Les ecchymoses invisibles

Dans un huis-clos étouffant et réaliste, la relation délétère d’un couple au bord de la rupture

Dans le couple que forment Corinne et Michel, il y a longtemps que l’équilibre est rompu. Michel est commissaire de police. C’est un bel homme qui a une certaine prestance et qui semble très sûr de lui. Il régit tout dans le foyer, même les courses que sa femme devra faire dans la journée, en suivant scrupuleusement ses instructions, et uniquement avec l’argent qu’il voudra bien lui donner. Un peu comme dans les années 60, et que les femmes n’avaient pas encore de compte en banque…

Mais ce jour-là, Corinne a failli…. Elle sait qu’elle doit parler à Michel, mais rien ne vient, elle s’évade dans sa bulle de silence. La tension monte… Emma Dubois démontre toute sa sensibilité lorsqu’elle nous dévoile les émotions et la terreur de Corinne qui se raccroche à ses souvenirs d’avant, leur rencontre, ses filles, ses espoirs vains de voir changer celui qui est devenu aujourd’hui son bourreau, de fuir son emprise.

Lorsque Corinne flanche ou se rebelle, le beau Michel la recadre, ce grand manipulateur fait jouer toutes les cordes de son arc, celle de l’amour fou qu’il lui porte, celle qui lui démontre à quel point elle est seule, abandonnée de tous, famille comme amis, incapable, perdue sans lui, de l’abandon impossible car il ne se laissera pas déposséder de celle qui est son objet. Et la tension va crescendo…

Et nous, spectateurs de ce huis-clos oppressant, nous assistons à cette lutte que doit mener cette femme soumise, anéantie, incapable de la moindre initiative, attendant les mots qui vont la blesser, les coups peut-être, de cet homme à la violence plus verbale que physique mais tout aussi dévastatrice, de ce pervers narcissique, qui la manipule depuis tant d’années. Deux rôles magistralement joués par l’un comme par l’autre, on s’imagine spectateur immobile dans la maison de tant de ces femmes qui chaque année meurent sous les coups de leurs conjoints. Ces femmes à terre, isolées, terrassées, incapables de réagir face à l’inadmissible.

Mais que cette pièce est forte, avec ces dialogues à la fois réalistes et violents, tant par le silence, la soumission, que par la douleur qu’ils impliquent. Car les violences conjugales sont bien souvent invisibles, et anéantissent aussi fort et aussi durablement qu’un ko,Même si on ne peut qu’imaginer la réalité de ces dialogues et de ces relations, les ravages que peuvent causer les violences intra familiales sont d’un tel réalisme que l’on est sonné à la sortie du théâtre.

Emma Dubois et Eric Moscardo mettent un tel vécu et une telle intériorité à jouer leurs rôles que même à la fin du spectacle on les sent encore entièrement dans leurs personnages, l’un avec une forme de dureté dans le regard, l’autre avec cette émotion, cette soif d’un salut qui pourrait venir d’on ne sait où.

Une pièce remarquable dont on ne sort pas indemne, qui démontre une fois de plus combien les apparence peuvent être trompeuses, et qui peut permettre à chacun d’être attentif et d’en porter le témoignage autour de soi.

L’auteur de la pièce nous a parlé de sa rencontre avec Florence Plazer, une ancienne collègue mais surtout ancienne victime qui est aujourd’hui totalement investie dans la lutte contre les violence conjugales. On comprend mieux alors pourquoi cette pièce nous marque tant, par son grand réalisme.

Texte et mise en scène Djamel Saïbi
Artistes : Emma Dubois, Eric Moscardo

En 2019, 146 femmes ont été tuées en France par leur conjoint ou ex-compagnon

Durée : 70 minutes soit 01h10
Quand : samedi à 18h45 jusqu’au 19 décembre 2020
: Théo Théâtre 20 rue Théodore Deck 75015 Paris
Réservation : Billet réduc

Là où chantent les écrevisses, Delia Owens

Dans ce roman à découvrir absolument, Delia Owens nous entraine à la suite de son héroïne dans les marais de Caroline du Nord, un véritable bonheur de lecture

Kya, la fille des marais, est une enfant solitaire et sauvage. Un beau matin, Ma a mis ses belles chaussures et a pris le chemin, sans se retourner. Puis ses frères et sœurs, l’un après l’autre ont suivi le même chemin pour fuir les coups du père, la solitude du marais, leur vie de parias loin de cette ville qui ne les acceptent pas. Puis elle est abandonnée par Pa qui de soûleries en solitude, de vagabondage en incompréhension mutuelle, a préféré laisser là sa petite fille de dix ans.

Comment peut-on survivre dans les marais de Barkley Cove, petit bourgade de Caroline du Nord, seule, sans argent, abandonnée de tous ? Kya a su au fil des années faire corps avec le marais, la nature, les oiseaux dont elle collectionne plumes et nids. Elle part ramasser les moules et pêcher les poissons qu’elle vend à Jumping, le noir qui tient la pompe à essence. Attendri par cette enfant qui se débrouille seule, il lui fait rencontrer sa femme Mabel. C’est chez eux que Kya trouve de quoi survivre, soutien logistique mais surtout l’amour indispensable pour réussir à vivre seule. Au milieu de cette immense isolement le jeune Tate, un ancien ami de son frère, va l’apprivoiser et lui apprendre à lire, écrire, compter.

Mais comme l’a fait sa famille, Tata l’abandonne à son tour. Désespérément seule, Kya se laisse séduire par le plus beau gars de la région, subjugué par cette beauté sauvageonne qu’il a décidé de conquérir.

Kya ne fait qu’un avec le marais, avec sa végétation, avec cette nature aussi sauvage qu’elle et les animaux qui le peuplent. Fine observatrice, silencieuse, intelligente, elle étudie, compile, dessine, répertorie les mille vies qui l’entoure. Devenant ainsi le seul témoin d’une nature souvent méconnue par ceux qui la subissent ou la détruisent sans l’apprécier.

Kya, c’est l’enfant, la jeune fille, la femme que l’on a envie d’aimer, à laquelle on s’attache, qui nous émeut par sa tristesse, sa solitude, ses élans de tendresse et son besoin d’amour. C’est aussi celle qui observe et sait faire partager sa passion pour cette nature qu’elle connait, protège, respecte.

Magnifique roman qui nous montre la nature comme on la voit rarement, mais aussi l’âme humaine, dans ce qu’elle a de plus complexe, de plus noir, de plus beau aussi. Sentiments partagés, peur, angoisse, amitié, amour, oubli, vengeance, haine et violence, et toujours sous-jacente cette solitude inéluctable qui transforme les êtres, de nombreux sentiments émergent et de nombreux thèmes sont abordés par Delia Owens.

L’auteur est diplômée en zoologie et biologie et cela se sent dans l’impression de justesse de son texte, et pourtant cela n’est jamais pesant ni gênant, au contraire. Cette grande connaissance de la nature qu’elle attribue à son héroïne semble tout à fait naturelle. Un superbe premier roman que je conseille sans hésiter.

Catalogue éditeur : Seuil

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Amfreville

Pendant des années, les rumeurs les plus folles ont couru sur « la Fille des marais » de Barkley Cove, une petite ville de Caroline du Nord. Pourtant, Kya n’est pas cette fille sauvage et analphabète que tous imaginent et craignent.
A l’âge de dix ans, abandonnée par sa famille, elle doit apprendre à survivre seule dans le marais, devenu pour elle un refuge naturel et une protection. Sa rencontre avec Tate, un jeune homme doux et cultivé qui lui apprend à lire et à écrire, lui fait découvrir la science et la poésie, transforme la jeune fille à jamais. Mais Tate, appelé par ses études, l’abandonne à son tour.
La solitude devient si pesante que Kya ne se méfie pas assez de celui qui va bientôt croiser son chemin et lui promettre une autre vie.
Lorsque l’irréparable se produit, elle ne peut plus compter que sur elle-même…

Delia Owens est née en 1949 en Géorgie, aux États-Unis. Diplômée en zoologie et biologie, elle a vécu plus de vingt ans en Afrique et a publié trois ouvrages consacrés à la nature et aux animaux, tous best-sellers aux USA. Là où chantent les écrevisses est son premier roman.

Date de parution 02/01/2020 / 21.50 € TTC / 480 pages / EAN 9782021412864

Tabous. Danielle Thiéry

Le Tabou absolu, celui qui touche aux enfants, est l’objet du dernier roman de Danielle Thiéry, comme pour nous rappeler que cette violence n’est pas une utopie, mais qu’elle est là, tout près, à notre porte…

domiclire_tabous_danielle_thieryPour ceux qui la suivent comme moi depuis quelques années, Danielle Thiéry nous entraine en général dans les pas d’Edwige Marion, sa flic fétiche. Mais Marion a été gravement blessée dans une de ses précédentes aventures, pour ceux qui s’en souviennent, elle a quand même pris une balle dans la tête ! Aussi dans ce nouvel opus, la brillante et emblématique commissaire commence-t-elle doucement à s’effacer au profit d’autres personnages jusque-là secondaires, et qui prennent ici toute leur envergure, en particulier la capitaine Valentine Cara, ses compétences et son mauvais caractère ; ou cette petite nouvelle, la psycho-criminologue Alix de Clavery.

Dans la région de Bordeaux (région chère à l’auteur) une mère, Celia Meddi, et son bébé, Roxane, viennent de disparaitre de la maternité de l’hôpital d’Arcachon. Le père du bébé, fils d’un riche homme d’affaires iranien, est introuvable, sa vie et ses agissements intriguent les enquêteurs. La famille de Celia s’inquiète, la PJ de Bordeaux appelle rapidement en renfort l’OCRVP, cette brigade compétente dans la résolution des affaires portant sur les violences faites aux personnes, aux enfants et aux femmes en particulier.
Dans la forêt landaise, un marginal, Truc, s’enfuit de l’hôpital sur un scooter volé, et percute une vieille femme… pas d’autres issue que d’aller se réfugier chez cette dernière, habitant un petit village tranquille et paisible.
Je ne vous en dis pas plus, ce serait trop en dévoiler… Mais voilà un pitch à faire saliver tous les amateurs de polar, et ils auront raison ! Deux affaires menées en parallèle, des destins à comprendre, des intrigues à démêler, la vie des policiers et enquêteurs en somme ! Jusqu’à un certain paroxysme, car en cette semaine de Noël, la tempête sévit dans les Landes, et quand elle déclenche les réactions en chaine, elle impose son rythme aux humains.

Danielle Thiéry, forte de son expérience et de sa plume vive à la gouaille alerte et réaliste, nous régale et nous emporte dans une intrigue à tiroir. Là où le vrai est souvent insoutenable, où les tabous seront levés avec difficulté, car ceux qui enquêtent devront se mettre à la place des coupables, et parce que visualiser l’indicible est parfois bien difficile.

Il y a comme toujours une trame intelligente qui fait appel à des évènements ou des faits de sociétés très actuels, violence faites aux enfants, difficulté d’assumer sa sexualité, poids des traditions et de l’obéissance familiale, par exemple. Mais il y a également cette équipe de flics qui parle comme on l’imagine, à la fois avec le langage policé qu’il se doivent d’avoir lorsqu’ils mènent une enquête et rencontrent les suspects, la hiérarchie ou la Presse, et celui plus familier que l’on peut tous avoir dans le feu de l’action. Il y a enfin une connaissance fine du métier qui n’est cependant jamais envahissante au point de perdre le lecteur, et de cela on peut remercier l’auteur qui pense à tous ses lecteurs amateurs de polars et non spécialistes des arcanes de notre police.

La structure en chapitres courts, le rythme soutenu, donnent envie de finir ce livre à peine les premières pages ouvertes, et nous tient en haleine tout au long de cette semaine pendant laquelle se déroule l’action. Enfin, si la vie de Valentine Cara n’est pas tout à fait une énigme pour les habitués des polars de Danielle Thiéry, et si malgré tout celui-ci, comme tous les autres romans de l’auteur (ou presque) se lit indépendamment des autres, nous découvrons Alix de Clavery pour laquelle un certain mystère semble planer… Alors, sera-t-elle le sujet d’un nouvel opus ?

Note : OCRVP est L’office central pour la répression des violences aux personnes. information à consulter sur le site du ministère de l’Intérieur.

Retrouvez mon avis sur Dérapages.


Catalogue éditeur : Flammarion / Ombres Noires

À quelques jours de Noël, Celia Laporte et son bébé de quatre mois disparaissent brutalement d’une maternité. Le père de l’enfant, issu d’une puissante famille iranienne, est introuvable. L’affaire est complexe. La PJ de Bordeaux décide d’appeler en renfort l’OCRVP de Paris. Edwige Marion, la directrice du service, se rend immédiatement sur place avec son équipe et la jeune psycho-criminologue Alix de Clavery. C’est l’occasion pour la nouvelle recrue, spécialiste des crimes sur enfants, de s’imposer face aux a priori, et de faire ses preuves sur le terrain.

Alors que l’enquête des forces de police se heurte à la puissance des tabous, Alix va découvrir une vérité plus terrifiante encore.

ISBN : 978-2-08-137713-4 / Éditeur Ombres Noires / Date de publication 21/09/2016 / Nombre de pages : 352 / Dimensions : 21 x 14 x 3 cm