L’appel, Fanny Wallendrof

Passionnant, émouvant, singulier, instructif , L’appel de Fanny Wallendrof, un superbe premier roman à découvrir !

Dans les années 70, lors de compétitions d’athlétisme régionales, j’aimais regarder mon frère pratiquer le Fosbury flop. Je trouvais ce saut magique et particulièrement élégant. Quelle heureuse surprise d’ouvrir ce roman de Fanny Wallendorf qui évoque sans le citer la carrière de Dick Fosbury, ce jeune américain de Portland qui a révolutionné la technique du saut en hauteur et envoyé aux oubliettes le rouleau ventral et le ciseau. Mais comme pour toute innovation, cela n’a pas été sans mal.

« Le sauteur en hauteur le plus fainéant du monde. »

Richard est un gamin de 16 ans qui vit à Portland. Déjà dans les années 60, la pratique d’un sport est indispensable pour lycéens et étudiants. Comme Richard est de grande taille, le saut en hauteur est tout indiqué. Pourtant, malgré tous ses efforts, il ne dépasse jamais les 1,62 m. Ses entraineurs lui conseillent au fil des ans de pratiquer plusieurs techniques, ciseau, rouleau ventral. Rien n’y fait, malgré toute sa bonne volonté, il stagne. Jusqu’au jour où les efforts pour améliorer sa concentration portent leurs fruits. Il arrive à bien décortiquer chaque phase, la course, l’appel, le saut, et passe la barre sur le dos ! Aussi incroyable que cela puisse paraitre à l’époque, cette méthode iconoclaste lui permet d’effacer rapidement 1,82, puis d’approcher des sommets.

« Fais comme tu le sens et oublie tout le reste » Bernie Wagner.

Pourtant, si sa technique n’est ni homologuée, ni interdite, le chemin est long pour qu’elle soit acceptée. En fac, Richard peaufine son saut. Avec concentration et persévérance, il approfondit chaque phase pour les adapter à ses capacités. Il s’imprègne des signes envoyés par son corps et par l’ambiance du stade pour accomplir ses records. Sa persévérance le mène jusqu’aux jeux Olympiques de Mexico City, où il bat tous les records en 1968 avec son Fosbury flop.

« Toute cette histoire n’est qu’un accident. J’aimais sauter mais je ne parvenais pas à franchir des barres élevées autrement que sur le dos. » Dick Fosbury.

Voilà donc un roman étonnant, qui parle de sport, mais surtout d’accomplissement, de persévérance, de l’éveil de l’adolescence à l’amour, à l’amitié, aux autres, mais aussi de famille et de relation parents-enfants, d’écoute et de soutien. Qui interroge sur le dépassement de soi, la motivation, l’envie d’accomplir de belles choses pour soi d’abord, puis du bonheur de réussir ce vers quoi on tend depuis si longtemps.

Un roman qui évoque avec justesse l’Amérique des années 60, le sport, la difficulté à faire des études sans bourse si l’on ne pratique pas un sport et que l’on vient d’une famille de la classe moyenne (c’est toujours d’actualité d’ailleurs), puis la guerre du Vietnam et la révolte des jeunes qui refusent de partir mourir à l’autre bout du monde.

Un roman que je vous conseille assurément !

On ne manquera pas de lire à ce sujet l’excellent article de Patricia Jolly publié dans le Monde du 13 août 2007 dont sont tirées les citations de ce billet : Dick Fosbury : un « flop » gagnant.

Dick Fosbury n’est pas le seul à le pratiquer à la fin des années 1960. Déjà Bruce Quande, Montana, y a recours dès 1963 dans une compétition scolaire. En 1965, lors d’une réunion d’athlétisme à Vancouver, une Canadienne de 14 ans, Deborah Brill (5e des JO de Los Angeles en 1984) saute spontanément sur le dos.

« En faisant découvrir ce style au monde à Mexico, j’ai simplement eu le privilège de lui donner mon nom » Dick Fosbury.

Catalogue éditeur : Finitude

Richard est un gamin de Portland, maladroit et un peu fantasque. Comme tous les adolescents de l’Amérique triomphante du début des années 60, il se doit de pratiquer un sport. Richard est grand, très grand même pour son âge, alors pourquoi pas le saut en hauteur ?
Face au sautoir, il s’élance. Au lieu de passer la barre en ciseaux, comme tout le monde, il la passe sur le dos. Stupéfaction générale.
Cette singularité lui vaut le surnom d’Hurluberlu. Il s’en fiche, tout ce qu’il demande, c’est qu’on le laisse suivre sa voie. Sans le vouloir, n’obéissant qu’à son instinct, il vient d’inventer un saut qui va révolutionner sa discipline.
Les entraîneurs timorés, les amitiés et les filles, la menace de la guerre du Vietnam, rien ne détournera Richard de cette certitude absolue : il fera de son saut un mouvement parfait, et l’accomplissement de sa vie.

« Il n’a rien prémédité, il a laissé faire, c’est comme si son mouvement avait pensé pour lui. »

Fanny Wallendorf est romancière et traductrice. On lui doit la traduction de textes de Raymond Carver, des lettres de Neal Cassady (2 volumes, Finitude, 2014-2015) et de Mister Alabama de Phillip Quinn Morris (Finitude, 2016). L’appel est son premier roman.

Les Oiseaux morts de l’Amérique. Christian Garcin

« Les Oiseaux morts de l’Amérique » et le regard de Christian Garcin pour évoquer avec mélancolie le sort des héros de ces guerres que l’on voudrait tant oublier.

Christian Garcin fait vivre sous nos yeux Les oiseaux morts de l’Amérique à travers le regard de Hoyt Stapleton, Matthew McMulligan et Steven Myers, trois vétérans. Dans cet ailleurs qu’est l’Amérique des laissés pour compte, de nombreux vétérans du Vietnam – ces rats des tunnels qui allaient risquer leur vie pour combattre les Viêt-Cong – ou d’Irak, ont trouvé refuge dans les tunnels d’évacuation des eaux de la ville de Las Vegas. Ils subsistent en faisant l’aumône auprès de ceux qui vivent dans cette ville de jeu et d’opulence, survivants invisibles d’un monde qui n’est plus.

Mais qu’à fait l’Amérique de ses soldats ? Mis à l’écart et abandonnés par un gouvernement qui ne sait pas quoi faire de ces hommes qui se sont battus pour le pays, rejetés par tous depuis leur retour du front, car symboles de ces guerres dont plus personne ne voulait déjà dans les années 70. Ils survivent, mendient, oublient leur passé, n’ont plus de présent et certainement pas d’avenir.

C’est pourtant là que Hoyt Stapleton ce taiseux stoïque et bienveillant trouve dans les livres sauvés des poubelles du Blue Angel Motel (il y trouve même des poèmes de William Blake !) l’espoir qui manque à sa vie. Dans les livres et dans cette imagination qui le transporte ailleurs, dans une autre dimension temporelle, un futur à se construire ou un passé à retrouver, là où est cette mère qu’il trouve si belle dans sa robe bleue, aussi belle que l’ange qui veille sur le toit du Blue Angel Motel, mais aussi là où une vie meilleure semble l’attendre. Mais parfois, le passé vous rattrape d’une drôle de façon…

Dans cette Las Vegas de lumière qui dégorge d’opulence, la mélancolie et l’oubli nous submergent. Auprès de ces hommes au bord du monde, enfouis, cachés dans ces canalisations qui menacent de les engloutir aussi surement que cette vie parallèle à laquelle ils sont contraints. Et autant les guerres qu’ils ont faites semblent depuis totalement absurdes et meurtrières, autant leurs vies leur semblent à présent d’un vide et d’un dénuement abyssal. Mais faut-il remettre en question la finalité des guerres pour rendre indispensable leur combat, ou au contraire accepter l’absurdité des batailles ? Ces héros, comme des oiseaux morts, trainent avec eux les relents de ces guerres inutiles, ils ne sont ni héros, ni mendiants, juste des hommes oubliés de tous et leur évocation nous émeut…

💙💙💙💙

L’auteur nous avait déjà surpris avec son roman précédent, Les vies multiples de Jeremiah Reynolds paru chez Stock en 2016.

Catalogue éditeur : Actes Sud

Las Vegas. Loin du Strip et de ses averses de fric “ha­bitent” une poignée d’humains rejetés par les courants contraires aux marges de la société, jusque dans les tunnels de canalisation de la ville, aux abords du désert, les pieds dans les détritus de l’histoire, la tête dans les étoiles. Parmi eux, trois vétérans désassortis vivotent dans une relative bonne humeur, une soli­darité tacite, une certaine convivialité minimaliste. Ici, chacun a fait sa guerre (Viêtnam, Irak) et chacun l’a perdue. Trimballe sa dose de choc post-trauma­tique, sa propre couleur d’inadaptation à la vie “nor­male”.
Au cœur de ce trio, indéchiffrable et silencieux, Hoyt Stapleton voyage dans les livres et dans le temps, à la reconquête patiente et défiante d’une mémoire muette, d’un langage du souvenir.
À travers la détresse calme de ce vieil homme-enfant en cours d’évaporation arpentant les grands espaces de l’oubli, Christian Garcin signe un envoûtant roman américain qui fait cohabiter fantômes et réalisme, sourire et mélancolie, ligne claire et foisonnement. Et migrer Samuel Beckett chez Russell Banks.

Janvier, 2018 / 11,5 x 21,7 / 224 pages / ISBN 978-2-330-09246-7 / prix indicatif : 19, 00

La drôle de vie de Bibow Bradley. Nicolaï Pinheiro

Cette adaptation BD très réussie du roman d’Axl Cendres nous entraine dans les années 60 à la suite de Bebow Bradley, de la guerre du Vietnam au mémorable concert de Woodstock.

domiclire_la_drole_de_vie_de_bebow_bradleyDans un bar de l’Illinois, Bebow Bradley se souvient. Et le lecteur de revivre avec lui ses souvenirs en partant de son enfance dans le bar des parents. Aucun de ses parents n’ayant pensé à l’inscrire à l’école, il y arrive en ayant appris la vie, mais pas la moindre lettre de l’alphabet…totalement décalé par rapport aux autres enfants, il va bien sûr se faire renvoyer de l’école. Puis vient le temps de partir à l’armée, pour aller tuer du Vietminh avec les jeunes de son âge qui meurent bien trop nombreux au Vietnam. Là, Bebow pète un câble et risque gros, très gros. Mais son cas  intéresse la CIA car il souffre d’un mal rare : il ne connait pas la peur !

Rapidement recruté, il est envoyé en mission sur tous les fronts, en URSS  mais aussi pour infiltrer les bandes de jeunes Hippies. D’abord parce que la CIA a le soucis de mieux les cerner et les comprendre, puis lorsque leurs doléances se propagent à travers le pays, quand ils contestent un peu trop bruyamment le bienfondé de la guerre au Vietnam et jusqu’au mémorable festival de Woodstock. On va donc suivre Bebow de son enfance au présent, à l’image d’un Forest Gump il est aussi le reflet d’une Amérique qui se cherche.

On plonge avec plaisir dans cette vision moins superficielle qu’il n’y parait de l’Amérique des années 60/70 , de la guerre froide avec l’URSS, de la vague hippy  et de ses revendications et contestations non-violentes pour l’arrêt de la guerre au Vietnam. On se souvient d’ailleurs de la comédie musicale « Hair » qui affirmait ces mêmes revendications … Le récit est superbement adapté, porté par le graphisme et les couleurs très seventies, on s’y immerge totalement… c’est un très agréable moment de lecture.


Catalogue éditeur : Sarbacane

Bibow Bradley : l’homme qui ne connaissait pas la peur !

USA, début des 60’s. Né dans un trou paumé de l’Illinois, le jeune Bibow Bradley est destiné à finir, comme son père et son grand-père avant lui, derrière le comptoir du Bradley’s and son, le bar des tocards ! Mais la guerre du Vietnam éclate, et à 18 ans, le voilà parachuté au cœur de la jungle !
Sauf que Bibow a une particularité, un don qui s’avérera très utile aux yeux de la CIA : il n’a jamais peur. Les balles peuvent bien siffler à ses oreilles, lui, il s’en moque !! Mais de mission en mission, entre activistes communistes à Moscou et rassemblements hippies à Woodstock, Bibow découvrira une chose qu’on ne lui a jamais enseignée : le facteur humain.

Format: 21,5 x 29 cm / Nombre de pages: 112 /Parution: 7 septembre 2016 / ISBN: 9782848659152 / Prix: 19,50 €

 

La mélodie familière de la boutique de Sung. Karin Kalisa

Voilà un drôle de roman qui sous des airs de légèreté et de naïveté bon enfant aborde intelligemment le problème de l’immigration et de l’insertion dans ces pays que l’on n’adopte pas toujours par choix.

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Berlin, dans le quartier de Prenzlauer berg, la fête de l’école s’annonce chaleureusement classique. Mais le directeur à une idée farfelue, demander à chacun des enfants d’étrangers, d’émigrés, de son école de venir avec un objet représentant son pays d’origine. Tout serait très simple si Minh n’avait pas eu la belle idée de venir avec sa grand-mère, qui donne un spectacle peu commun de marionnettes, abordant en même temps la difficile période d’immigration, d’adaptation et d’insertion des Vietnamiens dans le Berlin d’avant la chute du mur.

Cette représentation au demeurant fort artistique et poétique pourrait ne pas avoir de suite. Mais c’est sans compter sans l’institutrice, qui va aimer puis reprendre l’idée des marionnettes pour en faire un élément de contestation. Pour ce faire, elle va rencontrer différemment ces vietnamiens qu’elle côtoie depuis toujours sans les aborder réellement. Parler, travailler ensemble, échanger, sourire, goûter, rêver, voilà bien un exercice simple, évident, mais si peu courant. Pourtant, l’ensemble de la communauté va peu à peu changer ses habitudes, les allemands d’origine pour découvrir les coutumes de ces étrangers qu’ils voient dans leur quartier depuis toujours sans pour autant avoir jamais essayé de les connaitre, les vietnamiens pour sortir de leur isolement, apprendre une langue qu’ils avaient ignorée jusque-là, mais aussi partager des habitudes, des goûts, des savoirs. Chacun faisant un pas vers l’autre, de découverte en découverte, le quartier va changer pour le plus grand bonheur de tous.

Ah, et si c’était aussi simple ! Car bien sûr ici tout parait bien idyllique. Mais quand même, quel joli moment d’échange, d’ouverture vers l’autre, de rêve idéalisé d’entraide, de partage, d’échange, de joies communes et de vie plus sereine. C’est une drôle d’aventure terriblement optimiste qui se déroule dans ces pages-là, et même si on a du mal à y croire, on voudrait bien malgré tout que cette belle expérience se répète dans nos villes, dans nos quartiers, entre les différentes communautés qui trop souvent s’ignorent, plus par manque d’élan vers l’autre, de curiosité, que par réel manque d’ envie.

Et s’il suffisait de construire quelques ponts de singe pour créer des liens entre nous ?

💙💙💙💙


Catalogue éditeur : éditions Héloïse d’Ormesson

Lorsque la grand-mère de Minh donne un spectacle de marionnette vietnamienne à la fête de l’école, personne ne soupçonne que le quartier de Prenzlauer Berg va en être bouleversé. Et pourtant, dans ces rues de l’ancien Berlin-Est, la part d’Asie ressurgit, insufflant un nouveau sens de la communauté. C’est l’effet papillon assuré. Bientôt, les habitants sont coiffés de chapeaux de paille pointus, des légumes méconnus apparaissent dans les assiettes, des ponts de bambou relient les maisons de toit en toit. De belles vibrations, une vraie révolution ! Lire la suite

Rose Labourie / 288 pages | 20€ / Paru le 19 janvier 2017 / ISBN : 978-2-35087-380-0

Illustration de couverture © conception : Geviert, Grafik & Typografie, Andrea Janas ; illustration : © Geviert ; photo de Berlin © shutterstock/linerpics.