Ronce-Rose. Eric Chevillard

« Ronce-Rose » d’Éric Chevillard, voilà un roman qui émeut, perturbe, intrigue….

DomiCLire_ronce_roseRonce-Rose raconte son histoire, elle l’écrit dans ce journal que personne ne doit lire. Elle y raconte jour après jour sa vie dans cette maison qu’elle partage avec Mâchefer, son père, et Bruce, un ami, un géant, avec qui il travaille … enfin, quand ils travaillent, le soir et les weekend, dans des stations-services, des bijouteries, des banques….
Ronce-Rose ne va pas à l’école, ne rencontre personne et reste dans cette maison où la vie coule et semble lui convenir, pourvu qu’elle ait une robe, une culotte propre et un crayon pour écrire. Jusqu’à ce matin où Mâchefer et Bruce ne reviennent pas. A partir de là, tout l’univers de Ronce-Rose bascule, car où, quand et comment les retrouver ?

Ce qui m’a le plus interpellée dans ce roman, c’est cette façon particulière qu’a l’auteur de jouer avec le langage, les mots, le sens qu’il leur donne, et surtout celui qu’il détourne, explique, revendique, l’interprétation et l’humour tellement singuliers qu’il affiche. Il en fait un univers complétement hors du temps, décalé et en même temps parfois tellement évident qu’on se demande qui de nous-même ou de Ronce-Rose ne tourne pas tout à fait rond !

Le roman, étonnant et déstabilisant, est construit autour de Ronce-Rose, une fillette – mais est-ce réellement une fillette, ou seulement mon interprétation ? Son univers est rempli de mésanges, d’une sorcière, d’un unijambiste à surveiller, mais aussi de poissons d’or et de poésie surréaliste, dans un monde un peu triste et légèrement désabusé. Roman à découvrir, qui fait réfléchir et que l’on peut interpréter chacun à sa façon.


Catalogue éditeur : éditions de Minuit

Si Ronce-Rose prend soin de cadenasser son carnet secret, ce n’est évidemment pas pour étaler au dos tout ce qu’il contient. D’après ce que nous croyons savoir, elle y raconte sa vie heureuse avec Mâchefer jusqu’au jour où, suite à des circonstances impliquant un voisin unijambiste, une sorcière, quatre mésanges et un poisson d’or, ce récit devient le journal d’une quête éperdue.

2017 / 144 pages / ISBN : 9782707343161 / 13.80 €

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Promenez-vous dans les bois…Ruth Ware.

Il y avait le « Promenons-nous dans les bois » de Ruth Rendell, il y a aujourd’hui le « Promenez-vous dans les bois… pendant que vous êtes encore en vie» de Ruth Ware, et je vous le promet, là aussi, c’est frisson garanti !

Être invitée à un enterrement de vie de jeune fille, à priori, c’est plutôt banal, mais quand c’est celui de votre ex-meilleure amie que vous n’avez plus revue depuis dix ans, et qu’en plus vous n’êtes même pas invitée au mariage, voilà qui est bien plus singulier.

Leonora écrit des polars, elle vit donc en solitaire, car la création n’implique pas forcément une vie mondaine très active. Un jour, elle voit arriver dans sa boite mail cette invitation particulièrement incongrue vu le contexte, hésite un peu puis fini par accepter, poussée par Nina, une amie commune également invitée avec qui elle est restée en contact. A deux forcément c’est plus rassurant…

Les voilà donc embarquées pour le weekend dans une maison de verre, vaisseau étrange, froid et lumineux isolé au milieu d’une clairière, bloc de lumière posé au regard de tous au fond des bois sombres et terrifiants qui l’entourent. La soirée commence bizarrement, lorsque Nora rencontre Clare, celle-ci lui annonce que le futur marié n’est autre que James, l’ex de Nora, qu’elle n’a pas revu non plus depuis leur rupture, dix ans avant. Dans ce vaisseau, il y a Nina, Nora, Clare et Florence, sa meilleure « meilleure amie », celle qui organise et qui veut que tout soit parfait, il y a aussi Tom, un peu perdu et Mélanie. Difficile d’être gais, enthousiastes, positifs dans une telle ambiance, mais Florence y tient, la fête doit être belle ! les animations sont pour le moins insolites, initiation au tir dans un club, jeux des vérités portant sur le futur époux, les rancœurs remontent à la surface, les discordes sont palpables dans tous les mots et tous les gestes.

Dans cette atmosphère terriblement tendue, et malgré les efforts de chacun pour faire contre mauvais fortune…Les rancunes, les secrets et les tensions exacerbées par le huis-clos éclatent, le piège se referme, mais difficile de savoir d’où vient la trahison, d’où part le coup de grâce que nul ne semble prêt à imaginer.

C’est bien écrit, bien construit, assez plausible malgré le coté parfois stressant et à la limite terrifiant de certaines situations. Je ne me suis pas ennuyée une seconde avec ce roman que j’ai dévoré quasiment d’une traitre. Une belle expérience que je vous conseille… Enfin, sauf si vous êtes invitées le weekend prochain à un enterrement de vie de jeune fille !!


Catalogue éditeur

Dans la nuit noire du Northumberland, derrière la façade de verre d’une maison isolée, l’enterrement de vie de jeune fille bat son plein. Ils sont cinq autour de la table basse, imbibés d’alcool. La séance de spiritisme va débuter.

Mais derrière les sourires convenus, Nora peine à cacher son malaise, tandis qu’une cascade de questions lui torture le cerveau. Que fait-elle là ? Pourquoi a-t-elle été invitée ? Et sur tout, pourquoi a-t-elle accepté de venir ? Voilà dix ans qu’elle n’a pas vu Clare, la reine de la fête, son ex-meilleure amie du lycée. Dix ans de non-dits, de rancune et de souffrance. Comment faire comme si de rien n’était ? suite

RUTH WARE est née en 1977 dans le Sussex. Diplômée de littérature anglaise à l’Université de Manchester, ancienne libraire, elle a enseigné à Paris. Promenez-vous dans les bois… pendant que vous êtes encore en vie est son premier thriller, déjà un phénomène aux États-Unis avec près de 50 000 exemplaires vendus en 1 mois. Elle termine aujourd’hui l’écriture de son deuxième roman.
Auteur : WARE RUTH / Editeur : Fleuve éditions / ISBN : 9782265099364
Sortie : févr. 2016 / Format : 142 x 211 cm / Pages : 379

Les Sirènes noires. Jean-Marc Souvira

Avec « Les Sirènes noires », le troisième opus des enquêtes de Frédéric Mistral, son flic fétiche, Jean-Marc Souvira nous entraine dans le Paris de la prostitution, des sorciers et des rites vaudou, et nous plonge dans une enquête plus classique mais néanmoins sordide de tueur en série.

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Alors que ses équipes perquisitionnent chez un meurtrier en série placé en garde à vue, Mistral est confronté à un meurtre insolite et mystérieux où les corps retrouvés s’avèrent difficilement identifiables. Une suite d’événements place ses équipes face aux filières africaines de prostitution.
De toutes jeunes africaines se retrouvent sous la contrainte sur les trottoirs de Paris, alors que toute leur famille a placé ses espoirs en elles. Officiellement, ces belles jeunes femmes partent travailler en France d’où elles pourront envoyer l’argent qui fera vivre ceux qui restent en Afrique. Avant de quitter leurs villages, de grandes cérémonies impressionnantes sont pratiquées. Le recours au sorcier, en apparence pour protéger les filles, mais surtout pour avoir la matière qui permettra de les menacer et les tenir sous emprise, les placent dans une prison mentale contraignante qui, en dehors de toute logique cartésienne, s’avère terriblement efficace pour éviter leur fuite. Ces croyances issues de coutumes que nous avons le plus souvent du mal à entendre et à comprendre, car elles sortent de notre cadre de référence, vont être partie prenante de l’enquête, et Mistral devra sortir de son propre cadre et de sa logique, pour comprendre et avancer.

Entremêlant avec adresse les recherches, les échecs et les avancées de ces trois enquêtes, nous suivons Mistral et ses équipes dans le quotidien des enquêteurs de la police judiciaire. L’intrigue se tient, les évènements s’enchaînent, le rythme est soutenu. On suit  Mistral dans son enquête, mais on est aussi avec lui dans sa voiture. D’ailleurs j’avais parfois l’impression d’entendre les mêmes airs qui lui en tournant les pages. On le suit jusque dans ses nuits blanches, quand une enquête non résolue le tient en éveil, attentif, inquiet. On le suit enfin jusqu’au 36, lieu mythique s’il en est, qui confère implicitement aux hommes qui l’occupent un sérieux et une rigueur qu’ils appliquent dans leur travail quel que soit le lieu où il se trouvent.

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Jean-Marc Souvira à la Foire du livre de Brive © DCL DS2015

Jean-Marc Souvira connaît son métier et cela se sent avec bonheur  dans ses polars. Il a dirigé l’Office Central de la Traite des Etres Humains, et le lecteur pressent bien ce fond de vérité qui émerge de l’intrigue, mais sans jamais empiéter ni gâcher le plaisir de la lecture. Les spécificités des différents services de police sont présentes et ajoutent à l’intrigue sans l’alourdir, le réalisme est servi par l’écriture et c’est un véritable plaisir de tourner ces pages. J’ai déjà hâte de lire le prochain, comme à chaque fois avec cet auteur !

💙💙💙💙💙

Vous pouvez aussi faire un tour sur le blog Arthémiss et découvrir son avis sur ce roman.


Catalogue éditeur : Fleuve noir

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Jean-Marc Souvira et Franck Thilliez à la Foire du Livre de Brive © DCL DS 2015

03 h 20 du matin, Ouest parisien. Le commissaire Mistral écoute un morceau de jazz, son humeur à l’unisson. Les lumières de la ville défilent à travers la vitre. Plongée en apnée dans son âme. Il ne le sait pas encore mais le compte à rebours a commencé.
Plein jour, sud-est du Nigeria. Les tambours résonnent. Margaret, 17 ans, corps de déesse et coeur sur le point d’imploser d’émotion, s’avance sous la tente. La cérémonie débute. Elle ne le sait pas encore mais son destin, et celui de sa famille, sont sur le point de basculer.
Retour à Paris. Un homme guette, attend, les sens en alerte dans l’obscurité. Il n’en peut plus. Il fredonne comme une litanie sans fin son morceau culte d’AC/DC. Il savoure par avance le moment ou il possédera sa proie.
Le tic-tac s’égrène. Le point d’impact de ces trajectoires humaines est imminent.

Parution : 12 Novembre 2015 / Nombre de pages : 448 p./ EAN : 9782265099302

à la rencontre de Danielle Thiéry

DANIELLEDERAPAGES

Retour sur une rencontre avec Danielle Thiéry autour de ses romans, en particulier Dérapages et de ses projets.
Danielle, comment imagines-tu les personnages de tes romans ? Est-ce que tu t’appuies sur des personnes que tu connais
 ?
Oui, j’imagine quasiment toujours un homme ou une femme derrière les personnages, quelqu’un qui existe ou qui a existé. J’ai besoin de visualiser la personne pour que le rôle soit incarné, y compris pour écrire un scénario, il m’est impossible de créer un personnage au doigt mouillé, j’ai besoin de remonter très loin en arrière et de travailler sur son histoire, sur sa légende, pour lui donner de l’épaisseur.  C’est particulièrement important pour l’écrit.  Et notamment pour les descriptions physiques. Dans un film on a l’image, on est obligé de faire avec ce qu’on nous montre, dans un livre on peut faire comme on veut. Pour autant, je me contente souvent d’une description laminaire pour que le lecteur imagine son propre personnage, je donne seulement quelques clefs pour le définir et le situer « un grand brun fatigué, la quarantaine » ça suffit, on a compris. Sauf, bien entendu, si le détail sert l’histoire.

Mais alors, certains grands flics se sont-ils reconnus par exemple ?
Non, pas vraiment, pourtant certains auraient dû, mais peut-être ne sont-ils pas lucides sur eux-mêmes ? Parfois d’autres croient reconnaitre un tel ou un tel, et pourtant ce n’est pas celui qui a inspiré le personnage. Il faut toujours laisser un écran de fumée, ne pas être trop réaliste pour que le lecteur ne soit ni coincé ni verrouillé. Il doit respirer, même si le chemin qu’on lui fait prendre est assez balisé. La première règle c’est de s’amuser quand on écrit des polars et d’emmener son lecteur là où l’on souhaite…

Quand tu écris, tu sais où tu vas, tu connais la fin ?
Oui, c’est indispensable. Le polar a des exigences de construction et il faut savoir où on va d’emblée faute de devoir tout refaire parfois en cours de route ! En revanche, il m’est impossible de commencer à écrire sans un déclic fort. Je peux avoir une idée par minute et mille sujets en tête, ce n’est pas suffisant car l’envie d’écrire naît toujours d’un déclic. Pour Dérapages par exemple, c’est un rêve qui m’a trotté dans la tête longtemps : moi dans une voiture, un bébé sur le siège arrière, arrive un incident, et quand je me retourne, plus de bébé. C’était fort et troublant. Ce rêve me dérange mais je ne me livre pas à une introspection à son sujet. Je me demande seulement où il peut me mener. Et je réfléchis, je mouline, les idées, les scènes. Une chose en amène une autre, ce n’est pas forcément à partir du rêve que je tire le fil, mais je le garde quelque part dans ma tête pour le jour où ! Je creuse des pistes, je me documente, je prends des notes. J’abandonne des pistes, en ouvre d’autres. Pour  Dérapages j’ai été amenée à m’intéresser au lait maternel, puis à une découverte des années 1950 en Russie… Et peu à peu la mayonnaise prend. Chaque ingrédient en soi n’est rien sans les autres. Le rêve va prendre place parmi eux. De même, le lait maternel,  le seul élément qu’on ne sait pas reproduire… On sait faire des yeux, de la peau, un cœur, même si ce n’est pas parfait, mais le lait maternel on ne sait pas faire. Ce sujet m’a passionnée et une intrigue a émergé autour. Mais ça ne suffisait pas, il fallait construire une histoire pour embarquer le lecteur, le bluffer. A partir d’un rêve… qui va être le fond, le terreau dans lequel je vais semer mes graines mais il faut que je trouve une harmonie, que ça prenne.
Donc je n’écris pas d’emblée, sauf quelques scènes, pages, chapitres, vers lesquels je retourne – ou pas – ensuite, comme la scène de départ de Dérapages , jetée sur le papier sous le coup du rêve mais qui, à l’issue va complétement changer.  Et au fur et à mesure que j’avance dans la construction mentale de l’histoire, les personnages, les situations évoluent. Je ne commence à écrire vraiment que lorsque je sais exactement l’histoire que je veux raconter. C’est encore plus vrai pour Dérapages où de nombreux points exigeaient de me documenter, de faire des recherches, puis de rendre ces éléments accessibles au lecteur. Alors bien sûr, les tatillons vont trouver que c’est une science de comptoir, mais c’est volontaire : je dois d’abord comprendre pour rendre mon sujet totalement abordable, ne pas être dans l’exigence scientifique mais bien m’adresser au lecteur qui ne veut pas connaitre l’exposé scientifique, il faut lui exposer le but recherché en utilisant des mots simples. Je me sers d’ailleurs souvent d’un de mes personnages comme vecteur : il ne comprend pas, il demande la vulgarisation du propos scientifique, et cela va servir au lecteur qui se moque un peu de l’expertise scientifique pour s’attacher à l’histoire.
Dans ce roman, une partie de l’histoire se passe à Lille, je suis allée voir les différents services. Je  connais aussi l’Eurostar pour avoir passé quelques années dans la police ferroviaire. J’ai également voulu positionner la commissaire Marion dans un service moins connu que le 36 quai des orfèvres. Même si le 36, évidemment, ça parle à tout le monde… On voit d’emblée la tour pointue, l’escalier, le bureau de Maigret et son fauteuil, on sait implicitement de quoi on parle, il y a eu tant de descriptions, de films… Mais peut-être un peu trop, justement. D’où l’idée de mettre l’accent sur un service spécialisé dans les affaires les plus dures car il est intéressant d’en parler pour le faire connaitre. Ce service (l’Office de répression des violences faites aux personnes)  travaille avec des psycho-criminologues, ce qui est une donnée nouvelle et intéressante car ces spécialistes aident à l’enquête, ils apportent une véritable expertise psy, notamment sur des affaires anciennes ou non élucidées. Ils établissent des profils d’auteurs de crimes, mais ce n’est pas un « profilage » de cinéma, ils essaient de trouver une ligne directrice, des éléments formels, de croiser des éléments, de retrouver des constantes dans certains dossiers, etc. Un esprit de flic enquêteur renâcle parfois à ce type de prestation, mais c’est intéressant – passionnant – de voir comment ils travaillent. Au moment de mes recherches, ils travaillaient sur l’affaire de Berck-plage – une fillette noyée dans la Manche par sa propre mère – et cela m’a donné l’envie d’y situer une partie de mon histoire.

La fin de « Dérapages » semble introduire une suite, est-ce possible ?
Non, il n’y en aura pas, a priori. A la fin de l’histoire, les lecteurs pensent ne pas avoir toutes les réponses et c’est logique puisque c’est voulu ! J’aime laisser planer quelques mystères et ne rien décider de définitif pour un personnage ou un autre. Une personne a disparu, personne ne sait ni ne saura, dans ce livre en tout cas, où et comment. Mais qui sait si, dans quelques années, je n’aurai pas envie de la faire revenir dans une histoire ? Alors oui, le lecteur veut une suite, mais pas moi !  Ce serait comme faire du réchauffé, non ?

Mais pourtant il y a eu Crimes de Seine et  Jour de gloire
En effet, la fin de Crimes de Seine est un cliff-hanger. On pense avoir résolu tout le problème et… on s’est trompé. Cette fin, arrivée tout spontanément en cours d’écriture, m’a poussée à écrire une suite. Mais ce n’est jamais obligatoire et je dirais même que c’est risqué.  Car d’une part, l’honnêteté oblige à le préciser au lecteur qui, du coup, se sent obligé de lire un livre qui ne l’attire pas  forcément ou en tout cas moins que l’autre et d’autre part, bien qu’il soit en demande sur le coup, le lecteur oublie vite ce qu’il a lu de l’histoire. Il ne retient généralement que ce qui concerne les personnages lorsqu’ils sont récurrents comme c’est le cas de Marion.
Moi, j’avoue, dans Dérapages, j’ai bien aimé le clin d’œil final ! Oui, bien sûr, mais c’est surtout une métaphore, un moyen de montrer que rien ne change, qu’il y aura toujours des manipulateurs, des gens qui veulent se servir du reste de l’humanité à leur propre bénéfice. La vie est un éternel recommencement, non ?

Danielle, avec Dérapages, tu signes ton onzième roman avec Edwige Marion. La question qui me taraude, c’est : as-tu parfois envie de la laisser tomber, et d’ailleurs, c’est ce que tu as fait avec Des clous dans le cœur …
Des clous dans le cœur était une expérience particulière. Pour concourir pour le Prix du quai des Orfèvres, il faut envoyer un manuscrit original et anonyme. Personne, dans le jury ne doit identifier  l’auteur sinon il est rejeté. Il me fallait donc mettre en scène des personnages sans Marion qui, elle, est assez connue maintenant. Des clous dans le cœur se passe à Versailles, j’avais passé trois mois avec la PJ de Versailles pour écrire l’histoire de ce service et l’idée d’écrire aussi un roman qui se passerait là-bas m’est venue naturellement au contact des enquêteurs et de leurs histoires. J’ai fait ce roman et me suis demandé ce que j’allais en faire. J’ai envoyé le manuscrit au 36 (qui assure le secrétariat  de l’opération) et j’ai reçu le prix !!  C’est un moment merveilleux, tout auteur qui concourt a toujours un espoir bien sûr mais celui-là je l’ai vécu comme un rêve. J’ai surtout aimé écrire ce livre et mes lecteurs ne m’ont pas tenu rigueur d’avoir mis en scène des personnages différents, cette fois. Pour être honnête, mes lecteurs habituels ne sont pas forcément les mêmes que les lecteurs du prix du quai des Orfèvres. Et, parfois, dans les salons, les uns comme les autres étaient surpris car ils n’avaient pas fait la relation !
Je pensais que pour ce prix il ne fallait pas être déjà connu ou que c’était un prix de premier roman…En plus, des livres primés certaines années ressemblent à des premiers romans, je trouve… d’où peut-être la confusion ! C’est ce que pensent beaucoup de lecteurs, en tout cas.
Eh bien non, pas du tout ! Tout le monde peut concourir pour ce prix, la preuve, même un auteur qui a de la « bouteille » et de nombreux livres à son actif… Il suffit d’envoyer un manuscrit ! Bien sûr, les critères d’attribution – hormis les exigences littéraires – reposent sur la connaissance de la procédure, des pratiques policières ou judiciaires mais c’est tout. Et quand on regarde bien, il n’y a pas tant de flics que cela qui l’ont eu.
Pour ce qui concerne Marion, oui, j’ai essayé de la faire disparaître ! Un personnage récurent est lourd à trainer et on a l’impression parfois de tourner en rond. Il faut la faire évoluer, il faut parler de son entourage, mettre en scène de nouvelles têtes pour éviter l’ennui. Et même si je la place dans une situation critique le lecteur n’a pas peur pour Marion car il sait qu’elle revient… Le premier titre où Marion apparaît (le Sang du bourreau, aux Éditions JC Lattès, en 1996)  était au départ un livre unitaire. Marion est une jeune commissaire, une femme dans un métier d’homme… Elle est sans famille, n’a ni mère ni père ni sœur ni frère, parce que je voulais mettre l’accent sur sa famille de substitution : ses flics. Puis l’éditeur a demandé un autre opus avec elle, et de fil en aiguille c’est devenu compliqué car on me demandait toujours quelle était son histoire. D’où le livre Origine inconnue qui est un éclairage sur l’histoire de mon personnage. Il va être réédité aux Éditions J’ai Lu, début novembre 2015.

C’est difficile pour un lecteur qui est attaché à son personnage, par exemple quand Elisabeth George, a fait disparaitre, non pas son flic fétiche, Linley, mais Helen, sa femme, j’ai arrêté de lire ses polars ! Par contre Henning Mankell avait eu la finesse de rendre son flic fétiche malade d’Alzheimer, il pouvait donc encore exister, sinon le lecteur est déçu en général, non ?
Quand Conan Doyle a décidé de tuer Sherlock Holmes, il y a eu des manifs sous ses fenêtres pour exiger son retour ! Pour l’auteur l’envie de se séparer de son héros survient forcément un jour ou l’autre. Edwige Marion a reçu une balle dans la tête dans Crimes de Seine mais j’ai eu des réactions de lecteurs qui voulaient « sauver Marion », ce n’était donc pas possible de l’éliminer. Mon éditeur allemand, et pas seulement lui, ne voulaient pas  que Marion disparaisse. Alors, je l’avoue, j’ai cédé, je l’ai juste mise un peu à l’écart dans les deux romans suivants. Et dans Dérapages, elle reprend du service. Elle n’est plus au placard, mais son aventure – une balle dans la tête ce n’est pas rien – en a fait un nouveau personnage. Elle a changé de personnalité, et comme elle a beaucoup de séquelles, elle est devenue une autre. Elle s’efface, progressivement, en se modifiant. Et, c’est vrai, Marion, j’en ai fait le tour ! La colocation, c’était bien un temps, mais il faut savoir en définir les limites !  (Tiens, c’est un peu comme si Danielle vivait avec Marion !) Car j’use parfois d’artifices pour la garder présente.

Imagines-tu que des personnages secondaires, comme Abadie ou Valentine prennent de l’importance ? Oui, mais non !! Marion sera encore présente dans mes livres mais elle va sans doute s’estomper ! Et ce ne sera pas forcément eux qui prendront le relais car ils sont, comme elle, un peu usés aussi !
Ce qui veut dire que le suivant est déjà commencé ? Oui bien sûr, la trame est prête, le texte, l’histoire.

Mais je croyais que tu faisais une pause, momentanément, dans le roman ?
Oui, je voulais souffler car Dérapages M’a donné du fil à retordre, nécessité des recherches à l’Institut Pasteur, à cause des aspects scientifiques, je me suis bien pris la tête comme on dit. Et puis, j’ai d’autres ouvrages en cours, un livre jeunesse (Panique au grand stade, aux éditions Syros, sortie en janvier 2016), un livre en collaboration avec un psy, Le souffleur, sortie en mars 2016 chez Mareuil Editions… Un projet d’autobiographie aussi, une reprise de la Petite fille de Marie Gare, en fait… qui évoquera mon expérience de femme-flic,  mais aussi quelques considérations sur le monde, sur la police, des anecdotes… Donc j’avais besoin d’une pause et  envie d’arrêter, très provisoirement, les romans. Et puis un matin, dans le métro, je suis tombée sur un fait divers. Et là, le déclic, une fois de plus… Une histoire de fou ! La vie d’un écrivain est ainsi faite que rien ne s’arrête jamais…

Daniellebis


Danielle Thiéry  a été une des premières femmes commissaires de police en 1976. Puis, la première à décrocher le grade de divisionnaire, en 1991.  Elle a écrit un livre inspiré de la vie de son arrière-grand-mère. La petite-fille de Marie-Gare relate l’histoire d’une enfant abandonnée dans une gare en 1873 et qui dut à un commissaire de police de s’appeler Marie, Joséphine, Gare… Le livre nous entraîne aussi sur le parcours de ces pionnières de la police française, dans son expérience du transport aérien et de la Police ferroviaire. Mais l’histoire s’arrête il y a 20 ans, au moment du détournement de l’airbus d’Air France à Alger, en 1994. Si l’on en croit l’auteur, la suite est en cours d’écriture et sera publiée en 2015 ou 2016.
Danielle écrit des romans, et également des documents tels que L’histoire de la BRI de Paris, la fameuse brigade antigangs, et Police Judiciaire, Cent ans avec la Crim de Versailles. Ce service, grande sœur de la Crim du 36,  fut la première brigade mobile – les fameuses Brigades du Tigre de Clémenceau – devenue à l’époque contemporaine la DRPJ de Versailles. Un véritable travail d’enquêtes, de recherches et de compilation d’évènements criminels où il faut certes raconter des histoires, mais surtout éclairer l’histoire criminelle par l’histoire tout court.