alaska et du Midwest, elle a été successivement une enfant solitaire au Texas durant la Seconde Guerre mondiale, une jeune fille riche et privilégiée à Santiago du Chili, une artiste bohème dans le New York des années 1950 et une infirmière aux urgences d’Oakland. Elle a su saisir les miracles du quotidien jusque dans les centres de désintoxication du sud-ouest des États-Unis, égrenant ses conseils avisés et loufoques tirés de ses propres expériences d’enseignante, standardiste, réceptionniste, ou encore femme de ménage. Un destin exceptionnel.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Valérie Malfoy

Éditeur d’origine : Grasset / Date de parution : 26/09/2018 / EAN : 9782253071402 / 600 pages / Prix : 8,70€

Crédit photo 1963 Buddy Berlin © 2015 – 2018, Literary Estate of Lucia Berlin LP

A la ligne, Joseph Ponthus

A la ligne, le premier roman captivant de Joseph Ponthus met en scène le quotidien de l’usine, expérience éprouvante qu’il transcende avec poésie et talent.

Ouvrir ce roman et comprendre qu’il n’ira pas, à la ligne, en tout cas pas de façon classique, avec des points et des virgules… Non, même pas à la ligne pour respirer, car le souffle indispensable pour lire ce roman est à puiser au plus profond de soi. Ce n’est pas un récit ordinaire, mais celui du travail à l’usine, à l’abattoir, difficile, sanglant, violent.

Passées les premières pages, où l’œil et l’esprit s’habituent à la forme atypique, le récit est comme scandé et le lecteur est happé…

J’écris comme je travaille
A la chaîne
A la ligne.

C’est un homme instruit, lettré, qui a quitté son travail en région parisienne pour suivre sa femme en Bretagne. Mais là, il y a trop peu d’emploi, aussi est-il prêt à accepter tout ce qu’on lui propose. Travailler à l’usine de poisson, plats cuisinés, cuisson de bulots à la chaine, tofu à égoutter, rien ne le rebute, même si tout cela lui parait bien difficile. Mais ça c’était avant de connaitre le travail qui l’attend, à l’abattoir. Car lorsque vous êtes intérimaire, pas possible de dire non, sinon le prochain poste disponible ne sera pas pour vous. Et des sous, il faut en gagner pour vivre. Alors on bosse, on se fatigue, on pleure même de douleur et d’épuisement la nuit en rentrant, quand il faut encore sortir le chien qui vous attend en vous faisant la fête, car la pénibilité des postes de l’usine, de l’abattoir, il ne les connait pas. Alors on attrape une vendredite aigüe, mais on s’y fait finalement… Et on essaie de gagner un peu de sommeil, un peu de repos, pour repartir dès lundi matin, ou à pas d’heure, c’est tout le charme du travail à l’usine ces horaires de fou, enfermé sans voir ni le jour, ni la nuit.

Chaque soir, le narrateur inventorie tout, les gestes, les phrases, les répétitions, les problèmes, la douleur, les petits bonheurs, les heures supplémentaires ou les heures gagnées tous ensemble pour finir plus vite, ou moins tard, c’est selon. Mais aussi toutes ces pensées qui l’assaillent, qui peuplent son esprit pendant que son corps fait les gestes mille fois répétés, automatisme salvateur qui permet à l’esprit de s’évader. Il nous fait sentir également cette solidarité et en même temps cette pénibilité que tous doivent subir ensemble. Le courage qu’il faut, le soir, quand il tombe d’épuisement pour continuer à coucher sur le papier les mots qui disent les maux, les gestes, les souffrances quotidiennes.

Étonnant témoignage, qui a la puissance de cet écrit si particulier qu’il vous oblige presque à le lire d’une traite jusqu’au bout. Hypnotique et puissant, rythmé, porté par la poésie qui s’en dégage, il est le témoignage d’une fatigue immense, dévorante. D’un malaise aussi, celui des ouvriers à la peine qui doivent accepter et subir pour continuer à vivre.

💙💙💙💙

Catalogue éditeur : La Table Ronde

À la ligne est le premier roman de Joseph Ponthus. C’est l’histoire d’un ouvrier intérimaire qui embauche dans les conserveries de poissons et les abattoirs bretons. Jour après jour, il inventorie avec une infinie précision les gestes du travail à la ligne, le bruit, la fatigue, les rêves confisqués dans la répétition de rituels épuisants, la souffrance du corps. Ce qui le sauve, c’est qu’il a eu une autre vie. Il connaît les auteurs latins, il a vibré avec Dumas, il sait les poèmes d’Apollinaire et les chansons de Trenet. C’est sa victoire provisoire contre tout ce qui fait mal, tout ce qui aliène. Et, en allant à la ligne, on trouvera dans les blancs du texte la femme aimée, le bonheur dominical, le chien Pok Pok, l’odeur de la mer.

Par la magie d’une écriture tour à tour distanciée, coléreuse, drôle, fraternelle, la vie ouvrière devient une odyssée où Ulysse combat des carcasses de bœufs et des tonnes de bulots comme autant de cyclopes.

Parution : 03-01-2019 / 272 pages, 140 x 205 mm / Achevé d’imprimer : 01-10-2018 / ISBN : 9782710389668 /  Prix : 18,00 €