Pourvu qu’il soit de bonne humeur, Loubna Serraj

Comment être libre quand l’idée même de liberté n’est pas envisageable ?

Maya, 15 ans, belle, jeune, mais pas libre. Depuis quelques mois déjà ses parents ont décidé qu’elle ne pouvait plus aller au collège. Une jeune femme n’a pas besoin de trop apprendre puisque son avenir est d’être marié, savoir être épouse et mère cela suffit bien. Pourtant chaque jour ou presque, de longues discussions avec Marwan, son frère, lui permettent de continuer à apprendre et à débattre sur l’actualité, la géopolitique mondiale, le monde qui l’entoure dans le Maroc des années 40. Jusqu’au jour maudit où on lui annonce qu’elle doit épouser Hicham.

Il est beau ce jeune homme qu’elle découvre le jour du mariage, et la jeune femme est prête à l’aimer et à se soumettre. Mais c’est sans compter sur la violence qui se déchaîne dès la nuit de noce. Violée à plusieurs reprises, frappée, Maya ne sait pas que sa vie vient de basculer dans l’horreur, le silence, la douleur. Celui qui n’a connu que la violence de son propre père répète le schéma à l’envie, pour le plus grand malheur de son épouse.

Si la famille, la mère, les sœurs, ont compris le martyr que vit Maya, aucune voix ne vient s’élever pour faire cesser la violence meurtrière. Seul son dossier médical à l’hôpital témoigne des multiples fractures, viols, souffrances, maltraitances qu’elle a dû subir en silence pendant autant d’années.

Pourtant Maya la soumise, Maya puits de douleur est une femme libre dans sa tête, indomptable et indomptée par celui qui rêvait de la soumettre. Les discussions avec son frère, sa participation à la révolte marocaine face à l’occupant, ses lectures, ses fleurs et ses rêves sont les témoins les plus évidents de cette liberté si chèrement acquise.

Dans le Maroc d’aujourd’hui, Lilya vit une relation heureuse avec son amoureux. Mais elle ne souhaite absolument pas s’engager à ses côtés, car jamais elle n’acceptera de se soumettre au bon vouloir d’un époux. Dans son corps, elle ressent des douleurs et entend des questionnements qui l’interpellent sur sa filiation, qui est elle et d’où vient-elle ? Et si l’âme de Maya, sa grand-mère, était venue la tourmenter pour demander réparation de ses souffrances. Et si Lilya ne s’autorisait tout simplement pas à vivre libre ? Pour le savoir, elle part à la recherche de cette aïeule, soulève le voile du silence et révèle peu à peu la vie de Maya et ses propres contradictions.

De nombreux sujets forts sont abordés dans ce roman. La violence faite aux femmes, que ce soit au Maroc ou ailleurs, le mariage forcé, l’éducation des filles qui n’est pas toujours une évidence. Mais aussi les transmissions transgénérationnelles. La psycho généalogie explique parfois les traumatismes dans des familles où les secrets traversent les générations sans être révélés à ceux chez qui les dégâts sont les plus importants.

Ce sujet difficile est traité d’une manière originale grâce à ces deux générations de femmes qui se retrouvent dans leur soif de liberté, de savoir, d’amour et de vie. Ce roman est le lauréat du Prix Orange du Livre en Afrique 2021, son sujet rejoint Les impatientes, cet autre roman aux multiples récompenses. Souhaitons lui un aussi beau parcours.

Catalogue éditeur : La Croisée des Chemins et Au Diable Vauvert

Deux époques.
Deux couples.
Deux voix. Non, plusieurs voix qui traversent le temps pour raconter une vie, deux vies, leurs vies.
À travers une histoire, tour à tour inscrite dans le passé et le présent, aussi parsemée de violence ordinaire que de passion rebelle, le murmure Pourvu qu’il soit de bonne humeur d’abord inaudible, se renforce, devient mantra et arrache sa propre bulle de liberté, inestimable hier comme aujourd’hui.
Comment être libre quand l’idée même de liberté n’est pas envisageable ?
Comment résister à une guerre de l’intime où les bruits des canons deviennent ceux de clés tournant dans la serrure d’une porte ou de pas se rapprochant doucement mais sûrement ?
Comment la peur peut s’insinuer dans les couloirs du temps pour faire passer un message ? Quel message ?
Maya. Lilya. Deux voix. Deux femmes. Deux époques.
Une intensité. Celle que provoque la liberté.

Loubna Serraj est éditrice et chroniqueuse radio à Casablanca (Maroc). Elle tient également un blog littéraire social et politique sur des sujets d’actualité. Pourvu qu’il soit de bonne humeur, paru au Maroc aux éditions la Croisée des chemins, est son premier roman.

La Croisée des Chemins ISBN 9789920769563 / Parution 2020 / pages 324

Au Diable Vauvert : Parution : 2021-03-18 / pages : 352 / EAN-ISBN : 9791030704105

Les orageuses, Marcia Burnier

Comment se reconstruire après les violences et malgré le silence de la justice ?

Elles sont jeunes, fragiles, solitaires, mais au fond ce sont des femmes fortes et déterminées. Elles se sont reconnues, car elles ont été victimes de harcèlement ou de viol. Pourtant aucune n’a osé déposer plainte. A quoi bon si c’est pour ne pas être écoutée, pour être moquée, soupçonnée, dénigrée. Cela, elles ne l’auraient pas supporté, pas après ce qu’elles ont subi. Mais c’est l’orage qui gronde dans leurs têtes et dans leurs corps. Car comment se remet-on d’une agression. Que peut-on faire si l’on est tiraillée entre honte et culpabilité, dégoût et colère, quand on ne sait même plus si l’on a envie de se terrer ou de répondre par la violence.

Un jour ces orageuses décident de se venger et de donner ensemble la réponse qu’elles attendaient d’une société qui s’avère aussi muette que transparente face aux violences faites aux femmes. Oh, leur violence n’est pas celle des hommes qui les ont blessées car elles ont intégré l’idée qu’il y a des limites à ne pas franchir. Le gang de filles décide de frapper ceux qui les ont blessées au plus profond d’elles-mêmes en exerçant cette vengeance qui permettra enfin de parvenir à une forme de résilience.

Est-ce seulement réalisable dans une société qui n’attend des femmes qu’une forme de soumission et d’effacement, qui leur demande de ne faire ni vague ni révolution, de rester avec leurs peurs et leurs angoisses, en espérant qu’à la longue tout rentrera dans l’ordre.

Les orageuses est un court roman aux personnages pas forcément crédibles, mais qui a l’avantage de démontrer la force de celles qui parce qu’elles sont soudées et ensemble, cherchent et trouvent une réponse. Mais si cette forme de vengeance est salvatrice, l’impossibilité de la voir appliquer aux autres victimes rend encore plus désespérant le manque de réaction de notre justice face aux violences faites aux femmes, sans parler du silence assourdissant face aux féminicides. Malgré certaines imperfections, ce premier roman résistant et vindicatif éveille nos consciences sur les dégâts qu’entraîne l’absence de réponse de la justice pour les victimes.

On ne manquera pas de lire sur le sujet Femmes en colère de Mathieu Ménégaux et De mon plein gré de Mathilde Forget.

Un roman de la sélection 2021 des 68 premières fois

Catalogue éditeur : éditions Cambourakis

« Depuis qu’elle avait revu Mia, l’histoire de vengeance, non, de “rendre justice”, lui trottait dans la tête. On dit pas vengeance, lui avait dit Mia, c’est pas la même chose, là on se répare, on se rend justice parce que personne d’autre n’est disposé à le faire. Lucie n’avait pas été très convaincue par le choix de mot, mais ça ne changeait pas grand-chose. En écoutant ces récits dans son bureau, son cœur s’emballe, elle aurait envie de crier, de diffuser à toute heure dans le pays un message qui dirait On vous retrouvera. Chacun d’entre vous. On sonnera à vos portes, on viendra à votre travail, chez vos parents, même des années après, même lorsque vous nous aurez oubliées, on sera là et on vous détruira. »

Un premier roman qui dépeint un gang de filles décidant un jour de reprendre comme elles peuvent le contrôle de leur vie.

Marcia Burnier est une autrice franco-suisse. Elle a co-créé le zine littéraire féministe It’s Been Lovely but I have to Scream Now et a publié différents textes dans les revues Retard Magazine, Terrain vague et Art/iculation. Née à Genève, elle a grandi dans les montagnes de Haute-Savoie. Elle a notamment suivi des études de photographie et cinéma à Lyon 2. Les Orageuses est son premier roman, et le premier de la collection Sorcières.

illustration de couverture : Marianne Acqua
144 pages / 130 x 210 mm / parution : 2 septembre 2020 / 15€ / ISBN 9782366245189

Taqawan, Eric Plamondon

Prise de vue à focale multiple sur la politique du Québec envers ses peuples autochtones

Du côté de la Gaspésie, en ce 11 juin 1981, les policiers ont investi la réserve de Restigouche. Ils s’en prennent violemment aux indiens Micmac qui tentent de se rebeller alors qu’une loi veut leur imposer des quotas de pêche. Il faut rappeler que les indiens Mig’maq sont les Premières Nations du Québec, cette région du Canada où ils vivent désormais cantonnés dans les réserves. Alors qu’ils comptent uniquement sur leur environnement pour survivre, cette nouvelle loi totalement inique veut leur faire abandonner la pêche au saumon qu’ils pratiquent depuis toujours.

Océane disparaît ce jour-là. La jeune indienne vient de subir un viol, mais craint de revenir dans sa tribu. Elle est découverte quelques jours après par Yves, un agent de conservation de la faune. Yves vient de donner sa démission, écœuré par la politique menée par le gouvernement et par la violence gratuite exercée par les policiers ce 11 juin. Il va se faire aider par l’institutrice française en poste dans le coin pour s’occuper d’Océane, même si cela s’avère très risqué lorsqu’il découvre le profil des agresseurs.

Tout au long de cette intrigue noire mais relativement classique, viennent s’intercaler de nombreux autres récits. La vie et la mort du saumon, son parcours migratoire et ses différents noms. L’histoire indienne avec la vie et les origines des Micmac, les discriminations subies pendant des années pour leur faire perdre leur singularité, leurs rites et leurs légendes. Puis la politique du Canada des années 80, avec ce mémorable référendum pour l’indépendance du Québec.

Ce que j’ai aimé ?

Taqawan est un livre passionnant qui avec des airs de ne pas y toucher englobe tant de sujets. Écologie, économie, politique, social, et légendes se mêlent avec une grande justesse non dénuée de profondeur. Le tout donne au lecteur une vue panoramique de l’histoire et de la complexité des effets de la politique du Canada envers ses peuples autochtones. Un livre plaidoyer pour la cause amérindienne qui se lit (ou s’écoute!) d’une traite et se savoure pour ce qu’il est, éclectique, politique, et novateur dans sa construction. A se demander d’ailleurs quel est le texte qui draine l’autre, l’intrigue ou tout le reste ?

J’ai apprécié ces chapitres courts et si différents de l’un à l’autre mais qui bizarrement ne perdent pas le lecteur. François-Eric Gendron donne tout le sérieux nécessaire au roman, à son sujet et à l’intrigue. Et ce, même si sa voix n’est pas toujours convaincante quand elle prend des intonations québécoises qui ne me semblent jamais aussi réussies que lorsque j’écoute mes cousins canadiens.

Pour aller plus loin : Premières Nations est le terme utilisé pour désigner les peuples autochtones du Canada autres que les Métis et les Inuits. Les membres des Premières Nations sont les premiers occupants des territoires qui constituent aujourd’hui le Canada et ce sont les premiers Autochtones à être entrés en contact soutenu avec les Européens. (L’encyclopédie canadienne)

Roman lu dans le cadre de ma participation au Jury Audiolib 2021

Catalogue éditeur : Quidam et Audiolib

Un livre audio lu par François-Éric Gendron

« Ici, on a tous du sang indien et quand ce n’est pas dans les veines, c’est sur les mains. »
Le 11 juin 1981, trois cents policiers de la sûreté du Québec débarquent sur la réserve de Restigouche pour s’emparer des filets des Indiens mig’maq. Émeutes, répression et crise d’ampleur : le pays découvre son angle mort.
Une adolescente en révolte disparaît, un agent de la faune démissionne, un vieil Indien sort du bois et une jeune enseignante française découvre l’immensité d’un territoire et toutes ses contradictions. Comme le saumon devenu taqawan remonte la rivière vers son origine, il faut aller à la source…
Histoire de luttes et de pêche, d’amour tout autant que de meurtres et de rêves brisés, Taqawan se nourrit de légendes comme de réalités, du passé et du présent, celui notamment d’un peuple millénaire bafoué dans ses droits.

Né au Québec en 1969, Éric Plamondon a étudié le journalisme à l’université Laval et la littérature à l’UQÀM (Université du Québec à Montréal). Il vit dans la région de Bordeaux depuis 1996 où il a longtemps travaillé dans la communication. Il a publié au Quartanier (Canada) le recueil de nouvelles Donnacona et la trilogie 1984 : Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise et Pomme S, publiée aussi en France aux éditions Phébus. 
Taqawan (Quidam 2018) reçu les éloges tant de la presse que des libraires et obtenu le prix France-Québec 2018 et le prix des chroniqueurs Toulouse Polars du Sud.

Retrouvez ici le blog d’Eric Plamondon

Quidam janv. 2018 /140 x 210mm / ISBN : 978-2-37491-078-9 / 208 pages 20€
Audiolib Date de parution : 14 Octobre 2020 / Durée : 4h08 / Prix public conseillé: 21.90 € / Format: Livre audio 1 CD MP3 Poids (Mo): 569 / EAN Physique: 9791035401245

Joueuse, Benoît Philippon

Et si la vie n’était qu’une partie de Poker, alors, partie gagnante, ou pas ?

Zack est joueur professionnel depuis l’enfance, il faut dire que son père ne lui a rien appris d’autre. Avec Baloo, son ami de toujours, ils écument les concours, les tripots, et se satisfont de ce qu’ils gagnent. Baloo qui malgré ses tentatives de suicides à répétition sait bien, lui qui a tout perdu, que dans la vie il en faut peu pour être heureux. Mais le jour où il croisent la route de Maxine, leur vie pourrait bien changer de cap.

Joueuse, elle l’est, et douée avec ça. Maxine fait le tour des circuits de jeu de poker clandestins, des bars de seconde zone, rien ne l’arrête et sa technique à fait ses preuves. Le jour où elle découvre le beau Zack, elle décide de l’utiliser pour enfin réaliser son rêve. Un pari à quelques centaines de milliers d’euros, mais un pari risqué, affronter un joueur redoutable qui ne s’en laisse pas compter et qui en a anéanti plus d’un.

Car le pari de Maxine vient de loin, du plus profond de l’adolescence, et il lui faudra beaucoup de courage pour s’y préparer et y arriver. Une fois que Baloo, le matraqueur de violeur de femmes, est convaincu, il lui reste à décider Zack. Les voilà embarqués dans une course semée d’embûches. D’autant que Maxine prend aussi sous son aile Jean, son petit voisin surdoué, qui s’avère un peu encombrant pour mener à bien son projet. Qu’importe, elle n’écoute que son cœur pour le protéger des violences de sa mère.

Sous des airs légers et avec de jolies pointes d’humour, l’auteur aborde ici des sujets graves tel que pédophilie, viol, violences faites aux femmes, et nous permet aussi de pénétrer dans le milieu des joueurs de poker, qui s’il semble parfois bon enfant est bien souvent régit par les mafias lorsqu’il touche aux salles de jeu clandestin.

Les dialogues, les caractères des principaux protagonistes et leurs aventures procurent un vrai plaisir de lecture. L’ensemble est aussi très cinématographique, on s’y croirait. J’ai eu parfois l’impression d’entrer avec Maxine, Zack et Baloo dans ces salles crasseuses et enfumées, dans le manoir majestueux, ou dans les ruelles sombres. Le rythme soutenu fait de Joueuse un polar tout à fait divertissant.

Roman lu dans le cadre de ma participation au jury Prix des lecteurs Le Livre de Poche 2021 Policier

Catalogue éditeur : Le Livre de Poche, Les Arènes

Maxine est une de ces femmes à qui rien ne résiste. Elle tombe sous le charme de Zack, joueur de poker professionnel comme elle, mais elle n’en montre rien. Qui maîtrise à la perfection l’art de la manipulation ne dévoile jamais son jeu.
Maxine propose à Zack une alliance contre un concurrent redoutable. Piège ou vengeance… Zack n’en sait rien. Mais comment résister à la tentation du jeu ? Maxine est une tornade qui défie le monde si masculin des joueurs de poker. Elle est bien décidée à régler ses comptes, coûte que coûte.

Joueuse est une partie de poker virtuose où chacun mise sa vie. Un nouveau livre jubilatoire, teigneux, drôle et renversant de Benoît Philippon, qui décidément aime les héroïnes qui n’ont pas froid aux yeux.

Né en 1976, Benoît Philippon est scénariste et réalisateur pour le cinéma. Après Cabossé (la Série Noire, Gallimard) et Mamie Luger (EquinoX), Joueuse est son troisième roman. 

Pages : 352 / prix : 7,90€ / Date de parution : 10/03/2021 / EAN : 9782253241492

De mon plein gré, Mathilde Forget

Un court roman qui déstabilise, dit les non-dits, et ne laisse personne indifférent

Quand une jeune femme vient d’elle-même raconter les faits au commissariat de police, est-elle coupable ou victime ? Lorsqu’elle arrive au commissariat pour expliquer ce qu’elle vient de faire, elle ne sait plus vraiment quel rôle elle a joué. Comment en être certaine alors que tout l’accuse pendant ces interminables heures d’interrogatoire. A force de répéter, dire, redire, elle va se rendre compte qu’elle doit faire très attention à la façon dont chacune de ses phrases va être interprétée. Car elle est ensuite écrite dans son procès verbal par celui qui l’interroge depuis des heures pour comprendre, lui faire dire, la faire douter…

C’est une jeune femme qui ressemble à un adolescent filiforme. Une jeune femme qui depuis ses huit ans sait qu’elle est amoureuse des filles. Qui a longtemps pleuré à cause de cette soit disant hérésie de la nature qui choquait tant ses parents. Elle s’est habituée à souffrir de ses différences, de l’incompréhension des autres, de leur regard sur elle.

Mais aujourd’hui, elle vient dire. L’homme qui la suit, son incapacité à refuser, sa violence lorsqu’elle lui dit quelle est lesbienne, le viol, les coups…
Mais aujourd’hui tout l’accuse, comment, vous n’avez pas réagit, vous n’avez rien dit, vous ne l’avez pas…

Des questions comme des accusations, des doutes dans les regards, des mots qui expriment violence et suspicion, rien n’est fait pour apaiser, pour comprendre, aucune empathie n’est exprimée envers celle qui ose dénoncer.

Un livre nécessaire pour comprendre la difficulté que connaissent celles qui osent dénoncer, pour entendre les mots de ceux qui reçoivent sans les comprendre les plaintes de celles qui ont souffert avant, mais qui devront encore souffrir après car elles ne sont souvent ni comprises, ni entendues, ni même écoutées. Pour entendre l’ironie, la suspicion, les moqueries, qui les font douter à leur tour, se demander s’il est raisonnable ou pas de venir porter plainte. Un livre important pour savoir écouter, pour ne plus entendre les doutes, encore moins les « après tout, elles l’ont peut-être cherché ».

Catalogue éditeur : Grasset

Elle a passé la nuit avec un homme et est venue se présenter à la police. Alors ce dimanche matin, au deuxième étage du commissariat, une enquête est en cours. L’haleine encore vive de trop de rhum coca, elle est interrogée par le Major, bourru et bienveillant, puis par Jeanne, aux avant-bras tatoués, et enfin par Carole qui vapote et humilie son collègue sans discontinuer.

Elle est expertisée psychologiquement, ses empreintes sont relevées, un avocat prépare déjà sa défense, ses amis lui tournent le dos, alors elle ne sait plus exactement. S’est-elle livrée à la police elle-même après avoir commis l’irréparable, cette nuit-là  ?

Inspiré de l’histoire de l’auteure, De mon plein gré est bref, haletant, vibrant au rythme d’une ritournelle de questions qui semblent autant d’accusations. Mathilde Forget dessine l’ambiguïté des mots, des situations et du regard social sur les agressions sexuelles à travers un objet littéraire étonnant, d’une grâce presque ludique. Il se lit comme une enquête et dévoile peu à peu la violence inouïe du drame et de la suspicion qui plane très souvent sur sa victime.

Auteure, compositrice et interprète, Mathilde Forget a publié un premier roman très remarqué, À la demande d’un tiers (Grasset, 2019).

Parution : 24 Mars 2021 / Format : 120 x 185 mm / Pages : 140 / EAN : 9782246827160 prix : 15.00€ / EAN numérique: 9782246827177 prix : 10.99€

Femmes en colère, Mathieu Menegaux

Suivre le procès d’une femme violée qui s’est fait justice elle-même, un sujet sensible et actuel

Alors qu’elle vient de passer trois ans en détention provisoire dans la prison des femmes de Rennes, Mathilde Collignon attend enfin les délibérations de son procès. Mais qui est victime dans ce fait divers violent et barbare, elle, Mathilde, forcée et violée par deux hommes qui n’ont a aucun moment voulu entendre ces « Non » qu’elle a crié, hurlé, murmuré, supplié ? Ou bien eux, ces hommes sur lesquels elle s’est vengée, pensant à tord ou à raison que la justice ne pourrait jamais entendre sa plainte.

Après la longue confrontation avec les parties civiles, la mise en cause, les juges, les jurés, et une fois le réquisitoire de l’avocat général et les plaidoiries des avocats terminés, la parole est aux jurés. Ceux-ci se retirent pour voter en leur âme et conscience afin que soit appliqué le droit qui protège chaque citoyen. L’attente est stressante, douloureuse. Mathieu Menegaux transforme son lecteur en une petite souris qui se faufile à tour de rôle dans la salle où Mathilde Collignon attend qu’on l’appelle pour le verdict et où elle écrit sur un carnet ce qu’elle ressent, écrire pour survivre, transmettre, témoigner, dire. Puis dans la salle dans laquelle le jury s’est réuni pour délibérer à huis clos, trois professionnels de la Justice, et six français tirés au sort sur les listes électorales pour remplir leur devoir de citoyens. Ah, les délibérations du jury, qui n’a pas un jour craint ou espéré en faire partie.

Mais qui est cette femme qui a osé se venger, une barbare, une folle qui a perdu la raison, une femme qu’il faut interner pour protéger la société ? À mesure que le lecteur avance dans ces deux différentes salles du tribunal, le mystère se lève sur ce qu’il s’est passé trois ans auparavant.

Quand la victime se fait justice et devient à son tour coupable.

Sur les victimes, mais faut-il parler de victimes ou faut-il préférer à ce terme celui de parties civiles, d’agresseurs agressés. Il est difficile de mettre des mots sans prendre partie. Sur la coupable, barbare, agressée, violée, malmenée par deux hommes en toute impunité. Parce que les hommes se croient souvent tout permis. Parce que la voix des femmes est rarement entendue. Parce qu’elle a bien voulu aller les retrouver après tout, c’est bien de sa faute n’est-ce pas, elle qui avoue sans scrupule que oui, elle aime ça et oui, elle trouve quelques coups d’un soir sur Tinder ? Et pourquoi ce qui est accepté d’un homme ne l’est-il jamais quand c’est une femme qui l’exprime, pourquoi la liberté sexuelle ne pourrait-elle pas être assumée aussi par une femme ?

À l’heure des #metoo et autres révélations sur les réseaux sociaux, à l’heure où les violences faites aux femmes sont en augmentation, où le viol n’est toujours pas dénoncé par la majorité des femmes qui en sont victimes, le message de Mathieu Menegaux se veut clair. Entendons, écoutons la parole des femmes tant qu’il est encore temps et surtout avant que justice ne soit rendue par le citoyen lui-même.

Un roman sur un sujet sensible et actuel, peut-être pas assez fouillé à mon goût au niveau des personnages et de leur personnalité, et parfois un peu trop manichéen, mais qui cependant se lit d’une traite. J’ai aimé que l’auteur prenne pour victime cette femme atypique qui assume ses goûts, ses choix de vie, ses envies. Et surtout, l’auteur nous embarque au cœur des procédures parfois absconses de la justice, où il convient de juger le droit, la régularité des faits et non la personnalité des ceux qui en sont victimes ou coupables, sans affect ni sentiments, et cela paraît de fait bien difficile. Pour ceux qu’un procès intéresse, il faut savoir qu’il est possible d’assister aux audiences de ceux qui ne sont pas menés à huis-clos, et cela peut s’avérer terriblement instructif.

Du même auteur, on ne manquera pas de lire également Est-ce ainsi que les hommes jugent ou Disparaître.

Catalogue éditeur : Grasset

Cour d’assises de Rennes, juin 2020, fin des débats  : le président invite les jurés à se retirer pour rejoindre la salle des délibérations. Ils tiennent entre leurs mains le sort d’une femme, Mathilde Collignon. Elle est accusée d’un crime barbare, qu’elle a avoué, et pourtant c’est elle qui réclame justice. Dans cette affaire de vengeance, médiatisée à outrance, trois magistrats et six jurés populaires sont appelés à trancher  : avoir été victime justifie-t-il de devenir bourreau  ?
Neuf hommes et femmes en colère doivent choisir entre punition et pardon.
Au cœur des questions de société contemporaines, un suspense haletant porté par une écriture au scalpel.

Parution : 3 Mars 2021 / Format : 133 x 205 mm / Pages : 198 / EAN : 9782246826866 prix : 18.00€ / EAN numérique: 9782246826873 Prix : 12.99€

Betty, Tiffany McDaniel

Betty, un grand roman, une héroïne inoubliable

Elle s’appelle Betty, mais son père aime l’appeler sa Petite Indienne, lui le cherokee se retrouve dans la peau brune, le regard et les cheveux noirs de sa petite fille. Betty est née dans une famille de huit enfants ; elle ne les connaîtra pas tous car des décès précoces dans la fratrie laisseront des blessures éternelles dans le cœur des parents.

Issue d’une famille aisée, sa mère Alka est blanche, belle, froide. Elle épouse Landon Carpenter, cet homme qu’elle s’est choisi presque par hasard et qui ne correspond pas aux rêves et aux exigences de ses parents. Mais si elle reste avec son époux, elle n’aura jamais un seul élan d’amour envers Betty, cette enfant qui lui ressemble si peu.

Landon Carpenter est un cherokee qui devra rouler sa bosse et faire de nombreux petits boulots qui vont entraîner sa famille à travers les États-Unis. Jusqu’à leur retour et leur installation dans la petite ville de Breathed en Ohio, où réside la famille d’Alka. Affaibli par le travail, souvent humilié du fait de sa couleur de peau, il est un père aimant et attentif. Landon a l’habitude de raconter de belles histoires féeriques, et les mythes du peuple amérindien cherokee, et cet homme bon qui connaît la nature, les plantes, et les légendes émerveille chaque jour ses enfants.

Elles sont trois sœurs, complices autant que rivales, soudées par une affection sincère. Très différentes l’une de l’autre, chacune avec ses rêves et ses espoirs de vie meilleure. L’une veut devenir actrice, l’autre être enfin libre à la ville. Betty écrit des poèmes, mais souvent aussi les événements qui surviennent dans la famille. Les moments difficiles, comme ces témoignages de maltraitance à peine soutenables, sont couchés sur le papier. Puis elle les enferme dans des bocaux qu’elle enterre sous la terrasse, comme pour les anéantir, les oublier à jamais. Et qui sait peut-être un jour les retrouver et pouvoir les dévoiler à tous.

Betty est la seule ayant les caractéristiques des indiens cherokee, ce qui en fait inlassablement le souffre douleur de son école. Mais quelle violence également entre la mère et cette fille qui attend et espère un peu d’amour, mais ne recevra que la douleur et le poids des secrets de sa mère, de sa sœur, de toute la famille.

Betty raconte essentiellement les années de l’enfance à l’âge adulte, dans la ruralité de l’Amérique de la moitié du XXe siècle. Ce roman ne peut absolument pas laisser indifférent. Il tient à la fois du conte magique et du plus noir et violent roman social. Car rien n’est épargné aux femmes de cette famille, inceste, viol, violence, suicide, haine, racisme, mais aussi déni, solitude et silence, sont le lot de chacune. Si l’auteur interroge sur la place des femmes dans la société américaine, elle nous donne aussi une belle leçon sur la nature, le pouvoir des plantes et des médecines naturelles trop souvent oubliées.

L’écriture, le rythme, l’intensité des sentiments déployés, tout m’a émue, embarquée, mais aussi choquée, attristée, parfois aussi fait sourire, comprendre, espérer. Plus de sept-cent pages qui se lisent sans même s’en rendre compte, tant on est porté par Betty, par les rêves et les histoires magiques de son père, par l’amour que l’on ressent au milieu de tant de haine et de souffrance. Et quel bel hommage au pouvoir de l’écriture.

L’auteure s’est inspirée de la vie de sa propre mère, elle-même métisse cherokee, pour construire ce roman qui prend aux tripes, sublime et difficile témoignage en particulier sur la place des femmes, fort et puissant, intemporel, aussi beau que dramatiquement triste.

Comment survit-on quand les personnes censées nous protéger le plus sont justement les monstres qui nous déchirent et nous mettent en pièces ? 

Catalogue éditeur : Gallmeister

Ce livre est à la fois une danse, un chant et un éclat de lune, mais par-dessus tout, l’histoire qu’il raconte est, et restera à jamais, celle de la Petite Indienne.”

La Petite Indienne, c’est Betty Carpenter, née dans une baignoire, sixième de huit enfants. Sa famille vit en marge de la société car, si sa mère est blanche, son père est cherokee. Lorsque les Carpenter s’installent dans la petite ville de Breathed, après des années d’errance, le paysage luxuriant de l’Ohio semble leur apporter la paix. Avec ses frères et sœurs, Betty grandit bercée par la magie immémoriale des histoires de son père. Mais les plus noirs secrets de la famille se dévoilent peu à peu. Pour affronter le monde des adultes, Betty puise son courage dans l’écriture : elle confie sa douleur à des pages qu’elle enfouit sous terre au fil des années. Pour qu’un jour, toutes ces histoires n’en forment plus qu’une, qu’elle pourra enfin révéler.

Betty raconte les mystères de l’enfance et la perte de l’innocence. À travers la voix de sa jeune narratrice, Tiffany McDaniel chante le pouvoir réparateur des mots et donne naissance à une héroïne universelle.

Tiffany McDaniel vit dans l’Ohio, où elle est née. Son écriture se nourrit des paysages de collines ondulantes et de forêts luxuriantes de la terre qu’elle connaît. Elle est également poète et plasticienne. Son premier roman, L’Été où tout a fondu, est à paraître aux Éditions Gallmeister.

ISBN 978-2-35178-245-3 / Parution le 20 août 2020 / 720 pages / 26,00 Euros

Les impatientes, Djaïli Amadou Amal

Patience, mes filles ! Munyal ! Telle est la seule valeur du mariage et de la vie

Un livre comme un cri, celui de trois femmes, trois filles, Ramla, Hindou, et Safira, qui se dévoilent tour à tour dans cette vie d’acceptation et de patience imposée aux femmes peules musulmanes, au nord du Cameroun. Mais comment ne pas penser que c’est le sort d’un grand nombre de femmes en pays musulman, où Dieu et les hommes sont tout puissants.

Une fille ne doit pas aller à l’école, nul besoin d’être éduquée pour être soumise à la volonté d’un père, puis d’un époux omnipotent et d’une belle famille. Dans ces familles aux pères polygames, les filles sont une monnaie d’échange qui permet de conforter leur pouvoir et leur place au sein de la tribu et dans la communauté. Elles sont mariées en fonction de tractations entre les hommes, qui à un plus âgé, qui à un cousin, doivent accepter les autres épouses qu’on leur impose, n’ont aucun droit si ce n’est d’être patiente, obéir, se soumettre et accepter.

Safira, la première épouse, devient une daada saaré  lors de l’arrivée de la deuxième épouse âgée d’à peine dix-sept ans, Ramla. La jalousie de celle qui fut pendant plus de vingt ans l’épouse unique, et les médisances qui accompagnent la nouvelle épouse, belle et jeune, vont rendre la vie bien difficile à l’une comme à l’autre. Pendant ce temps, Hindou, la sœur de Ramla, va subir les coups, la violence, les viols répétés (comme le dit l’auteur au Sahel, le viol est une habitude, voire une culture, surtout les soirs de noces) de son incapable, alcoolique et drogué de mari qui est aussi son cousin. Car dans ces familles aux multiples épouses, les enfants sont légions, et les filles sont données en mariage sans aucune considération de leurs desiderata. D’ailleurs, les femmes ne doivent même pas exprimer la moindre volonté, ni ensuite parler de leurs problèmes ou de leurs malheurs car cela pourrait porter préjudice à la fratrie, à leur mère, et se retourner contre la famille, seul le silence et la patience sont possibles.

Un seul mot d’ordre donc, la patience, celle d’endurer, d’écouter, de subir, de souffrir, d’enfanter, de se taire, de travailler, d’obéir. Un époux et un père ont tous les droits, une fille n’en a qu’un, accepter.

Tout au long du roman au style parfois déconcertant de simplicité, mais sans doute puise t-il là toute sa puissance, ce mot là est répété à l’envi, patience, Munyal.

Ce livre a fait surgir en moi les émotions ressenties à la lecture du roman Syngué Sabour, Pierre de patience de Atiq Rahimi, ce long monologue d’une femme musulmane qui vit en Afghanistan, encore un pays où la femme se doit d’être uniquement une épouse soumise qui accepte tout en silence. Je ressors de cette lecture encore plus révoltée contre ces hommes qui imposent, qui mutilent, qui exploitent les filles au prétexte qu’elles sont femmes, et en utilisant l’alibi facile de la religion et de la tradition. Mais aussi contre ces femmes soumises qui se taisent et permettent aux traditions de perdurer et de toucher à leur tour leurs filles.

Djaïli Amadou Amal, qui a subit a dix-sept ans un mariage forcé avec un homme plus âgé qu’elle, ose dénoncer la condition des femmes au Sahel, briser les tabous, élever la voix dans le silence des familles, des communautés. Cette figure de proue de la nouvelle littérature camerounaise écrit pour faire savoir et dénonce les mariages forcés, l’enfer de la polygamie, les discriminations faites aux femmes. C’est une voix qui compte pour aider les filles de son pays et de tant d’autres encore.

Munyal; les larmes de la patience est son troisième roman, il paraît en septembre 2017 et reçoit le 1er Prix Orange du Livre en Afrique en 2019. Cette version, publiée par Emmanuelle Collas, est également en lice pour le prix Goncourt 2020.

Catalogue éditeur : Emmanuelle Collas

Un roman poignant, qui lève le voile sur la condition des femmes au Sahel. Une des valeurs sûres de la littérature africaine.

Date de parution : 04/09/2020 / EAN : 9782490155255 / Prix 17€

Contre nature, Cathy Galliègue

Un regard bouleversant empreint d’humanité sur trois femmes incarcérées, libérées par les mots et l’écriture

L’auteur sait aborder des thèmes graves, en faire de beaux romans humains et émouvants, et porter un regard différent sur cet autre que l’on connaît si mal. Ici, sommes nous face à trois femmes. Trois monstres contre nature, ou trois humanités déglinguées par la vie ?

Pascale vient d’arriver dans la prison où sont déjà incarcérées Leïla et Vanessa. Pascale a commis le pire des crimes, celui que des femmes, des mères, ne pourront jamais pardonner, l’infanticide de huit de ses bébés. Le nombre fait peur. Comment une mère de deux grandes filles a-t-elle été capable d’étrangler ses nouveaux nés et continuer à vivre normalement ? Enfin, normalement peut être pas tant que ça. Cette femme obèse mal aimée et engraissée par une mère autoritaire et froide s’est longtemps occupée d’un père alcoolique et incestueux, avant de vivre auprès d’un mari bien insignifiant et peu concerné.

Vanessa est une bien jolie jeune femme d’à peine dix-neuf ans incarcérée pour proxénétisme, elle qui a mis sur le marché des jeunes femmes de son âge. Mais qui s’est seulement intéressé à son parcours dans sa banlieue difficile pour comprendre pourquoi elle en est arrivé là ? Car la banlieue et la citée ce sont aussi les violences faites aux femmes, les pressions, les viols voire les tournantes, tous ces domaines où les bandes de voyous règnent en maîtres tous puissants.

Leïla est tombée amoureuse d’un homme séduisant en diable, son manager dans la bibliothèque dans laquelle elle travaille avec lui depuis des années. Leila est stérile, son ventre vide, ses maladresses, ont fait d’elle année après année la proie de ce pervers narcissique qui la manipule, l’isole, l’humilie, la violente sans qu’elle ose en parler ou se confier. Jusqu’au jour où elle commet impardonnable.

Chacune de ces femmes a eu un parcours de vie difficile. Entre les murs de cette prison, elles sont également emmurées dans leur silence. Leïla est bibliothécaire, elle connaît la force et le pouvoir de la lecture et va les mener à cette découverte, à ce salut possible par les mots, les textes. Au cours d’un atelier d’écriture à l’intérieur de la prison, une association leur propose d’écrire leur histoire. Chacune hésite, puis pour se soutenir l’une et l’autre, elles vont tenter de mettre des mots sur leurs vies. Des mots qui aident et qui soignent, des mots qui mènent peut-être vers le chemin de la reconstruction et de la résilience. Des mots non pas pour les autres, mais bien pour les aider, elles, à accepter et sans doute mieux comprendre leur parcours. Et si leur acte n’avait été qu’un moyen de survie, la seule issue pour s’en sortir, et si les murs de la prison étaient finalement leur seul lieu de liberté ? Et surtout, de quel droit devrions nous les assimiler au mal qu’elles ont fait à un moment de leur vie ?

Cathy Galliègue a vraiment un grand talent pour dire l’indicible, pour faire ressortir la part d’humanité de ces femmes brisées, et pour nous émouvoir en particulier avec celle que tout nous portait à rejeter, la mère infanticide. J’avais déjà beaucoup aimé cette écriture sans concession et sans pathos, ni pleurnicheuse, ni compatissante, mais toujours tellement sincère, dans son roman précédent Et boire ma vie jusqu’à l’oubli qui abordait le difficile sujet de l’alcoolisme féminin. Je la retrouve avec bonheur, si l’on peut dire compte tenu du sujet et de la puissance et la violence qui émane de celui-ci.

Le personnage de Pascale est inspiré par Dominique Cottrez, une femme jugée coupable d’infanticide sur huit de ses nouveaux nés.

Catalogue éditeur : éditions du Seuil

Trois femmes sont incarcérées dans la même prison. C’est là, dans la bibliothèque du centre pénitentiaire, que Pascale, Vanessa et Leïla se rencontrent.

Captives de leur condition humaine et des préjugés, elles ont chacune une manière différente de vivre leur détention. Il y a celle qui se pose en redresseuse de torts, celle qui voudrait faire oublier le sort réservé à ses bébés, celle qui imagine que les livres les sauveront toutes les trois. Sensibiliser Vanessa à la lecture et vaincre les réticences de Pascale, tels sont les défis que se lance Leïla.

Alors qu’elles n’ont rien en commun, qu’elles ne cherchent pas l’amitié, la pratique cathartique de l’écriture va leur donner l’occasion d’établir une relation, d’évoquer la violence qui les a conduites à l’enfermement.

Cathy Galliègue vit en Guyane, où elle dirige le Labo des histoires. Contre nature est son troisième roman après La nuit, je mens (Albin Michel, 2017) et Et boire ma vie jusqu’à l’oubli (Emmanuelle Collas, 2018).

Date de parution 01/10/2020 / 18.00 € / 272 pages / EAN 9782021447897

Trencadis, Caroline Deyns

Nikki de Saint Phalle, artiste inclassable et libre

Le Trencadis, c’est l’art de créer une mosaïque en partant d’éclats de céramique. Typique de l’architecture catalane et du parc Güell de Barcelone, l’œuvre de Gaudi qui avait tellement séduit Nikki. C’est typiquement la technique du pique-assiette.

Catherine Marie-Agnès Fal de Saint Phalle (1930- 2002) est une artiste qui traverse le XXe siècle en précurseur, en féministe, novatrice en particulier dans cet art plus communément associé aux hommes, la sculpture.

Dans son roman Trencadis Caroline Deyns pose une mosaïque de textes, de personnages, de témoignages, pour reconstituer la vie de Nikki de Saint Phalle, artiste singulière, femme et amante, mère qui abandonne ses enfants à son mari pour se réaliser dans l’art. Elle découvre l’art et le bonheur de la création dans les années 50 lorsque victime d’une dépression nerveuse elle est internée en hôpital psychiatrique, hospitalisation qui ne sera pas sans conséquences sur sa santé, compte tenu en particulier du type de traitement opéré à cette époque (électrochocs, néfaste pour la mémoire entre autre). C’est aussi cette jeune fille de 11 ans violée par son père, cette blessure sera exorcisée par la parole que nombreuses années après la mort de ce dernier, lors de la parution de son livre. Enfin, amante puis épouse de Jean Tinguely avec qui elle vivra pleinement la passion de la création, mais jamais cette de la maternité.

L’œuvre de Nikki est multiple et protéiforme. Nikki, c’est le blanc, le noir, mais surtout la couleur, les formes, le gigantisme. C’est aussi les performances, avec Les Tirs, dans les années 1960. Ces tableaux contribuent à sa notoriété au niveau international. D’abord construits de peinture, plâtre, objets divers sur lesquels elle tire avec des fléchettes, puis à l’aide d’une carabine véritable, à Paris en 1961, dans l’impasse Ronsin où elle vit et crée avec Jean Tinguely. Par cette série des Tirs, véritable défouloir, symbole de révolte contre la famille, la société, le monde qui l’entoure et ne la comprend pas, elle laisse éclater sa rage contre son père, son violeur, et par lui, une forme de rage contre les hommes en général.

Viennent ensuite les Nanas, ces femmes colorées, énormes, flottantes, qui affirment leur supériorité, au moins par leur dimension, sur la société patriarcale dans laquelle Nikki évolue.

Viendra Hon/Elle, la plus grande des nanas qu’elle crée en 1966, à Stockholm, dans le hall du Moderna Museet. C’est une gigantesque femme-cathédrale, couchée sur le dos, les visiteurs de l’exposition entraient par le sexe pour trouver dans ses entrailles de nombreuses autres activités. Une œuvre détruite dès la fin de l’exposition.

Depuis 1983, tous les enfants se passionnent pour la fontaine Stravinsky qu’elle crée avec Jean Tinguely sur la place éponyme située entre le centre Pompidou et l’église Saint-Merri. Parmi les créations de cette artiste prolifique hors norme qui appartient au groupe des Nouveaux réalistes, on compte, outre ses Nanas, Le Jardin des Tarots, cette œuvre démesurément gigantesque située en Toscane.

Qui était Nikki de Saint Phalle ? Une femme, une féministe, une mère indigne ou désespérée, une amante, une passionnée, une résiliente magnifique, une créatrice, une artiste ?

À toutes ces questions et à beaucoup d’autres, Caroline Deyns apporte des réponses, mais laisse à ses lecteurs le choix, présente sans juger, sans privilégier l’une ou l’autre de ces facettes, et sans doute est-ce aussi pour cela que son roman est aussi formidable, passionnant, émouvant. L’écriture et la forme séduisent par leur originalité et par la grande humanité qui s’en dégage au fil des pages, laissant le lecteur entrer en communion avec la femme, l’artiste, sa vie. Je l’ai tellement aimé que je ne peux que vous en conseiller la lecture.

« en fait, je suis une ardente féministe mais à ma manière. Ma révolte est individuelle. Ma révolte, c’est de créer le jardin des Tarots en Toscane, le plus grand ensemble architectural jamais réalisé par une femme. »

« dans le champ de l’art les hommes ont maintenant tout épuisé » et « c’est aux femmes de réaliser quelque chose de nouveau ».

Catalogue éditeur : Quidam éditeur

«Je montrerai tout. Mon cœur, mes émotions. Vert – rouge – jaune – bleu – violet. Haine – amour – rire – peur – tendresse.»

Niki hait l’arête, la ligne droite, la symétrie. A l’inverse, l’ondulation, la courbe, le rond ont le pouvoir de déliter la moindre de ses tensions. Délayer les amertumes, délier les pliures : un langage architectural qui parlerait la langue des berceuses. Aussi vit-elle sa visite au parc Güell comme une véritable épiphanie. Tout ici la transporte, des vagues pierrées à leur miroitement singulier. Trencadis est le mot qu’elle retient : une mosaïque d’éclats de céramique et de verre. De la vieille vaisselle cassée recyclée pour faire simple.
Si je comprends bien, se dit-elle, le trencadis est un cheminement bref de la dislocation vers la reconstruction. Concasser l’unique pour épanouir le composite. Broyer le figé pour enfanter le mouvement. Briser le quotidien pour inventer le féérique. Elle rit : ce devrait être presque un art de vie, non ?

Originaire de Valenciennes, Caroline Deyns vit et enseigne à Besançon. Elle est l’auteure aux éditions Philippe Rey de Tour de plume (2011) et de Perdu, le jour où nous n’avons pas dansé (2015). 

364 pages 22€ / août 2020 / 140 x 210mm / ISBN : 978-2-37491-158-8