A la rencontre de Eugène Ébodé

« Revenir à la trace que laissent des personnages réels m’émeut »

Elle a créé l’association des amis du musée de Céret, a été l’amie intime des artistes de son époque, Picasso, Matisse, Haviland, Soutine, Chagall, Masson, Dali… Découvrir la véritable histoire de Mado (Madeleine Petrasch, aujourd’hui âgée de 84 ans) m’a donné envie de partir à la rencontre de Eugène Ébodé, l’auteur de Brûlant était le regard de Picasso.

(c) Photo Le courrier Suisse

Eugène Ébodé est né en 1962 à Douala, au Cameroun. Docteur en littératures française et comparée, diplômé de l’IEP d’Aix-en-Provence, et du CELSA, il est titulaire du CAPES et professeur documentaliste au Vigan (Cévennes) en France. Également critique littéraire, Eugène Ébodé a publié une quinzaine de livres qui évoquent l’Afrique, sa jeunesse, ses arts et ses traditions, mais aussi l’Europe et l’Amérique Son dernier roman Brûlant était le regard de Picasso, raconte l’histoire de Mado, métisse, amie et égérie de Picasso, mais aussi de Matisse, Chagall, Soutine et Dali…

Eugène Ébodé est un auteur à l’actualité chargée, puisque c’est depuis Bamako qu’il a accepté de répondre à mes questions. Là, il a été reçu par la ministre malienne de la culture, Mme Kadiatou Konaré après avoir reçu la distinction de Docteur Honoris Causa à l’Université Mahatma-Gandhi de Conakry. Car l’auteur se prête volontiers à ces exercices de diplomatie culturelle, mais aussi de conversation avec des autorités politiques qui veulent agir de manière différente pour la promotion de la culture.

Mado et les grands artistes de son temps

Brûlant était le regard de Picasso… Mais dans votre roman, on ne voit quasiment aucun des artistes de cette époque, pourquoi ce parti pris ?

Je les ai fait apparaître dans une première version, mais j’ai dû, à mon grand regret me séparer d’eux pour deux raisons : ils sont connus, célèbres et occupent un espace sensible et géographique énorme. Ils avaient déjà, de leur vivant pris une grande place dans la vie de Mado. A un moment, il est bon de laisser les « grands » hommes se reposer. Par ailleurs, le roman est centré sur Mado. Croyez-moi, ça n’a pas été facile de congédier ces immenses artistes, hommes et femmes confondus. Dora Maar à elle seule méritait dix romans. Vous êtes un brin dure, car j’ai entendu les râles des uns et les gronderies des autres et j’ai ainsi parlé de Chagall, Masson, Dali… 

Je dois avouer que j’étais un peu frustrée de ne pas en savoir plus sur les rencontres de Mado avec ces artistes que vous évoquez, ont ils eu des relations suivies, amicales, d’affaires ou autre, avec Mado et Marcel ? Et de fait, quelle a été selon vous l’influence de Mado et Marcel sur la vie artistique de la ville ?

Allez à Céret et on vous dira combien Mado et Marcel se sont impliqués dans l’action culturelle locale. Tenez les 19 et 20 juin 2021, Mado et moi serons à Céret pour le premier salon du livre de la ville. Vous verrez l’accueil que les cérétants lui réserveront.

Mado et sa famille mi-suédoise, mi-camerounaise

Le personnage principal est Mado, née en Afrique d’un père suédois et d’une mère africaine. Qu’est-ce qui vous a donné envie de nous parler d’elle ?

Le malheur qu’elle a connu, enfant de ne pas connaître sa mère et le bonheur qu’elle a eu de servir l’art. Et puis, approchez donc Mado et vous verrez combien elle a une bonté magnétique.

Le lecteur est un peu surpris de voir comment la mère biologique de Mado a été rapidement évincée de sa vie, tant en Afrique qu’ensuite lorsque elle arrive en France. Était-ce quelque chose de courant à cette époque ? Comment l’expliquer ?

Non, ce n’est pas courant. Elle n’a eu qu’un amour : Gosta. Après, elle s’est emmurée dans un monde qui sauvait en elle et son amour et sa fille. Emmurée est un rien excessif, car elle a élevé beaucoup d’enfants au village. Les retrouvailles avec sa fille près de 40 ans après leur séparation sont très émouvantes. Je n’en ai restitué qu’une brève intensité. Le roman peut tout, mais ne lui demandez pas l’innommable !

On se pose la question du pourquoi Mado n’est pas allée la retrouver dès qu’elle a su qu’elle était toujours vivante. En avez-vous parlé avec elle ? Ou est-ce une partie que vous avez délibérément choisie de romancer ?

C’est expliqué dans le roman : chaque fois qu’elle programmait un voyage vers sa maman il se produisait un événement qui reportait ce projet. Là-dessus, je n’ai fait que reprendre les faits. La réalité est souvent plus étourdissante que l’imagination. 

La vie des enfants métis de cette époque ne semble pas facile, un peu comme si on avait refusé aux mères biologiques d’élever et de voir leurs enfants. Savez-vous si c’était courant ?

Le métissage n’a jamais été un long fleuve tranquille. C’était vrai hier, cela le demeure aujourd’hui. Je m’exprime intuitivement sur la question. Tournons-nous vers les sociologues ; ils nous éclaireraient.

Vous évoquez des années de colonisation, avec les douleurs et les ruptures que cela a impliqué. J’ai eu un peu de mal à comprendre l’attitude du père de Mado, qui a abandonné ses deux filles finalement assez facilement il me semble. Cela a dû être terrible pour Mado. Pourtant cela ne semble pas avoir eu de répercussions néfastes sur sa vie en France, savez-vous ce qu’il en était réellement ? D’autant que les parents adoptifs n’étaient pas faciles non plus il me semble.

Difficile d’accepter votre idée de départ, puisque le Suédois a donné son nom à tous ses enfants métis et Collinette, l’aînée, a vécu avec son père et ses fratries en Angola. C’est un abominable accident qui l’a retirée des vivants et de l’affection des siens. Non, la vie de Mado n’a pas été semée de roses en France. L’exil cause des tourments dont je parle avec netteté. Le racisme ajoutait régulièrement sa dose de piquants sur des blessures à vif.

Si ce n’est pas indiscret, savez-vous ce qu’à pensé Mado de votre roman ? S’est elle retrouvée dans ces pages ?

Elle m’a dit : « Merci de m’avoir fait découvrir quantité de choses que j’ignorais de mon père ! »

Si on parlait aussi de vous ?

Quels sont les thèmes que vous aimez aborder dans vos romans, et avez-vous déjà réfléchi au prochain ?

L’Histoire et la bêtise humaine. Les faits et les lieux. Au fond amer de l’histoire à la géographie m’amuse. Revenir à la trace que laissent des personnages réels m’émeut. Le prochain roman ? Oh, lisons et relisons celui-ci ! Le « Brûlant » a des caches qu’il faut savoir soulever pour percer quelques secrets ou confidences.

Si vous deviez nous conseiller de lire un autre de vos romans, ce serait lequel ? Tous !

Vous faites partie cette année du jury du Prix Orange du Livre en Afrique, que pensez vous de ce prix ? Pas seulement cette année. J’y étais déjà l’année dernière.

La fondation Orange est très présente en Afrique, que pensez vous de ses activités autour de la lecture ? Est-ce important de s’investir ainsi à votre avis ? Encourager la lecture est une œuvre de santé publique. Quiconque s’y implique mérite le respect.

Enfin, quelles lectures aimeriez-vous nous conseiller en dehors de cette rentrée ? 

Un livre réjouissant et que je place au cœur du corpus des œuvres que j’enseignerai l’année prochaine à l’université dans mon cours de diplomatie culturelle : Ben Aïcha, roman de Kebir Ammi (Éditions l’Encrier, 2020). Les atouts culturels de l’Afrique, à travers le Maroc, y sont brillamment exposés. Mais elle tarde à les investir et à les utiliser comme ses meilleures armes d’éducation massive.

(Réponses depuis Bamako, Mali, le 29 avril 2021)

Merci infiniment d’avoir pris le temps de répondre à mes questions.

Vous ne l’avez pas encore lu ? Découvrez à votre tour Brûlant était le regard de Picasso, ce roman qui m’a donné envie d’en savoir plus sur son auteur et sur Mado, sa protagoniste si attachante.

À la rencontre de l’association Désirdelire, la littérature en mouvement

Une association en Haute-Provence qui parle et (vous) fait parler de la littérature d’aujourd’hui. 

La présidente de l’association est Évelyne Sagnes.

Présidente-fondatrice de l’association Par sons et par mots (jusqu’en septembre 2020), active pendant dix ans sur le territoire des Alpes de Haute-Provence, avec des projets culturels menés avec les habitants. En charge de la programmation littéraire de l’association et modératrice des rencontres littéraires. Rédactrice d’un blog littéraire Tribunelivre

Bonjour Évelyne, pouvez-vous nous dire comment vous avez eu envie de créer Désirdelire ?

J’ai créé cette association il y a quelques mois (après une longue expérience dans une autre structure que j’avais aussi fondée), avec le désir de promouvoir la littérature d’aujourd’hui et la lecture, de faire connaître les auteurs, mais aussi les éditeurs et les traducteurs. Tous les acteurs du livre. Nous cherchons à établir des relations de proximité entre les publics et ces acteurs.

Quel est son but ?

Faire découvrir la littérature d’aujourd’hui, tous les acteurs du livre (auteur, traducteur, éditeur etc.), inciter à la lecture et impliquer les publics dans les actions. L’association organise des journées  avec les auteurs qu’elle invite : cette année le 10 avril avec Jadd Hilal et le 29 mai avec Arno Bertina. Avant leur venue des ateliers sont proposés. Pour cela nous travaillons avec d’autres associations : Le Labo des Histoires (pour les ateliers d’écriture créative avec les jeunes) et Le Paon Festival (pour les lectures mises en espace). Le jour de la rencontre, un échange s’instaure avec les participants qui restituent leur travail à cette occasion.

Nous avons également un partenariat avec les Correspondances de Manosque qui nous permet a minima de recevoir pour un événement l’auteur/l’autrice en résidence. 
Nous organisons enfin pour la première fois un atelier d’initiation à la traduction avec le CITL. 
Nous comptons inviter la directrice des éditions  Zulma, Laure Leroy,  chez qui notre autrice en résidence est éditée. C’est un partenariat avec une librairie.

Chaque année vous recevez un auteur en résidence. Qu’est-ce que cela signifie pour l’auteur ? Comment le sélectionnez vous ? Combien de temps vient-il ? Avec un but précis ?

L’auteur.e en résidence reste pendant deux mois sur le territoire (en 2021 à Reillanne – 04 en juin et septembre). Elle/il vient pour travailler sur une de ses créations en cours, dans un cadre différent, et assure une médiation culturelle que nous concevons ensemble. Pour cela, nous lui parlons des spécificités du territoire puisqu’il/elle devra s’insérer dans sa vie quotidienne et artistique. Nous invitons des auteur.e.s avec lesquels nous nous sentons des affinités littéraires et qui ont une vraie expérience du travail sur le terrain avec des publics divers.
Je précise que ces résidences sont possibles grâce au soutien de la DRAC.

Pouvez-vous nous présenter Laurence Vilaine, en résidence cette année ?

Nous connaissons Laurence Vilaine depuis plusieurs années. Nous avions été mises en relation par Pascal Jourdana, directeur de La Marelle à Marseille où Laurence avait été en résidence il y a quelques années. Le désir de travailler ensemble à un projet dans les Alpes de Haute-Provence s’est ainsi peu à peu dessiné et confirmé pour 2021. Elle a publié son troisième livre chez Zulma en août 2020, La Géante (j’en ai rendu compte sur desirdelire.fr)  

En temps de covid, comment organisez-vous vos activités ? En numérique ? En présentiel ?

Dès l’automne nous avons décidé de  décaler toutes nos actions et la résidence entre mars et octobre, dans l’espoir que les conditions sanitaires seraient plus favorables. Pour le moment c’est notre site qui est le lieu « vivant » de Désirdelire. Nous invitons ceux qui le souhaitent à participer à son animation. Nous mettons également en ligne des textes inédits que nous avons demandés à des auteurs déjà publiés (chez Actes Sud, Alma, Gallimard, le Nouvel Attila, Inculte etc.) : c’est une rubrique appelée « Carte blanche » Nous sommes très heureuses du succès qu’elle rencontre. C’est l’occasion encore de partager ces écritures toutes si différentes.

Évelyne, je crois que vous aviez un blog littéraire que vous avez laissé au profit de Désirdelire ? 

En effet, j’ai pour le moment laissé ce blog en pause. Les chroniques que je publie sont sur desirdelire.fr et parfois aussi sur mon blog Mediapart. Cela faisait beaucoup d’espaces d’expression ! 

Merci beaucoup pour cette attention portée à l’association Désirdelire !

Un grand merci Évelyne pour vos réponses.

Depuis cette semaine, l’association Désirdelire reprend sur son site une chronique de ce blog, dans la rubrique C’est à vous, Échos de blogs.

Merci Désirdelire car plus on parle des livres que l’on a aimé, plus on permet leur découverte par le plus grand nombre.

A la rencontre de Jean-Baptiste Maudet

« J’avais envie d’ancrer l’histoire dans une réalité paysagère et géographique forte »

Jean-Baptiste Maudet est géographe. Il enseigne à l’université de Pau.  Matador Yankee, son premier roman qui se situait entre le Mexique et les USA a reçu le prix Orange du Livre en 2019. Son deuxième roman nous entraine du côté de la Sibérie. Des humains sur fond blanc est dans la sélection du Prix Alain Spiess, du prix Amerigo Vespucci, du prix des lecteurs de la ville de Brive, du prix Brise-lames et du prix Hors Concours. 

Le contexte

Des humains sur fond blanc nous plonge dans une réalité géographique qui dévoile différentes strates de l’humanité.

  • C’est un roman court très concentré sur les détails, est-ce une volonté de départ ?

J’aime l’idée que la vraisemblance d’une fiction ne tienne qu’à quelques détails. Un détail en moins, un détail en plus et tout peut s’écrouler, comme lors d’un tour de magie où en attirant l’attention sur quelque chose qui paraît très accessoire, on rend possible la disparition d’un coffre-fort.       

  • J’ai aimé cette couverture aux couleurs vives et tranchées très opposés au blanc et pourtant en symbiose avec le texte. Est-ce voulu ?

Comme pour Matador Yankee, mon précédent roman, la couverture a fait l’objet d’un long travail de réflexion. J’étais d’avis, assez tôt, de ne pas jouer sur la redondance du titre et de la couleur blanche. Je voulais une couverture colorée, dense, lumineuse, difficile à cerner comme l’effet d’une aurore boréale, du soleil dans l’œil, d’un brouillard qui se dissipe, d’un contre-jour éblouissant. C’est un ami graphiste, Damien Martin, qui a eu cette idée de couleurs et de composition. L’éditeur m’a laissé cette liberté, on a fait quelques essais et cet équilibre entre le vert et bleu nous a paru correspondre à l’esprit du roman : le blanc est une couleur qui en appelle d’autres.   

Est-ce votre formation de géographe qui explique ce monde dans lequel vous situez l’intrigue ?

  • La réalité des rennes contaminés, radioactifs,  vient-elle réellement de là ? Existent-ils vraiment ou est-ce un élément romanesque indispensable à l’intrigue ?

J’avais envie d’ancrer l’histoire dans une réalité paysagère et géographique forte, le Grand Nord, la taïga, la toundra, la neige, la rigueur de l’hiver sans que ces éléments ne fassent écran à la réalité géopolitique et sociétale complexe de la Sibérie. Cette énigme des rennes supposément contaminés par la radioactivité condense cette double dimension et interroge les relations entre les humains, les animaux, la nature, l’histoire, la tradition, la technique, le progrès. La question des « rennes radioactifs » est un problème bien réel mais il concerne des troupeaux situés en Scandinavie encore empoisonnés par les retombées de la catastrophe de Tchernobyl qui a pollué durablement les sols et les lichens.      

  • Quel est le contexte écologique et politique tant contemporain qu’historique que vous avez voulu mettre en exergue ?

Le contexte écologique dans lequel s’inscrit l’histoire est celui d’une immense région, la Sibérie, où derrière la force de ses paysages – au demeurant très variés –  et la puissance apparente de la nature se cachent des atteintes profondes de son écosystème. Les enjeux actuels du réchauffement climatique ne font qu’accroitre ces dynamiques. D’un point de vue politique, ce qui me fascine dans cette région, c’est le nombre et l’importance des bouleversements qu’elle a connus au rythme des conquêtes, des invasions, des vagues de russification ou d’incorporation à des desseins territoriaux exogènes. La Sibérie évoque un large imaginaire de la souffrance et du destin tragique des peuples.   

Les parents de Neva, l’une des trois personnages principaux, sont d’anciens éleveurs de rennes en Sibérie totalement acculturés. Mais aujourd’hui les rennes ont été abattus et brulés par le gouvernement, même si on peut penser qu’il existe toujours des risques et que l’on a stocké de l’uranium dans les mines désaffectées. On leur a donc imposé un changement radical de vie.

  • Cette immensité blanche n’est peut-être plus aussi blanche que ça, elle semble salie par la réalité politique et économique. Ces espaces immenses ne sont-ils pas finalement très pollués ? Faut-il creuser pour trouver ce qui est caché sous cette blancheur justement aveuglante au propre comme au figuré ?

C’est exactement ça, le blanc est une couleur très ambivalente – je ne sais même pas, d’ailleurs, si c’est une couleur.  Elle renvoie souvent, dans nos sociétés, à l’idée de pureté, elle est aussi une couleur qui permet d’effacer ou de recommencer quelque chose en donnant un coup de blanc.

  • Neva parle une langue rare, le younets, cette langue existe-t-elle ?

Non, cette langue n’existe pas. C’est une forme de licence ethnographique et littéraire. J’ai inventé les Younets car je me sentais gêné de parler d’un peuple que je n’aurais jamais rencontré. J’ai rassemblé un matériau ethnographique composite plutôt inspiré des Youkagir et j’ai opté pour une sonorité proche de celle des Nenets, davantage connus, pour inventer une ethnie sur laquelle plane le mystère de sa disparition.  C’est aussi une façon pour moi d’interroger le lecteur sur les rapports complexes qui unissent vérité, vraisemblable et fiction. J’aime mélanger ces trois niveaux entremêlés tissant dans le texte littéraire un même motif.  

  • On retrouve le tigre à plusieurs niveaux dans le roman, le père de Tatiana, mais aussi le tigre de Sibérie, est-ce une sorte de fil conducteur, de lien entre les différents personnages et les terres sur lesquelles ils évoluent ?

Ce tigre est en effet protéiforme et me permet de jouer sur différentes significations qu’il peut acquérir pour le lecteur et les personnages. Le tigre est bien sûr un animal emblématique de la Sibérie. Il est une figure paternelle pour Tatiana puisque son père, mystérieusement embarqué un matin par les autorités, lui apparaît en rêve sous la forme d’un tigre blanc. Le tigre est également l’animal que les prisonniers du Goulag se tatouaient pour symboliser qu’ils avaient ciblé les forces de l’ordre lors d’un acte criminel. Le tigre est enfin une référence à Walter Benjamin qui dans ses Thèses sur le concept d’histoire a recourt à l’image du « saut du tigre dans le passé » pour interroger les télescopages des temporalités dans notre rapport à l’histoire, comme si le passé venait nous convoquer dans le présent pour donner forme et signification à certains événements. C’est tout à fait ce type de questionnement que se pose Tatiana au sujet de la disparition de son père et du sens qu’elle donne à l’errance à laquelle elle est confrontée dans le cœur du récit.

  • Camp de travail, mammouths ensevelis dans la glace, on ne dévoile pas l’intrigue, mais vous êtes-vous basé sur une réalité géopolitique contemporaine ?

On pourrait se dire que des « rennes radioactifs » et des mammouths ressurgissant des glaces relèvent de la littérature fantastique. Peut-être d’ailleurs que certaines lectrices et certains lecteurs ont pris ces aspects-là du récit comme une fantaisie invraisemblable ou, tout au moins, ont lu cette histoire avec un pacte de lecture très différent de celui que j’avais en tête. On ne fait pas toujours ce qu’on veut. Il y a bien des mammouths en Sibérie, en particulier en Yakoutie et l’exploitation de l’ivoire fait l’objet d’un commerce croissant notamment avec la Chine. L’interdiction de la commercialisation de l’ivoire d’éléphant et le réchauffement climatique rendant plus fréquent l’affleurement des mammouths ne semble faire qu’accélérer ce processus. Il y a donc tout un bestiaire qui nous fait face, tigres, rennes, mammouths et dont le sort nous renseigne sur ce que nous sommes.  

Et les personnages ?

Neva : Une héroïne de 20 ans, ronde, dans un bled paumé, qui roule en patin à roulette, décrite comme une vénus de Botero, famille issue d’une tribu d’éleveurs de rennes, exilés par le régime soviétique pour travailler dans les mines. Elle aime le patinage de vitesse, la danse et la musique et est très attirée par l’univers artistique, c’est une vraie nature.

  • Cette dérive qui l’entraine vers le nord de la Sibérie va l’emmener à comprendre qui elle est vraiment et ce qu’elle souhaite. Qu’avez-vous voulu nous montrer avec cette jeune fille qui se révèle peu à peu, à la fois au lecteur et à elle-même ?

J’avais envie, avant tout, de parler d’elle, d’une jeune fille qui sort de l’adolescence et qui prend conscience d’elle-même au contact des autres, de celle qu’elle n’est pas, de ce qu’elle pourrait être.  J’avais envie de parler sans exotisme d’une certaine modernité sibérienne ou modernité tout court où chaque adolescent ou adolescente malgré les héritages, les pesanteurs, les déterminismes et les sentiments d’appartenance identitaire peut rêver d’être une personne dont la singularité est absolument irréductible. Je voulais que Neva amalgame des éclats de Russie en apparence fort discordants qu’elle utilise comme ceux d’un kaléidoscope.    

Hannibal, pilote est un ancien militaire à la retraite qui a passé sa vie à attendre la prochaine guerre. Veuf, sa femme décède alcoolique, un fils est un bureaucrate comme on en trouve tant dans le pays. Amoureux de Pouchkine et de son livre Eugène Onéguine par-dessus tout.

  • Il a un côté lourd et potache avec ses blagues, mais il fait rire Neva dont il devient aussi le protecteur. Ce côté potache par contre irrite Tatiana la scientifique, pourtant n’est-ce pas lui qui va être son révélateur ?

Tatiana est une femme qui n’aime pas beaucoup l’humour potache, encore moins misogyne et qui souffre par ailleurs d’être reléguée dans son travail par des hommes incompétents lorsqu’ils n’essaient pas tout simplement d’abuser d’elle comme son patron a essayé de le faire. Hannibal lui semble appartenir à un monde d’un autre temps, une figure masculine lourdingue assez caricaturale. Mais elle se rend compte progressivement, et notamment grâce à Neva plutôt attendrie par sa bonhommie spontanée, qu’Hannibal cache des blessures comparables aux siennes et qu’il est en quête d’une forme de rédemption. A travers ce trio se nouent des relations qui deux à deux n’auraient sans doute pas été possibles.

  • Est-ce un prénom choisi à dessein ? D’une grande portée symbolique il me semble. Pour incarner le paradoxe de la Russie identitaire ?

Oui, Hannibal en apparence est un nom qui n’a rien de russe. Hannibal Abraham est pourtant le nom de l’arrière-grand-père de Pouchkine, esclave noir qui fut racheté par l’empereur Pierre le Grand. A l’heure d’une crispation identitaire grandissante en Russie comme ailleurs, le fait que le grand poète Pouchkine célébré dans tout le pays comme une figure tutélaire soit le descendant d’un esclave noir est une idée qui me réjouit particulièrement. J’aime quand l’histoire nous rappelle le caractère fictif et chaotique des constructions mémorielles.  

Tatiana la scientifique, russe, forte tête, féministe aussi, a vécu totalement happée par la science, formée par le pays en quelque sorte. Elle comprend qu’il y a un loup quelque part quand on l’envoie en Sibérie, qu’on ne la veut plus dans son travail, et du coup elle entame un travail d’introspection. Elle est forte, puissante, parfois ordurière même, mais perdue, seule, face aux hommes et avec ses verres d’alcool.

  • Qu’avez-vous voulu montrer avec Tatiana, qui me semble être le personnage principal ? Quel est son rôle, symbole politique, symbole aussi de cette jeunesse volée à qui on impose des études, un futur ?

On peut en effet considérer que Tatiana est le personnage principal bien qu’elle ne soit pas la narratrice. Son caractère déteint en quelque sorte sur la narration qui utilise le style indirect libre. Si Tatiana devait être un symbole elle serait celui des balbutiements de l’époque post soviétique et du difficile affranchissement des pesanteurs historiques. Son histoire familiale douloureuse en relation avec la période trouble de la fin du communisme la projette dans un entre-deux où son destin lui échappe. Cette aventure lui offre l’opportunité de reprendre en main sa vie en acceptant les paradoxes et les contradictions de cet immense fond blanc que constitue l’histoire et la nature.        

  • Cette quête des rennes n’est-elle pas finalement une quête de sa propre identité, une envie de comprendre la réalité de ses aspirations ?

La quête des rennes, qui sans tout raconter n’est pas celle à laquelle elle s’attendait, lui permet en effet de s’interroger sur ce qui compte pour elle au-delà de son travail et de ses aspirations construites dans un monde d’aliénation. Elle ne trouve pas toutes les réponses mais accepte un autre regard sur le monde et sur elle-même. 

Quel conseil de lecture aimeriez-vous nous donner ?

Merci Jean-Baptiste d’avoir accepté de répondre à mes questions.

Retrouvez aussi mes chroniques des romans Matador Yankee et Des humains sur fond blanc

A la rencontre d’Angélique Villeneuve

« J’écris toujours sur elles. Ces femmes à la lisière »

crédit photo F. Blitz

La belle lumière, le dernier roman d’Angélique Villeneuve vient de paraitre en cette rentrée littéraire, et je l’ai particulièrement aimé, je vous en parle ici.

L‘auteur nous parle d’Helen Keller, cette américaine devenue sourde et aveugle à la suite d’une forte fièvre alors qu’elle n’avait que dix-neuf mois, et de sa mère Kate. Helen est née en 1880, en Alabama.

Le thème et les personnages

  • Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire sur Helen Keller, ou je devrais peut-être dire sur  Kate, sa mère, dont on sait si peu de choses, plutôt que de créer un personnage de fiction ?

Cette histoire, celle d’Helen, se tortille en moi depuis l’âge de huit ans. À l’époque, j’ai vu à la télévision le film d’Arthur Penn, Miracle en Alabama, qui donne un aperçu d’un fameux épisode de sa vie. L’histoire de cette petite fille aveugle et sourde, presque sauvage, qui entre dans la lumière du langage m’avait frappée à l’époque avec une très grande force. J’ai peu de souvenirs d’enfance mais de ça, je me souviens. Ensuite, il a fallu un déclic. Il y a quelques années, alors que je tournais autour du sujet de mon prochain roman, une de mes amies s’est mise à lire devant moi le livre qu’Helen Keller a écrit lorsqu’elle avait une vingtaine d’années. Ça m’a bondi à la figure. J’avais mon sujet. Et bien sûr, j’ai su aussitôt que mon héroïne ne serait pas Helen, sur laquelle beaucoup (mais vraiment beaucoup !) a déjà été dit, mais sur une femme de l’ombre. La mère.

  • Pour écrire un tel roman, j’imagine qu’il faut emmagasiner un grand nombre d’informations, sélectionner, trier, traduire, combien de temps cela vous a-t-il demandé, est-ce quelque chose que vous aviez commencé depuis longtemps ?

Pendant une année entière, j’ai lu les biographies, les livres qu’Helen a écrits, des ouvrages et des articles de l’époque sur des sujets multiples : la culture des roses, l’entretien d’une maison, les recettes de cuisine du sud des États-Unis, la vie des Noirs après la guerre de Sécession. Lors de ces recherches, de cette enquête, devrais-je dire, j’ai trouvé ou déduit des points que je n’ai lus nulle part ailleurs. Je me suis promenée des heures sur google earth, j’ai regardé des vidéos, épluché des recensements, cherché des tombes, reconstitué des arbres généalogiques, dessiné des plans de maison, et collé des petits papiers partout sur mon mur… Et surtout, je me suis plongée, certaines heures avec effroi, dans d’insondables archives numérisées. Ces archives de l’Institution Perkins, d’ailleurs, sont ouvertes à tous, vous pouvez y jeter un œil ! https://www.perkins.org/history/archives/helen-keller-and-anne-sullivan-collections

De mémoire, il me semble que le fonds Helen Keller compte 176 000 pièces et il évolue sans cesse. Il recense des correspondances, des photos, des articles, des bulletins…C’était sans fin. La gageure était de ne pas m’y noyer ! J’ai pris mon temps, notamment parce qu’il fallait tout traduire de l’anglais. Ce temps-là, je crois, m’a été utile pour, peu à peu, habiter la même maison que la famille Keller. On me pose souvent la question, mais je n’ai jamais souhaité me rendre sur place. C’était un sacré budget et puis, pendant deux ans et demi, dès que j’en refermais la porte, mon bureau se trouvait en Alabama.

  • L’idée de nous parler de Kate est forcément novatrice, puisque très peu de choses existent sur elle, à quoi correspondait selon vous cette envie d’écrire sur ce personnage de l’ombre ? Pour lui restituer quelle place ?

J’écris toujours sur elles. Ces femmes à la lisière. Le fait que rien n’ait été écrit sur Kate me la désignait, en quelque sorte. Helen était aveugle et sourde, mais celle qu’on a ni regardée ni entendue dans l’histoire, c’était Kate. Nous nous sommes tendu les bras.

J’ai aimé cette approche des sentiments de Kate à ce sujet, la façon dont vous vous posez la question de savoir comment une mère aurait pu rester de marbre quand une jeune femme vient dompter et lui voler quelque part l’amour de son enfant, et qu’elle comprend qu’elle est peut-être en train de la perdre.

  • Avez-vous trouvé des documents, ou au contraire sommes-nous là justement dans la fiction et le romanesque qui est toute la latitude de l’écrivain ?

Dans les archives et dans les biographies, j’avais assez peu de matière, mais j’en avais, en tout cas bien assez pour raconter les faits et imaginer ce qui se trouvait autour. Si j’en avais su trop, je n’aurais pu qu’écrire une biographie, et ce n’était pas mon objet. Ce qui était dit d’elle était toujours, ou presque toujours, en regard de sa fille. J’ai tâché de déplacer le curseur. Dans les textes, elle n’est que la mère. Je suis allée chercher la femme.

Elle ne reste pas de marbre, c’est certain, Kate, elle lutte, elle freine même des quatre fers au début pour ne pas laisser cette étrangère mettre la main (et la lever, aussi, parfois, cette main) sur sa fille jusqu’alors toute puissante. C’est un nouveau combat qui s’ouvre pour elle, et c’était passionnant de l’y suivre.

Le rôle de Ann Sullivan, institutrice d’Helen Keller

Ann Sullivan est une jeune femme de vingt ans, elle va dresser Helen, lui apprendre  la dactylologie, cet alphabet manuel qui consiste à épeler les mots d’une main à l’autre.

  • Que pensez-vous du travail d’Ann Sullivan et de la place qu’elle a prise ensuite dans la vie d’Helen ?

Ann est une femme assez stupéfiante. Orpheline yankee issue d’une famille très pauvre, elle a vingt ans, ses yeux sont malades, elle n’a aucune expérience et là voilà jetée dans cette famille sudiste à la fois avide de la voir agir et de sauver l’enfant, mais, d’une certaine façon, hostile à tout changement. Et à tout ce qui vient du Nord. Les débuts seront plutôt rudes pour elle. Sa méthode, que je détaille dans le livre, est à la fois basée sur les recherches d’un grand médecin – autour d’un alphabet manuel bien particulier – et d’une justesse d’intuition étonnante, qui lui est propre. Elle est extrêmement moderne, en fait.

J’avoue qu’avant de lire la scène où Helen comprend que les mots ont une signification, où elle s’ouvre enfin aux autres, je ne pensais pas du tout à cette particularité, cet éveil à la conscience de ce qui est en dehors de soi-même. C’est une véritable révélation pour l’enfant sauvage qu’elle était alors.

  • Vous l’avez restitué de façon merveilleuse et terriblement émouvante, avez-vous trouvé des témoignages, travaillé également avec des personnes avec handicap pour cette scène en particulier ?

Non, j’ai simplement lu ce qu’Helen et Ann Sullivan en ont dit. J’avais besoin d’imaginer, à ce stade. Après tout, je ne parlais pas depuis le corps d’Helen, mais de celui de Kate. Qui n’était que témoin. C’est un rôle très intéressant, ça, témoin. Je voulais me tenir dans ce jardin avec elle, ressentir avec elle. Et j’y étais. Elle m’a laissée venir. Regarder. Écouter. Sentir les odeurs. Je suis persuadée que la fiction va fouiller le cœur de la réalité, et en délivre la vérité. Je ne voulais pas écrire le réel – à mon sens, c’est impossible, quel que soit le sujet – mais le vrai. Je me suis demandé ce que ça faisait à la mère de voir sa fille comprendre tout à coup qu’un mot existe, un mot et des milliers. Ces mots vont faire exploser la pensée de l’enfant dans toutes les directions. Ces mots, pour commencer, vont la nommer elle-même. Helen grandit d’un coup, avec une violence et un appétit saisissants. De ce bouleversement de la mère, bien sûr, on ne peut nier l’ambiguïté. La fille est sauvée, mais pas par elle. Qui demeure à la lisière. La force de Kate, selon moi, fut de s’attacher à trouver comment, de son côté, elle allait pouvoir mener sa fille une nouvelle fois à la vie.

Si elle vit dans l’ombre, Helen a trouvé la lumière des mots et du langage grâce à la pugnacité de sa mère ; mais maintenant elle va devoir laisser partir sa fille, moment difficile pour une mère.

  • Est-ce aussi cela que vous vouliez montrer ? Le rôle des parents qui élèvent leurs enfants pour qu’ils partent un jour ? Et ce difficile chemin que doit faire Kate ?

Oui, bien sûr, même si, lorsque j’ai commencé mes recherches et ma réflexion, je n’avais pas idée que ce point serait aussi important. On comprend souvent de quoi parlent nos livres après qu’on les a écrits. Et celui-ci dit l’importance de laisser-partir ceux qu’on aime pour qu’ils puissent vivre comme ils l’entendent. Ou essayent, tout au moins. Pour qu’Helen puisse grandir et accéder à la lumière, Kate doit lui lâcher la main et l’abandonner à une autre. C’est un amour immense qui est là révélé.

De mon côté, j’ai perdu un fils voici quelques années, et ma façon de continuer à l’aimer – et à vivre – est de respecter qu’il ait voulu partir. Sans nous. De l’aimer parti. Et je l’aime parti comme je l’aimais présent. C’est cette souffrance et cet amour qui me lient à l’histoire de Kate, et m’ont donné, peut-être, la légitimité et la force de me glisser en elle pour écrire ce livre.

Vous prenez un grand soin à restituer la situation géopolitique et sociale de l’époque, et de cette ville du sud des états Unis, après tout nous sommes peu de temps après la fin de la guerre de sécession et si les noirs ne sont plus esclaves leur situation ne semble pourtant pas très enviable.

  • Avez-vous trouvé des témoignages sur la vie dans la propriété des Keller ou sur les exactions qui ont sans doute eu lieu à l’époque dans la ville ?

Oui, j’ai réussi à trouver pas mal de choses. Je parle du nombre d’esclaves que possédait le père de Kate, dans l’Arkansas, je parle d’un Noir appelé Jordan qui s’est fait lyncher après avoir été tiré de la prison de la ville par une foule acharnée – il y en a eu tant d’autres !  ça résonne avec la situation d’aujourd’hui, bien sûr – dans la ville de Tuscumbia, où vivait la famille Keller. Tout cela est vrai. Beaucoup, beaucoup de choses sont vraies, dans le livre. Et c’était très important de restituer ce contexte. Autour de la vie de Kate, le monde continue à tourner et il modèle ses perceptions. Le paysage, la situation sociale, sont des corps autour d’elle.

  • On dit souvent que les auteurs s’attachent énormément à leurs personnages, avez-vous eu du mal à laisser partir cette Kate que vous avez en partie imaginée ?

Ça oui, c’est vrai, je m’attache énormément à mes personnages. La photo de Kate est encore punaisée au mur à côté de mon bureau, et bien souvent je la regarde, je lui murmure des choses, et lui caresse le menton (elle n’aime pas ça, mais à force, je crois qu’elle s’habitue). Tous les personnages de mes livres habitent dans mon bureau. Parfois ils prennent le train avec moi lorsque je vais parler d’eux ici ou là en France. Ça commence à faire une jolie petite troupe.

Ils ont ceci de délicieux, les personnages de romans, qu’ils sont des enfants qui, jamais, ne devront partir.

Quel conseil de lecture aimeriez-vous nous donner ?

J’ai essayé, bien modestement, de trouver ma propre langue, une langue de Française, pour parler de l’Amérique de ces années et de ces terres-là. Mais lisez Faulkner, c’est quand même pas mal.

Merci Angélique pour vos réponses.

A la rencontre de Cécilia Castelli

« Le plus important lorsqu’il s’agit d’écrire est… d’être dans le vrai. Il faut viser le cœur »

Cécilia Castelli était à Paris pour le lancement de Frères Soleil aux éditions Le Passage. Elle a accepté de répondre à quelques questions sur l’écriture de ce roman. Un roman d’apprentissage, un roman sur les secrets, passés ou présents, sur la famille et sur la Corse. C’est le deuxième roman de Cécilia Castelli, le premier Mollusque est paru aux éditions Le Serpent à Plumes.

Comment vous est venue l’idée de ce roman ?

En le lisant, je l’ai ressenti comme un roman initiatique où chacun doit faire ses preuves, comme un passage de l’enfance paradisiaque et protégée des secrets des générations antérieures à une adolescence pourtant pas plus facile là qu’ailleurs.

  • Est-ce d’abord l’envie de suivre une famille corse et donc insulaire, pendant dix ans, avec ses secrets et son histoire, mais aussi avec les contraintes dues en particulier au poids des traditions ?

L’idée de ce roman correspond, me semble-t-il, avec mon retour sur l’île après être partie pendant plus de quinze ans sur le continent, pour mes études d’abord, puis pour mon travail. En revenant en Corse avec l’idée de m’y installer définitivement, je me suis rendue compte à quel point l’insularité avait marqué mon enfance.

Comme si j’avais grandi sur une terre protectrice, à part, loin de tout danger, le regard toujours tourné vers la mer, pour goûter à la liberté et vivre intensément un éternel été parmi un peuple fier de ses racines et de son histoire, et prêt à tout pour les défendre. Le sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand que nous est très prégnant ici et chaque habitant de l’île ressent de façon intrinsèque et presque indicible ce privilège.

Pourtant derrière le décor idyllique, il y a le revers de la médaille, le sentiment d’enfermement, l’impossibilité d’échapper à la famille et au poids des traditions. La nostalgie dans laquelle baigne l’île s’accompagne parfois d’une certaine violence ou tout simplement d’une crainte concernant l’avenir.

C’est un combat perpétuel entre le passé, ce que défendaient nos aïeuls et une volonté de s’ouvrir à un monde et à un futur différent. Se pose alors souvent la question de rester ou de partir. Surtout lorsqu’on est à l’aube de sa jeune vie d’adulte. Tout quitter pour s’affranchir, est-ce une liberté ou une trahison ? Il me semble que c’est le dilemme que vivent de nombreux jeunes. Même si pour certains, la réponse est évidente.

  • J’ai l’impression que les jeunes garçons sont assez représentatifs des enfants de leur âge, où qu’ils soient. Mais pour ce qui est de la famille, est-elle également représentative des familles corses encore aujourd’hui ?

Au-delà du caractère insulaire, les thèmes traités dans Frères Soleil ont effectivement une portée bien plus universelle et l’histoire de Rémi, Baptiste et Christophe peut être l’histoire de n’importe quel enfant, fille ou garçon, quels que soient l’époque et le lieu où il a grandi. C’est avant tout un récit d’apprentissage où chacun se confronte au regard de l’autre, que ce soit le regard des plus jeunes ou celui des adultes, et c’est à travers les jeux et les expériences vécues que les personnages se construisent avant d’être en capacité de faire leurs propres choix. Il est vrai que la famille joue un rôle primordial dans la mesure où les proches vont être les premières personnes à porter un jugement, ce qui peut être problématique. C’est ce que l’on voit avec Rémi, considéré par les siens comme le petit dernier de la famille, celui que l’on doit protéger et qui doit prendre exemple sur les autres. Il aura vraiment du mal à se départir de ce rôle de suiveur, et c’est ce qui le conduira jusqu’au drame.

D’abord discrète et faite de petites touches posées çà et là, la tension va crescendo…

  • Il y a ce grand-père qui disparait tragiquement, mais qui n’est mentionné que par intermittence. Est-ce une volonté de montrer qu’il y a dans chaque famille des secrets qu’il vaut mieux taire et leur poids sur les différentes générations ? Les enfants grandissent avec ces secrets, mais ne risquent-ils pas de reproduire à leur tour le passé ?

J’ai découvert il y a quelques années à travers des témoignages et des reportages la psychogénéalogie et c’est trouvé cela réellement passionnant. Se demander à quel point il existerait un inconscient familial qui se transmettrait de génération en génération à travers les silences et les blessures cachées de chacun.

Que nous lègueraient nos parents, nos grands-parents de leurs traumatisme passés ? Souvent, c’est dans le but de protéger l’enfant qu’apparaissent les secrets de famille. On préfère ne rien dire. Faire semblant. Faire croire que tout va bien. Mais c’est un héritage lourd à porter.

Comme une sensation que quelque chose de terrible se dissimule en soi, se développe à l’intérieur des familles, prêt à bondir pour tout détruire. Et qui, de toute manière, finira par surgir jour ou l’autre.

Comme une sorte de fatum, tel exprimé dans les tragédies grecques étudiées en classe, on sait que personne ne peut y échapper malgré toutes les précautions prises, malgré une volonté puissante d’échapper au destin.

Les parents des trois jeunes cousins ont beau les préserver de tout, taire les douleurs sous la chaleur de l’île, en été, sous le soleil réparateur, lorsque l’hiver arrive, la nouvelle génération prend le relai et subit à son tour le coup du sort. Ils reproduisent les mêmes erreurs que leurs parents.

  • J’ai aimé voir la façon dont grandissent ces trois jeunes, élevés par des mères proches, ils vont avoir des destins différents. Était-ce facile de se mettre dans la peau de vos différents personnages, tour à tour ces jeunes garçons qui évoluent avec les années, puis leurs mères, et enfin cette vieille tante qui évoque si bien la Corse traditionnelle immuable ?

C’est là tout le rôle de la littérature et surtout du travail de l’écrivain. Pouvoir retranscrire les destins, les sentiments multiples et infinis de tout un chacun sans se cantonner, ce qui serait dommage, à ce que l’on est et vit personnellement. Et c’est un réel plaisir lorsque l’on reçoit des témoignages affirmant que cela est réussi et fait avec justesse.

Le plus important lorsqu’il s’agit d’écrire est, je pense, de ressentir l’émotion vive au moment où l’on pose les mots, d’être dans le vrai, sans tomber dans le cliché ou le stéréotype du personnage qui serait soit totalement bon, soit totalement mauvais. Tout est une question de nuances. Il faut viser le cœur. C’est ainsi que l’écriture se libère et peut parler à chacun, de n’importe qui et de n’importe quelle époque. De n’importe quel garçon, de n’importe quelle mère, de n’importe quelle tante à moitié sorcière ou pas.

Les grandes thématiques comme l’attachement aux traditions, le nationalisme, l’omerta, sont présentes mais esquissées.

  • Est-ce une volonté de proposer une fiction romanesque plutôt qu’un roman étayé par des faits réels et si oui, pourquoi ?
  • Présente aussi, la peur de l’autre, celui qu’on ne connait pas, l’étranger, comme un mal profond qui atteint l’ile. On est dans les années 60 à 90, mais une fois encore est-ce toujours d’actualité, avez-vous voulu montrer l’absurdité de cette peur ?

Avant d’entamer l’écriture de Frères Soleil, je me suis posée la question de me documenter de façon approfondie sur l’histoire de la Corse, sur la présence du nationalisme sur l’île et de me baser principalement sur des faits réels. Mais en lisant des ouvrages à ce propos, il me semble que d’autres en parlaient bien mieux que moi, sous des formes beaucoup plus adaptées qu’un roman. Très vite, je me suis aperçue que ce n’était pas ce que je voulais faire ni là où je voulais aller. Ainsi les personnages se sont imposés d’eux-mêmes avec leurs propres histoires à raconter.

C’est eux qui ont pris toute la place même si, bien sûr, on retrouve des références à des faits divers, à tout ce contexte historique et sociétal dans lequel ils ont pu évoluer à cette époque.

C’est aussi ce qui forge une identité. Bien au-delà des jeux d’enfants qui s’amusent à se faire peur en parlant des meurtres de Tommy Recco ou des nuits bleues. Quant à la peur de l’autre, de l’étranger, le problème est malheureusement, je crois, toujours d’actualité et n’est pas forcément inhérent à l’île. C’est un problème universel. Même si les mentalités changent… mais il est tout de même incroyable de voir qu’en 2020, il faille encore des mouvements tels que #blacklivesmatter pour dire aux gens de ne pas avoir peur les uns des autres. Le combat n’est pas encore gagné.

J’ai beaucoup aimé ce livre qui m’a donné envie de revenir sur cette ile de beauté qui porte si bien son nom. A votre tour de le découvrir.

Quel conseil de lecture aimeriez-vous nous donner ?

Pour reprendre les mots de Samuel Beckett, je dirais qu’il faut découvrir ou redécouvrir Emmanuel Bove : « il a comme personne le sens du détail touchant ». Un titre ? Mes amis.

Concernant la rentrée littéraire, le livre de Laurent Petitmangin, Ce qu’il faut de nuit, dont on parle beaucoup m’attend sur ma table de chevet. D’autres me font également très envie. Sinon, je suis réellement admiratrice de l’écriture de Laurent Gaudé. Je conseillerais tous ses livres. De la poésie et de l’émotion pure à chaque phrase.

Merci Cécilia d’avoir accepté de répondre à mes questions.

Retrouvez ma chronique de Frères soleil et celle de Ghislaine du blog Le domaine de Squirelito

A la rencontre de Christiana Moreau

Christiana Moreau nous entraine des steppes de Mongolie aux collines de Prato, à travers le destin de trois femmes liées par un fil de Cachemire rouge

Bonjour Christiana, et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions.
Je vous avais découverte avec votre premier roman, La sonate oubliée, qui se déroulait essentiellement en Italie. Avec celui-ci, vous avez changé de continent pour nous faire voyager jusqu’en Mongolie intérieure, dans le sillage d’une jeune fille et d’un magnifique pull de Cachemire rouge qui nous ramène une fois encore en Italie.

A propos du roman :

J’ai beaucoup aimé ce roman et je me suis attachée à vos personnages. A l’instar du roman La tresse, on y retrouve l’amitié féminine, la force et le courage des femmes, mais aussi le lien parfois invisible qu’il peut y avoir entre ces femmes. Est-ce un point qui vous paraissait important ? Est-ce réaliste ou au contraire pas nécessairement, mais important pour passer votre message (s’il y en a un !)

J’avais envie d’écrire une belle histoire d’amitié qui est une force dans les moments difficiles de l’existence. L’amitié entre Bolormaa et XiaoLi, mais aussi entre Alessandra et Giulia qui sont le pendant européen des deux héroïnes principales, est source de réconfort et de courage dans l’adversité. Je n’ai pas voulu de prime abord faire passer un message même si je l’ai peut-être fait inconsciemment au fil des pages. Je pense que lorsqu’on traverse de telles épreuves à deux on doit se sentir soudées par un lien très fort.

Le point de départ est la Mongolie intérieure, vos descriptions des Steppes et des paysages donnent vraiment envie d’y partir. Comment vous est venue l’envie d’initier ce roman là-bas ? Avez-vous eu besoin d’y aller pour écrire ce roman ? Comment faites-vous vos recherches avant d’écrire ?

Je n’avais pas l’idée de la Mongolie quand j’ai commencé à écrire. Je voulais parler de Prato et de son chinatown. J’avais d’ailleurs débuté l’histoire par le chapitre 13 et je réfléchissais à un lien entre la chine et Prato pour bâtir un récit. De recherche en recherche, de fil en aiguille, la Mongolie-Intérieure (qui est une province chinoise contrairement à la Mongolie) s’est imposée comme trait d’union. Je n’y suis pas allée hélas, j’ai recueilli des témoignages de personnes qui y ont séjourné, j’ai lu beaucoup, regardé des reportages et… passé un week-end dans une yourte… en France ! 😊 Et si je ne suis jamais allée en Mongolie, j’ai passé une semaine à Prato et j’ai fait le voyage en train en Russie…

La tradition nomade de Mongolie se perd. Mais il m’a semblé qu’elle est importante à vos yeux. Est-ce pour la transmission, pour perpétuer les traditions ancestrales, ou parce qu’elle est l’essence même d’une population qui aujourd’hui doit émigrer et s’intégrer au risque de perdre ses racines ?

C’est tout cela à la fois.

Bolormaa a eu la chance de suivre un minimum d’études, parce que ses parents ont compris l’importance de l’éducation des filles. Est-ce également le cas pour les jeunes filles de ce pays aujourd’hui ?

Oui souvent, mais toutes n’ont pas eu la chance de pouvoir apprendre dans des yourtes-écoles qui suivent les nomades. La plupart sont envoyées dans des pensionnats à la ville et ne rentrent chez leurs parents qu’une fois par an. Aujourd’hui, elles veulent presque toutes faire des études.

Lorsque Bolormaa arrive en chine, elle se lie d’amitié avec XiaoLi, une autre jeune fille. J’ai trouvé intéressant la relation entre ces deux jeunes filles, l’entre-aide, le soutien, le partage des connaissances pour essayer de s’en sortir. Pensez-vous que ce soit possible dans ce milieu qui semble si hostile, ou hélas utopiste mais indispensable pour l’équilibre du roman ?

Dans tous les endroits hostiles, il y a toujours de belles personnes qui voient plus loin que la noirceur, qui ont dans le cœur une petite lumière. Ça se vérifie dans toutes les situations extrêmes ou de crises.

Le monde du cachemire est, il me semble, étroitement lié à la Chine, à la mafia, aux ateliers clandestins. Pour écrire ce roman, avez-vous eu la possibilité de rencontrer, de connaitre la façon de travailler de ce milieu ?

Quand j’ai commencé ce roman, je ne connaissais pas grand-chose du cachemire sinon que c’était une matière belle, précieuse et agréable à porter. J’ai donc fait beaucoup de recherches sur sa fabrication et j’ai découvert tout ce que cela impliquait en trafics louches, mondialisation et problèmes écologiques.

Ces ateliers sont de véritables lieux d’esclavage moderne, savez-vous ce qu’il en est aujourd’hui ? Je crois qu’il y a eu réellement des incendies terribles dans ces ateliers, j’imagine que cela a pu être un élément déclencheur pour votre créativité ? Faire savoir, diffuser, pour que cela cesse enfin un jour ?

J’ai décrit l’incendie de l’atelier de Bolormaa à partir d’un fait divers réel que j’avais lu dans le journal « L’Unità » et qui avait interpellé les politiques, mais hélas, ce genre d’accident n’est pas isolé, car les clandestins fument dans les dortoirs et cuisinent comme ils le peuvent au milieu des tas de vêtements qu’ils fabriquent.

Et qu’en est-il de l’Italie ? Vous m‘avez fait découvrir Prato autrement que par la vie des peintres de la renaissance italienne, ici nous sommes loin des ateliers de Filippo Lippi ! Mais la création semble être toujours présente, bien que cannibalisée par la Chine. Est-ce un risque pour le pays ?

Les Chinois se sont installés dans les ateliers de filature et de confection qui avaient été abandonnés par les Italiens qui n’ont pas su s’adapter à la crise du textile et des nouvelles technologies. Bien que les Italiens aient vu arriver cette main-d’œuvre bon marché d’un mauvais œil, ils craignent aujourd’hui que les Chinois ne repartent chez eux ou dans un autre pays d’Europe de l’Est. C’est toute une économie qui s’est créée autour de ce chinatown qui s’écroulerait et laisserait la ville encore plus sinistrée s’ils s’en allaient.

Ce roman poursuit sa route, et cela fait plaisir aux nouveaux lecteurs dont je fais partie. Est-il toujours présent en vous ou êtes-vous déjà passée au suivant ?

Je dois dire que je n’y pense plus guère, car j’en ai écrit trois depuis et d’autres personnages ont pris le relais dans ma tête.

Et aujourd’hui ?

Nous venons de vivre une période entre parenthèses qui n’est d’ailleurs pas vraiment terminée. Mais comment l’avez-vous vécue ?

Je l’ai vécue pas trop mal. J’ai la chance d’avoir un jardin et d’habiter à côté d’une forêt. Je n’ai pas modifié grand-chose à ma façon de vivre, car je sors peu. Je passe mes journées à écrire ou sculpter, jardiner, cuisiner et ça ne changeait guère mon emploi du temps. Évidemment, les amis, les enfants, le cinéma et le théâtre de temps en temps, la chorale dans laquelle je chante commencent à me manquer.

Vous êtes écrivain, mais également, artiste, avez-vous eu envie de poursuivre la création pendant ce confinement, et si oui, quelle création, sculpture, écriture, les deux ?

Je n’ai pas écrit de roman, je n’avais pas la tête à cela et puis ce que j’aurais pu raconter me semblait faux, obsolète et à côté de la plaque. J’ai quand même tenu un journal du confinement, car il me semblait qu’il fallait garder une trace de cet évènement extraordinaire. J’ai aussi réalisé quelques sculptures.

De nombreux romans voient leur parution reportée, la période est difficile et je crois avoir vu que c’est également le cas pour le vôtre. Il me semble que cela doit être difficile après de longs mois de création, de devoir attendre. Mais que voulez-vous ou pouvez-vous nous en dire ?

Oui, c’est peut-être ce qui est le plus difficile. Le report de la publication de mon roman qui devait sortir en octobre 2020 à juin 2021 ! Parfois, je me demande comment je vais pouvoir attendre jusque-là… mais tout le monde est dans le même cas. C’est encore plus ennuyeux pour les auteurs qui avaient publié en février/mars et qui n’ont pas pu avoir de promo.

Quel lecteur, ou plutôt quelle lectrice êtes-vous ?

Avez-vous eu envie de lire ces dernières semaines ? Et si oui, quels romans avez-vous aimé ?

J’ai lu beaucoup ces dernières semaines. Quand j’écris, je ne lis pas pour ne pas être influencée ou perturbée par le style des autres romanciers alors j’en ai profité pour découvrir des écrivains et des livres dont on parlait sur les blogs.

Et dans tous les cas, quel roman aimeriez-vous nous conseiller ?

Par exemple, un auteur belge, j’en ai lu beaucoup ces derniers temps.

  • Lize Spit : Débâcle
  • Armel Job : La disparue de l’île Monsin
  • Jacquelin Harpman : La plage d’Ostende
  • Barbara Abel : Et les vivants autour
  • Marcel Sel : Rosa
  • Dominique Van Cotthem : Le sang d’une autre
  • Isabelle Wéry : Poney flottant

Un grand merci Christiana d’avoir accepté de répondre à mes questions.

Avec plaisir.

Si vous ne les connaissez pas encore, retrouvez mes chroniques de La sonate oubliée et de Cachemire rouge.

A la rencontre de Patrice Gain…

« Le paysage devient plus qu’un décor, il est dans l’action »

copyright : Jérémie Le Maout

Nous devions nous rencontrer en mars à Paris à l’occasion de la parution au Livre de Poche de son roman Terre Fauve. Mais la pandémie en a décidé autrement. J’ai aimé ce roman qui est aussi ma première découverte de l’auteur. Aujourd’hui, Patrice Gain a accepté de répondre à mes questions, alors venez, partons à sa rencontre.

Qui êtes-vous :

Vous êtes né à Nantes en 1961, mais vous êtes aujourd’hui professionnel de la montagne. La montagne plutôt que la mer, est-ce un choix de vie ?

Oui, absolument. Un choix de vie influencée très jeune par des récits d’aventures et de montagnes, « Les Conquérants de l’inutile » de Lionel Terray en sont un exemple. Ma passion pour les territoires d’altitudes et les grands espaces ne s’est jamais démentie. Si on m’avait mis entre les mains un livre de Moitessier, peut-être bien aujourd’hui je serais un « Vagabond des mers du sud ». On ne sait jamais vers quel ailleurs un livre peut nous conduire

Vous êtes écrivain, mais vous êtes aussi ingénieur en environnement, comment peut-on concilier les deux ?

Il faut apprendre à jongler avec  l’écriture, les obligations liées à la promotion des ouvrages, le travail, la vie sociale et la vie de famille. C’est un peu l’école du cirque…

Dans quelles circonstances avez-vous commencé à écrire ?

Je ne sais pas vraiment quand c’est arrivé. J’ai stocké pendant plusieurs années des feuillets, sans me soucier de ce que j’allais en faire. Puis un jour, je me suis dit qu’il y avait peut-être matière à en faire quelque chose.

Avant Terres Fauves, vous avez publié deux romans La Naufragée du lac des Dents Blanches et Denali. Pourquoi avoir choisi le roman, plus particulièrement le thriller, dont les codes sont, il me semble, moins libres que le roman ?

Lors d’un trajet en voiture avec Yves Bichet, je me souviens l’avoir entendu dire : « Pour écrire, il faut avoir quelque chose à dire. » J’écris avant tout des histoires que j’aimerais lire. Des histoires souvent assez noires, mais qui collent de près à la réalité, comme pour « Le sourire du scorpion », mon dernier roman. Je ne m’attache donc pas à un code, mais seulement à « ce que j’ai à dire. »

À propos de vos romans :

Vous vivez à la montagne depuis des années, est-ce pour ça que vos romans y sont en partie situés ? L’endroit où vous situez vos personnages à une importance pour l’action à venir, pour leur personnalité ou leur façon de se révéler ?

Disons que dans mes romans on croise assez régulièrement des montagnes et des hommes qui les gravissent. Ce sont des images constitutives du texte, mais pas son fondement. Quand j’écris, il me faut une histoire et un territoire, puis je pose mes personnages au milieu. Ils interagissent ensuite les uns avec les autres.

Il me semble que vous aimez la montagne et la nature, en tout cas c’est ce que l’on ressent à vous lire, par vos descriptions. Mais ce n’est pas forcément le cas de David McCae, votre héros. Et de plus, la montagne n’est pas seulement belle, elle peut être aussi dangereuse, comme la faune ou la nature en général, c’est d’ailleurs ce que vous montrez si bien dans ce roman. Pourquoi avoir choisi de placer votre héros dans une situation aussi inconfortable ? Que cherchiez-vous à prouver ?

Je ne cherche pas à prouver quoi que ce soit, ni même à donner des leçons. Il y a des hommes qui vont sur la mer, d’autres qui gravissent des sommets vertigineux ou qui arpentent des déserts glacés, mais sont-ils pour autant plus apte à la vie que le citadin qui fuit ces grands espaces ? Chacun d’entre nous traîne dans ses valises ses phobies, ses rancœurs, ses peines  et ses joies…

Mes personnages cultivent souvent une forme d’ambiguïté que j’aime attiser, introspecter. J’aime étudier leur psychologie, comme la résilience de David face aux épreuves, à sa descente aux enfers et face aux hommes rencontrés, portant parfois en eux l’ambivalence du bien et du mal.

David a une conscience très forte de notre époque, ce qui lui fait dire ceci quand il rencontre les gars de Kluane Wilderness « J’ai parfois le sentiment de me trouver à un croisement de l’humanité: l’un des chemins ancre l’homme dans sa condition de prédateur et l’autre l’amène à s’en éloigner et à cultiver ce qu’il mange. » C’est très révélateur de sa personnalité.

Alors qu’il débute un peu en looser, il va finir par se révéler au fil des pages et des tonnes d’épreuves qu’il va surmonter. Est-ce une envie de lui donner une carrure à la hauteur de vos attentes, et des nôtres simples lecteurs ?

David est un citadin assez classique. Jean Cocteau disait : « La campagne, on s’y ennui le jour et on a peur la nuit ». David aurait aimé l’entendre dire ça.

Les épreuves, les personnes qu’il va croiser, lui donnent à voir le monde différemment. À se révéler aussi.

L’Alaska, dans les romans précédents le Canada ou le Montana. L’Amérique et ses grands espaces vous attirent. Y êtes-vous allé pour pouvoir les décrire aussi bien ? Comment se passe votre travail d’écriture et de recherche, je pense en particulier aux paysages qui ont une place importante, et aux superbes scènes que vous nous offrez dans Terres fauves.

Je connais effectivement la plupart des territoires dans lesquels je situe mes romans. L’immersion du lecteur dans les paysages arpentés par mes personnages n’a de sens que lorsqu’elle sert le texte. Le paysage devient plus qu’un décor, il est dans l’action.  

Depuis Terres fauves, vous avez écrit un autre roman, de quelle façon recevez-vous la parution en poche qui permet d’atteindre un nouveau lectorat, et le fait d’être sélectionné pour le prix des lecteurs ?

Très clairement, la parution de Terres fauves chez Le livre de poche donne une seconde vie à mon roman, auprès d’un autre lectorat et par voie de conséquence, plus de visibilité pour moi, l’auteur. J’ai conscience que c’est une énorme chance. Il suffit de jeter un œil à la qualité du catalogue. La cerise sur le gâteau, c’est la sélection pour le prix des lecteurs. J’en profite pour remercier le travail de Zoé Bellée, l’éditrice qui gère les collections policier / thriller chez Le livre de poche.

Quel lecteur êtes-vous ?

Êtes-vous vous-même un lecteur de thriller ? Avec des auteurs en particulier que vos appréciez, des styles, ou êtes-vous plutôt éclectique ?

Mes lectures sont très éclectiques. Il y a des tas de livres que j’aimerai lire, mais j’ai du mal à suivre le train de mes envies. Dans le registre noir et thriller, je citerai John Steinbeck, Larry Brown, Charles Williams, Jim Thompson, Kent Haruf…

Avez-vous lu un roman en particulier pendant le confinement que vous souhaitez nous conseiller ?

Vanda de Marion Brunet. Un excellent roman qui tisse la trame psychologique d’une femme en déshérence qui élève seule son fils.

Quelle va être votre prochaine lecture ?

J’ai plusieurs livres qui m’attendent, mais je n’ai pas encore fait mon choix.

Votre dernier roman, Le sourire du scorpion, est dans la première sélection du Prix Orange du Livre, une forme de visibilité bienvenue après cette difficile période de confinement. Il me semble que c’est toujours une bonne nouvelle de faire partie des sélections de Prix Littéraires, qu’en pensez-vous ?

Je confirme que c’est toujours une très agréable nouvelle, mais dans le contexte actuel, cela a un goût particulier. C’est quitter le silence d’un refuge après une période de mauvais temps et croire qu’atteindre le sommet est encore possible

Un grand merci Patrice Gain d’avoir accepté de répondre à mes questions.

Maintenant, il nous reste de beaux romans à découvrir chez Le mot et le reste ou au Livre de Poche.

Retrouvez mes chroniques de Terre Fauve et de Vanda, le roman conseillé par Patrice Gain.

Partir à la rencontre de Frédéric Couderc

« Je suis une sorte d’anti écrivain voyageur… »

Yonah ou le chant de la mer le dernier roman de Frédéric Couderc est paru juste avant le confinement. Il a donc subi de plein fouet ces deux mois de silence, ni rencontre, ni salon, pour le faire connaître. Mais ce serait dommage de passer à côté de cette belle aventure humaine. Je l’ai beaucoup aimé, vous pouvez d’ailleurs retrouver ma chronique ici, j’espère qu’elle vous donnera envie de le découvrir à votre tour.

Ce qu’en dit l’éditeur : Yonah ou le chant de la mer fait le pari de l’humanité, et révèle à travers l’histoire d’une famille morcelée celle d’un pays où certains gardent encore espoir.

Frédéric Couderc a accepté de répondre à quelques questions à propos de ce roman qui nous entraine à Tel-Aviv et qui m’a totalement séduite.

Comme à chacun de vos romans, avec « Yonah ou le chant de la mer » on voyage dans un pays à travers l’histoire d’un personnage en particulier. Ici, vous nous faites découvrir la vie d’Abie Nathan. Comment l’avez-vous découvert ? Pourquoi avoir eu envie d’en parler ?

Inspiré par les fantastiques séries israéliennes du moment (Fauda, False flag, When heroes fly, Our boys, Nehama…) je cherchais mon sujet du côté de Tel-Aviv, que j’ai fréquenté il y a 20 ans, et qui me semblait incarner ce côté « montagne russe » que je recherche toujours. En fait, je suis une sorte d’anti écrivain voyageur, hostile aux lieux communs de l’exotisme, à une certaine emphase. Je me déplace de telle ville à telle ville pour retrouver des points communs entre les humains, dans le détail montrer des diversités, mais m’attarder sur les fondamentaux : les histoires d’amour, de transmission, de deuil. Si, d’ailleurs, on ne devait trouver qu’un mérite au Covid, c’est celui-ci : on se joue toujours très facilement des frontières.

Qu’est-ce qui vous a le plus attiré, le discours, l’époque, le personnage ?

Abie Nathan est le point de départ, et finalement le prétexte à ce texte. Je ne veux surtout pas être son biographe. On n’est pas du tout dans le biopic, le « d’après une histoire vraie ». C’est un roman et je me moque d’ailleurs un peu de ça en inventant un tournage, une mise en abyme. C’est un livre plus intello qu’il n’y paraît, même si je n’aurais jamais un papier dans Télérama (rires). Je n’ai pas la carte à Saint-Germain-des-Près.

Israël, pays de contradictions, de conflits, avez-vous eu besoin d’y aller pour écrire ce roman ?

Oui, bien sûr,  j’ai passé un long séjour à Tel-Aviv. Mais je ne prétends pas écrire sur Israël. Mon truc, c’est de choisir des villes en toile de fond. Pas des pays. Si Gaza se situe à quelques minutes de roquettes, Tel-Aviv n’est absolument pas une ville de conflits, au contraire, enfin, il faut lire le roman pour comprendre…

J’ai trouvé intéressante l’approche des religieux intégristes juifs, qui démontre si besoin était que l’intégrisme est présent dans chacune des grandes religions, et ses dégâts évident sur une société, sur les jeunes. Est-ce un message que vous vouliez aussi faire passer ?

Oui, j’ai visité le quartier de Mea Shearim à l’âge de 20 ans, et à l’époque les ultraorthodoxes, bien qu’ils brûlaient déjà des salles de cinéma, conservaient une forme de bienveillance dans le regard des visiteurs. Je reviens à ce romantisme, cet exotisme, qui me paraît assez dangereux. Zeev, mon héros, ne les supporte pas. L’instinct chez lui se mêle toujours à une obsession : lutter contre la loi du plus fort. Chez les ultraorthodoxes se sont les femmes et les enfants qui sont broyés.

On aime cette famille, ce couple atypique et ses deux enfants très différents. Le fait qu’ils soient aussi différents, pensez-vous que ce soit le propre de toutes les familles ? Et la complexité de les laisser vivre leur vie, alors qu’on voudrait tant leur montrer le chemin peut-être ?

Il y a dès le début cette citation de Zeruya Shalev, elle est un fil rouge au roman : je crois, oui, qu’il s’agit toujours de donner et redonner vie à nos enfants.  C’est un roman familial, comme on dit. Clairement Abie, l’activiste, est un monstre d’égoïsme chez moi, c’est bien joli de se battre pour la paix dans le monde, mais si on n’est même pas capable de se déployer pour les siens, de trouver en soi cette générosité, c’est une existence plutôt ratée je trouve… Mais là encore tout est encore dans le sous-texte. Puisqu’on parle de série, je ne vais pas me spoiler quand même… Je pense que les personnages sont assez solides, mais l’intrigue est travaillée aussi je trouve. 

Il m’a semblé, contrairement aux deux romans précédents, que la relation mise en avant est moins celle du couple que celle des parents avec leurs enfants et en particulier du père, d’abord avec son fils, puis avec sa fille Yonah.

Le roman est dédicacé à ma petite Violette. J’ai quatre enfants, c’est naturellement la chose la plus importante dans mon existence, l’aventure ultime que ça représente, avec la femme de ma vie, c’est bien plus fort, naturellement, et bien plus difficile aussi, que d’écrire un texte, faire un film. Excepté quelques génies, je suis toujours un peu gêné par celles et ceux qui placent leur « œuvre » devant tout, c’est plutôt du pur égoïsme, non ?

Pour vous, être père, est-ce naturel, une évidence, ou au contraire faut-il s’y préparer ?

Ah, les trois ! Mais surtout une réinvention permanente. Ce que fait Zeev pour Rafael, puis Yonah, dans le roman, donne la clef…

Quel message aimeriez-vous que l’on retienne de ce roman s’il ne devait y en avoir qu’un ?

Les failles et tout l’amour de la famille Stein, surtout ! Mais aussi la dimension intime du conflit israélo palestinien. Ni sioniste, ni pro-palestinien, je laisse le lecteur choisir finalement… 

Avez-vous aimé un livre en particulier pendant ces semaines confinées d’une vie comme entre parenthèse ?

J’ai détesté chaque minute de ce confinement, les réactions de la plupart de mes contemporains, sinon François Sureau et André Comte Sponville qui ont clairement énoncé mes ruminations rageuses. Écrire, c’est une réclusion volontaire, pour éprouver la plus grande liberté possible, écouter les tambours du monde. Kessel est mon modèle, imaginez-le remplir une attestation dérogatoire pour sortir à un kilomètre de chez lui ! Ma littérature est celle du contact social, du « toucher », avec Adbdennour Bidar je pense qu’en voulant sauver la vie nous l’avons dans le même temps coupée de tous les liens qui la nourrissent. Nous avons cessé d’exister pour rester en vie. Mon héros Zeev aurait été furieux. Sa femme Hélène plus mesurée. Yonah aussi et Rafael à deux doigts de péter les plombs. C’était un peu pareil chez moi… J’ajoute enfin que je ne comprends même pas ce discours « feel good book » autour d’un retour sur soi, d’une parenthèse enchantée avant un « monde d’après ». La vérité, c’est que la plupart des écrivains sont anéantis, effondrés, prêts à mettre la clef sous la porte.  

– Quel conseil de lecture aimeriez-vous nous donner ?

Pour rester à Tel-Aviv, et rire, toute l’œuvre d’Etgar Keret.

Un grand merci Frédéric pour vos réponses.

C’est toujours un grand plaisir de lire les romans de Frédéric Couderc, à votre tour de découvrir celui-ci, disponible dans toutes nos librairies. Et pour aller plus loin, Etgar Keret est publié chez Actes-Sud

Retrouvez mes chroniques de Yonah ou le chant de la mer, Le jour se lève et ce n’est pas le tien et Aucune pierre ne brise la nuit. Et du roman jeunesse Je n’ai pas trahi. Ainsi que l’entretien avec Frédéric Couderc lors de la parution du roman Aucune pierre ne brise la nuit.

A crier dans les ruines, Alexandra Koszelyk au château de Maffliers

C’était une belle soirée hier, ce diner aux chandelles du cercle littéraire de Maffliers

Là comme chaque mois depuis des années, Corinne et Jean-Pierre Tartare recevaient un auteur au Château de Maffliers. Hier soir, c’était Alexandra Koszelyk, et une belle tablée de vingt-neuf convives qui avaient tous lu le roman d’Alexandra « A crier dans les ruines publié aux éditions Les Forges de Vulcain.

Instant magique, et c’est bien Alexandra qui en parle le mieux, sur son fil Instagram :

Quand un auteur écrit, il déverse sur le papier un des nombreux mondes qu’il porte en lui, une sorte d’accouchement solitaire dont la gestation peut prendre des années.
Et puis, arrive ce miracle de la rencontre de l’autre, de ce lecteur avide d’un nouvel univers à explorer.
La magie de la littérature est là, dans ces ponts qu’elles créent entre deux imaginaires.

La magie d’écouter un auteur, mais aussi le contexte particulier qui fait que tous les participants ont lu et aimé le roman, procurent une harmonie incroyable à ces diners, chacun donne son avis, son ressenti, sa vision du roman, dans une ambiance particulièrement agréable et conviviale.

Alexandra Koszelyk a réussi un magnifique premier roman dont elle a parlé avec beaucoup d’émotion et de ferveur, l’Ukraine, Tchernobyl, ses grands-parents, la belle histoire, souvent triste, entre Lena et Ivan, et tant d’émotions impossibles à partager.

Alors si vous ne l’avez pas encore lu, courrez  en médiathèque, chez votre libraire, et découvrez ce roman.

Retrouvez mon billet de ce roman lu aussi dans le cadre de ma participation aux 68 premières fois

À la rencontre de Jean-Marie Blas de Roblès

Jean-Marie Blas de Roblès nous régale une fois de plus avec « Le Rituel des dunes » paru aux éditions Zulma. Roman exotique et parfaitement décalé, aux personnages multiples et foisonnants, porté par sa sublime écriture. J’ai eu envie de lui poser quelques questions à propos de ce roman, et de son travail d’écriture. Toutes les réponses sont à découvrir ici.

À propos du roman « Le Rituel des dunes »

Dans Le Rituel des dunes, le protagoniste principal, Roetgen, est parti comme expatrié en Chine,  je crois que c’est également votre propre expérience, est-ce la raison qui vous a donné envie d’écrire ce roman ?

J’ai effectivement vécu en Chine de 1983 à 1984. J’y ai fait l’expérience d’un monde si étrange, si différent du nôtre qu’il semblait incompréhensible à première vue, presque monstrueux par son altérité. « La civilisation chinoise, écrit Joseph Needham, le grand sinologue britannique, présente l’irrésistible fascination de ce qui est totalement « autre », et seul ce qui est totalement « autre » peut inspirer l’amour le plus profond, en même temps qu’un puissant désir de le connaître. » Cela a certainement joué lorsque je me suis mis en tête de raconter l’histoire de Roetgen et sa rencontre avec Beverly, mais je ne connais pas de « raison » préalable qui me pousse à écrire tel ou tel roman. C’est toujours le résultat d’un processus complexe d’amalgames, d’une longue maturation dont je ne maîtrise pas les différentes étapes. 

Quand on est écrivain, j’imagine que l’on peut mettre beaucoup de soi dans ses livres, ou au contraire très peu. Comment vous situez-vous ?

C’est la fiction qui m’intéresse, l’exploration d’un univers aberrant situé à la marge du réel. Ce qui ne veut pas dire que je n’intègre pas certaines expériences vécues à mes romans, mais que je les utilise comme n’importe quel autre matériau dans ce collage de petites réalités disparates que nécessite toute invention dans l’ordre de l’imaginaire. Pas d’autobiographie, donc, même si mes livres reflètent sans doute ce que je suis, puisqu’ils témoignent du long travail d’écriture et des questionnements qui occupent ma vie depuis bientôt cinquante ans.

Le protagoniste principal, Roetgen va vivre des moments forts avec Beverly, cette américaine fantasque et un peu folle, mais qui a pourtant bien des choses à lui apprendre.  J’ai eu l’impression que le personnage est important aussi, d’abord par sa personnalité, pour ce qu’il éveille chez Roetgen.  Mais aussi parce qu’il me semble confronter deux mondes – les USA et la Chine –, deux caractères et deux âges… Quelle est votre vision de Berverly, elle qui me semble indispensable pour « révéler » Roetgen.

Beverly est le personnage central du Rituel des dunes. C’est sa personnalité déconcertante, sa folie que le narrateur retient de son séjour en Chine. Il lui faudra trois cents pages de remémoration pour qu’il se reproche enfin de ne pas avoir su l’accueillir dans son étrangeté. Cette Chine millénaire et encore maoïste où ils sont plongés, cette façade à première vue impénétrable à nos yeux d’occidentaux, n’est qu’une amplification de l’étrangeté de l’autre lorsqu’il n’obéit pas à nos propres codes de reconnaissance culturelle. Il faut un violent effort sur soi-même pour aller vers lui sous peine de n’apercevoir que son exotisme ou sa bizarrerie. C’est le sens de la phrase de Zhuang Zi mise en exergue du roman : À vrai dire, tout être est autre, et tout être est soi-même. Cette vérité ne se voit pas à partir de l’autre, mais se comprend à partir de soi-même. Roetgen s’aperçoit qu’il a manqué Beverly, comme elle-même ou les expatriés qu’ils côtoient ont manqué la Chine. Tous deux ont échoué, faute d’empathie dans le rituel d’approche nécessaire à toute rencontre véritable.

Roetgen écrit un roman policier, mais nous n’en connaissons qu’une partie… Comment et pourquoi vous est venue cette envie de faire travailler notre imagination ?

Beverly s’est construit une théorie sur ce qui permet de connaître quelqu’un : Une véritable autobiographie, dit-elle, devrait être la sélection d’une parfaite série de faits sur soi-même, série qui permettrait à un lecteur de prédire tout le reste. Ou, en termes formels, d’axiomes à partir desquels nous pourrions dériver l’ensemble des théorèmes concernant une personne. Lorsque Roetgen lui demande « qui elle est », l’Américaine le prend au sérieux et lui offre toute une série d’axiomes de sa propre biographie permettant peut-être de répondre à la question posée. Elle se raconte sans fards, mais demande en contrepartie que Roetgen lui lise ce qu’il écrit. Le lecteur assiste à ces lectures : la nuit de ce con de Lafitte dans un chaudron de la Cité interdite, le conte fantastique d’un empereur à double visage au sein du Repos précieux des monstres désirables, et plusieurs chapitres d’un roman policier que Roetgen s’amuse à écrire par correspondance avec un ami de Pékin, chacun inventant la suite de l’intrigue à partir des pages qu’il reçoit. Roetgen ne dispose que de son propre texte et ne peut livrer à Beverly qu’un chapitre sur deux du roman policier en question. Beverly s’en satisfait, arguant que c’est aussi la part du lecteur de combler les « trous » : Imagine qu’on supprime un chapitre sur deux dans « Le Grand Sommeil » de Chandler, ou même de « Salammbô » ou de « Guerre et Paix », est-ce que ça gênerait ? Est-ce que tu n’imaginerais pas une intrigue au moins aussi intéressante, aussi captivante que dans l’original ? Je ne suis pas loin de partager son avis, mais j’ai fait en sorte de glisser dans ces chapitres nombre d’éléments qui permettent de suivre l’intrigue principale, malgré la discordance annoncée. La référence aux Mille et une nuits et à Shéhérazade est explicite : il s’agit avant tout de se raconter des histoires pour survivre.

J’avoue qu’au début du roman, j’ai à deux reprises relu les chapitres précédents, un peu perdue par ces différents textes… Vous avez l’art de nous faire réfléchir ! Je n’ose imaginer la complication pour l’écriture…

Retour aux Mille et une nuits : il faut seulement se laisser porter, accepter de passer d’une histoire à une autre, rêver. Dans mes lectures, j’aime que l’auteur prenne au sérieux mon pouvoir de discernement, j’apprécie d’être sollicité. En écrivant, je reproduis certainement ce mécanisme qui provoque chez moi la délectation.

J’ai particulièrement aimé comme pour le roman précédent tout d’abord votre écriture, si fine, ciselée, précise, mais aussi ces évocations de la Chine avec la précision et la finesse d’un orfèvre, le travail du sculpteur, la cité interdite… Faut-il avoir vécu et surtout apprécié ces moments-là pour en parler aussi bien ?

Nourri d’une documentation suffisante, notre imaginaire est plus riche, plus exact, plus véridique que n’importe quelle expérience de terrain. Hubert Haddad, par exemple, a écrit l’un des plus beaux romans sur la culture japonaise – Le peintre d’éventail – sans avoir mis un pied au Japon. L’écriture romanesque met en scène des illusions d’optique, des trompe-l’œil plus vrais que nature.

Ce roman est paru une première fois il y a trente ans, pourquoi avoir choisi de le republier, et dans quelle circonstances ?

Tous les romanciers, dit en substance David Lodge, écrivent « pour défier la mort, pour que leur nom et leur œuvre se perpétuent ; c’est une sorte de réconfort pour eux, et de grande fierté, lorsque leurs livres restent disponibles au catalogue ». Quand mon éditrice m’a proposé de republier un livre épuisé depuis vingt ans, j’ai bien évidemment sauté de joie.

Aviez-vous ressenti le besoin d’une réécriture, et est-ce un réel plaisir de le faire ?

Quels sont vos sentiments lorsque vous relisez vos premiers romans ? Il me semble que cette démarche ne doit pas être si habituelle chez les écrivains, il y a tant à dire de nouveau sans doute…

Lorsque je relis mes premiers livres, j’y trouve à la fois matière à me réjouir et à m’affliger. Si je suis agréablement surpris par la maturité de certains passages, ou la présence de thèmes qui n’ont cessé de se développer ensuite, j’y aperçois aussi des faiblesses stylistiques qui m’avaient échappé et que je suis incapable de conserver telles quelles. La réédition d’un livre autorise sa « mise à jour », elle me permet d’en corriger les failles, voire de remanier sa structure en profondeur – comme c’est le cas pour Le Rituel des dunes – de façon à ce qu’il corresponde à mes exigences d’aujourd’hui et s’intègre avec plus de cohésion dans l’édifice qui se construit à partir de La Mémoire de riz. Cette démarche n’est pas si rare, me semble-t-il. C’est celle de tout créateur en quête d’excellence, ou du moins d’une progression dans le projet qui est le sien. En retouchant mes œuvres disait Yeats, c’est moi que je corrige. Il ne s’agit pas tant de dire des choses nouvelles que de mieux exprimer celles qui l’ont été.

Et … si j’ose vous demander, avez-vous déjà la trame ou le sujet de votre prochain roman ?  Je crois me souvenir que vous avez une vision assez précise de ceux que vous souhaitez écrire et qu’ils s’installent dans un schéma précis, pourriez-vous nous en parler ?

Il m’est déjà très difficile de parler d’un livre déjà écrit : c’est trop me demander que d’évoquer un roman qui n’existe pas encore.

Je n’ai pas de vision précise des livres à venir, mais ils s’inscrivent bien dans un schéma dont la matrice est constituée par les vingt-deux nouvelles de La mémoire de riz. Tous les personnages présents dans ce recueil initial sont appelés à voyager d’un roman à l’autre, avec des effets de loupe pour certains, des compléments d’histoire ou de simples allusions ; cela vaut également pour les objets, les animaux, les lieux, les atmosphères. En installant cette porosité d’ensemble, j’espère laisser derrière moi une sorte d’architecture romanesque où le lecteur reconnaîtra un jour l’ombre portée d’un seul livre aux multiples facettes.

Quel lecteur êtes-vous ?

Si vous deviez me conseiller un livre, que vous avez lu récemment, ce serait lequel et pourquoi ?

J’ai particulièrement aimé Vénus s’en va, de Damien Aubel, publié fin 2018 chez Inculte. Ce roman dresse le portrait intime de l’empereur Claude, souverain dont Suétone, entre autres, a fait l’idiot de la famille des Auguste. À rebours de cette triste réputation – celle d’un cocu gâteux et pitoyable presque invisible entre les règnes excessifs de Caligula et de Néron – nous découvrons un homme inquiet, tourmenté par sa quête mystique de la déesse Vénus. C’est l’époque de Messaline, des jardins de Lucullus : avec une érudition maîtrisée, Damien Aubel ne nous épargne rien des intrigues de palais ni des lupanars sordides du quartier de Suburre, mais il le fait dans un style exceptionnel, puissamment novateur, avec cette liberté poétique, cette aptitude à distordre la langue où je reconnais d’emblée l’inutile et nécessaire beauté de la grande littérature.

Un grand merci à Jean-Marie pour avoir accepté de répondre à toutes ces questions. Et pour le plaisir que procure la lecture de chacun de ses romans.

Retrouvez également ma chronique du roman Le Rituel des dunes.