A la rencontre de Christiana Moreau

Christiana Moreau nous entraine des steppes de Mongolie aux collines de Prato, à travers le destin de trois femmes liées par un fil de Cachemire rouge

Bonjour Christiana, et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions.
Je vous avais découverte avec votre premier roman, La sonate oubliée, qui se déroulait essentiellement en Italie. Avec celui-ci, vous avez changé de continent pour nous faire voyager jusqu’en Mongolie intérieure, dans le sillage d’une jeune fille et d’un magnifique pull de Cachemire rouge qui nous ramène une fois encore en Italie.

A propos du roman :

J’ai beaucoup aimé ce roman et je me suis attachée à vos personnages. A l’instar du roman La tresse, on y retrouve l’amitié féminine, la force et le courage des femmes, mais aussi le lien parfois invisible qu’il peut y avoir entre ces femmes. Est-ce un point qui vous paraissait important ? Est-ce réaliste ou au contraire pas nécessairement, mais important pour passer votre message (s’il y en a un !)

J’avais envie d’écrire une belle histoire d’amitié qui est une force dans les moments difficiles de l’existence. L’amitié entre Bolormaa et XiaoLi, mais aussi entre Alessandra et Giulia qui sont le pendant européen des deux héroïnes principales, est source de réconfort et de courage dans l’adversité. Je n’ai pas voulu de prime abord faire passer un message même si je l’ai peut-être fait inconsciemment au fil des pages. Je pense que lorsqu’on traverse de telles épreuves à deux on doit se sentir soudées par un lien très fort.

Le point de départ est la Mongolie intérieure, vos descriptions des Steppes et des paysages donnent vraiment envie d’y partir. Comment vous est venue l’envie d’initier ce roman là-bas ? Avez-vous eu besoin d’y aller pour écrire ce roman ? Comment faites-vous vos recherches avant d’écrire ?

Je n’avais pas l’idée de la Mongolie quand j’ai commencé à écrire. Je voulais parler de Prato et de son chinatown. J’avais d’ailleurs débuté l’histoire par le chapitre 13 et je réfléchissais à un lien entre la chine et Prato pour bâtir un récit. De recherche en recherche, de fil en aiguille, la Mongolie-Intérieure (qui est une province chinoise contrairement à la Mongolie) s’est imposée comme trait d’union. Je n’y suis pas allée hélas, j’ai recueilli des témoignages de personnes qui y ont séjourné, j’ai lu beaucoup, regardé des reportages et… passé un week-end dans une yourte… en France ! 😊 Et si je ne suis jamais allée en Mongolie, j’ai passé une semaine à Prato et j’ai fait le voyage en train en Russie…

La tradition nomade de Mongolie se perd. Mais il m’a semblé qu’elle est importante à vos yeux. Est-ce pour la transmission, pour perpétuer les traditions ancestrales, ou parce qu’elle est l’essence même d’une population qui aujourd’hui doit émigrer et s’intégrer au risque de perdre ses racines ?

C’est tout cela à la fois.

Bolormaa a eu la chance de suivre un minimum d’études, parce que ses parents ont compris l’importance de l’éducation des filles. Est-ce également le cas pour les jeunes filles de ce pays aujourd’hui ?

Oui souvent, mais toutes n’ont pas eu la chance de pouvoir apprendre dans des yourtes-écoles qui suivent les nomades. La plupart sont envoyées dans des pensionnats à la ville et ne rentrent chez leurs parents qu’une fois par an. Aujourd’hui, elles veulent presque toutes faire des études.

Lorsque Bolormaa arrive en chine, elle se lie d’amitié avec XiaoLi, une autre jeune fille. J’ai trouvé intéressant la relation entre ces deux jeunes filles, l’entre-aide, le soutien, le partage des connaissances pour essayer de s’en sortir. Pensez-vous que ce soit possible dans ce milieu qui semble si hostile, ou hélas utopiste mais indispensable pour l’équilibre du roman ?

Dans tous les endroits hostiles, il y a toujours de belles personnes qui voient plus loin que la noirceur, qui ont dans le cœur une petite lumière. Ça se vérifie dans toutes les situations extrêmes ou de crises.

Le monde du cachemire est, il me semble, étroitement lié à la Chine, à la mafia, aux ateliers clandestins. Pour écrire ce roman, avez-vous eu la possibilité de rencontrer, de connaitre la façon de travailler de ce milieu ?

Quand j’ai commencé ce roman, je ne connaissais pas grand-chose du cachemire sinon que c’était une matière belle, précieuse et agréable à porter. J’ai donc fait beaucoup de recherches sur sa fabrication et j’ai découvert tout ce que cela impliquait en trafics louches, mondialisation et problèmes écologiques.

Ces ateliers sont de véritables lieux d’esclavage moderne, savez-vous ce qu’il en est aujourd’hui ? Je crois qu’il y a eu réellement des incendies terribles dans ces ateliers, j’imagine que cela a pu être un élément déclencheur pour votre créativité ? Faire savoir, diffuser, pour que cela cesse enfin un jour ?

J’ai décrit l’incendie de l’atelier de Bolormaa à partir d’un fait divers réel que j’avais lu dans le journal « L’Unità » et qui avait interpellé les politiques, mais hélas, ce genre d’accident n’est pas isolé, car les clandestins fument dans les dortoirs et cuisinent comme ils le peuvent au milieu des tas de vêtements qu’ils fabriquent.

Et qu’en est-il de l’Italie ? Vous m‘avez fait découvrir Prato autrement que par la vie des peintres de la renaissance italienne, ici nous sommes loin des ateliers de Filippo Lippi ! Mais la création semble être toujours présente, bien que cannibalisée par la Chine. Est-ce un risque pour le pays ?

Les Chinois se sont installés dans les ateliers de filature et de confection qui avaient été abandonnés par les Italiens qui n’ont pas su s’adapter à la crise du textile et des nouvelles technologies. Bien que les Italiens aient vu arriver cette main-d’œuvre bon marché d’un mauvais œil, ils craignent aujourd’hui que les Chinois ne repartent chez eux ou dans un autre pays d’Europe de l’Est. C’est toute une économie qui s’est créée autour de ce chinatown qui s’écroulerait et laisserait la ville encore plus sinistrée s’ils s’en allaient.

Ce roman poursuit sa route, et cela fait plaisir aux nouveaux lecteurs dont je fais partie. Est-il toujours présent en vous ou êtes-vous déjà passée au suivant ?

Je dois dire que je n’y pense plus guère, car j’en ai écrit trois depuis et d’autres personnages ont pris le relais dans ma tête.

Et aujourd’hui ?

Nous venons de vivre une période entre parenthèses qui n’est d’ailleurs pas vraiment terminée. Mais comment l’avez-vous vécue ?

Je l’ai vécue pas trop mal. J’ai la chance d’avoir un jardin et d’habiter à côté d’une forêt. Je n’ai pas modifié grand-chose à ma façon de vivre, car je sors peu. Je passe mes journées à écrire ou sculpter, jardiner, cuisiner et ça ne changeait guère mon emploi du temps. Évidemment, les amis, les enfants, le cinéma et le théâtre de temps en temps, la chorale dans laquelle je chante commencent à me manquer.

Vous êtes écrivain, mais également, artiste, avez-vous eu envie de poursuivre la création pendant ce confinement, et si oui, quelle création, sculpture, écriture, les deux ?

Je n’ai pas écrit de roman, je n’avais pas la tête à cela et puis ce que j’aurais pu raconter me semblait faux, obsolète et à côté de la plaque. J’ai quand même tenu un journal du confinement, car il me semblait qu’il fallait garder une trace de cet évènement extraordinaire. J’ai aussi réalisé quelques sculptures.

De nombreux romans voient leur parution reportée, la période est difficile et je crois avoir vu que c’est également le cas pour le vôtre. Il me semble que cela doit être difficile après de longs mois de création, de devoir attendre. Mais que voulez-vous ou pouvez-vous nous en dire ?

Oui, c’est peut-être ce qui est le plus difficile. Le report de la publication de mon roman qui devait sortir en octobre 2020 à juin 2021 ! Parfois, je me demande comment je vais pouvoir attendre jusque-là… mais tout le monde est dans le même cas. C’est encore plus ennuyeux pour les auteurs qui avaient publié en février/mars et qui n’ont pas pu avoir de promo.

Quel lecteur, ou plutôt quelle lectrice êtes-vous ?

Avez-vous eu envie de lire ces dernières semaines ? Et si oui, quels romans avez-vous aimé ?

J’ai lu beaucoup ces dernières semaines. Quand j’écris, je ne lis pas pour ne pas être influencée ou perturbée par le style des autres romanciers alors j’en ai profité pour découvrir des écrivains et des livres dont on parlait sur les blogs.

Et dans tous les cas, quel roman aimeriez-vous nous conseiller ?

Par exemple, un auteur belge, j’en ai lu beaucoup ces derniers temps.

  • Lize Spit : Débâcle
  • Armel Job : La disparue de l’île Monsin
  • Jacquelin Harpman : La plage d’Ostende
  • Barbara Abel : Et les vivants autour
  • Marcel Sel : Rosa
  • Dominique Van Cotthem : Le sang d’une autre
  • Isabelle Wéry : Poney flottant

Un grand merci Christiana d’avoir accepté de répondre à mes questions.

Avec plaisir.

Si vous ne les connaissez pas encore, retrouvez mes chroniques de La sonate oubliée et de Cachemire rouge.

A la rencontre de Patrice Gain…

« Le paysage devient plus qu’un décor, il est dans l’action »

copyright : Jérémie Le Maout

Nous devions nous rencontrer en mars à Paris à l’occasion de la parution au Livre de Poche de son roman Terre Fauve. Mais la pandémie en a décidé autrement. J’ai aimé ce roman qui est aussi ma première découverte de l’auteur. Aujourd’hui, Patrice Gain a accepté de répondre à mes questions, alors venez, partons à sa rencontre.

Qui êtes-vous :

Vous êtes né à Nantes en 1961, mais vous êtes aujourd’hui professionnel de la montagne. La montagne plutôt que la mer, est-ce un choix de vie ?

Oui, absolument. Un choix de vie influencée très jeune par des récits d’aventures et de montagnes, « Les Conquérants de l’inutile » de Lionel Terray en sont un exemple. Ma passion pour les territoires d’altitudes et les grands espaces ne s’est jamais démentie. Si on m’avait mis entre les mains un livre de Moitessier, peut-être bien aujourd’hui je serais un « Vagabond des mers du sud ». On ne sait jamais vers quel ailleurs un livre peut nous conduire

Vous êtes écrivain, mais vous êtes aussi ingénieur en environnement, comment peut-on concilier les deux ?

Il faut apprendre à jongler avec  l’écriture, les obligations liées à la promotion des ouvrages, le travail, la vie sociale et la vie de famille. C’est un peu l’école du cirque…

Dans quelles circonstances avez-vous commencé à écrire ?

Je ne sais pas vraiment quand c’est arrivé. J’ai stocké pendant plusieurs années des feuillets, sans me soucier de ce que j’allais en faire. Puis un jour, je me suis dit qu’il y avait peut-être matière à en faire quelque chose.

Avant Terres Fauves, vous avez publié deux romans La Naufragée du lac des Dents Blanches et Denali. Pourquoi avoir choisi le roman, plus particulièrement le thriller, dont les codes sont, il me semble, moins libres que le roman ?

Lors d’un trajet en voiture avec Yves Bichet, je me souviens l’avoir entendu dire : « Pour écrire, il faut avoir quelque chose à dire. » J’écris avant tout des histoires que j’aimerais lire. Des histoires souvent assez noires, mais qui collent de près à la réalité, comme pour « Le sourire du scorpion », mon dernier roman. Je ne m’attache donc pas à un code, mais seulement à « ce que j’ai à dire. »

À propos de vos romans :

Vous vivez à la montagne depuis des années, est-ce pour ça que vos romans y sont en partie situés ? L’endroit où vous situez vos personnages à une importance pour l’action à venir, pour leur personnalité ou leur façon de se révéler ?

Disons que dans mes romans on croise assez régulièrement des montagnes et des hommes qui les gravissent. Ce sont des images constitutives du texte, mais pas son fondement. Quand j’écris, il me faut une histoire et un territoire, puis je pose mes personnages au milieu. Ils interagissent ensuite les uns avec les autres.

Il me semble que vous aimez la montagne et la nature, en tout cas c’est ce que l’on ressent à vous lire, par vos descriptions. Mais ce n’est pas forcément le cas de David McCae, votre héros. Et de plus, la montagne n’est pas seulement belle, elle peut être aussi dangereuse, comme la faune ou la nature en général, c’est d’ailleurs ce que vous montrez si bien dans ce roman. Pourquoi avoir choisi de placer votre héros dans une situation aussi inconfortable ? Que cherchiez-vous à prouver ?

Je ne cherche pas à prouver quoi que ce soit, ni même à donner des leçons. Il y a des hommes qui vont sur la mer, d’autres qui gravissent des sommets vertigineux ou qui arpentent des déserts glacés, mais sont-ils pour autant plus apte à la vie que le citadin qui fuit ces grands espaces ? Chacun d’entre nous traîne dans ses valises ses phobies, ses rancœurs, ses peines  et ses joies…

Mes personnages cultivent souvent une forme d’ambiguïté que j’aime attiser, introspecter. J’aime étudier leur psychologie, comme la résilience de David face aux épreuves, à sa descente aux enfers et face aux hommes rencontrés, portant parfois en eux l’ambivalence du bien et du mal.

David a une conscience très forte de notre époque, ce qui lui fait dire ceci quand il rencontre les gars de Kluane Wilderness « J’ai parfois le sentiment de me trouver à un croisement de l’humanité: l’un des chemins ancre l’homme dans sa condition de prédateur et l’autre l’amène à s’en éloigner et à cultiver ce qu’il mange. » C’est très révélateur de sa personnalité.

Alors qu’il débute un peu en looser, il va finir par se révéler au fil des pages et des tonnes d’épreuves qu’il va surmonter. Est-ce une envie de lui donner une carrure à la hauteur de vos attentes, et des nôtres simples lecteurs ?

David est un citadin assez classique. Jean Cocteau disait : « La campagne, on s’y ennui le jour et on a peur la nuit ». David aurait aimé l’entendre dire ça.

Les épreuves, les personnes qu’il va croiser, lui donnent à voir le monde différemment. À se révéler aussi.

L’Alaska, dans les romans précédents le Canada ou le Montana. L’Amérique et ses grands espaces vous attirent. Y êtes-vous allé pour pouvoir les décrire aussi bien ? Comment se passe votre travail d’écriture et de recherche, je pense en particulier aux paysages qui ont une place importante, et aux superbes scènes que vous nous offrez dans Terres fauves.

Je connais effectivement la plupart des territoires dans lesquels je situe mes romans. L’immersion du lecteur dans les paysages arpentés par mes personnages n’a de sens que lorsqu’elle sert le texte. Le paysage devient plus qu’un décor, il est dans l’action.  

Depuis Terres fauves, vous avez écrit un autre roman, de quelle façon recevez-vous la parution en poche qui permet d’atteindre un nouveau lectorat, et le fait d’être sélectionné pour le prix des lecteurs ?

Très clairement, la parution de Terres fauves chez Le livre de poche donne une seconde vie à mon roman, auprès d’un autre lectorat et par voie de conséquence, plus de visibilité pour moi, l’auteur. J’ai conscience que c’est une énorme chance. Il suffit de jeter un œil à la qualité du catalogue. La cerise sur le gâteau, c’est la sélection pour le prix des lecteurs. J’en profite pour remercier le travail de Zoé Bellée, l’éditrice qui gère les collections policier / thriller chez Le livre de poche.

Quel lecteur êtes-vous ?

Êtes-vous vous-même un lecteur de thriller ? Avec des auteurs en particulier que vos appréciez, des styles, ou êtes-vous plutôt éclectique ?

Mes lectures sont très éclectiques. Il y a des tas de livres que j’aimerai lire, mais j’ai du mal à suivre le train de mes envies. Dans le registre noir et thriller, je citerai John Steinbeck, Larry Brown, Charles Williams, Jim Thompson, Kent Haruf…

Avez-vous lu un roman en particulier pendant le confinement que vous souhaitez nous conseiller ?

Vanda de Marion Brunet. Un excellent roman qui tisse la trame psychologique d’une femme en déshérence qui élève seule son fils.

Quelle va être votre prochaine lecture ?

J’ai plusieurs livres qui m’attendent, mais je n’ai pas encore fait mon choix.

Votre dernier roman, Le sourire du scorpion, est dans la première sélection du Prix Orange du Livre, une forme de visibilité bienvenue après cette difficile période de confinement. Il me semble que c’est toujours une bonne nouvelle de faire partie des sélections de Prix Littéraires, qu’en pensez-vous ?

Je confirme que c’est toujours une très agréable nouvelle, mais dans le contexte actuel, cela a un goût particulier. C’est quitter le silence d’un refuge après une période de mauvais temps et croire qu’atteindre le sommet est encore possible

Un grand merci Patrice Gain d’avoir accepté de répondre à mes questions.

Maintenant, il nous reste de beaux romans à découvrir chez Le mot et le reste ou au Livre de Poche.

Retrouvez mes chroniques de Terre Fauve et de Vanda, le roman conseillé par Patrice Gain.

Partir à la rencontre de Frédéric Couderc

« Je suis une sorte d’anti écrivain voyageur… »

Yonah ou le chant de la mer le dernier roman de Frédéric Couderc est paru juste avant le confinement. Il a donc subi de plein fouet ces deux mois de silence, ni rencontre, ni salon, pour le faire connaître. Mais ce serait dommage de passer à côté de cette belle aventure humaine. Je l’ai beaucoup aimé, vous pouvez d’ailleurs retrouver ma chronique ici, j’espère qu’elle vous donnera envie de le découvrir à votre tour.

Ce qu’en dit l’éditeur : Yonah ou le chant de la mer fait le pari de l’humanité, et révèle à travers l’histoire d’une famille morcelée celle d’un pays où certains gardent encore espoir.

Frédéric Couderc a accepté de répondre à quelques questions à propos de ce roman qui nous entraine à Tel-Aviv et qui m’a totalement séduite.

Comme à chacun de vos romans, avec « Yonah ou le chant de la mer » on voyage dans un pays à travers l’histoire d’un personnage en particulier. Ici, vous nous faites découvrir la vie d’Abie Nathan. Comment l’avez-vous découvert ? Pourquoi avoir eu envie d’en parler ?

Inspiré par les fantastiques séries israéliennes du moment (Fauda, False flag, When heroes fly, Our boys, Nehama…) je cherchais mon sujet du côté de Tel-Aviv, que j’ai fréquenté il y a 20 ans, et qui me semblait incarner ce côté « montagne russe » que je recherche toujours. En fait, je suis une sorte d’anti écrivain voyageur, hostile aux lieux communs de l’exotisme, à une certaine emphase. Je me déplace de telle ville à telle ville pour retrouver des points communs entre les humains, dans le détail montrer des diversités, mais m’attarder sur les fondamentaux : les histoires d’amour, de transmission, de deuil. Si, d’ailleurs, on ne devait trouver qu’un mérite au Covid, c’est celui-ci : on se joue toujours très facilement des frontières.

Qu’est-ce qui vous a le plus attiré, le discours, l’époque, le personnage ?

Abie Nathan est le point de départ, et finalement le prétexte à ce texte. Je ne veux surtout pas être son biographe. On n’est pas du tout dans le biopic, le « d’après une histoire vraie ». C’est un roman et je me moque d’ailleurs un peu de ça en inventant un tournage, une mise en abyme. C’est un livre plus intello qu’il n’y paraît, même si je n’aurais jamais un papier dans Télérama (rires). Je n’ai pas la carte à Saint-Germain-des-Près.

Israël, pays de contradictions, de conflits, avez-vous eu besoin d’y aller pour écrire ce roman ?

Oui, bien sûr,  j’ai passé un long séjour à Tel-Aviv. Mais je ne prétends pas écrire sur Israël. Mon truc, c’est de choisir des villes en toile de fond. Pas des pays. Si Gaza se situe à quelques minutes de roquettes, Tel-Aviv n’est absolument pas une ville de conflits, au contraire, enfin, il faut lire le roman pour comprendre…

J’ai trouvé intéressante l’approche des religieux intégristes juifs, qui démontre si besoin était que l’intégrisme est présent dans chacune des grandes religions, et ses dégâts évident sur une société, sur les jeunes. Est-ce un message que vous vouliez aussi faire passer ?

Oui, j’ai visité le quartier de Mea Shearim à l’âge de 20 ans, et à l’époque les ultraorthodoxes, bien qu’ils brûlaient déjà des salles de cinéma, conservaient une forme de bienveillance dans le regard des visiteurs. Je reviens à ce romantisme, cet exotisme, qui me paraît assez dangereux. Zeev, mon héros, ne les supporte pas. L’instinct chez lui se mêle toujours à une obsession : lutter contre la loi du plus fort. Chez les ultraorthodoxes se sont les femmes et les enfants qui sont broyés.

On aime cette famille, ce couple atypique et ses deux enfants très différents. Le fait qu’ils soient aussi différents, pensez-vous que ce soit le propre de toutes les familles ? Et la complexité de les laisser vivre leur vie, alors qu’on voudrait tant leur montrer le chemin peut-être ?

Il y a dès le début cette citation de Zeruya Shalev, elle est un fil rouge au roman : je crois, oui, qu’il s’agit toujours de donner et redonner vie à nos enfants.  C’est un roman familial, comme on dit. Clairement Abie, l’activiste, est un monstre d’égoïsme chez moi, c’est bien joli de se battre pour la paix dans le monde, mais si on n’est même pas capable de se déployer pour les siens, de trouver en soi cette générosité, c’est une existence plutôt ratée je trouve… Mais là encore tout est encore dans le sous-texte. Puisqu’on parle de série, je ne vais pas me spoiler quand même… Je pense que les personnages sont assez solides, mais l’intrigue est travaillée aussi je trouve. 

Il m’a semblé, contrairement aux deux romans précédents, que la relation mise en avant est moins celle du couple que celle des parents avec leurs enfants et en particulier du père, d’abord avec son fils, puis avec sa fille Yonah.

Le roman est dédicacé à ma petite Violette. J’ai quatre enfants, c’est naturellement la chose la plus importante dans mon existence, l’aventure ultime que ça représente, avec la femme de ma vie, c’est bien plus fort, naturellement, et bien plus difficile aussi, que d’écrire un texte, faire un film. Excepté quelques génies, je suis toujours un peu gêné par celles et ceux qui placent leur « œuvre » devant tout, c’est plutôt du pur égoïsme, non ?

Pour vous, être père, est-ce naturel, une évidence, ou au contraire faut-il s’y préparer ?

Ah, les trois ! Mais surtout une réinvention permanente. Ce que fait Zeev pour Rafael, puis Yonah, dans le roman, donne la clef…

Quel message aimeriez-vous que l’on retienne de ce roman s’il ne devait y en avoir qu’un ?

Les failles et tout l’amour de la famille Stein, surtout ! Mais aussi la dimension intime du conflit israélo palestinien. Ni sioniste, ni pro-palestinien, je laisse le lecteur choisir finalement… 

Avez-vous aimé un livre en particulier pendant ces semaines confinées d’une vie comme entre parenthèse ?

J’ai détesté chaque minute de ce confinement, les réactions de la plupart de mes contemporains, sinon François Sureau et André Comte Sponville qui ont clairement énoncé mes ruminations rageuses. Écrire, c’est une réclusion volontaire, pour éprouver la plus grande liberté possible, écouter les tambours du monde. Kessel est mon modèle, imaginez-le remplir une attestation dérogatoire pour sortir à un kilomètre de chez lui ! Ma littérature est celle du contact social, du « toucher », avec Adbdennour Bidar je pense qu’en voulant sauver la vie nous l’avons dans le même temps coupée de tous les liens qui la nourrissent. Nous avons cessé d’exister pour rester en vie. Mon héros Zeev aurait été furieux. Sa femme Hélène plus mesurée. Yonah aussi et Rafael à deux doigts de péter les plombs. C’était un peu pareil chez moi… J’ajoute enfin que je ne comprends même pas ce discours « feel good book » autour d’un retour sur soi, d’une parenthèse enchantée avant un « monde d’après ». La vérité, c’est que la plupart des écrivains sont anéantis, effondrés, prêts à mettre la clef sous la porte.  

– Quel conseil de lecture aimeriez-vous nous donner ?

Pour rester à Tel-Aviv, et rire, toute l’œuvre d’Etgar Keret.

Un grand merci Frédéric pour vos réponses.

C’est toujours un grand plaisir de lire les romans de Frédéric Couderc, à votre tour de découvrir celui-ci, disponible dans toutes nos librairies. Et pour aller plus loin, Etgar Keret est publié chez Actes-Sud

Retrouvez mes chroniques de Yonah ou le chant de la mer, Le jour se lève et ce n’est pas le tien et Aucune pierre ne brise la nuit. Et du roman jeunesse Je n’ai pas trahi. Ainsi que l’entretien avec Frédéric Couderc lors de la parution du roman Aucune pierre ne brise la nuit.

A crier dans les ruines, Alexandra Koszelyk au château de Maffliers

C’était une belle soirée hier, ce diner aux chandelles du cercle littéraire de Maffliers

Là comme chaque mois depuis des années, Corinne et Jean-Pierre Tartare recevaient un auteur au Château de Maffliers. Hier soir, c’était Alexandra Koszelyk, et une belle tablée de vingt-neuf convives qui avaient tous lu le roman d’Alexandra « A crier dans les ruines publié aux éditions Les Forges de Vulcain.

Instant magique, et c’est bien Alexandra qui en parle le mieux, sur son fil Instagram :

Quand un auteur écrit, il déverse sur le papier un des nombreux mondes qu’il porte en lui, une sorte d’accouchement solitaire dont la gestation peut prendre des années.
Et puis, arrive ce miracle de la rencontre de l’autre, de ce lecteur avide d’un nouvel univers à explorer.
La magie de la littérature est là, dans ces ponts qu’elles créent entre deux imaginaires.

La magie d’écouter un auteur, mais aussi le contexte particulier qui fait que tous les participants ont lu et aimé le roman, procurent une harmonie incroyable à ces diners, chacun donne son avis, son ressenti, sa vision du roman, dans une ambiance particulièrement agréable et conviviale.

Alexandra Koszelyk a réussi un magnifique premier roman dont elle a parlé avec beaucoup d’émotion et de ferveur, l’Ukraine, Tchernobyl, ses grands-parents, la belle histoire, souvent triste, entre Lena et Ivan, et tant d’émotions impossibles à partager.

Alors si vous ne l’avez pas encore lu, courrez  en médiathèque, chez votre libraire, et découvrez ce roman.

Retrouvez mon billet de ce roman lu aussi dans le cadre de ma participation aux 68 premières fois

À la rencontre de Jean-Marie Blas de Roblès

Jean-Marie Blas de Roblès nous régale une fois de plus avec « Le Rituel des dunes » paru aux éditions Zulma. Roman exotique et parfaitement décalé, aux personnages multiples et foisonnants, porté par sa sublime écriture. J’ai eu envie de lui poser quelques questions à propos de ce roman, et de son travail d’écriture. Toutes les réponses sont à découvrir ici.

À propos du roman « Le Rituel des dunes »

Dans Le Rituel des dunes, le protagoniste principal, Roetgen, est parti comme expatrié en Chine,  je crois que c’est également votre propre expérience, est-ce la raison qui vous a donné envie d’écrire ce roman ?

J’ai effectivement vécu en Chine de 1983 à 1984. J’y ai fait l’expérience d’un monde si étrange, si différent du nôtre qu’il semblait incompréhensible à première vue, presque monstrueux par son altérité. « La civilisation chinoise, écrit Joseph Needham, le grand sinologue britannique, présente l’irrésistible fascination de ce qui est totalement « autre », et seul ce qui est totalement « autre » peut inspirer l’amour le plus profond, en même temps qu’un puissant désir de le connaître. » Cela a certainement joué lorsque je me suis mis en tête de raconter l’histoire de Roetgen et sa rencontre avec Beverly, mais je ne connais pas de « raison » préalable qui me pousse à écrire tel ou tel roman. C’est toujours le résultat d’un processus complexe d’amalgames, d’une longue maturation dont je ne maîtrise pas les différentes étapes. 

Quand on est écrivain, j’imagine que l’on peut mettre beaucoup de soi dans ses livres, ou au contraire très peu. Comment vous situez-vous ?

C’est la fiction qui m’intéresse, l’exploration d’un univers aberrant situé à la marge du réel. Ce qui ne veut pas dire que je n’intègre pas certaines expériences vécues à mes romans, mais que je les utilise comme n’importe quel autre matériau dans ce collage de petites réalités disparates que nécessite toute invention dans l’ordre de l’imaginaire. Pas d’autobiographie, donc, même si mes livres reflètent sans doute ce que je suis, puisqu’ils témoignent du long travail d’écriture et des questionnements qui occupent ma vie depuis bientôt cinquante ans.

Le protagoniste principal, Roetgen va vivre des moments forts avec Beverly, cette américaine fantasque et un peu folle, mais qui a pourtant bien des choses à lui apprendre.  J’ai eu l’impression que le personnage est important aussi, d’abord par sa personnalité, pour ce qu’il éveille chez Roetgen.  Mais aussi parce qu’il me semble confronter deux mondes – les USA et la Chine –, deux caractères et deux âges… Quelle est votre vision de Berverly, elle qui me semble indispensable pour « révéler » Roetgen.

Beverly est le personnage central du Rituel des dunes. C’est sa personnalité déconcertante, sa folie que le narrateur retient de son séjour en Chine. Il lui faudra trois cents pages de remémoration pour qu’il se reproche enfin de ne pas avoir su l’accueillir dans son étrangeté. Cette Chine millénaire et encore maoïste où ils sont plongés, cette façade à première vue impénétrable à nos yeux d’occidentaux, n’est qu’une amplification de l’étrangeté de l’autre lorsqu’il n’obéit pas à nos propres codes de reconnaissance culturelle. Il faut un violent effort sur soi-même pour aller vers lui sous peine de n’apercevoir que son exotisme ou sa bizarrerie. C’est le sens de la phrase de Zhuang Zi mise en exergue du roman : À vrai dire, tout être est autre, et tout être est soi-même. Cette vérité ne se voit pas à partir de l’autre, mais se comprend à partir de soi-même. Roetgen s’aperçoit qu’il a manqué Beverly, comme elle-même ou les expatriés qu’ils côtoient ont manqué la Chine. Tous deux ont échoué, faute d’empathie dans le rituel d’approche nécessaire à toute rencontre véritable.

Roetgen écrit un roman policier, mais nous n’en connaissons qu’une partie… Comment et pourquoi vous est venue cette envie de faire travailler notre imagination ?

Beverly s’est construit une théorie sur ce qui permet de connaître quelqu’un : Une véritable autobiographie, dit-elle, devrait être la sélection d’une parfaite série de faits sur soi-même, série qui permettrait à un lecteur de prédire tout le reste. Ou, en termes formels, d’axiomes à partir desquels nous pourrions dériver l’ensemble des théorèmes concernant une personne. Lorsque Roetgen lui demande « qui elle est », l’Américaine le prend au sérieux et lui offre toute une série d’axiomes de sa propre biographie permettant peut-être de répondre à la question posée. Elle se raconte sans fards, mais demande en contrepartie que Roetgen lui lise ce qu’il écrit. Le lecteur assiste à ces lectures : la nuit de ce con de Lafitte dans un chaudron de la Cité interdite, le conte fantastique d’un empereur à double visage au sein du Repos précieux des monstres désirables, et plusieurs chapitres d’un roman policier que Roetgen s’amuse à écrire par correspondance avec un ami de Pékin, chacun inventant la suite de l’intrigue à partir des pages qu’il reçoit. Roetgen ne dispose que de son propre texte et ne peut livrer à Beverly qu’un chapitre sur deux du roman policier en question. Beverly s’en satisfait, arguant que c’est aussi la part du lecteur de combler les « trous » : Imagine qu’on supprime un chapitre sur deux dans « Le Grand Sommeil » de Chandler, ou même de « Salammbô » ou de « Guerre et Paix », est-ce que ça gênerait ? Est-ce que tu n’imaginerais pas une intrigue au moins aussi intéressante, aussi captivante que dans l’original ? Je ne suis pas loin de partager son avis, mais j’ai fait en sorte de glisser dans ces chapitres nombre d’éléments qui permettent de suivre l’intrigue principale, malgré la discordance annoncée. La référence aux Mille et une nuits et à Shéhérazade est explicite : il s’agit avant tout de se raconter des histoires pour survivre.

J’avoue qu’au début du roman, j’ai à deux reprises relu les chapitres précédents, un peu perdue par ces différents textes… Vous avez l’art de nous faire réfléchir ! Je n’ose imaginer la complication pour l’écriture…

Retour aux Mille et une nuits : il faut seulement se laisser porter, accepter de passer d’une histoire à une autre, rêver. Dans mes lectures, j’aime que l’auteur prenne au sérieux mon pouvoir de discernement, j’apprécie d’être sollicité. En écrivant, je reproduis certainement ce mécanisme qui provoque chez moi la délectation.

J’ai particulièrement aimé comme pour le roman précédent tout d’abord votre écriture, si fine, ciselée, précise, mais aussi ces évocations de la Chine avec la précision et la finesse d’un orfèvre, le travail du sculpteur, la cité interdite… Faut-il avoir vécu et surtout apprécié ces moments-là pour en parler aussi bien ?

Nourri d’une documentation suffisante, notre imaginaire est plus riche, plus exact, plus véridique que n’importe quelle expérience de terrain. Hubert Haddad, par exemple, a écrit l’un des plus beaux romans sur la culture japonaise – Le peintre d’éventail – sans avoir mis un pied au Japon. L’écriture romanesque met en scène des illusions d’optique, des trompe-l’œil plus vrais que nature.

Ce roman est paru une première fois il y a trente ans, pourquoi avoir choisi de le republier, et dans quelle circonstances ?

Tous les romanciers, dit en substance David Lodge, écrivent « pour défier la mort, pour que leur nom et leur œuvre se perpétuent ; c’est une sorte de réconfort pour eux, et de grande fierté, lorsque leurs livres restent disponibles au catalogue ». Quand mon éditrice m’a proposé de republier un livre épuisé depuis vingt ans, j’ai bien évidemment sauté de joie.

Aviez-vous ressenti le besoin d’une réécriture, et est-ce un réel plaisir de le faire ?

Quels sont vos sentiments lorsque vous relisez vos premiers romans ? Il me semble que cette démarche ne doit pas être si habituelle chez les écrivains, il y a tant à dire de nouveau sans doute…

Lorsque je relis mes premiers livres, j’y trouve à la fois matière à me réjouir et à m’affliger. Si je suis agréablement surpris par la maturité de certains passages, ou la présence de thèmes qui n’ont cessé de se développer ensuite, j’y aperçois aussi des faiblesses stylistiques qui m’avaient échappé et que je suis incapable de conserver telles quelles. La réédition d’un livre autorise sa « mise à jour », elle me permet d’en corriger les failles, voire de remanier sa structure en profondeur – comme c’est le cas pour Le Rituel des dunes – de façon à ce qu’il corresponde à mes exigences d’aujourd’hui et s’intègre avec plus de cohésion dans l’édifice qui se construit à partir de La Mémoire de riz. Cette démarche n’est pas si rare, me semble-t-il. C’est celle de tout créateur en quête d’excellence, ou du moins d’une progression dans le projet qui est le sien. En retouchant mes œuvres disait Yeats, c’est moi que je corrige. Il ne s’agit pas tant de dire des choses nouvelles que de mieux exprimer celles qui l’ont été.

Et … si j’ose vous demander, avez-vous déjà la trame ou le sujet de votre prochain roman ?  Je crois me souvenir que vous avez une vision assez précise de ceux que vous souhaitez écrire et qu’ils s’installent dans un schéma précis, pourriez-vous nous en parler ?

Il m’est déjà très difficile de parler d’un livre déjà écrit : c’est trop me demander que d’évoquer un roman qui n’existe pas encore.

Je n’ai pas de vision précise des livres à venir, mais ils s’inscrivent bien dans un schéma dont la matrice est constituée par les vingt-deux nouvelles de La mémoire de riz. Tous les personnages présents dans ce recueil initial sont appelés à voyager d’un roman à l’autre, avec des effets de loupe pour certains, des compléments d’histoire ou de simples allusions ; cela vaut également pour les objets, les animaux, les lieux, les atmosphères. En installant cette porosité d’ensemble, j’espère laisser derrière moi une sorte d’architecture romanesque où le lecteur reconnaîtra un jour l’ombre portée d’un seul livre aux multiples facettes.

Quel lecteur êtes-vous ?

Si vous deviez me conseiller un livre, que vous avez lu récemment, ce serait lequel et pourquoi ?

J’ai particulièrement aimé Vénus s’en va, de Damien Aubel, publié fin 2018 chez Inculte. Ce roman dresse le portrait intime de l’empereur Claude, souverain dont Suétone, entre autres, a fait l’idiot de la famille des Auguste. À rebours de cette triste réputation – celle d’un cocu gâteux et pitoyable presque invisible entre les règnes excessifs de Caligula et de Néron – nous découvrons un homme inquiet, tourmenté par sa quête mystique de la déesse Vénus. C’est l’époque de Messaline, des jardins de Lucullus : avec une érudition maîtrisée, Damien Aubel ne nous épargne rien des intrigues de palais ni des lupanars sordides du quartier de Suburre, mais il le fait dans un style exceptionnel, puissamment novateur, avec cette liberté poétique, cette aptitude à distordre la langue où je reconnais d’emblée l’inutile et nécessaire beauté de la grande littérature.

Un grand merci à Jean-Marie pour avoir accepté de répondre à toutes ces questions. Et pour le plaisir que procure la lecture de chacun de ses romans.

Retrouvez également ma chronique du roman Le Rituel des dunes.

A la rencontre de Thierry Montoriol

Il nous a passionné avec son roman « Le roi chocolat », Thierry Montoriol nous dit tout, en particulier sur Victor, ce personnage si romanesque !

Je remercie Thierry Montoriol, rencontré lors du Salon Livre Paris, et avec qui j’avais alors évoqué mon envie de réaliser cet interview à propos de son passionnant roman Le roi chocolat. J’avais eu envie de lire ce roman sans à priori, n’ayant pas lu en détail la 4e de couverture.
J’ai découvert ensuite avec plaisir que cette histoire extraordinaire était véridique. C’est un véritable régal de lecture, et j’imagine que c’est une aventure comme de nombreux auteurs aimeraient en inventer.

A propos de votre roman  « Le roi chocolat »

Thierry Montoriol, vous nous parlez ici d’un personnage qui a réellement existé, puisque c’est également une personne de votre famille.  Victor est à la fois un héros romanesque, un aventurier et un héros de tragédie grecque. Multiple et attachant malgré tout ! Pouvez-vous nous en dire plus ?

Je crois avoir écrit tout ce qu’il m’était permis de dire sur ce personnage. En revanche, il reste une zone d’ombre que je ne suis pas sur d’avoir envie d’éclaircir. Car, comme le roman le laisse entendre à la fin, il est possible que l’homme qui a été enterré au Père Lachaise, ruiné, veuf et désespéré, ne soit qu’un inconnu qui lui aurait été substitué pour lui permettre de rejoindre la femme qu’il aimait au Mexique. Jacuba Malitzine, laquelle avait quitté Paris enceinte. Il est possible que j’ai une famille dont j’ignore tout au Mexique…

Avez-vous eu besoin de convaincre les personnes de votre entourage, pour qu’ils acceptent ? Et du coup, qu’ont-ils pensé de votre superbe roman ? (j’espère vraiment qu’ils l’ont aimé !)

Il a été extrêmement difficile de persuader ma mère de me confier ce qu’elle savait sur la dernière partie de sa vie. Dans son milieu, la ruine, celle qui entraine toute la famille, est vécue comme un déshonneur. Même petite fille, elle en avait beaucoup souffert. Mais quand j’ai réussi, en recoupant les articles de presse assez nombreux, à reconstituer sa vie publique, elle a bien voulu valider mes découvertes. Ma mère a perdu la vue trois mois avant la sortie du livre et n’en connais que ce que ses frères plus jeunes lui en ont dit. Ils étaient enthousiastes et j’ai pu la rassurer.

On ne peut que s’attacher à ce personnage si extravagant, ce véritable héros qui nous fait immanquablement penser à Tintin, difficile de l’inventer en fait. Comment vous est venue l’envie d’en parler ?

Je cherchais un héros pour mon troisième roman. J’ai trouvé des carnets et, du coup, j’ai trouvé mon personnage. Je n’avais pas besoin d’inventer, simplement de vérifier les faits. Sans compter que, enfant, si on me parlait volontiers de la période faste de cet aïeul rocambolesque, on se refusait à me dire ce qui lui était advenu. Par la suite, je suis devenu journaliste, comme lui. Un journaliste à qui on cache quelque chose…

Il a vécu au moment des années folles, mais aussi de l’agitation de la IIIe République, et des remous que connaissait alors l’Amérique du sud, avec en particulier la révolution au Mexique sous les auspices de Pancho Vila et de Zapata. Pour planter ce décor, cela a dû représenter des mois de recherches, voire des années. Combien de temps avez-vous mis pour ces recherches diverses, puis l’écriture du roman ?

Un an pour l’écriture. Quinze pour les recherches menées au gré des circonstances quand mon métier m’en laissait le temps. J’ai été bien aidé par la Bibliothèque Nationale et les Archives de Paris qui ont accepté de restaurer et de numériser la plupart des journaux qu’il avait dirigés. Le lire, semaine après semaine, m’a permis de mieux comprendre et l’époque et le personnage. En tout cas pour la deuxième partie de sa vie. Pour la première, il se confiait beaucoup dans ses carnets de reportage. Le difficile était de traduire son écriture.

Fallait-il d’abord le porter en vous, pour le laisser murir ? Et peut-être accepter de révéler aux lecteurs une part intime malgré tout d’une histoire familiale ? Est-ce facile à faire ?

Pas vraiment difficile. Il y a deux générations entre lui et moi. Mais c’est vrai qu’il m’a habité longtemps avant que je me décide à lui donner une seconde vie à travers ce roman. J’ai d’abord mis mes pas dans ses traces, puis mes pieds dans ses bottes.

Avez-vous été tenté d’occulter certains faits ? En avez-vous rajouté, inventé, pour le rythme du roman ?

Avec un personnage de ce calibre, il est parfaitement inutile d’inventer quoi que ce soit. Occulter certains faits, j’y ai pensé, notamment sur le chapitre « sentimental » qui pouvait heurter ma famille. J’ai décidé de lui être fidèle comme lui l’a été, jusqu’au bout et malgré les apparences, avec sa femme, mon arrière grand mère, Blanche. Et puis, il y a des choses qui ne s’inventent pas : pourquoi aurais-je prêté à cette même grand mère une filiation directe avec Charles Garnier, l’architecte de l’Opéra de Paris, par exemple. C’eut été ridicule. Si j’ai occulté quelque chose et avec un personnage comme Pierre Lardet, c’est bien possible, c’est ce que je n’ai pas découvert.

Mais comment se fait-il qu’il ait été aussi naïf, l’amitié, la confiance, une profonde rigueur morale l’auraient empêché de voir comment étaient ceux qui tournaient autour de lui ?

Je ne crois pas qu’il ait été naïf. Crédule, à la limite. Et encore. Accorder sa confiance n’est pas naïveté. Je pense surtout qu’il a été entraîné dans un monde, celui des affaires, qui n’était pas fait pour lui et qu’il n’a pas choisi Nous sommes à l’époque des débuts du capitalisme qu’on a appelé sauvage non sans raison. L’expression « délinquance en col blanc » date de cette époque. Il était profondément attaché au métier de journalisme et j’aurais aimé avoir un directeur de publication comme lui. Mais toute sa vie l’a montré : c’était un homme de passion. Il a été emporté par l’une d’entre elle.

Comment ce roman est-il accueilli chez vos lecteurs (avec le même enthousiasme que moi j’espère !) aimez-vous en parler ?

Si j’en juge par l’enthousiasme de mon éditeur (l’excellente maison Gaïa) ce roman a été très bien accueilli…

Merci pour cette écriture magnifique, car vous avez écrit un roman d’aventure mais avec une plume digne de la plus belle littérature, et sans doute est-ce pour cela aussi que ce roman nous plait tant.

J’accepte cet hommage avec gratitude.

A propos de votre prochain roman

Si j’ose vous demander, connaissez-vous déjà le sujet de votre prochain roman, et pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Ah non. Interdit. Tout ce que je peux dire, c’est que son action se situe à cheval entre la révolution française et nos jours, qu’il prend pour décor le milieu des chiffonniers de Paris et qu’il s’appuie sur des faits là encore assez incroyables pour que je craigne qu’on me demande si « c’est bien vrai, ce que vous racontez ? »

Quel lecteur êtes-vous ?

Si vous deviez me conseiller un livre, que vous avez lu récemment, ce serait lequel et pourquoi ?

La femme qui dit non, de Gilles Martin-Chauffier. Parce que c’est beau, émouvant et vrai, là aussi. Magistralement écrit et raconté.

Un Arturo Perez Reverte au hasard.

Existe-t-il un livre que vous relisez ou qui est un peu le fil rouge de votre vie ?

Celui que je suis en train d’écrire. A la veille de l’envoyer à l’éditeur, je l’ai déjà relu vingt fois…

Thierry Montoriol, je vous remercie infiniment pour votre disponibilité, pour vos réponses, et pour le plaisir que nous prenons à vous lire !

Retrouvez ma chronique de Le roi chocolat paru en aout 2018.Un roman que j’ai particulièrement apprécié.

A la rencontre de Caroline Lunoir

Caroline Lunoir vit et travaille à Paris. Son dernier roman Première dame aborde sous l’angle d’un journal intime, la vie d’une « femme de », candidat aux présidentielles ou président, qu’importe. Elle décrypte la vie de ces femmes qui accompagnent souvent dans l’ombre, et qui ne sont pas toujours mises en lumière pour les bonnes raisons, ces hommes politiques qui sont au premier plan de la vie publique.

Avocate pénaliste, Caroline Lunoir est également l’auteur de deux autres romans, parus chez Actes Sud : La Faute de goût (2011 ; n°1194) et Au temps pour nous (2015, prix littéraire des Sables-d’Olonne – prix Simenon).

J’ai eu envie de lui poser quelques questions à propos de « Première dame » et du travail d’écriture. Un grand merci à Caroline d’avoir accepté de répondre à mes interrogations. A vous de découvrir ses réponses à mes interrogations.

À propos de « Première dame »

  • Comment vous est venue l’idée d’écrire « Première dame » ? Est-ce l’actualité (car j’imagine que l’écriture a coïncidé plus ou moins avec les dernières campagnes des présidentielles ?)  Ou était-ce une envie que vous portiez et qui s’est concrétisée récemment ?

Je ne m’étais jamais particulièrement intéressée aux « Premières dames » avant de débuter ce roman. Le sujet m’a saisie brutalement, alors que je travaillais à un autre texte, pendant la dernière campagne présidentielle. J’ai été frappée par la tension narrative créée par les révélations distillées par la presse qui nous a tenu en haleine, des primaires au soir du second tour, en bouleversant les cartes des partis, en déstabilisant les candidats, en confrontant leurs idées à la vérité crue de leur quotidien.

Ainsi, un matin, au réveil, ma radio diffusait un extrait de la confrontation qui a opposé lors d’une émission de télévision François Fillon à Christine Angot. François Fillon dénonçait la violence des journalistes et l’angoisse de sa femme qu’il ne se suicide. Il évoquait son suicide et non celui de son épouse, pourtant particulièrement visée dans les affaires révélées. Beaucoup d’images enregistrées inconsciemment me sont alors revenues : Cécilia Sarkozy photographiée le visage défait lors de son vote au premier tour des élections qui ont porté son mari à la présidence ; Hillary Clinton écoutant son époux nier, en conférence de presse, toute relation avec Monica Lewinsky ; Valérie Trierweiler forcée de vivre publiquement la révélation de la trahison de son compagnon.

  • Combien de temps avez-vous mis pour l’écrire ?

J’ai écrit ce texte très rapidement, comparé à mes autres romans, comme une évidence et comme une urgence, de mars 2017 à novembre 2017, pour le terminer juste avant la naissance de mon aîné.

  • Avez-vous un rituel lorsque vous écrivez, remplir des carnets, écrire à certaines heures ?

J’ai presque toujours sur moi un carnet où je consigne mes idées pour un texte en cours, des bouts de phrases, des considérations sur les personnages, le fil du récit. J’y jette aussi des impressions, des pensées, le portrait de personnes que je croise, un détail de paysage. Mes carnets sont décousus, usés, raturés mais ils sont un instant de ma vie.

J’écris le week-end, une à trois heures, dès que je peux. Mon temps d’écriture est en général si court, comme volé à mon quotidien, qu’en général, je le prépare en pensée dans mes moments d’attente, ou dans le métro.

  • J’ai aimé le fait que vous preniez un point de vue peu utilisé, celui de l’épouse de, et de la laisser s’exprimer. Etait-ce facile ? Comment avez-vous travaillé ce personnage ? En allant recueillir des témoignages, ou par des journaux, des reportages ?

Adopter le point de vue de l’épouse m’a permis d’aborder la politique sous l’angle le plus intime de l’engagement. J’ai voulu analyser comment une famille se mettait au pas ou au service d’une ambition et vivait cette exposition publique « collatérale ». J’ai beaucoup cherché d’images d’archives, celles qui relèvent de l’iconographie des hommes de pouvoir quand ils mettent en scène leur vie privée : de Gaulle marchant sur la plage suivi de son chien, puis d’Yvonne, bien plus en retrait ; les Giscard d’Estaing en famille modèle, Nicolas et Cécilia Sarkozy sur une pirogue en Guyane…

  • En lisant première dame, mes premières impressions étaient parfois de noter qu’il y avait encore un fait divers dont nous avions entendu parler, pourquoi en utiliser autant dans ce roman ? Est-ce voulu ?

Il est vrai que j’ai été fascinée par le matériau littéraire offert par notre histoire politique de la cinquième république, si riche et à portée de mains !

Mais si les obstacles rencontrés par ma première dame évoquent des faits divers que nous connaissons, c’est aussi parce que je souhaitais fermement ancrer mon récit dans le réel et montrer que le destin que je décris n’est pas qu’un drame de pure fiction mais la rançon d’une exposition publique auxquels les candidats et leurs proches n’échappent pas.

  • Car j’avoue que peu à peu l’impression dominante a été plutôt, oui, finalement, c’est tellement énorme de les voir là mis bout à bout qu’ils nous montrent que cette réalité est bien plus énorme que toute fiction. Est-ce une des raisons qui vous a poussé à les écrire ainsi ?

Oui, c’est exactement ça et je vous remercie de votre question.

À mon sens, le cumul des scandales financiers et intimes que doit affronter la première dame ne relève pas d’un exercice de caricature.

En effet, si l’on prend en exemple les premières dames de la cinquième république, presque toutes ont à la fois dû faire face à des rumeurs ou des révélations d’un adultère d’époux souvent réputés « coureurs », voire d’une double vie, et à la fois affronter de graves scandales financiers, de l’affaire Markovic, à celle des diamants, de l’affaire Urba à celle des emplois fictifs de la mairie de Paris, de l’affaire Bygmalion à l’affaire Benalla…

Le plus exceptionnel dans mon récit pourrait être l’enchaînement particulièrement serré des révélations qui accablent Marie pendant le temps d’une seule campagne. Mais là encore, ce caractère exceptionnel est démenti par la brutalité et la soudaineté de la chute de Dominique Strauss Khan ou de François Fillon lors des dernières campagnes présidentielles.

  • Première dame, c’est aussi me semble-t-il un moyen de nous montrer la mascarade que peuvent être parfois les campagnes électorales, où le bien commun passe souvent après l’intérêt de chacun. Cela vous paraissait-il important de le souligner ?

Se mettre dans la peau d’un candidat et d’une équipe de campagne pour imaginer la stratégie de communication qu’ils élaboreraient en réponse aux obstacles que je leur opposais ou aux faux pas que je leur faisais commettre, s’est avéré un exercice passionnant et très instructif.

La forme du journal permet en outre un hiatus particulièrement intéressant. Il m’a obligée à chercher à confronter le lecteur tant à l’image que Marie veut donner d’elle-même (ou se donner à elle-même) en écrivant, qu’à ce qu’elle révèle d’elle-même sans le maîtriser.

  • La situation de cette femme est bien souvent peu enviable, on a l’impression qu’elle se sacrifie en permanence pour un mari qui ne pense qu’à lui. Qu’aviez-vous envie de montrer en écrivant « Première dame » ?

Au-delà d’une Première Dame, la femme qui s’exprime dans son journal et qui, peu à peu, apprend à se regarder dans le miroir que la presse lui tend, est d’abord une femme mûre, dont les enfants ont grandi, qui se retourne sur des années de mariage et s’interroge sur ses choix, ce qu’il reste de celle qu’elle voulait être et qu’elle pourrait être.

  • Pensez-vous que cela pourrait s’appliquer dans d’autres situations, dans la vie de couple en général ?

Oui, Marie est pour moi plus universelle qu’une femme de politique. Cette femme, verrouillée tant par ses choix et ses peurs que les conventions, même si elle a un destin singulier parce que public, peut ressembler à beaucoup d’autres dans ses désillusions et ses contradictions. Première Dame est ainsi aussi le récit d’un moment charnière où une femme, peu importe sa condition bourgeoise et son éducation traditionnelle, est acculée à réfléchir au bilan de sa vie amoureuse, professionnelle, et de mère pour choisir quelle voie prendre.

  • Pensez-vous que les femmes ont la place qui leur revient dans nos  sociétés ? J’ai eu l’impression en vous lisant que le chemin est encore long pour accéder à l’égalité de reconnaissance !

Il est significatif qu’il n’existe aucune expression masculine équivalente à « Première Dame » et que nous n’ayons aucun véritable exemple de « conjoint homme » d’une femme politique de premier rang. Ainsi, nous ne connaissons pas ou peu le compagnon de Ségolène Royal, Martine Aubry, Michèle Alliot Marie, Christine Lagarde ou Nathalie Kosciusko-Morizet.

La dévolution exclusivement masculine du pouvoir sous l’Ancien Régime n’a d’ailleurs certainement pas contribué à imposer en France l’image de femmes fortes à la différence des anglo-saxons qui ont connu des reines, ou des femmes chefs de l’exécutif.

Mais en dehors de ces constats pragmatiques, je pense que le défi tient aussi à faire sauter les verrous que les femmes s’imposent parfois à elles-mêmes.

Le portrait de Marie, qui n’incarne en rien une héroïne féministe et conquérante que nous pourrions donner en exemple à nos enfants, relève de cette intention : décrire ce qui peut museler une femme, et provoquer la réaction du lecteur pour qu’il éprouve de l’empathie, de la révolte voire de l’agacement mais pense « je ne veux pas être la place de Marie » ou « je ne serai jamais sa place ».

Et vous ?

  • Qui êtes-vous Caroline Lunoir ? D’abord un auteur ou une juriste ?

Je crois que si je savais sereinement qui j’étais je n’aurais pas tant besoin d’écrire !

Caroline Lunoir est ma part de rêve, de fiction et de littérature. Dans la vie, sous mon vrai nom, je suis résolument une juriste.

  • Vous avez déjà écrit trois romans, mais vous exercez également le métier d’avocate, est-ce facile de tout concilier ?

Je ne vois pas de contradiction entre mon métier et l’écriture. Au contraire, j’ai l’impression que les deux demandent d’essayer de comprendre, de réfléchir à un destin ou au sens d’un actes et de porter une voix.

La conciliation n’est pas difficile : écrire est un bonheur, une échappatoire, une chance d’agripper le temps qui passe.

  • Avez-vous déjà imaginé, ou commencé, votre prochain roman ? Et si oui, nous en direz-vous quelques mots ?

À la fin d’un texte et après la parution d’un roman, j’observe souvent une pause dans l’écriture. Puis l’envie me reprend d’un coup, comme une pensée obsédante.

Je pense tenir le sujet de mon prochain roman. J’ai acheté un nouveau carnet et commencé à le noircir. C’est un signe !

Quel lecteur êtes-vous ?

  • Enfin, si vous deviez nous conseiller la lecture d’un roman, ce serait lequel, ou lesquels ?

Dans cette rentrée de janvier, j’ai été happée par les feuillets d’usine de Joseph Ponthus dans « À la ligne », aux éditions de La Table Ronde.

Le roman que j’offre le plus souvent, ces dernières années, est la trilogie du « Tour du Malheur » de Joseph Kessel. J’aime ses récits amples, son sens du rythme, son affection pour ses personnages, son style exemplaire.

Merci !

Un grand merci à vous, Caroline, pour vos réponses et votre disponibilité !

Vous pouvez également retrouver ma chronique de A la ligne ici.

A la rencontre de Gérard de Cortanze …

J’ai été embarquée par le personnage de Violette Morris, et par le dernier roman de Gérard de Cortanze « Femme qui court ». J’ai eu envie de lui poser quelques questions auxquelles il a bien voulu répondre. A votre tour de découvrir ses réponses ici…

A propos du roman « Femme qui court »

Pourquoi ce personnage de Violette Morris ? Comment avez-vous eu l’idée d’en parler ?

Ancien sportif de haut niveau – coureur de 800 mètres – j’ai toujours été passionné par les exploits des autres, et notamment par ceux des femmes dont on parle si peu… Même encore aujourd’hui… La question essentielle : comment se dépasser et apprendre à perdre ? Les victoires sont rares et les échecs fréquents. La phrase la plus imbécile a été prononcé par le baron Pierre de Coubertin qui vanta les charmes du nazisme, affirma que les femmes ne devaient pas faire de sport et que pour un sportif « l’essentiel était de participer »… Quelle absurdité, un sportif ne veut pas « participer » mais « vaincre », « gagner ».

Pour écrire ce roman, j’imagine qu’il vous a fallu de longues recherches. Cela représente combien de temps entre l’idée et la réalisation ?

Deux ans de travail. Recherches, archives, journaux d’époque, lectures diverses. Un travail de fourmi absolument passionnant. Surtout qu’il s’agissait dans ce livre d’aller à l’encontre d’une idée reçue, fausse, d’un détournement historique : prouver que Violette Morris, avait certes fait de la collaboration mais n’avait dénoncé personne, torturé personne, espionné personne et n’avait absolument pas été une « tortionnaire de la Gestapo » !

Violette est une femme en avance sur son temps et qui arrive à s’assumer. Elle présente également des failles et des blessures intimes, en particulier il me semble parce qu’elle a toujours recherché l’amour qu’elle n’a jamais trouvé auprès de ses parents. Est-ce la réalité ou est-ce voulu pour rendre plus crédible votre personnage ?

Violette était une jeune fille brisée par une enfance malheureuse. Délaissée par son père, militaire de carrière, qui n’accepta jamais qu’elle fasse du sport à une époque où le pratiquer, pour une femme, relevait de la pure rébellion. Rejetée par sa mère qui n’avait jamais pu se remettre de la mort prématuré d’un fils juste avant la naissance de Violette. Enfin, ni l’un ni l’autre ne pouvait accepter que leur fille soit lesbienne.

Comment  l’avez-vous ressentie,  est-ce un personnage attachant ?

J’ai voulu me mettre dans la peau de cette femme rejetée par tout le monde, mise au ban de la société, exclue, mais tellement attachante, tellement vraie. Ce roman avait pour titre Sommes-nous faits pour attendre toujours le bonheur ? Fils d’italiens, aristocrate piémontais par mon père, classe ouvrière napolitaine du côté de la mère – je sais ce que veux dire exclusion, rejet, mouton noir, intolérance, etc.

Quelle est votre relation avec vos personnages, est-il difficile de les laisser partir quand le roman est terminé, et ressentez-vous toujours pour eux une affection particulière ?

J’ai répondu en partie à cette question. Quand j’écris un livre, plus j’avance vers sa fin, plus je ralentis le rythme d’écriture jusqu’à ce qu’un nouveau livre vienne s’insinuer dans mes pages et prendre la place de ces dernières. Me disant, en somme : c’est mon tour, à moi maintenant. Une poussée contre laquelle je ne peux rien faire, et ne veux rien entreprendre. Qui emporte tout sur son passage. Souvent j’ai le sentiment d’être écrit plutôt que d’écrire.

Il me semble que vous aimez écrire sur des femmes ou des situations d’exception. Cependant vous le faites en les romançant, est-ce une forme voulue pour mieux les faire appréhender par plus grand nombre de lecteurs ?

La forme romanesque est moins contraignante que la biographie pure, laisse des espaces où mon art peut s’exercer. Je peux ainsi m’emparer d’un sujet, le mettre en relation avec mon univers. Je me sens avant tout narrateur, raconteur d’histoires.

Et … si j’ose vous demander, dans votre prochain roman, de quelle femme extraordinaire allez-vous nous parler ?

De Tina Modotti, qui fut ouvrière dans des usines de textile durant son enfance à Udine, en Italie, comédienne, actrice du cinéma muet, avant de devenir une formidable photographe qui hésita toute sa vie entre son art et l’engagement politique. États-Unis, URSS, France, Mexique, Allemagne à l’époque de la montée du nazisme, Espagne durant la guerre qui ensanglanta cette dernière. Une vie extraordinaire, incroyable. Qui mourut seule, dans un taxi, en janvier 1942, à Mexico. Lorsqu’on lui demandait « quelle est votre profession ? », elle répondait, non sans humour : « Les hommes ! »

Concilier le métier d’écrivain et celui d’éditeur ?

Vous avez écrit de très nombreux romans, et en même temps vous exercez le métier d’éditeur, est-ce facilement compatible ? Y compris pendant que vous écrivez vos propres romans ?

J’ai écrit plus de 90 livres et ai passé ma vie à faire mille choses en même temps. C’est mon rythme, ma respiration. C’est comme ça. Je ne cherche pas à comprendre. Un jour, ma fille aînée m’a dit, alors qu’elle n’était qu’une enfant, que je me noyais dans le travail pour ne pas voir la réalité. Je suis certain qu’elle a tort. Je pencherai plutôt vers une forme de générosité, d’expansion permanente. J’ai un besoin immense de connaître, de savoir, de partager. Les autres peuvent tellement nous apprendre. Par les « autres » j’entends tout ce qui est différent de moi, tout ce qui m’étonne, me bouleverse, me fait me poser des questions. Et tel est bien le cas de Violette Morris. Publier les livres des autres, parler des livres des autres dans la presse, publier ses propres livres = travail identique : de l’écriture, toujours de l’écriture ; des personnages, toujours des personnages. Toujours des vies, toujours des vies racontées.

Quel lecteur êtes-vous ?

Si vous deviez me conseiller un livre, que vous avez lu récemment, ce serait lequel et pourquoi ?

Je suis ce qu’on appelle un lecteur compulsif. Il y a longtemps, un ophtalmologue de la vieille école m’a dit que je devrais lire un peu moins. « Regardez, m’a-t-il dit, les bergers de mon enfance ne portaient jamais de lunettes ! » Mais ma destinée n’était pas de garder des chèvres ou des moutons… Vous me demandez quel livre je suis en train de lire. Je lis et relis les classiques. J’ai une passion pour Jean Giono. Le hussard sur le toit, Un roi sans divertissement sont des romans dont je ne me lasse jamais de tourner les pages.

Un grand merci Gérard de Cortanze pour ces réponses à mes questions, pour nos échanges autour de votre dernier roman et pour l’accueil dans vos bureaux , une superbe rencontre et encore de beaux livres à découvrir !

Retrouvez ma chronique de Femme qui court ici. On pourra lire aussi mon avis sur la BD Violette Morris.

A la rencontre de Frédéric Couderc

Il est des rencontres, et des romans, qui vous marquent plus que d’autres, avec lesquels vous vous sentez une affinité immédiate… Frédéric Couderc est de ceux-là, ses romans aussi…

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Il y a eu d’abord la découverte du roman Le jour se lève et ce n’est pas le tien, puis Aucune pierre ne brise la nuit dont je vous ai parlé sur le blog.
En juin dernier, je suis allée écouter l’auteur à la maison de l’Amérique Latine, lors d’une soirée organisée par Alicia, qui a fondé le Collectif argentin pour la mémoire *.
Depuis, Frédéric Couderc a accepté de répondre à quelques questions, réponses à découvrir ici.

– Comment est née l’idée de ce roman, car apparemment l’Amérique du Sud ou centrale (je pense à votre précédent roman Le jour se lève et ce n’est pas le tien ) vous inspire ?

Je porte ce roman finalement depuis mon adolescence, la coupe du monde de football 78, mais je n’imaginais pas un instant la part française dans cette dictature qui m’a fait me jeter à l’eau. L’horreur le dispute à l’idée de rentrer dans les contradictions des personnages,  j’espère ainsi que ce texte n’emprunte pas un chemin militant, qu’il est parfois enragé, mais que le travail littéraire, les métaphores, l’amour entre Ariane et Gabriel permettent clairement de se sentir dans un objet littéraire. Finalement nous sommes entre Buenos Aires et Paris, mais tout ça me semble bien universel, on voyage et en même temps on est au coin de sa rue.

Mais je sais que le lecteur ressent tout ça … devine mon enquête littéraire, mes rencontres (Alicia/Paula), et ma peine à chaque fois qu’une grand-mère disparaît, je me suis rendu chez elles exactement comme Ariane dans le roman….

– La tragédie de la dictature argentine, est-ce au départ une curiosité ou un travail de journaliste ?

Il est de coutume de dire que Buenos Aires est la femme, et Paris la maîtresse, tant les liens sont étroits entre les deux pays.

Comme évoqué précédemment, certains faits émergent au moment du mondial de 78, avec Rocheteau en particulier. Pendant cette coupe du monde, il y a eu un boycott par certains français. Surtout face à l’ambiguïté qu’il y avait entre le président Giscard d’Estaing qui recevait les réfugiés et la vente d’armes à la junte militaire qui continuait en parallèle.

– Vous parlez des vols de la mort, cette monstruosité qui veut que l’on fasse disparaitre non pas des corps, mais bien des humains encore vivants…voilà qui glace le sang juste d’y penser. Est-il aisé d’enquêter là-dessus  ou existe-t-il toujours une forme d’omerta sur le sujet ?

Les vols de la mort… Il est si difficile d’imaginer les arrestations et les disparitions, et pour les familles, de savoir que le deuil est impossible, difficile d’imaginer également la barbarie exercée à ce point et la cruauté incroyable de ces militaires argentins.
J’ai assisté en décembre dernier au procès d’un pilote de la mort qui s’était reconverti en Europe… et travaillait depuis pour Transavia !

De fait, il y a l’utilisation du présent pour parler de torture. Peut-être parce que c’est totalement hors du temps ?

– Les bébés volés, on en parle aussi pour l’Espagne, est-ce une sordide caractéristique des dictatures ?

30 000 disparus, 500 bébés disparus. Ce sont autant d’histoires différentes. Il est important alors d’interroger la question du pardon !

– Je découvre par « Aucune pierre ne brise la nuit » le rôle des anciens de l’OAS, comment et quand vous est venue l’envie d’en parler?

Il était important de nommer ici tous les faits qui se sont passés dans cette période.
La fuite des nazis en Argentine à la fin de la seconde guerre mondiale. Mais aussi l’existence de négociations entre les nazis et l’Amérique du Nord et l’Argentine, qui ont permis leur fuite en très grand nombre. Puis, quelques années après les années 60, la présence des anciens de l’OAS.
Également la mise en place du « Plan Cóndor » destiné à anéantir l’opposition dans plusieurs pays d’Amérique Latine qui se met en marche en Uruguay, Brésil, Chili, Paraguay.

– Aborder les horreurs et la tragédie par le biais d’un roman d’amour, cela permet de captiver le lecteur, est-ce un moyen de montrer que la vie continue ? Comment les avez-vous imaginés ? Avez-vous rencontré les survivants, les mères, les perdants de ces desaparecidos avant d’écrire, pendant ou après vos recherches ?

Il y a un désir d’écrire comme j’aime lire. D’aller dans la zone grise de l’histoire et des personnages.
L’idée est de surprendre, de se laisser surprendre, sans obéir à un plan. D’être un écrivain jardinier qui regarde pousser sa plante. En particulier avec le personnage de Constant. C’est important de montrer que toutes les lumières ne sont pas éteintes. Et dans ce cas, la psychologie du personnage est importante.
Un fait très étonnant, ce sont les liens qui se sont tissés, y compris des liens invisibles, avec Alicia. Et de fait être capable de parler d’événements qui ont réellement existé sans qu’on les ait évoqués ! Comme s’il y avait eu une transmission de pensée, de mémoire, de savoir.

L’auteur doit définir une réalité augmentée où la grande histoire va grandir, et entrer en empathie avec les personnages. Pourtant, c’est pesant une écriture de militant. Il faut être sur le fil et rester à la fois documenté et réussir à brouiller les pistes pour que le lecteur se fasse son avis.

En même temps il y a une temporalité indispensable du roman, comme une course contre la montre car les grands mère et les témoins sont en train de disparaître ! il y a urgence pour que la justice passe mais il fait se dire aussi que tant qu’on n’a pas retrouvé les bébés cela ne passera pas.

– Et si j’ose, un nouveau roman est-il en préparation ? Un roman qui va nous emporter loin de nouveau ?

Alors l’avenir… je termine mon premier roman jeunesse qui paraîtra en mai chez PKJ. Une histoire qui se déroule en Corse, hier et aujourd’hui autour de la protection des juifs par l’ensemble de la population…Et bien sûr je prépare mon prochain roman chez Héloïse. Pour le moment je cherche l’inspiration, mais disons que Tel Aviv m’attire beaucoup, un livre me donne toujours le la pour une nouveauté, cette fois-ci c’est Le poète de Gaza

Quel lecteur êtes-vous Frédéric Couderc ?

– Si vous deviez me conseiller un livre, que vous avez lu récemment, ce serait lequel et pourquoi ?

Je recommande avec ardeur Chien-loup, de Serge Joncour, non parce que le maître d’école s’appelle Couderc, mais parce que tout y est : une langue riche, subtile, et variée, des personnages profonds et attachants, une vrai intrigue, et un rapport à la nature que je partage totalement, entre contentement et malaise face au monde sauvage.

– Existe-t-il un livre que vous relisez ou qui est un peu le fil rouge de votre vie ?

Les Chutes de Joyce Carol Oates, pour la passion de Dirk et la « veuve des Chutes », la lutte contre le pognon roi, leur façon de se relever et rester vivant.

Merci cher Frédéric pour votre disponibilité et pour vos réponses.

Bien sûr, j’ai envie de vous parler à nouveau de ce superbe roman paru en début d’année… Vous ne l’avez pas encore lu ? Alors, courrez vite chez votre libraire, à la bibliothèque, où vous voulez, lisez-le… et dites-moi ce que vous en avez pensé !


* Le « Collectif Argentin pour la Mémoire » rassemble des argentins et des français qui vivent en France et assument la Mémoire en tant que responsabilité historique et morale, se ralliant à la lutte permanente pour la Vérité, la Justice, l’information et la transmission aux nouvelles générations des crimes de « lèse-humanité » commis sans relâche par l’État Argentin entre 1972 et 1983.

A la rencontre de Joachim Schnerf

Joachim Schnerf finaliste du Prix Orange du Livre 2018, a reçu le Prix Littéraire Jérôme Cahen pour son roman « Cette nuit » (Zulma)

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C’est un auteur qui ne vous laissera pas indifférent. J’ai particulièrement aimé son roman Cette nuit, édité chez Zulma, dont je vous avais parlé ici.

Éditeur, auteur, Joachim Schnerf a accepté de répondre à mes questions, en particulier sur son premier roman Cette nuit, finaliste du Prix Orange du Livre 2018, mais également sur le métier d’éditeur ou sur ses lectures.

A propos du roman « Cette Nuit »

Pourquoi cette nuit (de Pessah) est-elle si différente des autres fêtes et pourquoi avoir choisi celle-là comme décor du roman ? Peut-être parce que Pessah est une nuit de transmission ? Celle où Salomon va devoir transmettre à son tour, sans Sarah ?

Au début de la soirée de Pessah, la Pâque juive, le benjamin de la famille entonne un chant qui débute ainsi : « Pourquoi cette nuit est-elle différente des autres nuits ? » Cette interrogation qui revient de manière quasi-obsessionnelle dans le texte porte un paradoxe qui m’a beaucoup intéressé, le paradoxe de l’unicité questionnée de façon similaire chaque année, à l’infini. Alors que les soirées pascales se ressemblent – de même que certains repas de famille rituels, lors des fêtes religieuses ou des anniversaires – nous cherchons à comprendre leur singularité. C’est finalement en cette nuit que Salomon s’apprête à passer que va, pour la première fois, se poser la question de l’extrême différence. D’une nuit bien plus différente que toutes les autres car éminemment semblable et tragiquement unique, la première Pâque sans l’amour de sa vie. Sarah ne sera pas autour de la table pour répondre aux questions des enfants, des petits-enfants, et l’enjeu de la transmission en devient d’autant plus intense qu’il va falloir perpétuer la tradition dans le deuil. Pourtant, c’est sans doute en cette période d’apprentissage d’une autre vie, une vie sans l’être aimé, que la nécessité de la répétition et de la transmission prend tout son sens.

Salomon est un personnage émouvant, auquel on s’attache, mais on sent qu’il ne sait pas pourquoi et comment vivre maintenant qu’il est veuf. Pourtant vous en avez déjà fait un survivant, est-ce si difficile de tout perdre à nouveau ?

« À la perte de l’humanité a succédé la perte de l’amour ». Salomon est rescapé des camps mais il doit faire face à une autre perte, incomparable et pourtant aussi douloureuse pour lui. Il a vécu un demi-siècle avec sa Sarah, son absence lui paraît insurmontable. En pensées mais aussi en pratique, l’organisation de la soirée à venir l’expose d’ailleurs à la routine de leur couple qui a été brisée et sans laquelle il ne sait s’il pourra survivre. En a-t-il seulement envie ? En est-il seulement capable ? Il a tout perdu mais lui restent ses filles et ses petits-enfants, c’est sans doute l’idéal de la transmission, à nouveau, qui pourrait lui permettre d’affronter le quotidien évidé, sans Sarah.

C’est un ancien déporté, et un taiseux. Sans doute parce qu’il est trop difficile de parler, ou alors totalement iconoclaste quand il a cet humour que ne peuvent avoir que ceux qui sont revenus finalement. On sent derrière cet humour comme une peur toujours latente, celle que tout recommence. Comme si sa béquille pour supporter cette vie, c’était Sarah. Est-ce une façon de montrer qu’il faut toujours être attentif, que rien n’est gagné ?

Comme beaucoup de rescapés, Salomon ne parvient pas à raconter son histoire, pas même à sa femme. Il évite le sujet et fait sentir à ses interlocuteurs qu’il ne servira à rien de l’interroger sur son expérience concentrationnaire. Finalement, ce n’est qu’à travers l’humour qu’il parvient à prononcer les mots « Auschwitz », « chambre à gaz », « four crématoire ». Ce sont ses blagues – que ses proches n’apprécient pas franchement – qui lui permettent de désigner la douleur extrême, comme un moyen d’approcher son histoire et cette tragédie collective de biais et peut-être de toucher à l’insoutenable. Le génocide industriel. Le rire est une réponse aux théories de l’indicible, ou en tout cas une manière d’éviter le silence. Il y a effectivement de la peur, la peur de l’oubli, la peur d’un retour à cette période sombre. L’antisémitisme, sous toutes ses formes, ne peut se combattre qu’en étant désigné.

Le thème de la Shoah est traité d’une façon très différente de ce que l’on voit en général, à la fois dans les souvenirs et dans le personnage de Salomon, et pourtant il est sans cesse présent dans le roman. Est-ce aussi pour vous une façon d’en parler justement tant que les anciens, les rescapés sont encore là, comme par besoin d’évoquer les souvenirs de ceux qui ont vu, qui ont vécu ? Le voyez-vous comme un devoir de transmission ?

L’un des enjeux de Cette nuit est la possibilité de l’omniprésence malgré l’absence, dans le deuil de Salomon bien entendu, mais aussi dans cette persistance des souvenirs de la Shoah. Ma génération, celle des petits-enfants de rescapés ou de personnes ayant été cachées, est arrivée à l’âge adulte, une génération qui ne peut bien entendu pas directement témoigner de la Shoah, qui n’a pas grandi dans le silence souvent pesant d’un parent mutique, mais qui a le pouvoir de prolonger l’histoire. Non pas avec pour seul règle le fameux « devoir de mémoire », mais comme vous le dites justement avec un « devoir de transmission ». L’un des grands enjeux du roman est de créer l’omniprésence malgré l’absence grâce à la parole, à la répétition, aux réponses, à la transmission. C’est ce mouvement qui permet de préserver la mémoire, tout autant que la complexité de notre rapport à elle, et ainsi la possibilité d’une familiarité qui ne soit pas étouffante pour les générations à venir, bien au contraire.

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Cette nuit  est finaliste du Prix Orange du Livre 2018, et a déjà reçu le Prix Littéraire Jérôme Cahen. Pour un auteur, est-ce important ?

Pour un auteur, il est difficile de réaliser l’universalité de ses propres textes. Malgré la fiction, l’on investit beaucoup d’émotion et d’intimité dans l’écriture, la reconnaissance par les lecteurs donne tout son sens à la littérature qui est autant complexité qu’universalité. Cet accueil me surprend, me ravit, et m’incite à explorer encore davantage mon imaginaire.

Concilier le métier d’écrivain et celui d’éditeur ?

Cette nuit est votre deuxième roman, comment peut-on concilier un métier d’éditeur et celui d’écrivain, est-ce facile de penser à son propre sujet, son futur roman, quand on s’occupe de ceux des autres ?

Je parviens assez naturellement à séparer ces deux activités, et je n’ai pas l’impression que Joachim-l’éditeur se mêle des affaires de Joachim-l’écrivain. Lorsqu’on accompagne un auteur, c’est le regard d’un lecteur très particulier qui opère, un lecteur qui a face à lui un texte en puissance susceptible d’évoluer, un lecteur qui doit déchiffrer les intentions profondes de l’auteur et l’aiguiller vers les meilleures techniques pour rendre lisible ses désirs. Et quel meilleur conseil donner à un auteur que d’être avant tout lecteur ?

Quel lecteur êtes-vous ?

Si vous deviez me conseiller un livre, que vous avez lu récemment, ce serait lequel et pourquoi ?

Le prochain roman de Jón Kalman Stefánsson, qui paraîtra en septembre, Ásta. Il parle des amours trop grandes pour les hommes. Sa langue est poétique, évidente, elle vous caresse d’un geste sucré. Le célèbre auteur islandais sait raconter les destins tragiques mais jamais n’oublie la puissance de la nature.

Existe-t-il un livre que vous relisez ou qui est un peu le fil rouge de votre vie ?

Je relis régulièrement les Carnets 1978 d’Albert Cohen. Sa voix passionnée et ses paradoxes assumés me sont indispensables.

Merci Joachim Schnerf pour vos réponses, et pour nous avoir donné encore plus envie de vous suivre !

Pour relire ma chronique de Cette nuit (Zulma).

Crédit photo de Joachim Schnerf : Patrice Lenormand éditions Zulma