Sœur, Abel Quentin

Comment une adolescente banale devient-elle une terroriste ? Sœur, d’Abel Quentin, un roman édifiant d’une actualité glaçante

Dans une fatalité il y a parfois plusieurs éléments déclencheurs. Dans le roman d’Abel Quentin il y a d’abord Jenny, une adolescente en mal de reconnaissance et d’amour. Il y a ses parents qu’elle trouve incolores et qui poursuivent leur chemin dans leur petite ville de la Nièvre sans voir vraiment ni leur fille ni ses attentes. Et enfin la société qui l’entoure, ici en la personne d’un président de la république en fin de mandat, le lycée Henri Matisse de Sucy-en Loire, la police, la justice, bref, tous ceux qui l’accompagnent chaque jour sans qu’elle ne les voit.

Jenny à quinze ans, et déjà une vie qui ne la satisfait pas. A part Harry Potter, personne ne la voit, personne ne la connait vraiment. La vie est fade et douloureuse pour cette ado qui ne demande qu’à exister, aimer, profiter comme les autres. Rejetée par ce garçon dont elle aurait pu être amoureuse, elle se réfugie sur le net et les réseaux sociaux, ceux-là même qui l’auront fait souffrir, et trouve une oreille compatissante en Dounia la forte, la solide, celle qui la comprend enfin et lui redonne foi en elle.

Dounia, mais cela aurait pu être n’importe qui d’autre, est la seule à compatir, à utiliser le même langage qu’elle pour dire l’isolement ressenti, le manque d’amour, l’espoir de vie meilleure grâce à Daesh. Il suffira de quelques semaines à peine pour que la jeune fille se voile, s’embrigade, et envisage le martyr.

Habile, prenant, réaliste, voilà un roman qui se lit d’une traite. Toujours factuel et sans jamais porter de jugement, il interroge sur le pourquoi et le comment d’une radicalisation annoncée mais jamais comprise par les familles avant qu’il ne soit trop tard. Mais aussi sur le mal-être d’une jeunesse paumée qui attend, espère, et cherche sur le net les réponses aux questions auxquelles personne ne répond vraiment dans l’entourage proche. Glaçant d’ailleurs de voir cette progression dans la soumission au voile, aux théories de l’état islamique, au besoin de partir au loin ou d’agir pour s’accomplir dans la douleur et la violence.

Et l’on ne manquera pas non plus de lire entre les lignes quelques similitudes avec une situation politique qui sent le vécu proche, un président en fin de règne et un jeune ministre qui aurait comme des envies de pouvoir absolu. Une partie peut-être un peu trop longue d’ailleurs, et qui n’apporte pas vraiment à l’ensemble.

Abel Quentin
au café Paul & Rimbaud

Catalogue éditeur : L’Observatoire

Adolescente revêche et introvertie, Jenny Marchand traîne son ennui entre les allées blafardes de l’hypermarché de Sucy-en-Loire, sur les trottoirs fleuris des lotissements proprets, jusqu’aux couloirs du lycée Henri-Matisse. Dans le huis-clos du pavillon familial, entre les quatre murs de sa chambre saturés de posters d’Harry Potter, la vie se consume en silence et l’horizon ressemble à une impasse.
La fielleuse Chafia, elle, se rêve martyre et s’apprête à semer le chaos dans les rues de la capitale, tandis qu’à l’Élysée, le président Saint-Maxens vit ses dernières semaines au pouvoir, figure honnie d’un système politique épuisé.
Lorsque la haine de soi nourrit la haine des autres, les plus chétives existences peuvent déchaîner une violence insoupçonnée.

Abel Quentin est avocat. Sœur est son premier roman.

Date de parution : 21/08/2019 / Nombre de pages : 256 / Code ISBN : 979-10-329-0591-3 / Format : 14 x 20 cm

Oyana, Eric Plamondon

De Montréal au Pays Basque, la vie et les rêves d’une héroïne comme on les aime, face à ses engagements et à ses doutes. Oyana, un superbe roman d’Éric Plamondon.

« S’il est difficile de vivre, il est bien plus malaisé d’expliquer sa vie. »

Elle vit à Montréal, ils se sont rencontrés au Brésil, elle est née au Pays Basque. Comme s’il y avait plusieurs vies en elle, plusieurs rêves, des fuites en avant, des regrets, des remords. Mais aujourd’hui ETA  a rendu définitivement les armes, l’organisation terroriste s’est auto-dissoute. ETA n’est plus et sa jeunesse revient lui claquer au visage et lui dire qu’il est temps.

Elle, c’est Oyana, mais Xavier ne le sait pas. Frappée dès sa naissance par le terrorisme basque, puis actrice de ce même terrorisme, elle a passé vingt-deux ans de sa vie dans le mensonge à propos de ses origines. Aujourd’hui elle revient au pays pour revoir ses parents.

L’auteur alterne avec adresse le récit d’Oyana, avec cette longue lettre qu’elle écrit à celui qui a partagé sa vie pendant tant d’années, et les faits historiques sur ETA et la violence au Pays Basque. Exposés de façon plus brutale, journalistique et sans empathie. De Franco aux terroristes, mort de Carrero Blanco, attentat et nombres de décès, les longues années de guerre interne ont laissé des blessures profondes au sein de nombreuses familles de part et d’autre de la frontière.

Difficile rédemption de celle qui fut terroriste malgré elle, de ceux qui ont combattu pour une cause qu’ils croyaient juste, face à un état répressif du temps de Franco, puis dans une lutte de moins en moins logique et acceptable. Mais peut-on, et faut-il essayer d’expliquer l’inexplicable montée de la violence ?  A travers ses mots, ses questionnements, ses peurs aussi de ce qu’elle a été et de ce qui l’attend, il y a une vie à poursuivre, affronter la mort, le deuil, la perte d’un parent et le mensonge avec lequel elle a dû se construire, puis la fuite et le mensonge avec lequel elle a dû continuer.

Oyana est seule face à elle, Xavier pourrait-il la comprendre, et finalement qui pourrait la comprendre, ce sont les interrogations auxquelles elle devra répondre en affrontant son passé. Interrogations qui sont cruellement d’actualité devant la montée de tous les terrorismes quels qu’ils soient finalement.

J’ai aimé cette double écriture, intime puis générale, pour parler de la lutte d’un pays à travers la vie d’Oyana, de la construction et de l’unité d’un peuple aussi, ces basques voyageurs qui sont partis affronter le monde. Quand la petite histoire des hommes fait la grande Histoire d’un pays. Aujourd’hui encore, les plaies sont profondes dans les campagnes ou les villes basques, de nombreuses familles ont perdu des pères, des frères des amis dans ce conflit qui a dressé les uns contre les autres. En peu de pages, d’une écriture concise et avec une simplicité de façade, Eric Plamondon interroge chacun de nous, comment réagirions-nous, qu’aurions-nous fait, et que reste-t-il de la lutte, de la souffrance, de la culpabilité. Peut-on aussi vivre éternellement dans le mensonge, est-il possible de se construire sainement quand les bases sont faussées. Autant de questions, autant de réponses sans doute, mais avant tout une belle lecture que je vous recommande.

💙💙💙💙

Sur le pays Basque et la lutte pour l’indépendance, on pourra lire également Galeux le roman de Bruno Jacquin.

Vous souhaitez mieux connaitre la région des Pyrénées et ses relations étroites au fil de l’histoire avec l’Espagne si proche. Lire aussi Les indésirables, de Diane Ducret, qui évoque les camps de concentration dans lesquels étaient internés les réfugiés espagnols pendant la seconde guerre mondiale,  ou encore les romans d’Isabelle Alonzo, Je peux me passer de l’aube, ou Je mourrai une autre fois.

Catalogue éditeur : Quidam

« S’il est difficile de vivre, il est bien plus malaisé d’expliquer sa vie. » Elle a fait de son existence une digue pour retenir le passé. Jusqu’à la rupture. Elle est née au pays Basque et a vieilli à Montréal. Un soir de mai 2018, le hasard la ramène brutalement en arrière. Sans savoir encore jusqu’où les mots la mèneront, elle écrit à l’homme de sa vie pour tenter de s’expliquer et qu’il puisse comprendre. Il y a des choix qui changent des vies. Certains, plus définitivement que d’autres. Elle n’a que deux certitudes : elle s’appelle Oyana et l’ETA n’existe plus.

Né au Québec en 1969, Éric Plamondon a étudié le journalisme à l’université Laval et la littérature à l’UQÀM (Université du Québec à Montréal). Il vit dans la région de Bordeaux depuis 1996 où il a longtemps travaillé dans la communication. Il a publié au Quartanier (Canada) le recueil de nouvelles Donnacona et la trilogie 1984 : Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise et Pomme S, publiée aussi en France aux éditions Phébus.

Taqawan (Quidam 2018) reçu les éloges tant de la presse que des libraires et obtenu le prix France-Québec 2018 et le prix des chroniqueurs Toulouse Polars du Sud.

 152 pages 16 € /  mars 2019 / 140 x 210mm / ISNB : 978-2-37491-093-2

Des hommes couleur de ciel. Anaïs LLobet

Roman sur la différence, l’exil et l’intégration, sur la difficulté d’être soi, Les hommes couleurs de ciel, le magnifique roman d’Anaïs LLobet.

L’intrigue d’abord, à La Haye une bombe vient d’exploser dans une école, blessant et tuant un grand nombre d’élèves. Très rapidement, on devine que le coupable doit être un élève tchétchène de cette école.

Alissa est professeur de russe dans cette école. Elle est originaire de Tchétchénie, mais n’a jamais avoué sa véritable origine, par peur de ce que son pays d’accueil allait penser d’elle. Dans sa classe, elle a eu successivement pour élèves deux frères, Oumar et Kirem. Si Oumar est brillant et a parfaitement réussi à s’intégrer, ce n’est pas le cas de Kirem. Arrivé quelques années après Oumar, il refuse de s’intégrer.

Alissa tente depuis des années d’oublier son pays d’origine, de gommer son accent si prononcé, de faire oublier qu’elle est musulmane, elle boit du vin et tente de vivre comme les hollandais qui l’entourent. Mais le drame lui rappelle cruellement que l’intégration n’est pas le seul fait du migrant qui arrive dans un pays, elle doit être aussi voulue par ceux qui accueillent. Soupçonnée, puis utilisée comme traductrice par la police, Alissa voit la suspicion peser sur elle et tous ses efforts d’intégration anéantis en quelques jours…

Peu à peu le voile se lève sur la condition d’Oumar. Ce jeune homme a trouvé sa liberté aux Pays-Bas, à la Haye il peut enfin vivre comme il le souhaite. Oumar est homosexuel. Un mot qui n’existe même pas dans sa langue, un mot qui le condamne à mort. Là-bas, les parents peuvent t’assassiner pour laver l’honneur de la famille si le moindre soupçon venait à poindre. Là, le pouvoir en place persécute, arrête, exécute, les hommes couleur de ciel.

C’est intense, émouvant, le lecteur est terriblement touché par les personnages, leurs vies brisées. L’écriture est maitrisée et subtile. Les évènements déploient toute leur puissance en gardant une véracité qui touche, en particulier par le regard acéré et bienveillant que porte l’auteur sur les hommes et les femmes qu’elle dépeint.

Forte d’une expérience de journaliste pendant cinq ans en Russie, où elle a eu l’occasion de faire des reportages en Tchétchénie, puis de ses amitiés avec de jeunes homosexuels tchétchènes, Anaïs LLobet dépeint un double drame terriblement actuel. Le rejet de la différence, au point d’être condamné à mort par les siens, et le drame qui secoue nos pays touchés par des attentats terroristes qui frappent aveuglément enfants, hommes et femmes, dans toutes les régions du monde, au nom d’un Dieu qui pourtant n’a rien demandé…

Avec Des hommes couleur de ciel, Anaïs LLobet nous transporte dans un univers complétement différent de son premier roman, Les mains lâchées, paru en 2016. Une fois encore, la magie opère, un véritable auteur est né.

Rencontre avec Anaïs LLobet lors de la parution du roman 💙💙💙💙💙

Catalogue éditeur : L’Observatoire

Dans le pays où est né Oumar, il n’existe pas de mot pour dire ce qu’il est, seulement des périphrases : stigal basakh vol stag, un « homme couleur de ciel ».

Réfugié à La Haye, le jeune Tchétchène se fait appeler Adam, passe son baccalauréat, boit des vodka-orange et embrasse des garçons dans l’obscurité des clubs. Mais il ne vit sa liberté que prudemment et dissimule sa nouvelle vie à son jeune frère Kirem, à la colère muette.

Par une journée de juin, Oumar est soudain mêlé à l’impensable, au pire, qui advient dans son ancien lycée. La police est formelle : le terrible attentat a été commis par un lycéen tchétchène.

Des hommes couleur de ciel est l’histoire de deux frères en exil qui ont voulu reconstruire leur vie en Europe. C’est l’histoire de leurs failles et de leurs cicatrices. Une histoire d’intégration et de désintégration.

Nombre de pages : 224 / ISBN : 979-10-329-0534-0 / Format 14 x 20 cm / Parution : 09/01/2019

Une si brève arrière-saison. Charles Nemes

Que devient-on quand la violence frappe notre entourage, quels sont les repères, les raisons de vivre qui nous font avancer ? C’est la question que pose Charles Nemes dans son dernier roman « Une si brève arrière-saison ».

Domi_C_lire_une_si_breve_arriere_saison_charles_nemesJacques vient de prendre sa retraite. Ah, parfait, il va avoir beaucoup de choses à faire alors ! Mais non, Jacques s’installe, se terre presque dans son appartement, ne rencontre personne à part sa nièce Adèle, la seule de sa famille qui trouve grâce à ses yeux et avec qui il partage les même goûts musicaux. Il ne trouve même plus l’énergie pour commencer le roman qu’il a toujours rêvé d’écrire, pour vivre autre chose.

Car s’il a décidé d’écrire un roman, il est cependant en manque d’inspiration. Lorsqu’il croise Christine Angot dans un café près de chez lui, il imagine alors qu’il pourrait séduire celle qui a tant écrit sur les hommes de sa vie. La rencontrer pourrait faire de lui le sujet idéal du prochain roman de Christine !

Mais cette rencontre peine à se faire… De hasards en déceptions, jacques n’a plus aucune envie, si ce n’est d’appliquer les consignes de ce livre interdit qu’il est certainement l’un des seuls à posséder dans sa bibliothèque Suicide mode d’emploi. Alors il cogite, programme, évalue, ses envies, son avenir, ses actions futures.

Pourtant, lorsque la vie bascule dans le quartier dans lequel vit Jacques, quand il découvre qu’Adèle, est au bataclan ce soir de 2016, il n’aura plus qu’une idée, aider, sauver celle qui compte tant pour lui.

Voilà donc un roman assez étrange qui s’installe longtemps dans la tête de ce retraité en mal de vivre qui se cherche une raison d’être, pour finalement basculer vers l’horreur des attentats terroristes. Hymne à la vie, sans doute, mais un peu opportuniste à mon goût… Le sujet du bataclan, de la victime rescapée, arrive tard, et je l’ai senti comme une accroche un peu trop évidente pour émouvoir le lecteur… Si l’écriture est intéressante, si j’ai aimé certains de ses atermoiements, le personnage pourtant ne m’a ni vraiment intéressée ni émue.

💙💙


Catalogue éditeur : HC éditions

Jacques ne supporte plus la pâleur de son quotidien de jeune retraité. Seule sa nièce Adèle lui apporte un peu de lumière depuis qu’il a décidé d’écrire sans y arriver et s’est mis en tête de séduire Christine Angot sans plus de succès.
Adèle a la fraîcheur de ses trente ans et les mêmes goûts musicaux que son rocker d’Uncle Jack. Elle est « son héritière courage, sa revanche, sa réincarnation réussie ». Jusqu’au jour où elle accepte de prendre la place de concert d’une amie. Les Eagles of Death Metal jouent au Bataclan ce soir-là et elle ira pour voir.

L’existence d’Adèle va sombrer alors que celle de Jacques retrouvera un sens. Un hymne à l’amour et à la vie… avec le cœur à l’envers. Il fallait la délicatesse et l’humanité de Charles Nemes pour aborder un tel sujet.

Réalisateur éclectique, Charles Nemes passe du tragique (soirée Primo Levi sur Arte) au burlesque (La Tour Montparnasse infernale). Scénariste de cinéma, il écrit également pour la télévision quand il ne la regarde pas, et publie des livres quand il ne tourne pas. Auteur salué par la critique, Charles Nemes publie ici son huitième roman. (Source HC éditions)

14,5 X 22 cm ; broché ; 224 pages / Paru le 30/08/2018 – ISBN 9782357204133

Vivre ensemble. Émilie Frèche

Vivre ensemble, dans le roman d’Émilie Frèche est un postulat universel qui se décline sur différents plans, de la cellule familiale recomposée au pays qui tente tant bien que mal d’assimiler les migrants qui frappent à sa porte.

Domi_C_Lire_vivre_sensemble_emilie_freche_stockNovembre, Déborah et Pierre sont en terrasse d’un café parisien. Impuissants, ils assistent aux attentats sanglants qui meurtrissent et sidèrent la France. Sortir vivant de l’horreur, cela vous  change profondément… Pierre et Déborah ont chacun un fils, en garde alternée, fils qui ne se connaissent pas encore. Mais l’urgence de vivre, de s’aimer, de se blottir l’un contre l’autre, de former une famille, même recomposée,  est la plus forte.
Aussi peu de temps après, ces rescapés lucides quant à la fragilité de la vie et conscients d’être des miraculés décident de vivre ensemble. La vie est courte, ne faisons pas attendre un bonheur possible. Rapidement, Salomon, le fils de Pierre manipulé par celle que son père nomme MdS (mère de Salomon, c’est dire !) va se rebeller contre cette famille qu’il rejette de toutes ses forces d’adolescent sensible et différent, violent et solitaire.

En parallèle à son métier, Pierre part chaque semaine dans la jungle à Calais. Là, il assiste bénévolement les migrants dans leurs démarches pour obtenir des papiers et un accueil digne. Pourtant, là encore rien n’est simple. Ces hommes et ces femmes qui ont traversé frontières, mers et montagnes, pays en guerre, recomposent à Calais les haines et les combats fratricides qui leur ont fait quitter leur pays…

Dans le Vivre ensemble d’Émilie Frèche il y a donc une famille recomposée, celle que l’on tente justement de composer, il y a la difficulté à comprendre et à vivre avec un enfant difficile, différent, l’acceptation de la religion de l’autre, de ses habitudes, de son passé. Il y a aussi l’ombre des attentats terroristes qui ont touché le pays en novembre puis en juillet et la capacité de résilience des rescapés. Enfin, il y a une présence absolument prégnante, celle de la jungle de Calais et toute la difficulté à vivre ensemble, que ce soit à Calais où dans les pays d‘accueil.

Voilà un roman qui parle sans se cacher de l’utopie que représente le Vivre ensemble, qui ose enfin avouer qu’il est parfois difficile voire impossible de comprendre et d’accepter l’autre, celui qui est différent, qui vous interpelle mais vers qui on a tant de mal à aller pour tenter de le connaitre. Qu’il s’agisse de la famille, des relations avec les enfants ou entre hommes et femmes, ou même de migrants, l’inconnu, le repli sur soi comme le communautarisme sont souvent des freins trop importants à l’acceptation de l’autre, qui vient vers nous mais ne nous ressemble pas. Une fois de plus Émilie Frèche a les mots pour nous faire réfléchir – et même s’il me manque peut-être un point de vue, celui des enfants, et si la situation est quelque peu « parisienne » – son talent nous emporte dans une intrigue à plusieurs niveaux qui ne nous lâche pas jusqu’à la toute dernière page, que dis-je, la dernière ligne.

💙💙💙💙

Pour aller plus loin on peut lire également les avis de Nicole du blog motspourmots, du blog matoutepetiteculture, ou de Bibhorslesmurs.

Du même auteur, j’avais beaucoup aimé également le roman Un homme dangereux.

Émilie Frèche aux Correspondances de Manosque 2018

 


Catalogue éditeur : Stock

 « La première fois qu’ils se sont vus tous les quatre, le fils de Pierre n’a pas supporté un mot du fils de Déborah, ou peut-être était-ce juste un rire, et, pris d’une rage folle, il s’est mis à hurler qu’il les détestait, que de toute façon elle ne serait jamais à son goût et Léo jamais son frère, puis il a attrapé un couteau de boucher aimanté à la crédence derrière lui et, le brandissant à leur visage, il a menacé de les tuer – cela faisait une heure à peine qu’il les connaissait. »
Tout le monde ne parle que du vivre-ensemble mais, au fond, qui sait vraiment de quoi il retourne, sinon les familles recomposées ? Vivre ensemble, c’est se disputer un territoire.

Émilie Frèche est romancière. Elle est l’auteur, entre autres, de Deux étrangers (Prix Orange du livre en 2013 et prix des lycéens d’Île-de-France 2013).

288 pages / Format : 137 x 215 mm / EAN : 9782234081734 / Prix : 18.50 €

Le lambeau. Philippe Lançon

Quand on a vécu l’horreur, comment peut-on se reconstruire ? Le lambeau, de Philippe Lançon est un coup puissant porté à nos émotions. C’est certainement l’un des livres les plus marquants de ces dernières années.

Domi_C_Lire_le_lambeau_philippe_lanconCommencer ce livre, et penser aux morts, à leur familles, à tous les perdants,
Commencer ce livre et penser aux vivants,
Commencer ce livre et penser à tous les blessés, ceux qui doivent vivre avec, vivre après, vivre pourtant…
Commencer ce livre, et ne pas comprendre l’horreur qui frappe des innocents au nom d’un Dieu qui serait tout puissant et surtout qui serait l’instigateur de l’horreur ? Qui, dites-moi qui pourrait croire ça ?

Philippe Lançon est critique pour Libération et Charlie hebdo, ce journal quasi moribond en début 2015. Arrive le 7 janvier, jour de la réunion éditoriale chez Charlie, puis l’horreur, les morts autour de vous, les bruits, l’attente, et d’interminables journées d’hospitalisation, d’opérations diverses et hasardeuses, de tentatives de reconstruction en restant cependant comme terré dans sa chambre d’hôpital, protégé, entouré dans une bulle de silence, loin des bruits et de la fureur du monde extérieur, celui qui a détruit votre monde.

Quand on n’a plus que la moitié d’un visage, comment fait-on ?
Quand on n’est plus qu’une partie de soi-même, ayant perdu ses compagnons, ses projets, son futur, sa vie, comment fait-on ?

Dans ce roman/récit, Philippe Lançon, rescapé atrocement blessé de l’attentat de Charlie Hebdo en janvier 2015 parle de ce qu’il s’est passé ce jour-là, ce jour entre parenthèses, mais surtout de l’homme qu’il était encore à ce moment-là mais qu’il ne sera plus jamais après. Il décrit ces parenthèses d’horreur, de violence, de souffrance, mais aussi tout le cheminement, d’abord peut-être automatique, puis conscient, pour comprendre ce qui vous est arrivé, comprendre et tenter de se reconstruire. Philippe Lançon se dévoile, au plus intime, au plus profond, il se met à nu devant nous, physiquement et moralement, et c’est un concentré d’émotions qu’il nous distille avec ses mots, à lire par petites touches tant il vous emporte et vous terrasse.

Ce récit est un pavé d’émotion, de douleur, d’optimisme, de chagrin, d’humanité, face à la monstruosité du terrorisme, de ces hommes ou ces femmes capables de tuer des innocents au nom de leur Dieu. Et l’on peut se demander au nom de qui ou de quoi se permet-on de prendre la vie d’un homme ?

Mais dans la vie d’un grand blessé, il y a aussi les accompagnants, pompiers, premiers secours, médecins, chirurgiens, personnel hospitalier, soignants, psychologues, qui parfois prennent une part du fardeau, mais qui toujours savent donner au-delà de ce que l’on imagine, qui soutiennent et amènent à croire à un début ou à une possible guérison.

La lecture est difficile, prend du temps, car il faut digérer les émotions, les informations, impossible de se mettre à la place de l’auteur, qui est ici plus vivant que n’importe qui et qui nous entraine à sa suite, dans ses pensées, ses questionnements, ses désespoirs et ses espérances aussi.

Si je n’y ai trouvé aucun pardon, mais beaucoup d’interrogations, je suis cependant admirative de la façon dont l’auteur parle et envisage ce qui lui est arrivé. Je n’y vois aucune haine, mais au contraire une forme de reconstruction mentale, à la suite de la reconstruction physique, un hymne à la vie, à la liberté, en l’Homme aussi, celui (ou celle) qui reconstruit, qui soulage, qui soigne.
Et en digression peut-être, je ne peux m’empêcher de penser aux rescapés des camps de la mort, quels qu’ils soient, qui ont souvent été obligés de se taire tant la douleur était profonde et destructrice, et parce qu’en parler aurait sans doute été une seconde mort, ou à ceux qui au contraire ont dit, expliqué, présenté, pour pouvoir avancer après ça…

J’ai lu Le lambeau, le roman de Philippe Lançon en mai. Il m’aura fallu tout ce temps pour mettre de la distance entre ses mots et moi, entre ses pages et mes sentiments, entre la vie de l’auteur et mon empathie, et surtout pour simplement oser en parler. A lire, absolument !

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Je vous conseille de lire également le roman/témoignage d’Erwan Larher, Le livre que je ne voulais pas écrire, paru chez Quidam éditions.


Catalogue éditeur : Gallimard

Domi_C_Lire_le_lambeau_philippe_lancon_gallimardLambeau, subst. masc.

  1. Morceau d’étoffe, de papier, de matière souple, déchiré ou arraché, détaché du tout ou y attenant en partie.
  2. Par analogie : morceau de chair ou de peau arrachée volontairement ou accidentellement. Lambeau sanglant ; lambeaux de chair et de sang. Juan, désespéré, le mordit à la joue, déchira un lambeau de chair qui découvrait sa mâchoire (Borel, Champavert, 1833, p. 55).
  3. Chirurgie : segment de parties molles conservées lors de l’amputation d’un membre pour recouvrir les parties osseuses et obtenir une cicatrice souple. Il ne restait plus après l’amputation qu’à rabattre le lambeau de chair sur la plaie, ainsi qu’une épaulette à plat (Zola, Débâcle, 1892, p. 338).

(Définitions extraites du Trésor de la Langue Française).

Collection Blanche, Gallimard / Parution : 12-04-2018 / 512 pages, 140 x 205 mm / Achevé d’imprimer : 01-04-2018 / Époque : XXIe siècle / ISBN : 9782072689079

Casting sauvage, Hubert Haddad

Quand dans le regard de l’autre, les laissés pour compte se mettent soudain à exister. Casting sauvage, le puissant roman d’Hubert Haddad, qui nous parle d’humanité, de rencontre, de hasard…

Vous croyez aux coïncidences ? …
Vous savez, quand l’invraisemblable et l’espéré se rencontrent.

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Depuis le temps que je voulais découvrir cet auteur… une écriture magnifique, brodée de mots et de sentiments, aux descriptions tellement fines, délicates, y compris comme c’est le cas ici pour décrire plutôt la misère du monde et les laissés pour compte que Paris ville lumière.

Damya arpente les rues de Paris pour effectuer ce que l’on appelle dans le jargon du métier, un Casting sauvage… celui que l’on fait quand les professionnels n’ont pas réussi à trouver dans leurs nombreux fichiers et  les figurants ou acteurs souhaités par la production d’un film.
Et la tâche est difficile, trouver dans les rues de la ville capitale ceux qui vont figurer ces déportés de retour des camps à la libération, cette horde de revenants ravagés, squelettiques, désespérés au-delà de l’entendement, futur figurants d’un film adapté du roman de Marguerite Duras, La Douleur.

La vie de Damya a basculé quelques mois auparavant lorsqu’elle était à la terrasse d’un café visé par des terroristes, ceux-là même qui ont ensanglanté la ville, en novembre. Danseuse encore inconnue, elle devait être l’héroïne principale de l’œuvre crée par Igor, le metteur en scène qui croyait en elle.
La vie de Damya a basculé, et depuis, elle voit comme des frères les laissés pour compte, les désespérés, les marginaux, drogués, biffins, mendiants, fugueurs, malades, qui errent solitaires dans la ville qui pourtant respire, s’agite. Ombres parmi les vivants dans ces lieux qui grouillent de vie, mais dans lesquels personne ne les voit, fantômes transparents, déshumanisés, qui ne rentrent pas dans le moule de la société animée, dépensière, des actifs, travailleurs, hommes et femmes, vivants.

Le regard porté par l’auteur sur cette fange oubliée de nos villes est intéressant, car il est à la fois réaliste et terriblement poétique, comme s’il était le seul capable de faire émerger la beauté d’un certain désespoir, comme pour donner vie et rendre leur humanité aux oubliés des temps modernes. Alors bien sûr, il y a les coïncidences, les hasards, les rencontres des êtres qui se croisent, et l’on peut se demander si c’est plausible ou pas… allez, qu’importe, ce n’est pas là le principal.

Avec Casting sauvage, retrouvez aussi Cette Nuit, de Joachim Schnerf. Deux superbes romans des éditions Zulma cette année dans la sélection du Prix Orange du livre !


Catalogue éditeur : Zulma

Missionnée pour un casting aux allures de défi, Damya arpente les rues de Paris à la recherche d’une centaine de figurants : efflanquées, défaites, ces ombres fragiles incarneront les déportés dans un film adapté de la Douleur de Duras.
Par sa présence si vive au monde, ses gestes de danseuse, son regard alerte et profond, Damya mue en vraie rencontre chaque échange fugace avec les silhouettes qu’elle repère – un marcheur qui ne retient du temps qui passe que l’usure de ses semelles, Amalia, oiseau frêle en robe pourpre de la gare Saint-Lazare, ou ce jongleur de rue aux airs de clown fellinien.
Mais dans le dédale de la ville, Damya a surtout l’espoir fou de retrouver le garçon d’un rendez-vous manqué – par la force tragique d’un soir de novembre 2015 – et dont le souvenir l’obsède. Casting sauvage est une magnifique traversée de Paris, un roman intense et grave dont la ville aux mille visages est la trame et le fil, habitée par la mémoire de ses drames et rendue à la vie par tous ceux qui la rêvent… Un walking movie qui offre aux âmes errantes comme un recours en grâce.

12,5 x 19 cm / 160 pages / ISBN 978-2-84304-805-0 / 16,50 € / Paru le 01/03/18