La vie secrète d’Elena Faber, Jillian Cantor

Vous aimez l’Histoire, vous aimez apprendre tout en rêvant de vies singulières, vous aimez lire de belles histoires ? Alors vous allez dévorer La vie secrète d’Elena Faber, le roman de Jillian Cantor.

Domi_C_lire_la_vie_secrete_d_elena_faber_jilian_cantor_preludesIl est des romans qui paraissent de prime abord légers, fait pour passer un bon moment de lecture, mais qui vous emportent bien au-delà, mêlant le petite et la grande Histoire avec justesse et beaucoup d’émotion. La vie secrète d’Elena Faber est de ceux-là. Jillian Cantor prend prétexte d’une vieille lettre pour nous entrainer à la suite de ses protagonistes de la Californie de 1989 à l’Autriche de 1938.

Dans un petit village d’Autriche, Kristoff est apprenti chez Frederick Faber, un graveur de timbres reconnu par ses pairs. Pour cet orphelin tout juste arrivé de Vienne, les Faber sont une véritable famille, les parents, mais aussi les filles, l’espiègle Miriam et la belle et intrépide Elena, dont il est secrètement amoureux. Mais en 1938, la nuit de Cristal étend son manteau d’horreur sur l’Autriche annexée par l’Allemagne d’Hitler, les nazis envahissent le pays et les juifs sont persécutés, déportés, assassinés. Plus de bougies ni de shabbat, plus de paix pour les Faber ni pour les juifs du petit village de Grostburg. Aussi, lorsque le père, puis la mère, disparaissent, Elena et Kristoff entrent à leur façon en résistance.

A Los Angeles, le père de Katie Nelson est atteint de la maladie d’Alzheimer. Toute sa vie il a collectionné les timbres, et demandé à sa fille de prendre soin de cette collection le jour où il disparaitra. Comme elle sent que le fil de la mémoire paternelle va en s’amenuisant, et qu’elle ne veut pas risquer de passer à côté d’un trésor, Kate décide de faire examiner cette collection de timbres à Benjamin, un philatéliste. Il fait une découverte étrange, un timbre autrichien qui ressemble étrangement à ces timbres créés par des résistants pour faire passer des messages sous les yeux des nazis. Benjamin et Katie mènent l’enquête, qui les entraine des USA à l’Allemagne de l’Est au moment symbolique de la chute du mur de Berlin, puis en Autriche ou au Pays de Galles, à la recherche de cet inconnu qui a écrit ce courrier jamais parvenu à son destinataire, Elena Faber.

Prétexte à nous faire découvrir des pans de l’Histoire de l’Autriche, de cette nuit de Cristal, de ces hommes et de ces femmes entrés en résistance avec les moyens qu’ils avaient à leur disposition, faisant fi de leur liberté pour tenter de sauver les autres, même un seul, au péril de leur vie.

J’ai aimé l’alternance des récits, entre les amours de Kristoff et d’Elena et le chagrin et la renaissance possible de Kathie. Mais aussi de mieux comprendre ces familles qui ont eu ces parcours de vie, émigrés d’Europe pendant la seconde guerre mondiale et qui n’ont jamais raconté à leurs enfants ce passé beaucoup trop lourd pour en parler. Le tout porté par une belle intrigue, où les coïncidences jouent leur rôle à la perfection, où les personnages s’apprivoisent et se fuient juste comme il faut, où le lecteur se laisse embarquer pour son plus grand bonheur.

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Sur cette époque si sombre de notre histoire, lire aussi mes avis sur L’ordre du jour d’Éric Vuillard, Avant que les ombres s’effacent, de Louis-Philippe Dalembert.


Catalogue éditeur : Préludes

Autriche, 1938. Kristoff, jeune orphelin viennois, est apprenti chez Frederick Faber, un maître graveur, créateur de timbres, lorsqu’éclate la nuit de cristal. Après la disparition de son professeur, Kristoff commence à travailler pour la résistance autrichienne avec la belle et intransigeante Elena, la fille de Frederick dont il est tombé amoureux. Mais tous deux sont bientôt pris dans le chaos de la guerre. Parviendront-ils à échapper au pire ?
Los Angeles, 1989. Katie Nelson découvre dans la maison familiale une riche collection de timbre appartenant à son père. Parmi ceux-ci, une mystérieuse lettre scellée datant de la Seconde Guerre mondiale et ornée d’un élégant timbre attire son attention. Troublée, Katie décide de mener l’enquête, aidée de Benjamin, un expert un peu rêveur… Lire la suite…
Parution : 04/04/2018 / Format :200 x 130 mm / Nombre de pages : 384 / EAN : 9782253107910  / Prix : 15.90 €

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Juliette de Saint-Tropez, Valentin Spitz

Suivre Nicole, puis « Juliette de Saint-Tropez »  dans le roman de Valentin Spitz, et tomber amoureux de cette femme solaire et libre qui trace son chemin des années 30 à aujourd’hui.

Domi_C_Lire_juliette_de_saint_tropez_valentin_spitz.jpgElle, c’est Nicole, ou Juliette, tout dépend quand vous ferez sa connaissance. Lui, c’est Lucas, son petit-fils… et cette histoire, c’est la leur, la sienne. C’est en tout cas celle que nous raconte Valentin Spitz dans son roman « Juliette de Saint-Tropez ».

Née dans les années 20, la jeune Nicole perd son père pendant la guerre, d’une banale crise cardiaque qui laissera sa mère comme exsangue du seul amour qui coule dans ses veines. Désespérée, terrée dans l’obscurité de son amour perdu, Isabelle oublie sa fille Nicole, ne vivant que dans l’attente de la mort qui lui permettra de rejoindre Henri. Ce père mort trop jeune deviendra pour Nicole le seul parfait, aimant, brillant, éclipsant par sa mort l’image de tous les hommes qu’elle va rencontrer, les autres, les tellement fades.

Partie jeune du foyer maternel, elle épouse le beau George. Mais les absences, la violence, les infidélités de George sont trop difficiles à supporter. Et l’espoir et les mauvaises combines, cela ne nourrit pas ses trois enfants. Alors même si cela ne se fait pas, et malgré l’avis de George, d’abord en cachette, puis ouvertement, Nicole trouve du travail, puis divorce de cet homme violent. Quelques années plus tard, elle épouse Jacques, son patron. Il sera le père de ses deux derniers enfants.

C’est donc Lucas, le petit-fils devenu écrivain, qui décide un jour de faire parler sa grand-mère pour écrire sa vie. Car dans cette famille si atypique, seule la belle et solaire Juliette compte, les hommes ont quasiment disparu, ni George ni Jacques ne semblent avoir d’existence, pas même le père de Lucas, comme si les filles perpétuaient elles aussi on ne sait quelle tradition matriarcale.

Juliette de Saint-Tropez , c’est avant tout l’histoire d’une femme qui a su faire fi des convenances, des conventions, qui a su, malgré l’époque où elle a vécu, devenir cette femme libre, incomprise et tellement révolutionnaire dans ses élans de vie et de cœur qui l’ont façonnée, à une époque où les femmes mariées restaient mariées et au foyer, malgré les coups et les tromperies du mari. Car les maris pouvaient bien être volages, mais une femme divorcée était forcément une catin, coureuse d’hommes, mauvaise mère.

Juliette que l’on retrouve dans les années 60, cinq enfants et deux maris plus tard, flamboyante sur le port de Saint-Tropez ou dirigeant son entreprise de main de maitre. Cette histoire est passionnante, intrigante, étonnante, car elle est le reflet d’une éducation, d’une époque, d’une soif de liberté à laquelle aspiraient de nombreuses femmes, mais pour lesquelles bien peu ont su, ou pu tout donner pour y parvenir.

Alors je n’ai qu’une envie, c’est de vous dire de lire ce roman, étonnant jusqu’au bout, qui perturbe un peu tant il est le reflet de ce que nos mères ou nous-même peut-être avons vécu ou au contraire pas osé vivre. Et puis ce doute lancinant, tout au long des pages, sur Juliette-Nicole, qui est-elle ? On aimerait tant l’avoir rencontrée…

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Et s’il faut parler des familles ou des mères atypiques, qui forgent des vies à contrecourant, lire aussi Toutes les familles heureuses, ou Fugitive parce que reine.


Catalogue éditeur : Stock

Orpheline de père, délaissée par sa mère, Nicole est une petite fille vive et solitaire. En devenant femme, elle découvre son pouvoir sur les hommes. Sa beauté et son tempérament font tourner les têtes. Mais son mari, Georges, se révèle vite irascible, alcoolique, violent. Nicole doit fuir. Jacques, un riche entrepreneur, lui tend les bras. Il veut l’aider et la protéger – elle commet l’erreur de le croire.
Un jour, à bout, elle plaque tout. Direction le Sud, Saint-Tropez. C’est la métamorphose. Nicole se rêve en Brigitte Bardot… Lire la suite

Collection : Littérature Française / 612 pages / Format : 136 x 215 mm / EAN : 9782234085961 / Prix : 19.90 € / Parution : 9 mai 2018

L’auteur : Valentin Spitz

Valentin Spitz est écrivain et psychanalyste. Il est l’auteur d’un roman, Et pour toujours ce sera l’été (JC Lattès, 2016), et de deux biographies politiques…

Namasté – Les larmes de la sorcière Asuri, Eddy Simon & Aurélie Guarino

Une superbe couverture, à la fois dynamique et effrayante, donne le la à « Namasté – Les larmes de la sorcière Asuri », une nouvelle aventure de Mina et sa famille aux éditions Sarbacane.

Domi_C_Lire_namaste_les_larmes_de_la_sorciere.jpgMina est en Inde avec sa famille. Ils rencontrent un Maharadja qui les invite à passer quelques jours dans son palais.
Comme il n’y est pas revenu depuis le décès de sa maharani, quelques années plus tôt, ce palais sent la poussière. Souricette,  qui n’a jamais peur de se faire la belle, s’y promène sans vergogne. Lorsque Mina part à sa recherche, elle visite les belles salles aux riches décors, mais elle prend peur lorsqu’elle voir une ombre, celle d’une vieille femme qui a tout d’une sorcière menaçante.
Alors que toute le famille décide de partir pour se baigner à la cascade toute proche du palais, Mina et Pintu, un autochtone un peu trouillard, rencontrent un jeune homme, et vont le suivre jusqu’au mausolée du terrifiant Yama, qui n’est autre que le Dieu de la mort…
Accompagnée par Pintu et Souricette Mina, toujours aussi courageuse, va mener l’enquête.

Dans des décors prétextes à nous faire appréhender toute la richesse et les couleurs joyeuses et colorées de l’Inde magique et millénaire, les enfants mènent l’enquête. Ils vont explorer les diverses croyances en partant à la recherche de cette sorcière contrariée et très mystérieuse.

Le trait d’Aurélie Guarino est adapté à son public, à la fois enfantin et énergique, réaliste et vif. Les couleurs donnent du dynamisme et le côté concret à cette aventure bercée d’un peu de magie et de beaucoup de rêve.

Voilà un tome 3 qui se lit indépendamment des autres, mais j’imagine que c’est mieux si l’on suit les aventures de Mina avec la série.

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Catalogue éditeur : Sarbacane

Après un périple mouvemente, Mina a retrouvé ses parents !
Pour fêter l’évènement, le Maharadja les invite à séjourner dans sa villégiature d’été, face à la plus belle et plus sacrée des montagnes : l’Himalaya.
L’immense demeure victorienne a des allures fantomatiques, et très vite, Mina se sent observée. Au détour d’un couloir, elle aperçoit une vieille femme lugubre qui lui lance une incantation avant de disparaitre !
Qui est-elle ? Un fantôme, une sorcière ? Et que veut-elle ?
Avec Mina l’intrépide, l’aventure n’est jamais loin, et très vite, elle décide de percer le mystère de la sorcière. Flanquée de son fidèle ami Pintu, le pèlerin têtu, Mina poursuit ses aventures sur les flancs de l’Himalaya jusqu’au cœur d’un temple maudit.

Collection : BD Jeunesse / Âge : Dès 8 ans / Nombre de pages : 48 pages / Parution : 7 février 2018 / Format : 21 x 28,5 cm / ISBN : 9782377310630 / Prix : 12,50 €

A la rencontre de Joachim Schnerf

Joachim Schnerf finaliste du Prix Orange du Livre 2018, a reçu le Prix Littéraire Jérôme Cahen pour son roman « Cette nuit » (Zulma)

Domi_C_Lire_joachim_schnerf_photopatricenormandzulmaC’est un auteur qui ne vous laissera pas indifférent. J’ai particulièrement aimé son roman Cette nuit, édité chez Zulma, dont je vous avais parlé ici.

Éditeur, auteur, Joachim Schnerf a accepté de répondre à mes questions, en particulier sur son premier roman Cette nuit, finaliste du Prix Orange du Livre 2018, mais également sur le métier d’éditeur ou sur ses lectures.

A propos du roman « Cette Nuit »

Pourquoi cette nuit (de Pessah) est-elle si différente des autres fêtes et pourquoi avoir choisi celle-là comme décor du roman ? Peut-être parce que Pessah est une nuit de transmission ? Celle où Salomon va devoir transmettre à son tour, sans Sarah ?

Au début de la soirée de Pessah, la Pâque juive, le benjamin de la famille entonne un chant qui débute ainsi : « Pourquoi cette nuit est-elle différente des autres nuits ? » Cette interrogation qui revient de manière quasi-obsessionnelle dans le texte porte un paradoxe qui m’a beaucoup intéressé, le paradoxe de l’unicité questionnée de façon similaire chaque année, à l’infini. Alors que les soirées pascales se ressemblent – de même que certains repas de famille rituels, lors des fêtes religieuses ou des anniversaires – nous cherchons à comprendre leur singularité. C’est finalement en cette nuit que Salomon s’apprête à passer que va, pour la première fois, se poser la question de l’extrême différence. D’une nuit bien plus différente que toutes les autres car éminemment semblable et tragiquement unique, la première Pâque sans l’amour de sa vie. Sarah ne sera pas autour de la table pour répondre aux questions des enfants, des petits-enfants, et l’enjeu de la transmission en devient d’autant plus intense qu’il va falloir perpétuer la tradition dans le deuil. Pourtant, c’est sans doute en cette période d’apprentissage d’une autre vie, une vie sans l’être aimé, que la nécessité de la répétition et de la transmission prend tout son sens.

Salomon est un personnage émouvant, auquel on s’attache, mais on sent qu’il ne sait pas pourquoi et comment vivre maintenant qu’il est veuf. Pourtant vous en avez déjà fait un survivant, est-ce si difficile de tout perdre à nouveau ?

« À la perte de l’humanité a succédé la perte de l’amour ». Salomon est rescapé des camps mais il doit faire face à une autre perte, incomparable et pourtant aussi douloureuse pour lui. Il a vécu un demi-siècle avec sa Sarah, son absence lui paraît insurmontable. En pensées mais aussi en pratique, l’organisation de la soirée à venir l’expose d’ailleurs à la routine de leur couple qui a été brisée et sans laquelle il ne sait s’il pourra survivre. En a-t-il seulement envie ? En est-il seulement capable ? Il a tout perdu mais lui restent ses filles et ses petits-enfants, c’est sans doute l’idéal de la transmission, à nouveau, qui pourrait lui permettre d’affronter le quotidien évidé, sans Sarah.

C’est un ancien déporté, et un taiseux. Sans doute parce qu’il est trop difficile de parler, ou alors totalement iconoclaste quand il a cet humour que ne peuvent avoir que ceux qui sont revenus finalement. On sent derrière cet humour comme une peur toujours latente, celle que tout recommence. Comme si sa béquille pour supporter cette vie, c’était Sarah. Est-ce une façon de montrer qu’il faut toujours être attentif, que rien n’est gagné ?

Comme beaucoup de rescapés, Salomon ne parvient pas à raconter son histoire, pas même à sa femme. Il évite le sujet et fait sentir à ses interlocuteurs qu’il ne servira à rien de l’interroger sur son expérience concentrationnaire. Finalement, ce n’est qu’à travers l’humour qu’il parvient à prononcer les mots « Auschwitz », « chambre à gaz », « four crématoire ». Ce sont ses blagues – que ses proches n’apprécient pas franchement – qui lui permettent de désigner la douleur extrême, comme un moyen d’approcher son histoire et cette tragédie collective de biais et peut-être de toucher à l’insoutenable. Le génocide industriel. Le rire est une réponse aux théories de l’indicible, ou en tout cas une manière d’éviter le silence. Il y a effectivement de la peur, la peur de l’oubli, la peur d’un retour à cette période sombre. L’antisémitisme, sous toutes ses formes, ne peut se combattre qu’en étant désigné.

Le thème de la Shoah est traité d’une façon très différente de ce que l’on voit en général, à la fois dans les souvenirs et dans le personnage de Salomon, et pourtant il est sans cesse présent dans le roman. Est-ce aussi pour vous une façon d’en parler justement tant que les anciens, les rescapés sont encore là, comme par besoin d’évoquer les souvenirs de ceux qui ont vu, qui ont vécu ? Le voyez-vous comme un devoir de transmission ?

L’un des enjeux de Cette nuit est la possibilité de l’omniprésence malgré l’absence, dans le deuil de Salomon bien entendu, mais aussi dans cette persistance des souvenirs de la Shoah. Ma génération, celle des petits-enfants de rescapés ou de personnes ayant été cachées, est arrivée à l’âge adulte, une génération qui ne peut bien entendu pas directement témoigner de la Shoah, qui n’a pas grandi dans le silence souvent pesant d’un parent mutique, mais qui a le pouvoir de prolonger l’histoire. Non pas avec pour seul règle le fameux « devoir de mémoire », mais comme vous le dites justement avec un « devoir de transmission ». L’un des grands enjeux du roman est de créer l’omniprésence malgré l’absence grâce à la parole, à la répétition, aux réponses, à la transmission. C’est ce mouvement qui permet de préserver la mémoire, tout autant que la complexité de notre rapport à elle, et ainsi la possibilité d’une familiarité qui ne soit pas étouffante pour les générations à venir, bien au contraire.

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Cette nuit  est finaliste du Prix Orange du Livre 2018, et a déjà reçu le Prix Littéraire Jérôme Cahen. Pour un auteur, est-ce important ?

Pour un auteur, il est difficile de réaliser l’universalité de ses propres textes. Malgré la fiction, l’on investit beaucoup d’émotion et d’intimité dans l’écriture, la reconnaissance par les lecteurs donne tout son sens à la littérature qui est autant complexité qu’universalité. Cet accueil me surprend, me ravit, et m’incite à explorer encore davantage mon imaginaire.

Concilier le métier d’écrivain et celui d’éditeur ?

Cette nuit est votre deuxième roman, comment peut-on concilier un métier d’éditeur et celui d’écrivain, est-ce facile de penser à son propre sujet, son futur roman, quand on s’occupe de ceux des autres ?

Je parviens assez naturellement à séparer ces deux activités, et je n’ai pas l’impression que Joachim-l’éditeur se mêle des affaires de Joachim-l’écrivain. Lorsqu’on accompagne un auteur, c’est le regard d’un lecteur très particulier qui opère, un lecteur qui a face à lui un texte en puissance susceptible d’évoluer, un lecteur qui doit déchiffrer les intentions profondes de l’auteur et l’aiguiller vers les meilleures techniques pour rendre lisible ses désirs. Et quel meilleur conseil donner à un auteur que d’être avant tout lecteur ?

Quel lecteur êtes-vous ?

Si vous deviez me conseiller un livre, que vous avez lu récemment, ce serait lequel et pourquoi ?

Le prochain roman de Jón Kalman Stefánsson, qui paraîtra en septembre, Ásta. Il parle des amours trop grandes pour les hommes. Sa langue est poétique, évidente, elle vous caresse d’un geste sucré. Le célèbre auteur islandais sait raconter les destins tragiques mais jamais n’oublie la puissance de la nature.

Existe-t-il un livre que vous relisez ou qui est un peu le fil rouge de votre vie ?

Je relis régulièrement les Carnets 1978 d’Albert Cohen. Sa voix passionnée et ses paradoxes assumés me sont indispensables.

Merci Joachim Schnerf pour vos réponses, et pour nous avoir donné encore plus envie de vous suivre !

Pour relire ma chronique de Cette nuit (Zulma).

Crédit photo de Joachim Schnerf : Patrice Lenormand éditions Zulma

 

Tyler Cross tome 3, Miami. Brüno, Nury, Croix.

Sous le soleil de Floride, qui prend ici des airs bien sombres, découvrir Tyler Cross avec le troisième opus de la série Tyler Cross, Miami.

DOmi_C_Lire_Tyler_crossCe bandit a les moyens pour faire parler les malfrats, il faut avouer qu’ils ont moins d’envergure que lui !

Des dessins tranchés, des visages secs et coupés à la serpe, une ambiance de film noir avec des airs terriblement modernes, une belle impression de lecture. Et ça commence fort avec la jolie dame coulée dans le béton des fondations du futur complexe Eden Blue – quand je vous dis qu’on est dans le plus pur film noir américain.

Tyler Cross vient à Miami récupérer l’argent qu’il avait confié à son avocat véreux Sid Kabikoff. Mais il apprend que Sid est en affaires avec un roi de l’immobilier, Loomis à qui il a confié le magot. Problème, Loomis est dans la M… avec un découvert fabuleux à renflouer vite, très vite. Quoi de mieux que d’acheter à bas prix l’ile de Crab Key, au milieu des Keys, et de la revendre avec bénéfice pour renflouer ses dettes ?  Une belle magouille en perspective et de quoi s’immerger dans un milieu pas vraiment net.

Pas de problème pour Tyler Cross, il va embobiner Shirley Axelrod la secrétaire de Loomis, en lui faisant avaler des couleuvres, et l’embaucher avec Tommy Ray, son petit ami un peu déglingué du ciboulot. Embauchée peut-être, mais pas folle la guêpe, elle ne tient pas trop à finir elle coulée dans le béton et elle apprend vite !

Dessinateur, coloriste, et dialogue sont en symbiose, avec du noir bien noir tant dans les dialogues que sur les planches, avec cette  référence évidente aux grands films noir des années 50/60. La plupart des planches sont en bandes allongées, donnant un certain équilibre à l’intrigue, des personnages en gros plan ou des actions rythment également le tout par des plans plus hauts, plus étroits. On voit défiler l’action, on entend les dialogues et la voix off très présente, de gros plans en scènes en plan larges qui se succèdent pour le plus grand bonheur des amateurs du genre. C’est efficace, rythmé, maitrisé par les trois auteurs. Ah, n’allez pas chercher le sable fin et les belles couleurs lumineuses de Miami, apparemment elles n’entrent pas dans l’univers de Tyler Cross !

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Aux Quais du polar à Lyon, impressions sur l’exposition Tyler Cross, vue avant de lire la BD.

Au premier étage de la Bourse, une expo de planches de Tyler Cross nous plonge dans un univers graphique glauque à souhait. Miami sert de décor à une histoire sombre et ensanglantée.
Le dessin, très stylisé est résolument moderniste, sobre, épuré. Les plans se scindent comme dans un scénario de film entre plongée et contre-plongée. L’auteur privilégie le dessin, le style et l’harmonie stylistique des planches.

Chaque planche est présentée pour rendre un effet graphique d’ensemble. Nous sommes presque dans un tableau d’atelier d’artiste où le peintre reproduit les œuvres exposées au mur. Les dialogues ne semblent pas être du même tonneau, mais l’ensemble est une véritable réussite !


Catalogue éditeur : Dargaud

Nous avions quitté un Tyler Cross fatigué mais libre après son évasion du centre pénitentiaire d’Angola. Nous le retrouvons fringuant et en chemisette à fleurs sous le soleil de Floride. Entraîné malgré lui par son avocat véreux, Tyler s’immerge dans le monde poisseux de la promotion immobilière. Et se concentre sur un objectif alléchant : un braquage de 700 000 dollars. Dans cette nouvelle affaire criminelle, Tyler Cross rencontre une alliée surprenante en la personne de Shirley Axelrod, apparemment normale, mais qui apprend vite. Très vite.

Dessinateur : Brüno Scénariste : Fabien Nury Coloriste : Laurence Croix

Genre Polar / Thriller / Public Ado-adulte – à partir de 12 ans / 96 pages / Format : 240×320 / EAN : 9782205077032

 

Casting sauvage, Hubert Haddad

Quand dans le regard de l’autre, les laissés pour compte se mettent soudain à exister. Casting sauvage, le puissant roman d’Hubert Haddad, qui nous parle d’humanité, de rencontre, de hasard…

Vous croyez aux coïncidences ? …
Vous savez, quand l’invraisemblable et l’espéré se rencontrent.

Domi_C_Lire_casting_sauvage_hubert_haddadDepuis le temps que je voulais découvrir cet auteur… une écriture magnifique, brodée de mots et de sentiments, aux descriptions tellement fines, délicates, y compris comme c’est le cas ici pour décrire plutôt la misère du monde et les laissés pour compte que Paris ville lumière.

Damya arpente les rues de Paris pour effectuer ce que l’on appelle dans le jargon du métier, un Casting sauvage… celui que l’on fait quand les professionnels n’ont pas réussi à trouver dans leurs nombreux fichiers et  les figurants ou acteurs souhaités par la production d’un film.

Et la tâche est difficile, trouver dans les rues de la ville capitale ceux qui vont figurer ces déportés de retour des camps à la libération, cette horde de revenants ravagés, squelettiques, désespérés au-delà de l’entendement, futur figurants d’un film adapté du roman de Marguerite Duras, La Douleur.

La vie de Damya a basculé quelques mois auparavant lorsqu’elle était à la terrasse d’un café visé par des terroristes, ceux-là même qui ont ensanglanté la ville, en novembre. Danseuse encore inconnue, elle devait être l’héroïne principale de l’œuvre crée par Igor, le metteur en scène qui croyait en elle.

La vie de Damya a basculé, et depuis, elle voit comme des frères les laissés pour compte, les désespérés, les marginaux, drogués, biffins, mendiants, fugueurs, malades, qui errent solitaires dans la ville qui pourtant respire, s’agite. Ombres parmi les vivants dans ces lieux qui grouillent de vie, mais dans lesquels personne ne les voit, fantômes transparents, déshumanisés, qui ne rentrent pas dans le moule de la société animée, dépensière, des actifs, travailleurs, hommes et femmes, vivants.

Le regard porté par l’auteur sur cette fange oubliée de nos villes est intéressant, car il est à la fois réaliste et terriblement poétique, comme s’il était le seul capable de faire émerger la beauté d’un certain désespoir, comme pour donner vie et rendre leur humanité aux oubliés des temps modernes. Alors bien sûr, il y a les coïncidences, les hasards, les rencontres des êtres qui se croisent, et l’on peut se demander si c’est plausible ou pas… allez, qu’importe, ce n’est pas là le principal.

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Avac Casting sauvage, retrouvez aussi Cette Nuit, de Joachim Schnerf. Deux superbes romans des éditions Zulma cette année dans la sélection du Prix Orange du livre !

 


Catalogue éditeur : Zulma

Missionnée pour un casting aux allures de défi, Damya arpente les rues de Paris à la recherche d’une centaine de figurants : efflanquées, défaites, ces ombres fragiles incarneront les déportés dans un film adapté de la Douleur de Duras.
Par sa présence si vive au monde, ses gestes de danseuse, son regard alerte et profond, Damya mue en vraie rencontre chaque échange fugace avec les silhouettes qu’elle repère – un marcheur qui ne retient du temps qui passe que l’usure de ses semelles, Amalia, oiseau frêle en robe pourpre de la gare Saint-Lazare, ou ce jongleur de rue aux airs de clown fellinien.
Mais dans le dédale de la ville, Damya a surtout l’espoir fou de retrouver le garçon d’un rendez-vous manqué – par la force tragique d’un soir de novembre 2015 – et dont le souvenir l’obsède. Casting sauvage est une magnifique traversée de Paris, un roman intense et grave dont la ville aux mille visages est la trame et le fil, habitée par la mémoire de ses drames et rendue à la vie par tous ceux qui la rêvent… Un walking movie qui offre aux âmes errantes comme un recours en grâce.

12,5 x 19 cm / 160 pages / ISBN 978-2-84304-805-0 / 16,50 € / Paru le 01/03/18

 

Mai 68 ; La veille du grand soir, Patrick Rotman & Sébastien Vassant

Mai 68 ; La veille du grand soir, ou comment Patrick Rotman et Sébastien Vassant nous font vivre les évènements de mai 68 dans un superbe roman graphique.

Domi_C_Lire_la_veille_du_grand_soir_mai_68_delcourtLe cinquantième anniversaire de mai 68 est l’occasion pour l’écrivain Patrick Rotman et l’auteur de BD Sébastien Vassant d’unir leurs talents pour sortir un roman graphique ou bande dessinée sur cette période qui reste une référence historique dans la vie du pays.

Sur presque 200 pages les auteurs nous dressent les faits chronologiques de ce mois de mai 68 assortis de quelques explications pour éviter de perdre le lecteur qui n’aurait pas vécu à cette époque.

Étudiants, révolutionnaires, flics, CRS, syndicalistes, politiques, ouvriers, bourgeois et casseurs chacun est à son poste et joue sa partition. Les auteurs ont choisi de nous faire traverser les évènements au travers de dialogues d’un jeune couple qui nous permet de comprendre l’évolution des questions politiques ou existentielles de la jeunesse sur une si courte période.

La force de cette BD est d’abord une justesse historique et sa capacité à nous projeter dans les têtes et pensées des nombreux protagonistes. On entre dans la bataille, chaque camp est décrit avec une recherche de vérité historique et sans caricature. Le lecteur est très vite pris dans l’ambiance il manque juste à cette BD le bruit des grenades, la clameur des foules et l’odeur des lacrymogènes.

On y retrouve les meilleurs slogans de l’époque et l’explosion des utopies de ce mois de mai 68 y est particulièrement bien décrite.
Tout y est ou presque l’évolution du mouvement étudiant, la récupération par les syndicats, le  pourrissement dans une ambiance de foisonnement d’idées révolutionnaires et enfin les hésitations et récupération politique par le pouvoir en place.  

Si la mise en scène des illustrations est réussie et colle parfaitement au récit le seul bémol serait peut-être le style du dessin proche du dessin de presse dont certains pourraient moins apprécier l’esthétique.
Ce roman illustré intéressera les « vieux » passionnés de politique qui ont traversé cette époque, les jeunes aussi qui se demandent pourquoi et comment Mai 68 et ce qu’il en reste aujourd’hui. Enfin les journalistes et politiques qui font un parallèle entre la situation actuelle et mai 68 pourront comparer et voir si dans les consciences du moment le grand soir est encore pour demain.

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Catalogue éditeur : Delcourt

Ce livre est le récit historique et romanesque de mai 68, dessiné par Sébastien Vassant, et nourri du vécu de Patrick Rotman et des entretiens inédits qu’il a réalisé auprès du pouvoir.
Il y a 50 ans, une crise existentielle secoue la France. Dans Mai 68 : La veille du grand soir,  le lecteur est là où l’histoire s’écrit, à la Sorbonne et à l’Élysée, aux usines Renault ou à la Préfecture. Il côtoie Cohn-Bendit, voit débattre Sartre. En contrepoint, les auteurs racontent aussi les atermoiements au sommet de l’État : les affrontements entre De Gaulle et Pompidou ou les négociations entre un Chirac armé jusqu’aux dents et la CGT…

Date de parution : 14/03/2018 / ISBN : 978-2-413-00038-9

Scénariste : ROTMAN Patrick / Coloriste & Illustrateur : VASSANT Sébastien