Carrefour des veuves, Monique Ilboudo

Une réflexion contemporaine sur la place des femmes face au terrorisme et aux traditions en Afrique subsaharienne

Depuis toujours les femmes sont les premières victimes de la barbarie et du terrorisme. L’auteur pose un regard critique et bienveillant sur celles qui sont victimes et que l’on fait passer pour les bourreaux ou les responsables de tous les maux de l’humanité. Elle parle sans concession du terrorisme et des conflits qui endeuillent la région du Sahel, mais que l’on trouve dans de nombreuses région du globe aujourd’hui.

Tilaine vient de perdre son mari. Isma était douanier, mais il critiquait un peu trop ouvertement l’incurie des institutions en place, malgré les avertissements de sa famille. En représailles mais sous couvert de promotion, il a été envoyé sur la frontière nord du pays. Il a été tué par les djihadistes.

Tout la pousse à se lamenter sur son sort. Mais si elle est triste et affligée par ce deuil, Tilaine est avant tout courageuse et combative. Malgré sa douleur et son chagrin, elle décide de créer urne association pour aider les jeunes femmes victimes comme elle du terrorisme.

C’est pendant une mission pour son association qu’elle rencontre Noura, une fillette brillante mais victime tant du terrorisme que des traditions de pays dans lesquels les filles n’ont nul besoin d’aller à l’école ou de s’instruire. Mais Nora à soif de connaissance, de vie, d’instruction. La rencontre avec cette fillette sera déterminante pour Tilaine qui rêve de lui offrir un avenir à la mesure de sa détermination.

Voilà un roman sans concession qui ose dire qu’elle peut être la vie des hommes et des femmes qui s’insurgent contre le pouvoir en place lorsque celui-ci ne rempli pas sa mission. Qui évoque la dure réalité de certaines vies, la fragilité et l’impuissance des populations et de certains gouvernements face au fléau djihadiste qui tient en coupe réglée de nombreuses régions d’Afrique. Une analyse contemporaine et objective du terrorisme en Afrique sub-saharienne, de la situation politique et de ses compromissions, mais avant tout de l’insécurité permanente et de la place des femmes premières victimes du terrorisme et des traditions.

L’écriture est concise, de qualité, les mots sont justes et précis pour décrire ces situations si complexes. Une lecture très intéressante.

Catalogue éditeur : Les Lettres Mouchetées

Tilaine vient de perdre son mari, Isma, tué par les djihadistes alors qu’il est en poste au nord du pays. Résolue à lutter contre la fatalité qui endeuille son pays, Tilaine décide de créer une association pour venir en aide aux femmes victimes du terrorisme. Un jour, elle croise le chemin de Noura, une petite fille qui va bouleverser sa vie.

Le Carrefour des veuves apparaît comme le triangle de la mort de cette région du Sahel où s’entremêlent confusément les conflits communautaires, le fléau djihadiste et l’impuissance des dirigeants de la région et du monde. Monique Ilboudo décrit avec force et lucidité ce monde qui confine à la folie et dans lequel œuvrent sans relâche des héroïnes du quotidien.

Universitaire et femme de lettres burkinabé, Monique Ilboudo est engagée dans la promotion de la citoyenneté des femmes dans son pays. Éloignée un temps de l’écriture, elle a renoué avec sa passion et publié en 2018, Si loin de ma vie aux éd. Le Serpent à Plumes. Carrefour des veuves marque son retour sur la scène littéraire.

Une maison d’éditions basée à Pointe-Noire, au Congo. Paru septembre 2020 / 160 pages

A trop aimer, Alissa Wenz

Un roman sensible et fort sur l’emprise amoureuse

Une narratrice dont on ne connaîtra pas le nom décrit sa rencontre avec Tristan. Tristan l’homme providentiel, l’amour et le révélateur de sa vie de femme, mais qui s’avère rapidement le manipulateur, celui dont l’emprise délétère va la mener à sa perte si elle n’arrive pas à s’en défaire.

Elle est danseuse, prof, aime danser et chanter, tout ce qui rend sa vie plus belle. Il est tellement beau, intelligent, créatif ce photographe, que son charisme, sa prestance et son air de ne pas avoir l’air l’ont immédiatement séduite. Elle se laisse prendre dans ses filets.

Mais le séducteur devient jaloux, exclusif. Il faut dire que Tristan est un artiste insatisfait et malheureux. Elle a tellement envie de le protéger, de compatir, de l’aider que petit à petit elle s’efface devant lui. Il doute d’elle et la fait douter. Il se plaint d’elle et la fait hésiter. Elle tente de le comprendre, mais ne voit pas que comprendre l’origine du mal ne peut en rien l’excuser. Vient alors le manque, la solitude, peu à peu elle s’isole, ne voit plus ses amis. Insidieusement la violence s’installe, sournoise, destructrice. Et surtout elle fini par s’oublier en chemin.

Alissa Wenz a le sens des mots, de la forme pour faire passer les sentiments, la douleur, la force de cette emprise et l’impossibilité de s’en détacher, pour dépeindre le côté sournois et pervers de cette manipulation destructrice. Les personnages sont terriblement émouvants. Je les ai trouvés attachants, révoltants, vivants et réels aussi par la justesse de leur description. Il y a beaucoup de sensibilité et de force dans ce roman que j’ai lu d’une traite, mais qui vous coupe le souffle tant la violence qu’il dénonce prend corps sous nos yeux.

Il est urgent de lire A trop aimer, un roman sensible et fort qui parle d’amour, un peu, beaucoup, mais surtout d’emprise, de manipulation psychologique, de violence conjugale et de mensonge. Ou comment une femme intelligente et structurée, que l’on imagine armée pour se défendre, se laisse prendre insensiblement dans le filets de l’homme qu’elle aime, jusqu’à ne plus vraiment exister. Et chacune de se dire, à sa place, qu’aurais-je fait ? Jusqu’où peut-on aller par amour sans se perdre vraiment. Une lecture émouvante et poignante.

Catalogue éditeur : Denoël

Elle le rencontre, et c’est un émerveillement. Tristan est un artiste génial qui transforme le rêve en réalité. À ses côtés, la vie devient une grande aire de jeux où l’on récite des poèmes en narguant les passants. Il ne ressemble à personne, mais cette différence a un prix. Le monde est trop étriqué pour lui qui ne supporte aucune règle. Ses jours et ses nuits sont ponctués d’angoisses et de terreur. Seul l’amour semble pouvoir le sauver. Alors elle l’aime éperdument, un amour qui se donne corps et âme, capable de tout absorber, les humeurs de plus en plus sombres, de plus en plus violentes.
Jusqu’à quel point? Au point de s’isoler pour ne plus entendre les insultes, au point de mentir à ses proches, au point de s’habituer à la peur? Est-ce cela, aimer quelqu’un?

Un premier roman d’une rare justesse sur l’emprise amoureuse.

240 pages / 140 x 205 mm / ISBN : 9782207160350 / Parution : 19-08-2020

Contre nature, Cathy Galliègue

Un regard bouleversant empreint d’humanité sur trois femmes incarcérées, libérées par les mots et l’écriture

L’auteur sait aborder des thèmes graves, en faire de beaux romans humains et émouvants, et porter un regard différent sur cet autre que l’on connaît si mal. Ici, sommes nous face à trois femmes. Trois monstres contre nature, ou trois humanités déglinguées par la vie ?

Pascale vient d’arriver dans la prison où sont déjà incarcérées Leïla et Vanessa. Pascale a commis le pire des crimes, celui que des femmes, des mères, ne pourront jamais pardonner, l’infanticide de huit de ses bébés. Le nombre fait peur. Comment une mère de deux grandes filles a-t-elle été capable d’étrangler ses nouveaux nés et continuer à vivre normalement ? Enfin, normalement peut être pas tant que ça. Cette femme obèse mal aimée et engraissée par une mère autoritaire et froide s’est longtemps occupée d’un père alcoolique et incestueux, avant de vivre auprès d’un mari bien insignifiant et peu concerné.

Vanessa est une bien jolie jeune femme d’à peine dix-neuf ans incarcérée pour proxénétisme, elle qui a mis sur le marché des jeunes femmes de son âge. Mais qui s’est seulement intéressé à son parcours dans sa banlieue difficile pour comprendre pourquoi elle en est arrivé là ? Car la banlieue et la citée ce sont aussi les violences faites aux femmes, les pressions, les viols voire les tournantes, tous ces domaines où les bandes de voyous règnent en maîtres tous puissants.

Leïla est tombée amoureuse d’un homme séduisant en diable, son manager dans la bibliothèque dans laquelle elle travaille avec lui depuis des années. Leila est stérile, son ventre vide, ses maladresses, ont fait d’elle année après année la proie de ce pervers narcissique qui la manipule, l’isole, l’humilie, la violente sans qu’elle ose en parler ou se confier. Jusqu’au jour où elle commet impardonnable.

Chacune de ces femmes a eu un parcours de vie difficile. Entre les murs de cette prison, elles sont également emmurées dans leur silence. Leïla est bibliothécaire, elle connaît la force et le pouvoir de la lecture et va les mener à cette découverte, à ce salut possible par les mots, les textes. Au cours d’un atelier d’écriture à l’intérieur de la prison, une association leur propose d’écrire leur histoire. Chacune hésite, puis pour se soutenir l’une et l’autre, elles vont tenter de mettre des mots sur leurs vies. Des mots qui aident et qui soignent, des mots qui mènent peut-être vers le chemin de la reconstruction et de la résilience. Des mots non pas pour les autres, mais bien pour les aider, elles, à accepter et sans doute mieux comprendre leur parcours. Et si leur acte n’avait été qu’un moyen de survie, la seule issue pour s’en sortir, et si les murs de la prison étaient finalement leur seul lieu de liberté ? Et surtout, de quel droit devrions nous les assimiler au mal qu’elles ont fait à un moment de leur vie ?

Cathy Galliègue a vraiment un grand talent pour dire l’indicible, pour faire ressortir la part d’humanité de ces femmes brisées, et pour nous émouvoir en particulier avec celle que tout nous portait à rejeter, la mère infanticide. J’avais déjà beaucoup aimé cette écriture sans concession et sans pathos, ni pleurnicheuse, ni compatissante, mais toujours tellement sincère, dans son roman précédent Et boire ma vie jusqu’à l’oubli qui abordait le difficile sujet de l’alcoolisme féminin. Je la retrouve avec bonheur, si l’on peut dire compte tenu du sujet et de la puissance et la violence qui émane de celui-ci.

Le personnage de Pascale est inspiré par Dominique Cottrez, une femme jugée coupable d’infanticide sur huit de ses nouveaux nés.

Catalogue éditeur : éditions du Seuil

Trois femmes sont incarcérées dans la même prison. C’est là, dans la bibliothèque du centre pénitentiaire, que Pascale, Vanessa et Leïla se rencontrent.

Captives de leur condition humaine et des préjugés, elles ont chacune une manière différente de vivre leur détention. Il y a celle qui se pose en redresseuse de torts, celle qui voudrait faire oublier le sort réservé à ses bébés, celle qui imagine que les livres les sauveront toutes les trois. Sensibiliser Vanessa à la lecture et vaincre les réticences de Pascale, tels sont les défis que se lance Leïla.

Alors qu’elles n’ont rien en commun, qu’elles ne cherchent pas l’amitié, la pratique cathartique de l’écriture va leur donner l’occasion d’établir une relation, d’évoquer la violence qui les a conduites à l’enfermement.

Cathy Galliègue vit en Guyane, où elle dirige le Labo des histoires. Contre nature est son troisième roman après La nuit, je mens (Albin Michel, 2017) et Et boire ma vie jusqu’à l’oubli (Emmanuelle Collas, 2018).

Date de parution 01/10/2020 / 18.00 € / 272 pages / EAN 9782021447897

Les nuits de Reykjavik, Arnaldur Indridason

Patrouiller la nuit dans les rues de Reykjavik, à la rencontre d’Erlendur, ou l’art du thriller par Indridason

Il y a les romans d’Indridason, avec son héros récurent Erlendur, et il y a un jour celui qui aurait pu être le tout premier de la série. Ce roman, qui nous présente les débuts de celui qui de viendra un flic bourru, taciturne et pugnace, intuitif et mutique. Il n’est pas forcément très doué en interrogatoires mais il réussit si bien à délier le fil de enquêtes auxquelles il s’attaque avec toujours la même envie de réussir.

En 1974, alors que le pays s’apprête à célébrer les 1 100 ans de la colonisation de cette île qui deviendra l’Islande, Erlendur rentre dans la police de Rekjavik. Il est affecté aux patrouilles de nuit qui contrôlent la faune interlope qui hante les bas-fonds de la ville. Accident, échauffourées entre clochards, suicides, et intervention suite à des violences faites aux femmes, la vie la nuit est un monde à part. Alors qu’il est appelé suite à la noyade d’un clochard, Erlendur reconnait cet homme qu’il avait croisé à plusieurs reprises. L’enquête tourne court, qui irait se soucier d’un marginal, parasite rejeté par la société. Mais Erlendur est un intuitif et cette mort l’intrigue. Il va rencontrer la famille d’Hannibal le clochard, et chercher à comprendre, même si cela n’entre pas dans ses attributions. Il faut dire que cette disparition et celle d’une femme disparue à peu près en même temps qu’Hannibal, ravive chez lui le souvenir de son frère disparu.

Tout au long du récit, on retrouve l’étrange caractère de ce flic un personnage atypique, son passé, la disparition de son frère, sa difficile relation avec celle qui deviendra la mère de sa fille (enfin on l’imagine), et ce caractère solitaire et taiseux. Ce roman est aussi prétexte à nous faire découvrir les nuits sombres de la capitale islandaise avec l’analyse d’une société qui n’est pas des plus réjouissantes. Marginaux qui dans le froid les doivent trouver coûte que coûte un abri pour rester en vie et se réchauffent à l’alcool à 70°, prostitution, violences conjugales, aussi réelles là qu’ailleurs, et pas forcément là où on les attend le plus car elles touchent toutes les strates de la société. Enfin, et là c’est plus léger, la passion du collègue d’Erlendur pour ce qui devrait révolutionner la cuisine traditionnelle, l’apparition des premiers fast-foods et des pizzas sur cette ile proche du pole.

Si j’ai parfois trouvé quelques longueurs, l’écoute de ce roman en version audio a cependant été vraiment très agréable. L’avantage c’est aussi que pour la première fois j’ai entendu ces noms imprononçables dont je me rends compte qu’à aucun moment dans mes nombreuses autres lectures de cet auteur je ne les avais prononcés, même pas en silence ! Là tout d’un coup, les noms des collègues, des suspects, des rues ou des villes, tout y est et prend vie autrement grâce à la voix de Jean-Marc Delhausse.

Catalogue éditeur : Audiolib pour la version audio, Métailié

La première affaire d’Erlendur.
Erlendur le solitaire vient d’entrer dans la police, et les rues de Reykjavik dans lesquelles il patrouille de nuit sont agitées : accidents de la circulation, contrebande, vols, violences domestiques… Des gamins trouvent en jouant dans un fossé le cadavre d’un clochard qu’il croisait régulièrement dans ses rondes. On conclut à l’accident et l’affaire est classée. Pourtant le destin de cet homme hante Erlendur et l’entraîne toujours plus loin dans les bas-fonds étranges et sombres de la ville. On découvre ici ce qui va faire l’essence de ce personnage taciturne : son intuition, son obstination à connaître la vérité, sa discrétion tenace pour résister aux pressions contre vents et marées, tout ce qui va séduire le commissaire Marion Briem.

Un livre audio lu par Jean-Marc Delhausse  Traduit par Eric Boury

Date de parution : 13 Mai 2015 / Durée : 8h17 / Prix public conseillé : 22.50 € / Livre audio 1CD MP3 / EAN Physique : 9782356419491

Comme la chienne, Louise Chennevière

Subjuguée, bouleversée, par ces femmes, toutes ces femmes qui habitent « Comme la chienne » le premier roman de Louise Chennevière

couverture du roman comme la chienne de Louise Chenneviere photo Domi C Lire

D’abord, il y a la lecture, l’impatience, la surprise, l’attente de la suite, puis la compréhension… me voilà face à un recueil de nouvelles qui parlent à chaque fois d’une femme autre, différente, mère, grand-mère, fille, sœur, épouse, amante, voisine, amie, elle y sont toutes, elles vivent, pleurent, espèrent, aiment, détestent tour à tour.

C’est bouleversant d’amour ou de haine, émouvant, douloureux parfois, surprenant toujours, mais tellement vrai au fond que c’est un véritable choc.

Une écriture sculptée dans les émotions, le verbe, le vrai. Porté comme un souffle de rage et de violence, de haine et d’amour, d’espoir et de crainte. Il y a une force incroyable qui émerge de ces pages, courts textes le plus souvent, mais qui en quelques lignes disent tout, y compris l’indicible, des sentiments forts que l’on tait ou que l’on exprime, avouables ou inavouables, des corps qui se frôlent, se croient, se plaisent, s’aiment ou proclament toute leur haine dans les mots et les gestes, la violence ou le silence. Alors elles s’expriment ces femmes, elles disent, elles vivent, elles ressentent, et le lecteur écoute, entend, pleure ou s’émeut avec elles. De toutes ces violences contenues, acceptées, réprimées, de tout cet amour qui veut éclore mais que l’on tait, de cette attente de l’autre, ou de ce rejet du mal, celui des hommes ou des femmes qu’elles rencontrent, dont elles croisent la vie, quelques instants, ou si longtemps.

C’est un livre qui bouscule les normes, qui se lit comme une supplique, celle d’entendre et de comprendre l’autre, cette femme qui ne s’exprime pas mais qui souffre, cette femme qui ne dit pas mais qui aime, et toutes celles qui disent, qui font, qui espèrent. Et puis toutes les autres. On tourne les pages sans pouvoir s’arrêter…. Jusqu’à pas d’heure pour les rencontrer toutes. Il y a une telle puissance dans ces mots, dans ces pages, une violence et une intelligence qui accrochent définitivement le lecteur. Quelle écriture, quel rythme, quelle découverte !

Roman lu dans le cadre de ma participation au jury du prix littéraire de la Vocation 2019.

Catalogue éditeur : P.O.L

« La destinée de la femme est d’être comme la chienne, comme la louve : elle doit appartenir à tous ceux qui veulent d’elle. » Sade, La philosophie dans le boudoir.

Une femme parle. Elle accuse. Elle raconte. Elle prend la voix de plusieurs femmes. Récit fragmenté, éclaté comme les mille images entre lesquelles est tiraillé le corps de la femme. Chaque récit est un instant arraché à l’intime, une voix sauvée du silence, ce silence qui est l’histoire des femmes. Ce texte est une tentative de faire entrer par effraction dans la parole ce qui en a été toujours exclu, dire l’immense violence et les infimes douleurs. Et…Lire la suite…

Louise Chennevière a 26 ans. Elle vit à Paris. Comme la chienne est son premier roman.
avril 2019 / 256 pages, 18,9 € / ISBN : 978-2-8180-4713-2

La vraie vie, Adeline Dieudonné

« La vrai vie » c’est celle d’avant… Cette vie dont parle Adeline Dieudonné dans ce premier roman intense et puissant.

Domi_C_Lire_la_vraie_vie_adeline_dieudonne_iconoclaste.jpg

… Avant cette scène qui change tout dans la vie de Gilles et de sa grande sœur, il avait déjà une famille si terriblement « glaciale… »
Dans cette famille il y a le père, chasseur de gros gibier sur des terres lointaines, qui rapporte en conquérant les trophées, massacres et autres bêtes empaillées qui ornent la chambre des cadavres si justement nommée.
Il y a la mère, qualifiée d’amibe, quel surnom à la fois terrible et terriblement évocateur du dégoût que cette mère inspire à sa fille, femme soumise, acceptant les coups la peur au ventre et dans le regard, assouvissant son besoin d’amour avec sa perruche et ses chèvres, comme s’il était impossible d’accorder de l’amour à sa propre famille, à ses enfants.
Il y a le frère, Gilles, de trois ans plus jeune, il est le rayon de soleil, le petit qu’il faut aimer et protéger.
Il y a enfin cette fillette de dix ans qui raconte, qui nous raconte leur vie pendant six ans. Cette narratrice brillante et sensible, passionnée de mathématiques quantiques, et qui aime tant son petit frère qu’après l’accident, sa vie ne sera plus comme avant. Elle n’a plus dès lors qu’un rêve, qu’une seule ambition, revenir à avant, retrouver La vraie vie.

Dans ce premier roman qui se lit d’une traite, dans un souffle, l’amour et l’espoir viennent éclairer les temps sombres, ceux de l’innocence perdue, de la quête d’un passé qui ne reviendra plus jamais. Mais il s’agit aussi ici de maltraitance, parfois sans violence, enfin sans trop de violence, envers des enfants soumis à leurs parents, par amour, par obligation, par peur aussi sans doute. De maltraitance envers une femme, qui par crainte de voir cette violence changer de cible accepte tout, les mots qui tuent, les gestes qui blessent, les attitudes qui vous transforment en amibe justement. Pour ne pas éveiller la frustration de celui qui frappe ? Par peur, par lassitude, par soumission ? Et si c’était la violence au quotidien, si tristement réelle, le véritable sujet du roman ?
La violence au quotidien, celle qu’on accepte, celle qu’on combat, celle qui vous tue à petit feu dans l’indifférence…

Dans La vraie vie, il y a aussi la recherche désespérée d’une machine à remonter le temps, puis la révolte d’un frère que l’on imaginait passif, sursaut indispensable, absolument vital.

Par certains côtés, ce roman m’a fait penser à My absolut Darling… par la relation terrible entre un père et sa fille, ou comme ici entre un père et son fils. Et l’on se demande quel est le moyen d’en sortir, si ce n’est en répondant à tant de violence par la violence elle-même ?

Premier roman encensé par les critiques et les lecteurs, La vraie vie est un roman à l’écriture vive, acerbe et directe, qui évoque une situation familiale dramatique et difficile… Et le lecteur de s’attacher à cette narratrice tellement émouvante, dont on espère qu’elle arrivera à ses fins, forcément…

Petit bémol peut-être, ce père toxique m’a parfois semblé un peu trop caricatural, et donc ce parallèle que je n’ai pu m’empêcher de faire avec le roman de Gabriel Tallent. Mais Adeline Dieudonné reste une auteure à suivre, assurément.

Catalogue éditeur : L’Iconoclaste

Un roman initiatique drôle et acide. Le manuel de survie d’une guerrière en milieu hostile. La fureur de vivre.
Chez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère est transparente, amibe craintive, soumise à ses humeurs.
Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l’arrivée du marchand de glaces. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant.

Format 135 x 185 mm / prix 17 € / nombre de pages 270 /  EAN : 9782378800239

Sujet inconnu. Loulou Robert

A la première personne, dans un style haché terriblement dynamique, je découvre dans un souffle le dernier roman de Loulou Robert, « Sujet inconnu ».

Domi_C_lire_sujet_inconnu_loulou_robertLa narratrice a tout juste huit ans et elle a déjà compris que sa vie ne sera pas ordinaire. Elle vit – elle survit – dans le nord-est, cette région si triste à ses yeux qu’elle décide alors qu’il est impossible d’y rester une vie entière…

Elle est entourée de parents certes aimants, mais qui ne la comprennent pas, et ce malgré l’attachement viscéral de sa mère pour cette fille unique, si unique dans son genre. Son seul véritable ami est Sam, sa peluche, peut-être aussi l’un des seuls à être nommé dans ce roman. Elle a une scolarité en dent de scie, avec quelques passages en hôpital psychiatrique. Malgré un look singulier qui la distingue c’est une solitaire. Un jour, l’oiseau prend son envol et quitte sa ville pour la capitale, pour vivre enfin. Car nonobstant le chagrin causé à cette mère qu’elle aime, sa seule issue est de partir, loin, longtemps, pour ne plus revenir.

Au fil des pages, des années, le lecteur assiste impuissant à cet étrange parcours qui la pousse à tout accepter, jusqu’à l’Amour, mais amour poison et possessif d’un homme qui la détruit plus qu’il ne l’aime, jusqu’aux coups, aux humiliations, jusqu’à la fuite.

L’écriture est hachée, brève, parfois violente, elle rythme le récit comme un cœur qui bat, une respiration étonnante, vibrante, pressée, comme cette vie qu’il faut vivre sur un fil, mais qui semble toujours s’échapper, ce bonheur qu’il faut atteindre mais qui n’est pas fait pour vous.  

Il y a comme une urgence dans cette écriture, comme une soif de vivre autre chose, vite, fort, longtemps… Voilà un auteur qui a un talent certain et une belle dose d’intelligence dans les mots, l’écriture, pour faire passer toute la violence, la singularité, les vies de ses personnages.

💙💙💙💙


Catalogue éditeur : Julliard

J’avais huit ans quand j’ai su que je ne finirais pas mes jours ici. Qu’ici je ne deviendrais personne. Qu’ici je n’aimerais personne. Qu’ici, rien. Je ne ressentirais rien.
J’avais huit ans et j’ai décidé de partir un jour. J’ai choisi de ressentir. J’ai choisi de souffrir. À partir de là,…

EAN : 9782260032465 / Nombre de pages : 252 / Format : 130 x 205 mm

Loulou Robert est l’auteure de Bianca (2016) et Hope (2017).

Qui ne dit mot consent. Alma Brami

« Qui ne dit mot consent » est un roman étrange, prenant, oppressant… étouffant même. Mais un roman à lire absolument !

DomiCLire_qui_ne_dit_mot_consentÉmilie a suivi son mari, alors que les enfants étaient encore jeunes, pour s’isoler en province, car son mari avait besoin de respirer au vert après ses journées harassantes de travail.

Mais en province, la vie n’est pas facile, le collège est loin, la classe du village englobe tous les âges, les enfants ont du mal à s’adapter et ont perdu leurs amis. Qu’importe, celui qu’elle appelle « mon mari » est heureux ainsi. Pourtant, comme Émilie s’ennuie et déprime, monsieur va poster des annonces pour lui trouver de nouvelles amies, amies qui vont s’installer et se succéder à la maison, amies avec qui son mari partage de bien étranges intimités, fille d’une amie, rencontre d’un moment, passade dont il va se lasser…

Mais elle, oui, elle comment vit-elle tout cela ? Ah, bien sûr, avant même le mariage, ses vieux parents (car ils étaient déjà vieux quand elle est née) lui ont dit tout le mal qu’ils pensaient de ce mari si étrange. Mais comme souvent le cas, Émilie n’a cure de leurs remarques, de leurs sentiments, et sa relation, puis son mariage, vont rapidement la couper de sa famille.

Alors les années passent, les amies passent aussi, dans la maison, dans la chambre d’ami, et Émilie accepte, ne voit rien, ne dit rien, amoureuse de ce mari qui lui impose tout, qui la manipule, la soumet, jusqu’à  l’oubli de sa propre personne, par crainte sans doute de ne plus être capable de vivre seule, loin de ce pervers qui la détruit à petit feu. Jusqu’au jour où les enfants vont enfin ouvrir les yeux à sa place, car elle ne voit et ne comprend plus rien, pauvre femme anéantie par son tortionnaire depuis si longtemps.

Quel roman oppressant, on a envie de la bousculer cette femme qui s’enlise dans une relation perverse et destructrice, mais on n’ose rien dire, on pense qu’elle va réagir.  Un peu comme le facteur qui passe chaque jour boire son café, et qui essaie de dire, enfin, à peine, ou si peu…

Manipulation, perversité, soumission, envers un homme qui détruit doucement sa femme, sans coups de poings, sans trop de pleurs ni de bleus, mais au contraire tout en finesse au travers d’un  chantage affectif immonde. Désescalade de l’amour, silence étouffant d’un foyer où personne ne veut voir l’indicible…Alma Brami signe là un roman qui me fait penser à celui de Violaine Bérot,  Nue, sous la lune découvert lors de la rentrée 2016, et que je trouve aussi émouvant et terrible.

💙💙💙

#RL2017


Catalogue éditeur : Mercure de France

Émilie a suivi son mari à la campagne quand les enfants étaient encore petits, depuis ils ont grandi et quitté la maison. Dehors, il y a une vigne qui donne des raisins, il y a aussi une table en bois, des chaises, un banc, pour les petits déjeuners copieux, il y a des tommettes rouges dans le salon, un grand escalier qui mène à l’étage, et à l’étage, une chambre d’amis.
Chaque famille a ses secrets.
Que se passe-t-il dans cette maison au bout de la route du grand chêne ?
Dans ce terrible huis clos, Alma Brami dresse brillamment le portrait d’une femme meurtrie pour qui le couple est devenu un piège.

Collection Bleue / Parution : 24-08-2017176 pages, 140 x 205 mm / Époque : XXIe siècle /ISBN : 9782715245358

Bioy, Diego Trelles Paz

Bioy, le roman noir, très noir du latino-américain Diego Trelles Paz dans le Pérou du sentier lumineux

Bioy -

Ce roman est un sacré choc, il éveille les consciences aux années terribles vécues par le Pérou dans les années 80. Le décor de ce roman, ce sont les combats du sentier lumineux contre l’état en place, la violence, puis la contre plongée dans les ripostes sanglantes des militaires au pouvoir, et en parallèle, vingt ans plus tard, toujours la violence, celle des caïds de la cocaïne, des voyous sans peur mais souvent drogués et alcoolisés au dernier degré, des durs qui n’hésitent ni à violer ni à tuer. C’est l’histoire tragique de Marcos, un jeune homme particulièrement étrange qui veut venger sa mère, c’est celle de Macarra, un policer infiltré qui transpire la peur et qui devient peut être pire que les truands qu’il surveille, c’est surtout celle de Bioy, ancien militaire dont on comprend vite qu’il est passé depuis longtemps de l’autre côté du miroir, du côté de la cruauté brute et sans faille.

L’écriture est étonnante car elle fait appel à tous les genres, récit, roman noir, blog, descriptions cinématographiques, dépositions à la police. J’ai eu l’impression que les descriptions scénographiques étaient d’ailleurs faites à des moments où le récit seul serait insoutenable, l’éloignement que provoquent ces descriptions d’une scène vue à travers la caméra rend les violences à peine supportables.

L’auteur parle de toutes les périodes avec une très relative alternance, mais sans réelle chronologie, même si certains chapitres s’ouvrent sur des dates précises, heureusement pour le lecteur. Sur la première partie, j’avoue on s’y perd un peu, mais le puzzle se met en place petit à petit, les personnages se révèlent, les intrications prennent forme, les buts avoués ou inavoués se confirment, les vengeances se précisent.

Voyeur passif et contraint de toute cette violence, j’ai découvert l’histoire d’une révolte dont j’avais vaguement entendu parler, en particulier à propos du sentier lumineux. Mais il me semble que l’auteur montre surtout que les implications et les conséquences dans la vie et dans le futur de ceux qui ont été touchés, qu’ils aient été complices ou victimes, va bien au-delà de l’imaginable. Un roman difficile, mais que je ne regrette certainement pas d’avoir lu, bien au contraire.


Catalogue éditeur : Buchet-Chastel

Lima, années 80. Alors que l’état et la guérilla du Sentier Lumineux se livrent une guerre sans merci, Elsa, une jeune militante communiste, est soumise aux viols et à la torture des militaires. Parmi eux, Bioy, jeune caporal tétanisé par ce déchaînement de violence.
Lima, années 2000. Bioy est désormais à la tête d’un des gangs les plus violents de la ville, au service des cartels de la drogue et du crime organisé. Ses anciens collègues de l’armée sont en prison ou en fuite aux États-Unis.
Vingt ans se sont écoulés qui ont plongé le Pérou dans l’abîme, et c’est le récit de cette chute que ce roman nous livre à travers les destins croisés de Bioy, d’Elsa, d’un flic infiltré et d’un étrange garçon assoiffé de vengeance.
Intrigue tentaculaire, récit à la chronologie chaotique qui mêle le passé au présent et emprunte à des formes aussi diverses que l’écriture cinématographique ou le blog, Bioy forme un puzzle romanesque qui déploie toutes les facettes de la violence, de l’horreur et la déchéance humaine et tente sans relâche de répondre à cette question : l’idée même de rédemption a-t-elle encore un sens ?

En plaçant la violence et la question de la banalisation du mal au cœur de son livre, Trelles Paz s’affirme comme l’une des voix latino-américaine les plus prometteuses du roman noir.

Date de parution : 12/03/2015 / Format : 14 x 20,5 cm, 352 p. / 21,00 EUR€ / ISBN 978-2-283-02785-1