Le pain perdu, Édith Bruck

Trouver les mots pour dire l’innommable, écrire pour ne jamais oublier

Parce qu’elle a senti que sa mémoire allait être bientôt défaillante, à 90 ans Édith Bruck a décidé d’écrire, pas un simple texte à ajouter à ses déjà nombreux écrits, non, mais un récit unique. Le récit impossible d’une vie, celle d’une des dernières grande voix, d’un des derniers témoins de la Shoah. Édith Bruck est née en Hongrie, et a vécu en Italie la plus grande partie de sa vie.

Le pain perdu, c’est celui que la famille n’a jamais pu manger car les soldats sont arrivés pour leur faire prendre le train qui devait les emmener dans le camp de concentration.

Le pain perdu, c’est la famille disloquée, la mère qui part à gauche, là où est le feu, les filles à droite, et Édith qui s’accroche à sa mère mais que le soldat fait changer de file, Édith qui ne finira pas dans la fumée du camp comme tant d’autres femmes, enfants, vieillards, hommes, arrivés là en même temps, avant ou après elle.

C’est une enfant née le 3 mai 1931 dans une famille juive pauvre, l’enfance heureuse d’une fillette qui travaille bien à l’école ; ce sont les premières manifestations de racisme contre les juifs dans son petit village de Tiszabercel, près de la frontière ukrainienne, un village jusque là plutôt tranquille ; puis a 13 ans en avril 1944, c’est la déportation, le matricule 11152, Birkena, Auschwitz, Kaufering, Dachau, Bergen-Belsen, les camps d’extermination, les privations, la faim, l’épuisement, les morts, les longues marches dans le froid ; la libération en 1945 ; l’exil en Israël, et toujours, ensuite, tenter de vivre après ça.

C’est n’avoir aucun mot pour dire, pas d’échange possible avec ceux qui n’ont pas connu cette horreur, et tant de questions, tant de pourquoi, tant de douleur. C’est le rêve fou d’aller en Israël, la désillusion, puis la vie en Italie, et les mots, toujours, pour dire.

C’est un récit autobiographique à la lecture nécessaire, douloureuse, indispensable. Le témoignage des survivants, ceux qui bientôt ne seront plus là, ceux qui encore peuvent nous dire, à nous les générations suivantes ce que fut le mal absolu.

On ne peut que penser aux témoignages de Primo Levi, Marceline Loridan, Charlotte Delbo et tant d’autres en lisant ce livre qui se termine sur une lettre à Dieu, mais quel Dieu, celui qui a laissé faire tout cela ? Le pain perdu, à faire lire, encore et encore, pour ne jamais oublier.

« Je t’écris à Toi qui ne liras jamais mes gribouillis, ne répondras jamais à mes questions, à mes pensées ruminées pendant toute une vie. »

Édith Bruck a publié une trentaine d’ouvrages en six décennies d’écriture, mais Le pain perdu, publié aux Éditions du sous-sol, lui a valu, à 90 ans, une aussi soudaine que tardive notoriété en Italie. Le livre a remporté le prix Strega Giovani, équivalent du Goncourt des lycéens, le prix Viareggio.

Catalogue éditeur : éditions du Sous-Sol

Il faudrait des mots nouveaux, y compris pour raconter Auschwitz, une langue nouvelle, une langue qui blesse moins que la mienne, maternelle.”

En moins de deux cents pages vibrantes de vie, de lucidité implacable et d’amour, Edith Bruck revient sur son destin : de son enfance hongroise à son crépuscule. Tout commence dans un petit village où la communauté juive à laquelle sa famille nombreuse appartient est persécutée avant d’être fauchée par la déportation nazie. L’auteur raconte sa miraculeuse survie dans plusieurs camps de concentration et son difficile retour à la vie en Hongrie, en Tchécoslovaquie, puis en Israël. Elle n’a que seize ans quand elle retrouve le monde des vivants. Elle commence une existence aventureuse, traversée d’espoirs, de désillusions, d’éclairs sentimentaux, de débuts artistiques dans des cabarets à travers l’Europe et l’Orient, et enfin, à vingt-trois ans, trouve refuge en Italie, se sentant chargée du devoir de mémoire, à l’image de son ami Primo Levi.

« Pitié, oui, envers n’importe qui, haine jamais, c’est pour ça que je suis saine et sauve, orpheline, libre. »

Édith Bruck, née Steinschreiber, voit le jour le 3 mai 1931 à Tiszabercel en Hongrie. À sa déportation, elle consacre à partir de 1959 plusieurs récits et poèmes dans la langue italienne qu’elle a adoptée en choisissant de vivre à Rome, dès 1954. Épouse du poète et cinéaste Nelo Risi, elle évoque souvent cette passion dans ses romans. Journaliste, scénariste, documentariste, comédienne, cinéaste, dramaturge, elle a multiplié les activités, sans jamais renoncer à témoigner de son expérience et sans jamais recourir à la haine.

Traduit de l’italien par René de Ceccatty / 176 p. / 16,50 euros / paru le 7 janvier 2022 / ISBN : 9782364686090

Milwaukee blues, Louis-Philippe Dalembert

Un roman sombre mais porteur d’espoir, le portrait d’un citoyen ordinaire

Milwaukee blues est un roman choral en trois temps dans lequel ceux qui ont connu un homme nommé Emmet vont prendre la parole tour à tour pour évoquer sa vie à Franklin Heights, les amis et les années d’enfance, puis l’université, le football, puis la vie après le foot. Car Emmet vient de mourir, étouffé par un policier.

Lui a composé le nine one one ce jour maudit, lorsque son employé lui a dit qu’un jeune homme baraqué avait sorti un billet suspect. Fausse monnaie ça peut aller chercher loin. Mais s’il était réticent à leur dire qu’il est noir, dès qu’il l’a signalé tout s’est accéléré. Les flics sont arrivés peu après. Je ne peux plus respirer… ces mots qu’il a entendu et entendra sans cesse au fil de longues nuits blanches à venir.
Elle l’a bien connu ce petit Emmett qui chantait Alabama Blues dans les couloirs de l’école bien mieux qu’il n’apprenait ses leçons. Cantine gratuite, suivi de sa scolarité, de ses amis, elle a tenté de l’aider aussi longtemps que possible avant que sa présence, blanche parmi les noirs, ne pose problème. Alors entendre parler de lui à la radio ce jour là …
Authie, c’est l’amie d’enfance, la petite sœur née le même jour au même endroit, la gamine, la confidente. Si les années les ont éloignés, elle aimerait être toujours là pour lui, mais il a tellement changé. L’université n’a pas été le moyen de transformer sa vie, et c’est dans la ville de son enfance qu’il est revenu s’échouer avec ses trois enfants, ne sachant plus quoi faire ni où aller. Le matin même, ils ont échangé quelques mots, le soir elle entend son nom à la télé…
Stokeley, c’est l’ami de toujours lui aussi, depuis les bancs de l’école. Mais leurs chemins se sont éloignés eux aussi. Il a dû s’occuper de sa famille car sa mère seule ne pouvait pas, encore moins quand le Daron est parti a l’ombre. Guetteur puis dealer, forcément ça éloigne du droit chemin.

Puis vient l’université, Larry, son coach, noir comme lui, a connu les affres des sélections et sait à quel point cela va être difficile. Car à peine deux pourcent des étudiants pourront vivre de l’un des sports pour lequel ils se sont distingués pendants leurs années d’étude. Et avec des accidents, plus aucun espoir de parvenir au sommet. Il veut aider Emmet mais le laisse poursuivre la route qu’il s’est choisie.
Nancy, la fiancée, blanche, l’amoureuse malhabile. Que reste-t-il de ses années heureuses avec Emmet.
Angela, la mère de sa fille qui l’a aimé déjà père de deux enfants, mais qui l’a quitté un peu trop vite.

En fil rouge, il y a Ma Robinson, ancienne matonne dont on fait la connaissance en prison, elle est devenue pasteur et sera un soutien important pour Mary-Louise, la mère d’Emmet. Son prêche digne de Martin Luther King est un beau moment d’humanité.

Chacun avec son cœur, ses souvenirs, sa vision parcellaire de la vie d’Emmet va dessiner son portrait et le faire revivre pour tenter de comprendre comment il en est arrivé là. Mais dans cette Amérique du XXIe siècle, le racisme n’est jamais loin, et dans les états du sud en particulier mais pas seulement, la police agit bien trop souvent en toute impunité sans jamais avoir à rendre de compte.

Ce que j’ai aimé ?

L’auteur connaît à la fois le Wisconsin, cette région des États-Unis où il a vécu et enseigné, et le système scolaire américain, en particulier le coût exorbitant des universités et les possibilités données aux sportifs de les intégrer. Ces capacités sportives qui permettent aux jeunes sans revenus de poursuivre les études qui sinon leurs seraient interdites. Car ils sont aidés tout au long des championnats universitaires, et ont toujours à l’esprit la possibilité d’être sélectionné par une grande équipe et de connaître le succès.

De nombreuses références aux poètes haïtiens, à la littérature, à la chanson, au cinéma, viennent émailler le roman et le rendent vivant et actuel J’apprécie la façon dont l’auteur adapte son écriture à l’époque dans laquelle il place ses romans. Ici, j’ai ressenti une grande modernité, une contemporanéité de l’écriture. Si au départ, l’ombre de Georges Floyd est prégnante, rapidement c’est le personnage et le récit de Louis-Philippe Dalembert qui prennent toute leur place et s’incarnent dans chacun des protagonistes pour nous faire vivre une autre histoire, celle d’un noir américain aux rêves fous, brisé, paumé, victime de la plus ignoble violence, celle d’un humain parmi tant d’autres, quand le rêve américain se heurte à la plus violente forme de racisme. La fin du roman est une ouverture porteuse d’espoir en l’homme et en l’autre, espérons que cette lumière ne soit pas seulement un rêve fou.

Catalogue éditeur : Sabine Wespieser

Depuis qu’il a composé le nine one one, le gérant pakistanais de la supérette de Franklin Heights, un quartier au nord de Milwaukee, ne dort plus : ses cauchemars sont habités de visages noirs hurlant « Je ne peux plus respirer ». Jamais il n’aurait dû appeler le numéro d’urgence pour un billet de banque suspect. Mais il est trop tard, et les médias du monde entier ne cessent de lui rappeler la mort effroyable de son client de passage, étouffé par le genou d’un policier.

Le meurtre de George Floyd en mai 2020 a inspiré à Louis-Philippe Dalembert l’écriture de cet ample et bouleversant roman. Mais c’est la vie de son héros, une figure imaginaire prénommée Emmett – comme Emmett Till, un adolescent assassiné par des racistes du Sud en 1955 –, qu’il va mettre en scène, la vie d’un gamin des ghettos noirs que son talent pour le football américain promettait à un riche avenir. Lire la suite…

Parution : Août 2021 / prix 21 €, 288 p. / format epub et pdf au prix de 15,99 € / ISBN : 978-2-84805-413-1

Pour rien au monde, Ken Follett

Un engrenage diabolique et effrayant !

Comme le dit Ken Follett, les dirigeants qui ont participé à la Première guerre mondiale ont avoué s’être laissé entraîner dans un engrenage qui ne pouvait déboucher que sur une guerre, ce qu’aucun d’entre eux n’avait souhaité ou anticipé. Fort de ce constat, dans son dernier roman Pour rien au monde il entraîne ses lecteurs alternativement sur trois terrains sur lesquels il situe les décisions stratégiques et géopolitiques contemporaines :

Le Sahel pour illustrer un conflit qui oppose les belligérants par procuration des grandes puissances, et révèle un certain « effet papillon ».
Washington et la Maison blanche avec une présidente Américaine Républicaine très loin d’une caricature Trumpiste.
Pékin et le pouvoir Chinois confrontés en interne à des tensions idéologiques et en externe à un allié Nord Coréen imprévisible.

Les situations géostratégiques décrites sont assez réalistes pour permettre au lecteur de rentrer dans le roman sans se poser trop de questions. Les personnages fictifs sont attachants et donnent envie de les suivre au quotidien.

Au Sahel, Kiah la jeune veuve tchadienne et Abdul, l’espion de la CIA, puis Tamara la conseillère de la CIA et Tabdar son homologue de la DGSE ; En Amérique, Pauline Green est à la fois présidente des États Unis, épouse et mère ; En Chine, Kai est un époux comblé, un fils de, un membre du gouvernement à la position convoitée. Si l’auteur ajoute une intrigue amoureuse sur chacun de ces terrains, ce que j’ai trouvé inutile et redondant à priori, je l’ai rapidement senti non plus comme un artifice mais bien indispensable pour rendre les protagonistes humains et presque ordinaires.

La description des exactions des Djihadistes au Sahel rendent presque jouissives les réactions violentes des occidentaux. Comme dans ces films caricaturaux tournés à la gloire de l’armée Américaine dans lesquels le héro se sort de toutes les situations. Par contre les réactions aux différentes situations de Washington et Pékin sont décrites de manière intelligente, positives et même réalistes. L’auteur bascule d’un camp à l’autre sans parti pris idéologique et cela donne d’autant plus de force à son propos.

Les incursions dans les coulisses du pouvoir Américain et Chinois sont tout à fait crédibles. Pourtant, les capacités des belligérants à observer en temps réel n’importe quel coin de la planète avec une précision millimétrique me semblent en décalage avec le réel, mais elles donnent au roman le punch nécessaire à l’action.

Le futur de l’humanité reste incertain et l’auteur réussit à construire un scénario qui permet de le démontrer. L’apocalypse est dans la main de gouvernants animés par ailleurs des meilleures intentions. Pour ce faire l’auteur nous fait entrer dans l’intimité d’une Présidente Américaine dont la vie familiale et émotionnelle ressemble tellement à Madame tout le monde. Ce roman parfois un peu long lorsqu’il nous entraîne dans les arcanes des pouvoirs ou au plus près des relations amoureuses des différents protagonistes, est une réussite quant au message délivré.

J’ai apprécié la lecture de Thierry Blanc qui sait nous transporter sur chaque continent avec une égale maîtrise de chacun des personnages. Un roman qui souffre parfois de quelques longueurs, mais une écoute passionnante qui donne envie d’avancer et d’en savoir plus. Avec ce sentiment de frustration et de « déjà fini » lorsque l’on referme la dernière page, quelle soit papier ou en audio !

Catalogue éditeur : Audiolib, Robert-Laffont

De nos jours, dans le désert du Sahara, deux agents secrets français et américain pistent des terroristes trafiquants de drogue, risquant leur vie à chaque instant. Une jeune veuve tente de rejoindre l’Europe et se bat contre des passeurs. Elle est aidée par un homme mystérieux qui cache sa véritable identité.
En Chine, un membre du gouvernement lutte contre de vieux faucons communistes qui poussent le pays vers un point de non-retour.
Aux États-Unis, la première femme élue Présidente doit manœuvrer entre des attaques au Sahel, le commerce illégal d’armes et les bassesses d’un rival politique.
 
Alors que des actions violentes se succèdent un peu partout dans le monde, les grandes puissances se débattent dans des alliances complexes. Une fois les pièces du sinistre puzzle en place, pourront-elles empêcher l’inévitable ?
 
Il ne faudrait Pour rien au monde que ce qu’a imaginé Ken Follett n’arrive…

Ken Follett connaît son plus grand succès avec Les Piliers de la Terre, paru en 1989. C’est le début de la saga Kingsbridge, poursuivie avec Un monde sans fin, Une colonne de feu et Le Crépuscule et l’Aube (Robert Laffont, 2008, 2017 et 2020), et vendue à plus de quarante-trois millions d’exemplaires dans le monde.

Lu par Thierry Blanc Traduit par Jean-Daniel Breque, Odile Demange, Nathalie Gouyé Guilbert, Dominique Haas, Christel Gaillard-Paris

Parution : 08/12/2021Durée : 24h52 / EAN 9791035406912 Prix du format physique 31,50  € / EAN numérique 9791035406820 Prix du format numérique 28,45  €

Soleil levant, Alexandre Galien

Lauréat du Prix du quai des Orfèvres, Alexandre Galien a aussi travaillé à la DRPJ (direction régionale de la police judiciaire). Je l’ai découvert avec Le souffle de la nuit, il revient avec Soleil Levant.

Son flic emblématique le commandant de la Crim Philippe Valmy est parti au Nigeria se changer les idées. En proie à la dépression, il tente d’échapper à ses hallucinations. À son retour, il demande à intégrer la Baspa (la Brigade d’assistance aux personnes sans-abri) le genre de groupe que l’on intègre généralement en fin de carrière ou si l’on est particulièrement désabusé, ce qui est son cas.

Pendant ses maraudes, il croise de nombreux sans domicile fixe, et sympathise avec Ziggy, un marginal toxicomane qui s’avère être également un ancien champion d’arts martiaux.

En parallèle, le capitaine Quefelec doit enquêter sur la mort étrange de Morita, un homme d’affaires japonais. Ce dernier vient de se suicider dans une chambre du Crillon selon la tradition du hara-kiri. Suicide ou meurtre, le doute est permis. Sur les lieux, des traces conduisent les enquêteurs à Ziggy, qui exige que Valmy mène son interrogatoire. Alors que son ancienne équipe est maintenant dirigée par Alice Quintet, une jeune femme sans expérience qui peine à y faire sa place, il doivent travailler de concert.

Les ramifications s’avèrent à la fois politiques et mafieuses, avec une incursion dans le monde très secret des arts martiaux au japon, de la formation des jeunes au cercle très très fermé de ceux qui les pratiquent. D’ailleurs, les flash-back dans le passé et la courte vie de Ziggy sont à la fois impressionnants de noirceur et de complexité, totalement angoissants ils éclairent d’un jour nouveau les turpitudes des manipulateurs. Dans une atmosphère à la fois trouble et sordide, de Paris aux quartiers les plus chauds de Tokyo, l’auteur nous entraîne à un rythme soutenu dans de bien sombre territoires.

Catalogue éditeur : Michel-Lafon

 » Le décor était doux, presque trop. Sur le bord du lit, le tanto le narguait toujours. Giri Haji. Il était temps… Sa dernière pensée articulée ne serait ni pour sa femme, ni pour sa fille, ni même pour ses vices. Autour de sa chemise, il avait serré sa ceinture. Les entrailles ne devaient pas tomber. Il posa le poignard sur la gauche de son abdomen, y fit une entaille en diagonale. Un cri venu des profondeurs de la terre lui échappa. Sans qu’il ait le temps d’en finir avec son rituel, sa face s’écrasa contre le sol. Giri… « 

Bien décidé à en finir avec son passé douloureux, Philippe Valmy réintègre son groupe pour une enquête qui les conduit d’un palace parisien aux quartiers chauds de Tokyo. Mais cette affaire aux ramifications tentaculaires pourrait bien être celle de trop pour le flic au cœur brisé…

Parution :10/11/21/ Prix :18.95 €/ ISBN :9782749944166

Le miroir des âmes, Nicolas Feuz

Entre Murano et Neuchâtel, un thriller au suspense garanti

Que s’est il passé dans le canton de Neuchâtel ?
D’un côté, le procureur Jemson se réveille sur un lit d’hôpital. Partiellement amnésique à la suite du choc terrible reçu lors de l’explosion d’une bombe dans un café de la place des Halles. Sa greffière Flavie Keller reste à son chevet, ce qui l’interroge grandement sur leur niveau de relation. Avaient-ils des relations autres que professionnelles ? Et s’il n’arrive pas à s’en souvenir, pourra-t-il retrouver la mémoire à propos des affaires sur lesquelles il enquêtait ?

Au Perla Blu, un bar-hôtel louche, les prostituées doivent obéir sans discuter au patron et à son glaçant acolyte albanais. Alba Dervishaj est l’une d’entre elles. Mais depuis son arrivée elle ne fait que rembourser son passage, et n’a plus de passeport, alors comment pourrait elle sortir de ce guêpier ?

Enfin, un terrible meurtrier s’en prend à ses victimes de façon particulièrement violente. Il est dénommé Le vénitien par les enquêteurs. Qui sera capable de le démasquer et de l’arrêter ?

Ce que j’ai aimé ?

Les chapitres courts qui donnent le tempo, un rythme soutenu, les alternances entre les vues des différents protagonistes qui se croisent, se découvrent, se dévoilent. Une région et un métier de procureur qui sont bien connus de l’auteur qui est lui-même procureur du canton de Neuchâtel, et cela se sent. Même si parfois j’aurais souhaité que la personnalité, le passé, les interactions de certains personnages soient approfondis, c’est au final un thriller qui fait passer un bon moment.

Retrouvez également ma chronique du roman Horrora Borealis, du même auteur, paru au Livre de Poche.

Et pour aller plus loin, les chroniques de entre deux pages, fictionista.

Catalogue éditeur : Slatkine et Compagnie

Un attentat sans commanditaire, des meurtres sans mobile apparent, l’auteur est à son affaire, il est procureur du Canton de Neuchâtel. Dans ce polar essoufflant, il fait endosser à son personnage principal la robe d’un magistrat qui pourrait être son double si tout n’était précisément double et trouble dans ce Miroir des âmes : les flics, les filles, les politiques, les juges et jusqu’à ce mystérieux tueur en série que la police a surnommé Le Vénitien parce qu’il coule du verre de Murano dans la gorge de ses victimes. Le style est au couteau, l’efficacité radicale. Implacable et précis, comme un détonateur.

ISBN : 978-2-88944-100-6 / 262 pages / Prix : 18 euros

Artifices, Claire Berest

Le cheval, le loup et le renard, un chassé croisé où l’art se mêle aux souvenirs sous les feux d’Artifices

Qui est Abel Bac, ce flic insomniaque et solitaire qui ne quitte plus son quartier, sauf pour ses déambulations nocturnes à travers les rues de Paris. Au bureau, il a peu d’amis, en dehors de sa collègue Camille. Mais il vient d’être mis à pied suite à une enquête déclenchée par une dénonciation anonyme. Abel est hanté par des cauchemars qui le tourmentent chaque nuit. Il s’occupe avec minutie et amour des dizaines d’orchidées qui peuplent sa vie et son appartement.

Camille, la collègue sans doute un peu amoureuse de ce gentil et beau flic de trente neuf ans. Qui tente comme elle peut de l’aider à retrouver sa place.

Qui est Elsa, la voisine collante qui tente de pénétrer chez lui une nuit d’ivresse. Elsa qu’il croise sans cesse et qui est de plus en plus proche d’Abel. Pourtant, ils ne se connaissent pas et lui ne tient pas à se laisser envahir. Mais elle semble si bien le comprendre.

Qui est Mila, l’artiste mystérieuse aux performances déstabilisantes, souvent controversées et largement commentées. Mila qui ne s’est jamais dévoilée auprès du public ou des médias qui encensent ou critiquent ses œuvres. Mila, une artiste singulière qui voudrait changer de vie, exister mais pas seulement à travers ses œuvres.

Que viennent donc faire ce cheval lusitanien dans la bibliothèque du Centre Pompidou, ces loups qui festoient au musée de la Chasse pour célébrer un 14 juillet aussi pétillant que déjanté, ces installations au musée d’Orsay.

Pour le savoir, il faut découvrir ce roman qui démarre comme un roman policier, avec flics et enquête, et fait rapidement la part belle à l’art contemporain, aux happenings et autres performances artistiques. Assez vite les personnalités sombres et ténébreuses des différents protagonistes s’imposent, et l’intérêt se porte sur la psychologie, le passé, les caractères de chacun d’eux, cherchant à comprendre les traumatismes qui les ont marqués, psychologiques ou familiaux, bien loin finalement de la simple enquête de police. Car chacun détient une partie du puzzle dont les pièces vont peu à peu s’assembler sous le regard du lecteur qui tâtonne, écoute, et comprend pourquoi l’autrice les a rassemblés ici.

J’ai aimé la lecture de Thierry Blanc qui donne le rythme sans jamais surjouer, alternant avec justesse les intonations pour coller aux personnalités de ces femmes fortes et déterminées, fragiles et tourmentées, de ce flic un peu paumé au passé que l’on devine lourd à porter. Un roman qui nous fait pénétrer peu à peu dans les méandres obscurs des pensées des principaux protagonistes. Après Gabriële écrit avec sa sœur Anne, et Rien n’est noir, Claire Berest a l’art de nous surprendre à chaque nouveau roman, pour notre plus grand plaisir.

Catalogue éditeur : Stock, Audiolib

Abel Bac, flic solitaire, évolue dans une atmosphère étrange depuis qu’il a été suspendu. Son identité se dissout entre cauchemars et déambulations nocturnes.
C’est cette errance qu’interrompt Elsa, sa voisine, lorsqu’elle atterrit ivre morte devant sa porte. C’est cette bulle que vient percer Camille, sa collègue, inquiète de son absence. C’est son fragile équilibre que mettent en péril des événements mystérieux qui semblent tous avoir un lien avec Abel.
Pourquoi a-t-il été mis à pied ?
Qui a fait entrer par effraction un cheval à Beaubourg ? Qui dépose des exemplaires du Parisien où figure ce même cheval sur son palier ?
À quel passé tragique ces coïncidences le renvoient-elles ? Pris dans l’œil du cyclone, le policier déchu mène l’enquête.

Collection : La Bleue / Parution : 25/08/2021 / 308 pages / Format : 140 x 216 mm / EAN : 9782234089983 / Prix : 21.50 €

Audiolib : Parution : 08/12/2021/ Durée : 7h10 / lu par Thierry Blanc / EAN 9791035407520 / Prix du format physique 23,45  €

Sangoma, les Damnés de Cape Town, Caryl Férey, Corentin Rouge

Même vingt ans après sa fin annoncée, l’apartheid laisse des traces dans la population d’Afrique du Sud. Les afrikaners propriétaires terriens représentent encore une minorité de la population mais ils détiennent toujours la majorité des terres. Ces terres exploitées depuis des centaines d’années par leurs ancêtres, grâce au travail des esclaves. Si aujourd’hui ce sont des salariés qui travaillent les vignes et les terres agricoles, la famine et les privations sont toujours là, et la révolte gronde parmi ces travailleurs qui réclament la restitution des terres volées à leurs ascendants.

C’est dans ce contexte que l’on découvre l’exploitation viticole de la famille Pienaar. Sam, l’un des ouvriers, est retrouvé mort dans les vignes. L’inspecteur Shane Shepperd, un policier au comportement pour le moins singulier, est chargé de l’enquête.

Mais les langues ont du mal à se délier, surtout quand l’enquête touche aux secrets de famille, aux croyances religieuses et animistes, à la sorcellerie. Shepperd devra s’armer de courage pour affronter les bandes hostiles des township, les secrets des sorciers, les conflits politiques qui gangrènent le pays et les discussions au parlement.

Voici une excellente BD qui allie le scénario de Caryl Ferey, un auteur que j’apprécie pour ses romans, et Corentin Rouge aux dessins. C’est particulièrement réussi, le graphisme, les couleurs vives ou au contraires très emblématiques des paysages de la région, donnent le rythme. Il y a une véritable intensité dans ce récit qui tient les lecteurs en haleine, que l’on connaisse bien ou pas la situation de l’Afrique du Sud à cette l’époque ou même depuis. Une BD tout à fait à l’image des romans de Caryl Ferey, un intérêt historico-politique mêlé à une intrigue haletante.

Catalogue éditeur : Glénat

En Afrique du Sud, une vingtaine d’années après l’Apartheid, les cicatrices laissées par l’ancien système peinent à se refermer. Le racisme n’est plus institutionnalisé mais les inégalités toujours présentes et la population divisée entre les propriétaires blancs et les ouvriers noirs. Dans ce contexte, Sam est retrouvé mort sur les terres de la ferme des Pienaar, ses employeurs. Le lieutenant Shepperd – esprit léger, avisé autant que séducteur et tête brûlée – est chargé de saisir les enjeux qui auront mené au drame.

Scénariste Caryl Férey / Dessinateur Corentin Rouge Paru le 03.11.2021 / 240 x 320 mm / Pages : 152

Les exilés de Byzance, Catherine Hermary-Vieille

De Byzance à Moscou, une fresque familiale sur l’exil et la transmission

En 1453 Byzance, le dernier bastion catholique orthodoxe d’Orient conquis deux siècles auparavant par les croisés, tombe sous les coups des Ottomans. La chute de l’empire byzantin est aussi la fin du règne des orthodoxes dans cette partie du monde très convoitée car à cheval entre l’Orient et l’Occident. Celle qui deviendra Istanbul connaît alors de nombreux pillages et exactions. Femmes, enfants, vieillards ne sont pas épargnés par les conquérants musulmans, poursuivis et abattus jusque dans l’enceinte de la basilique Sainte Sophie.

C’est dans ce contexte que les survivants de la famille Dionous doivent fuir la cité. Les circonstances obligent les deux frères survivants à partir chacun de son côté, Nicolas et Constantin vont alors embarquer qui pour la Russie, qui pour l’autre rive de la méditerranée. À Byzance, cette lignée d’artistes écrit des icônes sacrées depuis la nuit des temps. Le deux frères sont désormais séparés, mais chacun de son côté va tenter de maintenir vaille que vaille cette tradition familiale.

C’est à travers une dizaine de générations successives que Catherine Hermary-Vieille leur fait parcourir de nombreux pays, dans un périple à travers l’orient, de Beyrouth à Moscou, du Caire à Londres, de Saint-Pétersbourg à Florence, Londres, Paris. Fuyant leur ville, les Dionous deviendront paysans, pêcheurs, commerçants, feront prospérer les plantations de coton égyptien, deviendront artistes de père en fille à Moscou. Mais toujours, chacun à sa manière tentera de percer le mystère de cette lignée qu’ils connaissent parfois si mal, mais qui subsiste par delà leurs propres existences.

Maintenir la tradition familiale, la perpétrer dans le respect des ancêtres n’est pas toujours aisée. Cinq siècles d’histoire mouvementée et souvent violente vont s’inscrire dans ces quelques cinq cent pages. C’est à la fois beaucoup et peu pour expliquer les remous provoqués par les conquêtes, les vagues de migrations forcées ou choisies, les révolutions et les transformations des différents pays traversés. Pour Nicolas et sa descendance, il y aura en particulier la création de Saint-Pétersbourg, mais aussi la mort du tsar, la révolution bolchevique et la fin du servage du côté de la Russie. Pour la lignée de Constantin, après quelques années d’errance, l’installation en Égypte, puis la culture et le commerce du coton, qui prospère d’autant plus que celui produit par les États-Unis souffre à son tour des complications dues à la guerre de sécession, la nationalisation des terres et l’obligation de changer de culture imposée par le nouveau gouvernement. Autant de changements que chacun devra anticiper, proposer, accepter, ou au contraire subir, ou refuser.

En fin du roman, un bien utile arbre généalogique permet de s’y retrouver parmi les nombreux membres des deux lignées. Dans ce roman sur l’exil, l’errance, la famille et la recherche de ses racines pour enfin trouver un équilibre, l’autrice nous fait parcourir ces cinq siècles d’Histoire sans nous lasser, passant en revue les transformations politiques et religieuses de cette partie du monde. En fil rouge on retrouve ces icônes peintes par les artistes de la famille. J’ai d’ailleurs appris que l’on dit écrire et non peindre des icônes. Icônes emblématiques qui se transmettent de génération en génération, perpétuant ainsi les racines de la famille Dionous à travers les siècles.

Catalogue éditeur : Albin-Michel

29 mai 1453. Byzance, dernière capitale de l’empire romain d’Orient, tombe après le siège le plus sanglant de l’Histoire. La fière cité qui a résisté pendant plus de mille ans à tous les assauts s’effondre sous la violence de l’offensive turque. Jusqu’à l’intérieur de la basilique Sainte-Sophie, le peuple se défend avec ardeur et fièvre. Mais les vainqueurs n’épargnent ni les vieillards, ni les femmes, ni les enfants. Deux frères, Nicolas et Constantin Dionous parviennent à s’enfuir, l’un vers la Russie, l’autre vers les rives de la Méditerranée. Ils se font le serment qu’un jour, leurs descendants se retrouveront.

Date de parution 01 octobre 2021 / Édition Brochée 21,90 € / 480 pages / EAN : 9782226442390

Je suis l’abysse, Donato Carrisi

Un thriller efficace et haletant

Quel est le lien entre l’homme qui nettoyait, la fille à la mèche Violette et la chasseuse de mouches ? Qui est ce mystérieux Micky derrière la porte verte ?
Qui est cet enfant de cinq ans que sa mère entraîne dans la piscine de cet hôtel désaffecté ?
Qui est cet homme qui traque les femmes blondes jusque dans leurs maisons ?
Quel rapport entre ces femmes blondes qui disparaissent et cette jeune fille qui tente de mourir ?

Pour le savoir, il faut découvrir ce roman qui démarre sur les chapeaux de roues, à la fois sombre et dur, au suspense garanti. Certaines scènes sont à la limite du supportable, mais elles sont indispensables à la bonne compréhension des rôles de chacun des protagonistes. Les flash-back dans le passé de l’enfant en particulier permettent habilement au lecteur de commencer à échafauder sa propre théorie, mais il est bien difficile malgré tout de savoir jusqu’où l’auteur veut nous mener.

J’ai aimé le chassé croisé entre ces trois, quatre avec le mystérieux Micky, personnages aux parcours parallèles qui subtilement vont être amenés à se croiser. Peu à peu, leurs personnalités prennent forme, le passé de chacun se dévoile avec ses blessures, ses failles, ses rêves et ses désillusions.

Le mal, l’amour maternel, les origines, les troubles de la personnalité, la maltraitance, et de nombreux autres sujets y sont abordés sans que cela n’enlève quoi que ce soit à l’intensité, au rythme ou à l’intrigue.
Vous l’aurez compris, c’est ma première lecture de cet auteur et je suis totalement emballée.

Un roman traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza. Et lu par Benjamin Jungers, un acteur qui donne toute leur intensité aux différents personnages.

Catalogue éditeur : Audiolib, Calmann-Levy

L’homme qui nettoie rôde autour de nous.
Parmi nos déchets, il cherche des indices sur nos vies.
En particulier sur celles des femmes seules.
Une femme lui a fait beaucoup de mal enfant : sa mère.
La chasseuse de mouches, elle,
tente de sauver les femmes en péril.
Et elles sont nombreuses…
Surtout quand l’homme qui nettoie rôde autour d’elles.

EAN 9791035407513 / Prix du format physique 23,90€ / EAN numérique 9791035407377 Prix du format numérique 21,45€ / Date de parution 10/11/2021

Bel abîme, Yamen Manai

Cent pages d’émotion pure

Un adolescent de quinze ans parle avec l’avocat commis d’office puis avec le psy auquel il a été confié.
Dans sa cellule, il revit ses dernières années jusqu’à cet événement qui l’a amené là, dans la prison, seul, plus victime que coupable peut être malgré la gravité de ses actes.

Son long monologue est avant tout un prétexte à décrire la société tunisienne depuis le printemps arabe. Pas de révolution si ce n’est dans les paroles et dans la violence, mais la vie de certains tunisiens loin d’être meilleure semble beaucoup plus compliquée et encore plus misérable qu’avant.
Pourtant dans cette société qui ne veut pas s’occuper des jeunes, lui avait trouvé le bonheur auprès de Bella la fidèle, l’aimante, la douce. Bella, cette petite chienne qu’il avait recueillie âgée de quelques jours à peine et élevée contre l’avis de sa famille. Car dans les sociétés musulmanes, les chiens n’ont pas bonne presse, rejetés par la religion, ils n’ont pas leur place au sein des familles.

Il y a de l’amour et de la rage, de l’espoir et de la colère, de la passion et du mépris dans ce roman à l’écriture incisive et violente, désespérée et percutante. Le lecteur s’attache à ce jeune homme d’aujourd’hui prisonnier d’une société tunisienne qui n’arrive pas à comprendre, à aider ou à donner le moindre espoir à sa jeunesse en mal d’avenir.

Je n’en dit pas plus, mais courrez lire ce court, très court, mais fort, vraiment très fort roman. Il interpelle, bouscule, bouleverse. C’est un roman à mettre entre toutes les mains, une excellente idée de cadeau pour ces fêtes de fin d’année.

Catalogue éditeur : éditions Elyzad

Un jeune homme s’adresse tour à tour à son avocat et à un psychiatre venus lui rendre visite en prison. Avec une ironie mordante, le narrateur prend à parti ses interlocuteurs. Les charges qui pèsent sur lui sont sérieuses, mais il affirme ne rien regretter. Se dévoilent les raisons qui l’ont poussé au crime : un père qui l’a toujours humilié ; une société gouvernée par les apparences ; la domination des plus forts sans partage.
La pauvreté, la saleté, le mépris des animaux et de l’environnement. Les seuls élans d’affection que le jeune homme a connus ont été ceux de Bella, le chiot qu’il a recueilli. Mais dans ce pays, on tue les chiens « pour que la rage ne se propage pas dans le peuple ». Pourtant la rage est déjà là. Alors quand Bella a été tuée, il a fallu la venger.
Date de parution : 02/09/2021 / EAN :9782492270444