GrassKings, Matt Kindt et Tyler Jenkins

GrassKings, une BD de la sélection Polar Sncf et Fauve d’Angoulême 2020, éditée par Futuropolis

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De 1450 à aujourd’hui, aux États-Unis. GrassKings, une ville hors du monde, avec ses propres règles, ses lois et sa communauté soudée et autonome. On dit même que Grasskings hébergerait un tueur…

Nul ne peut pénétrer dans GrassKings, les tireurs veillent, et si les intrus en ressortent vivant c’est qu’on l’a bien voulu. Mais ceux de Cargill, la ville à côté, sont bien trop curieux. Quand Lo vient fouiner par-là, c’est bien pour qu’il puisse rapporter l’avertissement au shérif Humbert qu’on le laisse repartir.

La ville est gouvernée par Robert, qui reste pourtant affalé dans son fauteuil à bascule en buvant ses bières tout au long de la journée. C’est Ashur, son frère, qui veille pour maintenir le royaume en l’état. Car robert est perdu dans ses pensées sombres, des années auparavant, sa fille Rose a disparu pendant qu’il la gardait. sa disparition est restée inexpliquée, faisant voler en éclats la vie de Robert. Depuis, ses pensées et son esprit errent sur les berges où elle a été vue pour la dernière fois.
Mais la femme du shérif de Cargill vient se réfugier à Grasskings, elle sort de l’eau telle une Rose ressuscitée. Troublé, hésitant, Robert décide de l’héberger. Pourtant il le sait, les complications ne font que commencer…Car le shérif ne l’entend certainement pas de cette oreille.

L’intrigue se déroule et nous perd dans ses méandres malsains et lourds de suspicion. Le récit actuel alterne avec des flashbacks, des scènes de violence essentiellement, des temps anciens, depuis l’occupation des terres par les indiens et leur spoliation par les migrants jusqu’à aujourd’hui. Comme si la terre elle-même restituait aux hommes tout le mal qu’il lui ont fait.

Cet étonnant graphisme prend des airs d’inachevé, tantôt fait de coups de traits fins et précis, tantôt de grandes touches de couleurs imprécises, et embarque ses lecteurs dans une intrigue pour le moins complexe.

Un récit de Matt Kindt, dessin et couleur de Tyler Jenkins, est publié en trois tomes de 6 épisodes chacun, qui reprennent la version de la bande dessinée américaine. Il m’en reste donc encore deux à découvrir.

Cette BD fait partie de la sélection 2020 du Prix SNCF du Polar, retrouvez tous les titres en compétition ici.

Catalogue éditeur : Futuropolis

Un bien étrange royaume dominé par trois frères, Bruce, le shérif au passé tumultueux, Ashur, le plus jeune et surtout Robert.
Robert est devenu alcoolique à la suite de la disparition de sa fille des années auparavant. Depuis sa femme l’a quitté, et il est devenu asocial.
Ce petit village cache de lourds secrets. Les morts violentes sont omniprésentes depuis la nuit des temps. L’arrivée de la femme en fuite du shérif du comté voisin, Humbert Jr, ravive les tensions. Robert voit en elle sa fille devenue adulte. Mais pour beaucoup, elle a été victime d’un tueur en série, peut-être un membre de la communauté. C’est ce que voudrait démontrer Humbert Jr.

185 x 290 mm / 176 pages / Prix de vente : 22 € / ISBN : 9782754825092

Sœur, Abel Quentin

Comment une adolescente banale devient-elle une terroriste ? Sœur, d’Abel Quentin, un roman édifiant d’une actualité glaçante

Dans une fatalité il y a parfois plusieurs éléments déclencheurs. Dans le roman d’Abel Quentin il y a d’abord Jenny, une adolescente en mal de reconnaissance et d’amour. Il y a ses parents qu’elle trouve incolores et qui poursuivent leur chemin dans leur petite ville de la Nièvre sans voir vraiment ni leur fille ni ses attentes. Et enfin la société qui l’entoure, ici en la personne d’un président de la république en fin de mandat, le lycée Henri Matisse de Sucy-en Loire, la police, la justice, bref, tous ceux qui l’accompagnent chaque jour sans qu’elle ne les voit.

Jenny à quinze ans, et déjà une vie qui ne la satisfait pas. A part Harry Potter, personne ne la voit, personne ne la connait vraiment. La vie est fade et douloureuse pour cette ado qui ne demande qu’à exister, aimer, profiter comme les autres. Rejetée par ce garçon dont elle aurait pu être amoureuse, elle se réfugie sur le net et les réseaux sociaux, ceux-là même qui l’auront fait souffrir, et trouve une oreille compatissante en Dounia la forte, la solide, celle qui la comprend enfin et lui redonne foi en elle.

Dounia, mais cela aurait pu être n’importe qui d’autre, est la seule à compatir, à utiliser le même langage qu’elle pour dire l’isolement ressenti, le manque d’amour, l’espoir de vie meilleure grâce à Daesh. Il suffira de quelques semaines à peine pour que la jeune fille se voile, s’embrigade, et envisage le martyr.

Habile, prenant, réaliste, voilà un roman qui se lit d’une traite. Toujours factuel et sans jamais porter de jugement, il interroge sur le pourquoi et le comment d’une radicalisation annoncée mais jamais comprise par les familles avant qu’il ne soit trop tard. Mais aussi sur le mal-être d’une jeunesse paumée qui attend, espère, et cherche sur le net les réponses aux questions auxquelles personne ne répond vraiment dans l’entourage proche. Glaçant d’ailleurs de voir cette progression dans la soumission au voile, aux théories de l’état islamique, au besoin de partir au loin ou d’agir pour s’accomplir dans la douleur et la violence.

Et l’on ne manquera pas non plus de lire entre les lignes quelques similitudes avec une situation politique qui sent le vécu proche, un président en fin de règne et un jeune ministre qui aurait comme des envies de pouvoir absolu. Une partie peut-être un peu trop longue d’ailleurs, et qui n’apporte pas vraiment à l’ensemble.

Roman lu dans le cadre de ma participation aux 68 premières fois

Abel Quentin
au café Paul & Rimbaud

Catalogue éditeur : L’Observatoire

Adolescente revêche et introvertie, Jenny Marchand traîne son ennui entre les allées blafardes de l’hypermarché de Sucy-en-Loire, sur les trottoirs fleuris des lotissements proprets, jusqu’aux couloirs du lycée Henri-Matisse. Dans le huis-clos du pavillon familial, entre les quatre murs de sa chambre saturés de posters d’Harry Potter, la vie se consume en silence et l’horizon ressemble à une impasse.
La fielleuse Chafia, elle, se rêve martyre et s’apprête à semer le chaos dans les rues de la capitale, tandis qu’à l’Élysée, le président Saint-Maxens vit ses dernières semaines au pouvoir, figure honnie d’un système politique épuisé.
Lorsque la haine de soi nourrit la haine des autres, les plus chétives existences peuvent déchaîner une violence insoupçonnée.

Abel Quentin est avocat. Sœur est son premier roman.

Date de parution : 21/08/2019 / Nombre de pages : 256 / Code ISBN : 979-10-329-0591-3 / Format : 14 x 20 cm

Ce qu’elles disent, Miriam Toews

Quand la voix des femmes se libère enfin, Miriam Toews nous dévoile « Ce qu’elles disent » dans ce roman édifiant et passionnant de la rentrée littéraire

D’abord il y a la rencontre avec Miriam Toews, sous les frondaisons de la place de l’Hôtel de Ville à Manosque, auteur absolument charmante et qui m’a tout de suite séduite par son côté solaire et sa grande disponibilité. Un bonheur !

couverture du roman "Ce qu'elles disent" de Miriam Toews, éditions Buchet-Chastel, photo Domi  C Lire

Vient ensuite la lecture de ce roman totalement édifiant. Car si au départ on imagine plonger dans une intrigue (basée sur un fait divers) du siècle dernier, très rapidement il faut se rendre à l’évidence, les femmes de la colonie mennonite du Manitoba, en Bolivie, vivent bien aujourd’hui, et ce qui leur est arrivé l’a été entre 2005 et 2009.

Pendant quatre ans plus d’une centaine de femmes de la communauté de tous âges, 3 ans pour la plus jeune fillette, issues de différentes familles, ont été successivement droguées, violées, battues, et laissées inconscientes au petit matin. La seule explication donnée par les hommes est que le diable a pris possession de leurs corps, de leurs âmes, elles sont donc coupables. La place de la religion est tellement énorme dans cette communauté chrétienne anabaptiste et pacifiste (crée au XVIe siècle) pour tous et toutes qu’elles sont paralysées face au poids de ces évidences. Jusqu’au jour où elles démontrent que ce sont certains hommes de cette même communauté qui les endorment et abusent d’elles.

Cette lecture est à la fois un choc et une énorme surprise. Comment imaginer que des femmes vivent aujourd’hui dans de telles conditions, et surtout, comprendre ce qui leur est arrivé et comment elles ont été traitées pendant si longtemps.

L’auteur est elle-même issue de cette communauté mennonite qu’elle connait bien et qu’elle a quittée lors de ses dix-huit ans. Point de rancune ou de vengeance ici, la séparation s’est faite en bonne intelligence. Il s’agit plutôt d’une parole portée pour dire l’égalité des femmes, leur liberté, leur possibilité de choisir leur vie, de décider, d’être indépendantes, tout ce qu’elles n’ont pas le droit d’être ou de faire au sein de la communauté où les hommes ont tout pouvoir.

Un bémol peut-être, l’écriture semble hors du temps et donc par moment l’intrigue devient complexe. Il s‘agit ici d’une prise de notes, essentiellement sous la forme de dialogues, des réflexions de la communauté des femmes réunies en huis-clos lors de l’absence exceptionnelle des hommes. Ces femmes par ailleurs souvent analphabètes (elles ne parlent que leur propre dialecte) et peu cultivées, peu au fait de l’actualité contemporaine (aucun accès au monde extérieur ne leur est autorisé) et qui vivent dans un espace-temps entre parenthèse, à la façon des Amish. Cela peut sembler brouillon, mais surtout dense et complexe. Les nombreux prénoms, les relations entre filles, sœurs, mères, nous perdent parfois.

Mais j’ai depuis longtemps appris à passer outre ces détails qui me perdent pour ne prendre du texte que l’important, ce qu’il veut me dire, la situation qu’il présente, ici la condition des femmes, et surtout leur éveil à une envie de liberté, de prise de décision, de sortie vers ce monde étrange qui les entoure et pour lequel elles n’ont aucune clés pour s’intégrer. Qu’importe, leur soif de justice, de liberté, d’égalité est la plus forte, et c’est ce qui est le plus beau ici.

Catalogue éditeur : Buchet-Chastel

Traduit par Lori Saint-Martin & par Paul Gagné.
Colonie mennonite de Molotschna, 2009.
Alors que les hommes sont partis à la ville, huit femmes – grands-mères, mères et jeunes filles – tiennent une réunion secrète dans un grenier à foin. Depuis quatre ans, nombre d’entre elles sont retrouvées, à l’aube, inconscientes, rouées de coups et violées. Pour ces chrétiens baptistes qui vivent coupés du monde, l’explication est évidente, c’est le diable qui est à l’œuvre. Mais les femmes, elles, le savent : elles sont victimes de la folie des hommes. Elles ont quarante-huit heures pour reprendre leur destin en main. Quarante-huit heures pour parler de ce qu’elles ont vécu, et de ce qu’elles veulent désormais vivre. Analphabètes, elles parlent un obscur dialecte, et ignorent tout du monde extérieur.
Pourtant, au fil des pages de ce roman qui retranscrit les minutes de leur assemblée, leurs questions, leur rage, leurs aspirations se révèlent être celles de toutes les femmes.
Inspiré d’un fait divers réel, Ce qu’elles disent est un roman éblouissant sur la possibilité pour les femmes de s’affranchir ensemble de ce qui les entrave.

Langue d’origine : Anglais (Canada) / Date de parution : 22/08/2019 / Format : 14 x 20,5 cm, 240 p., 19,00 EUR € / ISBN 978-2-283-03248-0

Comme la chienne, Louise Chennevière

Subjuguée, bouleversée, par ces femmes, toutes ces femmes qui habitent « Comme la chienne » le premier roman de Louise Chennevière

couverture du roman comme la chienne de Louise Chenneviere photo Domi C Lire

D’abord, il y a la lecture, l’impatience, la surprise, l’attente de la suite, puis la compréhension… me voilà face à un recueil de nouvelles qui parlent à chaque fois d’une femme autre, différente, mère, grand-mère, fille, sœur, épouse, amante, voisine, amie, elle y sont toutes, elles vivent, pleurent, espèrent, aiment, détestent tour à tour.

C’est bouleversant d’amour ou de haine, émouvant, douloureux parfois, surprenant toujours, mais tellement vrai au fond que c’est un véritable choc.

Une écriture sculptée dans les émotions, le verbe, le vrai. Porté comme un souffle de rage et de violence, de haine et d’amour, d’espoir et de crainte. Il y a une force incroyable qui émerge de ces pages, courts textes le plus souvent, mais qui en quelques lignes disent tout, y compris l’indicible, des sentiments forts que l’on tait ou que l’on exprime, avouables ou inavouables, des corps qui se frôlent, se croient, se plaisent, s’aiment ou proclament toute leur haine dans les mots et les gestes, la violence ou le silence. Alors elles s’expriment ces femmes, elles disent, elles vivent, elles ressentent, et le lecteur écoute, entend, pleure ou s’émeut avec elles. De toutes ces violences contenues, acceptées, réprimées, de tout cet amour qui veut éclore mais que l’on tait, de cette attente de l’autre, ou de ce rejet du mal, celui des hommes ou des femmes qu’elles rencontrent, dont elles croisent la vie, quelques instants, ou si longtemps.

C’est un livre qui bouscule les normes, qui se lit comme une supplique, celle d’entendre et de comprendre l’autre, cette femme qui ne s’exprime pas mais qui souffre, cette femme qui ne dit pas mais qui aime, et toutes celles qui disent, qui font, qui espèrent. Et puis toutes les autres. On tourne les pages sans pouvoir s’arrêter…. Jusqu’à pas d’heure pour les rencontrer toutes. Il y a une telle puissance dans ces mots, dans ces pages, une violence et une intelligence qui accrochent définitivement le lecteur. Quelle écriture, quel rythme, quelle découverte !

Roman lu dans le cadre de ma participation au jury du prix littéraire de la Vocation 2019.

Catalogue éditeur : P.O.L

« La destinée de la femme est d’être comme la chienne, comme la louve : elle doit appartenir à tous ceux qui veulent d’elle. » Sade, La philosophie dans le boudoir.

Une femme parle. Elle accuse. Elle raconte. Elle prend la voix de plusieurs femmes. Récit fragmenté, éclaté comme les mille images entre lesquelles est tiraillé le corps de la femme. Chaque récit est un instant arraché à l’intime, une voix sauvée du silence, ce silence qui est l’histoire des femmes. Ce texte est une tentative de faire entrer par effraction dans la parole ce qui en a été toujours exclu, dire l’immense violence et les infimes douleurs. Et…Lire la suite…

Louise Chennevière a 26 ans. Elle vit à Paris. Comme la chienne est son premier roman.
avril 2019 / 256 pages, 18,9 € / ISBN : 978-2-8180-4713-2

Suiza, Bénédicte Belpois

Dans un petit village de Galice, la rencontre de deux êtres cabossés par la vie, révélés par l’amour. Un roman puissant, humain, violent, aux accents de vérité qui bouleverse ses lecteurs.

Parce que les gens vont dire n’importe quoi, Tomas décide de parler. Il raconte sa maladie, sa rencontre, son histoire, sa Suiza.

D’abord, il y a la maladie, sournoise, qui frappe fort et dont bien trop souvent hélas on ne revient pas. Alors il faut la combattre, la refuser, puis l’accepter, la dompter, et se laisser submerger.

Puis il y a la vie, qui se présente sous la forme d’une belle jeune femme en apparence un peu stupide, mais si rousse, si pale… Tomas en tombe instantanément amoureux, instantanément fou devrais-je dire, fou au point de vouloir la prendre, sauvage, brutal, comme un viol. Mais elle l’accepte, elle le veut, elle se soumet et se révèle à son contact.

Enfin, il y a Suiza, magnifique jeune fille rejetée et brutalisée par son père, soumise et abusée par les hommes qui croisent sa route, et qui a décidé un beau matin de quitter sa Suisse natale pour voir la mer, sans carte routière, sans argent, sans raison.

La rencontre de ces deux paumés meurtris par la vie est une déflagration de bonheur, d’amour, de sentiments et de violence, de passion et de silences. Car ils s’aiment, c’est évident, elle vit et apprend à son contact les mots, les gestes, le bonheur, la liberté. Il en oublierait presque la maladie sournoise, insidieuse, qui le détruit à petit feu, tant l’amour de Suiza l’illumine et le rassure.

Voilà un premier roman absolument réussi. Tellement émouvant, aux sentiments forts et criants de vérité malgré leur étrangeté. L’auteur parle de maladie grave sans pathos, de personnes fracassées par la vie en les rendant proches, montre l’amour dans ce qu’il a de plus beau, et emporte ses lecteurs jusqu’à la dernière page. Et l’on referme ce livre avec le sentiment d’avoir lu et découvert un auteur superbe qui sait nous tenir par ses mots, sa langue, son amour.

Catalogue éditeur : Gallimard

«Elle avait de grands yeux vides de chien un peu con, mais ce qui les sauvait c’est qu’ils étaient bleu azur, les jours d’été. Des lèvres légèrement entrouvertes sous l’effort, humides et d’un rose délicat, comme une nacre. À cause de sa petite taille ou de son excessive blancheur, elle avait l’air fragile. Il y avait en elle quelque chose d’exagérément féminin, de trop doux, de trop pâle, qui me donnait une furieuse envie de l’empoigner, de la secouer, de lui coller des baffes, et finalement, de la posséder. La posséder. De la baiser, quoi. Mais de taper dessus avant.»
La tranquillité d’un village de Galice est perturbée par l’arrivée d’une jeune femme à la sensualité renversante, d’autant plus attirante qu’elle est l’innocence même. Comme tous les hommes qui la croisent, Tomás est immédiatement fou d’elle. Ce qui n’est au départ qu’un simple désir charnel va se transformer peu à peu en véritable amour.

Parution : 07-02-2019 / 256 pages, 140 x 205 mm / ISBN : 9782072825729

Écorces vives, Alexandre Lenot

Un roman choral pour dire la montagne, la solitude, la bêtise humaine. Un roman noir pour mener le lecteur aux confins du Massif Central.

couverture du roman "écorces vives" d'Alexandre Lenot édité chez Actes Sud

Un village tranquille et reculé dans les montagnes, une maison en ruine brûle et s’effondre… comme s’est effondrée un jour la vie de l’incendiaire. Pourquoi, comment, nous ne le sauront finalement jamais, mais est-ce important ? Dans ce village, tout nouveau venu est une intrigue, un intrus aussi, et seuls ceux du coin ont droit de cité. En encore… tout dépend s’ils sont bien nés, ou s’ils sont du côté des plus forts, des chasseurs, des vilains qui imposent leur loi.

Laurentin est arrivé au village il y a quelques années, avec une patte folle à la suite d’on ne sait quoi. Ce gendarme règle les quelques incartades ou beuveries qui émaillent la vie du village, peu d’évènements graves en fait, et la retraite s’annonce doucement.

Lison vient de perdre son mari. Ce taiseux à la double vie. Céline vient à son enterrement et ne repart pas, aide précieuse et mystérieuse auprès d’une veuve déstabilisée. Mais au village on n’aime pas trop les belles femmes seules….

Louise, arrivée depuis peu, vit à la ferme des américains. Solitaire, elle s’occupe de bêtes et parcours la montagne chaque jour.

Eli est l’homme mystère, le pyromane blessé, cet écorché vif qui fuit vers on ne sait quoi.

Dans ce roman choral, il y a des frères solidaires, des enfants orphelins, un épicier presque aveugle, des chasseurs plus agressifs envers les hommes qu’envers les animaux… Il y a la vie en montagne, dure, froide, désespérée parfois. Il y a la dureté du climat qui se répercute sur la vie des hommes… Une ambiance ambivalente qui nous mène vers on ne sait quoi, mais avec qui tension qui sourd de chaque chapitre, le lecteur attend le  cataclysme qui ne peut que survenir.

L’écriture est belle, la montagne froide et dure, l’atmosphère est souvent étouffante malgré l’ampleur des paysages, et en cela j’imagine que l’auteur a réussi son pari. Mais il me manque un petit quelque chose pour partir vraiment vers ces contrées magnifiques et violentes… Un peu d’empathie pour les personnages, ou une intrigue un peu plus poussée, bref, un je ne sais quoi d’absent de ces lignes qui a laissé un peu trop souvent mes pensées partir ailleurs…

💙💙💙

Catalogue éditeur : Actes Sud Actes noirs

C’est une région de montagnes et de forêts, dans un massif qu’on dit Central mais que les routes nationales semblent éviter. Un homme venu de loin incendie la ferme dans laquelle il espérait un jour voir jouer ses enfants, puis il disparaît dans les bois. La rumeur trouble bientôt l’hiver : un rôdeur hante les lieux et mettrait en péril l’ordre ancien du pays. Les gens du coin passent de la circonspection à la franche hostilité, à l’exception d’une jeune femme nouvellement arrivée, qui le recueille. Mais personne n’est le bienvenu s’il n’est pas né ici.
Écorces vives est construit sur une tension souterraine, un entrelacs de préjugés définitifs et de rancœurs séculaires. De ce roman noir – qui est aussi fable sociale, western rural, hommage aux âmes mélancoliques et révoltées – sourd une menace : il faut se méfier de la terre qui dort…

Octobre 2018 / 13,5 x 21,5 / 208 pages / ISBN 978-2-330-11376-6 / prix indicatif : 18, 50€

Né d’aucune femme, Franck Bouysse

Franck Bouysse nous plonge dans une atmosphère à la façon de Flaubert ou de Dickens. « Né d’aucune femme » est un roman choral, situé fin XIXe début XXe, dans une province qui pourrait être les Landes ou le sud-Ouest chers au cœur de l’auteur.

Gabriel, le curé du village, reçoit une étrange visite. Une inconnue l’informe qu’il va être appelé, par ceux du monastère où se réfugient les filles perdues, auprès d’une jeune morte. Dans les plis de la robe, il trouvera deux carnets, une vie, la vie de Rose…

Rapidement, avec Gabriel, le lecteur feuillette ces carnets et plonge directement dans l’horreur de la misère. Celle des filles qui naissent mais ne servent à rien, même si elles travaillent dur, bouche à nourrir, dot à payer, et elles partent servir dans la famille du mari quand on leur en trouve un…Mais ici, Onésime, le père, au plus profond de son désespoir car il n’arrive pas à subvenir correctement aux besoins de sa famille, a trouvé un moyen de se débarrasser de son ainée, la vendre au maitre de forge.

Elle part avec son père, ne le sait pas encore, mais sa vie d’avant est finie à jamais. Elle repart avec le maitre vers cette grande demeure inquiétante où règne la Vieille, mère et maitresse, mauvaise, hostile à cette jeune femme qu’elle dresse et veut assujettir à sa volonté. Là, Rose, devenue la petite, va vivre des moments de labeur et de douleur. Brimades, corrections, viol, rien ne sera épargné à celle qui désormais appartient au maitre corps et âme.

Le lecteur s’attache à ce personnage de jeune fille. L’auteur construit et fait évoluer autour d’elle les différents protagonistes, en particulier les acteurs de son malheur, avec une montée dans l’intrigue digne des grands romans noir. Pourtant, au plus douloureux de ce qu’elle va vivre, elle n’est cependant jamais totalement désespérée. Elle sait voir le beau. Flatter le col d’un cheval et vivre des instants de bonheur et de douceur à son contact, penser à un jeune homme dont le regard l’émeut sont autant d’instants qu’elle saura sublimer pour réussir à rester vivante dans sa tête.

L’auteur décrit ici le mal dans ce qu’il a de plus terrible, quand le plus fort montre à l’autre ses faiblesses, anéanti sa volonté, annihile sa personnalité. Et cependant, j’ai aimé le fait qu’il mette en scène une jeune femme qui sait verbaliser et écrire le désespoir. Rose réussit à s’extraire mentalement du malheur qu’est sa vie pour devenir une jeune femme solide, parfois même amoureuse, qui ressent des sentiments, des joies, dans cette maison où tout bonheur lui est pourtant refusé. Enfermée, alors qu’elle devrait devenir folle l’écriture va la sauver.

J’ai découvert Franck Bouysse avec ce roman et je ne compte pas en rester là. J’ai trouvé autant de beauté que de cruauté dans ce roman écrit avec une plume qui sait dire la complexité des sentiments et les mots qui émeuvent.

💙💙💙💙

Rencontre au salon Livre Paris

Catalogue éditeur : La Manufacture de livres

 » Mon père, on va bientôt vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile.
– Et alors, qu’y-a-t-il d’extraordinaire à cela ? Demandai-je.
– Sous sa robe, c’est là que je les ai cachés.
– De quoi parlez-vous ?
– Les cahiers… Ceux de Rose. »

Ainsi sortent de l’ombre les cahiers de Rose, ceux dans lesquels elle a raconté son histoire, cherchant à briser le secret dont on voulait couvrir son destin. Franck Bouysse, lauréat de plus de dix prix littéraires, nous offre avec Né d’aucune femme la plus vibrante de ses œuvres. Ce roman sensible et poignant confirme son immense talent à conter les failles et les grandeurs de l’âme humaine.

Franck Bouysse, né en 1965 à Brive-la-Gaillarde, a été enseignant en biologie et se lance dans l’écriture en 2004. Grossir le ciel en 2014, puis Plateau en 2016 rencontrent un large succès, remportent de nombreux prix littéraires et imposent Franck Bouysse sur la scène littéraire française. Il partage aujourd’hui sa vie entre Limoges et un hameau en Corrèze.

20,90 euros / 336 pages / Parution le 10/01/2019 / ISBN 978-2-35887-271-3