Matriochka, Laetitia Ayres

Quand les destins s’emmêlent comme s’emboîtent les matriochka, ces poupées russes qui souvent nous fascinent

Un roman en trois parties qui nous fait entrer dans la vie des trois personnages principaux que le lecteur découvre peu à peu.

Claire, divorcée, un enfant, une carrière à plat… comment peut-elle aimer la vie alors que rien ne lui réussi ? Actrice en mal de contrat, elle est aujourd’hui spécialiste du doublage de licornes dans les dessins animés. Jusqu’au jour où elle décroche une audition et devient la voix d’Alma, une comédienne argentine qui joue dans la série à succès Diosa . Dés lors, sa vie change du tout au tout. Au fil des épisodes de la série, elle découvre Alma et s’identifie à celle dont elle connaît ou croit connaître les moindres mimiques, gestes, sentiments, faiblesses.

Le succès est au rendez-vous pour Alma. Mais ce n’est pas au goût de tous car la voilà rattrapée par son passé qu’elle a tenté de rejeter, par l’enfance et la famille qu’elle avait décidé d’oublier. En réaction à ces attaques, elle fait une tentative de suicide et part se mettre au vert.

Claire panique. Que va-t-elle devenir si son double disparaît des écran ? Claire ne fait ni une ni deux et part au Brésil avec son fils Clément pour rejoindre incognito celle à travers qui elle a enfin trouvé une raison de vivre. Comment l’aborder, que lui dire, comment expliquer son voyage, sa quête… autant d’interrogations auxquelles elle refuse de répondre avant de la rencontrer.

Clément profite de ces vacances de rêve au Brésil, de ce cadeau d’anniversaire anticipé offert par sa mère. Pourtant il a des difficultés à comprendre les silences de Claire, la relation étrange qu’elle noue avec Alma, pourquoi tant de mensonges, même par omission.

A travers l’histoire de ces deux femmes, l’auteur aborde de nombreux thèmes importants, la maltraitance, l’enfance difficile qu’Alma a vécue dans cette famille qu’elle rejette de toutes ses forces, mais aussi le deuil, la séparation, et tous les non-dits qui rendent la vie si difficile.

Voilà un roman qui commence tout doucement, monte en puissance peu à peu et nous offre un final tout à fait inattendu. L’auteur a su créer une ambiance, avec des personnages intéressants par leurs failles et leurs faiblesses, et ces non-dits qui les entraînent peut-être au-delà de ce qu’ils auraient souhaité de façon à la fois subtile et sensible.

Catalogue éditeur : Michel Lafon

Deux femmes qui n’auraient jamais dû se rencontrer, deux destins qui vont s’entremêler.

Claire a les ailes coupées depuis qu’elle a sept ans.
Comédienne, elle double davantage de personnages de dessins animés dans l’ombre des studios qu’elle ne foule de scènes de théâtre. Sa vie est au point mort. Jusqu’à ce qu’elle rencontre, par écran interposé, l’actrice principale d’une série argentine au succès fulgurant dont elle devient la voix française.
Alma a toujours voulu s’envoler.
Elle a grandi dans un quartier pauvre de Buenos Aires, au sein d’une famille dans laquelle elle ne se reconnaît pas, comme si la vie avait commis une erreur de casting. Elle trouve son salut en devenant actrice. Mais le succès qui lui roule dessus pourrait bien finir par balayer ses ambitions.
C’est dans les dunes qui bordent l’Atlantique, au nord du Brésil, que Claire, son fils Clément et Alma vont se rencontrer. Leurs failles, leurs mensonges et leurs secrets de famille aussi.
Quelles sont les voix qui habitent nos silences ?

Laetitia Ayrès est chanteuse et comédienne. En 2019, elle est lauréate du prix littéraire Aufeminin en partenariat avec les éditions Michel Lafon. Matriochka est son premier roman. http://www.laetitiaayres.com

Parution : 28/01/21 / Prix :16.95 € / ISBN :9782749944944

Je te verrai dans mon rêve, Julie Bonnie

Même sans même sang… ou comment devenir père sans l’être vraiment

Une ville de province, quelque part au seuil des années 70. Gérard a trente ans, il vient de sortir de prison ; des années à galérer avec des potes pas très recommandables lui ont coûté dix ans de vie derrière les barreaux. À la sortie, il retrouve le café de ses parents aujourd’hui disparus, ce bien qu’a gardé pour lui Nana, la tante fidèle qui ne l’a jamais abandonné.

Nouvelle vie, nouveau prénom, c’est donc Blaise qui rénove le café pour le transformer et créer le lieu de ses rêves, un café concert pour les musiciens de jazz de la région.

Un matin, il croise une jeune femme. Josée a vingt ans et sa fille Nour quelques jours à peine. Josée dans laquelle il se retrouve, paumée, en marge, fragile et déjà bien abîmée par la vie. Car la galère, il connaît, et dans cette ville comme dans tant d’autres, les mauvaises fréquentations et les dangers ne sont jamais loin. Immédiatement, alors qu’il n’a jamais été père, Baise ressent une profonde affection pour ce tout petit bébé né de père inconnu.

L’auteur alterne les récits de Nour puis de Blaise. Nour que l’on voir grandir à la fois dans ses souvenirs et dans ceux de Blaise. Blaise qui s’est un peu trop assagit sans doute aux yeux d’une jeune fille de seize ans qui rêve d’émancipation, de modernité, d’un peu de folie. Ni Blaise ni Josée ne la voient devenir jeune fille puis presque femme, et ni l’un ni l’autre ne comprennent ses tourments et ses envies d’autre chose, d’ailleurs.

Ce que j’ai aimé ?

À l’heure où les romans nous parlent si souvent de relation toxiques ou bancales entre homme et femme, l’amour paternel aussi platonique qu’inconditionnel qu’éprouve Blaise pour Nour, cette relation qui apaise, qui aide à grandir nous fait du bien à nous aussi lecteurs.

La vie n’est ni simple ni linéaire. La rédemption de Blaise dont on devine le passé complexe à peine esquissé mais très habilement suggéré, les embûches les chausses trappes dans lesquelles tombe Josée, les hésitations et les erreurs de jeunesse de Nour sont aussi la vraie vie, celle des jeunes autour de nous, celle que l’on ne voit pas toujours. Mais il y a une telle force d’amour, d’émotion, de sincérité, que l’on ne peut qu’aimer les différents protagonistes, avec leurs défauts, leurs erreur, leurs faux-pas et leurs espoirs.

L’écriture est sobre, intimiste, réaliste aussi. On s’y laisse prendre et il en ressort à la fois douceur et sérénité à voir que l’on peut aussi croire en ces rêves qui parfois nous portent.

Du même auteur, javais lu et particulièrement aimé Barbara, roman, dont vous pouvez retrouver la chronique ici.

Catalogue éditeur : Grasset

1971. Tout juste sorti de prison, Gégé, dit Blaise, retrouve le bar familial dont il a hérité à la mort de son père. Son rêve  de toujours  : le transformer en café-concert pour en faire un rendez-vous incontournable de la scène jazz. Il se lance, résolu à faire bouger sa ville terne et sans âme.
Mais un bébé, la petite Nour, et sa mère défaillante arrivent par effraction dans sa vie solitaire. Blaise fait tout pour les garder à distance. Hanté par son passé, il craint plus que tout de s’attacher… Mais d’un regard, l’enfant fait tomber ses résistances, et il va désormais veiller sur elle à sa façon. Ce faux père la protège tant bien que mal, l’initie à la musique, lui offre sa première guitare et son premier concert. Il la regarde grandir, adolescente écorchée vive qui se brûle aux accidents de la vie, ceux qui menacent à coup sûr les gamines sans repères.
En ville règne une atmosphère de perdus, d’à quoi bon, alcoolisée et souvent brutale. Au milieu de tous les dangers, Nour chante. Et entre deux concerts de jazz mythiques dans le bar de Blaise, elle compose, pour fuir son enfance, tracer son destin, tenter de défier la mort.
Blaise, l’ancien taulard paumé et farouche, s’est mis à aimer. Et parce qu’il est la victime d’un secret de famille, il va tout faire pour sauver Nour. Jusqu’à la dernière page, nous respirons avec eux et tremblons pour eux. Romanesque, haletant, sensible et bouleversant.

Née à Tours, Julie Bonnie a donné son premier concert à 14 ans et chanté dans toute l’Europe pendant dix ans avant de travailler en maternité jusqu’en 2013. Elle est l’auteur de Chambre 2 (Belfond, 2013 ; Pocket, 2014), lauréat du prix du roman Fnac 2013, adapté au cinéma sous le titre Voir le jour, avec Sandrine Bonnaire. Chez Grasset, elle a publié Mon amour (2015 ; Pocket, 2017), Alice et les orties (2016) et Barbara, roman (2017 ; Pocket, 2019 ). Elle publie chez Albin Michel une série pour adolescents à succès, L’internat de l’île aux cigales et crée des spectacles musicaux pour les tout-petits.

Paru le 10 Mars 2021 / Format : 131 x 205 mm / Pages : 180 / EAN : 9782246826279 prix 18.00€ / EAN numérique : 9782246826286 prix 12.99€

Denali, Patrice Gain

Un roman initiatique et noir, dans les vastes étendues du Montana

Je me souviens avoir entendu parler de rares exploits d’alpinistes sur le Mont Mc Kinley, ce sommet de l’Alaska qui culmine à 6 190 mètres d’altitude. Depuis quelques années il a repris le nom de ses origines indiennes, le Denali. C’est cette montagne que le père de Matt veut escalader comme au temps glorieux de ses exploits. C’est là qu’il trouve la mort, disparu à jamais.

Cette nouvelle plonge la mère de Matt et Jack dans la folie, une folie dont elle ne se relèvera pas. Elle meurt à l’hôpital peu de temps après sans que ses fils n’aient pu la revoir. La vie devient alors un océan d’incertitude pour Matt qui vit avec cette grand-mère qui décède elle aussi, laissant à Matt une vieille boite en fer dans laquelle elle cache quelques dollars. Le frère quant à lui joue un jeu dangereux avec Ron, un comparse de misère violent et sans pitié, et s’adonne à la Mett avec une fureur dévastatrice.

Matt n’aime rien tant qu’aller au bord la rivière et pêcher. Et la pêche il va en avoir besoin quand ruiné et sans ressources il faut tenter de vivre ou de survivre. Matt contraint et forcé à la débrouillardise par les violence répétées de ce frère devenu un étranger, un inconnu aux réactions imprévisibles. Pêcher pour se nourrir, mais aller aussi à la pêche aux informations pour savoir et comprendre, la disparition du père, la mort de la mère, leur relation ambiguë, la violence du frère, le passé qui fait aussi de vous ce que vous êtes, car même les secrets les mieux gardés ont des répercussion sur les nouvelles générations.

Patrice Gain réussi une fois de plus le pari de nous entraîner dans les pas d’un personnage atypique, à la personnalité à la fois attachante et désespérante. Comment peut-il tant de fois tendre la joue pour se faire battre quand tout s’écroule autour de lui ! Mais il s’acharne, s’obstine, là où tant d’autres auraient abandonné et tout envoyé valser. Soutenir son frère contre vents et marées, parce que c’est la seule famille qu’il lui reste bien sûr, mais à quel prix.

La tension, le rythme soutenu, les révélations toutes plus dramatiques les unes que les autres, l’obstination et la personnalité de Matt, tout concours à faire de ce roman noir une réussite. J’ai apprécié également les descriptions de la nature, ce Montana sauvage et parfois inhospitalier, les parties de pêche au bord de la rivière, les montagnes aux sommets inatteignables, aussi belles que dangereuses. Comme une ponctuation, une forme de légèreté indispensable à ce roman par ailleurs très noir, la nature nous rappelle par sa beauté et la force qui s’en dégage à quel point elle nous est vitale.

De l’auteur, on ne manquera pas de lire également Terre fauves, vous pouvez également lire ma rencontre avec Patrice Gain ici.

Roman lu dans le cadre de ma participation au jury Prix des lecteurs Le Livre de Poche 2021 Policier

Catalogue éditeur : Le Livre de Poche, Le Mot et Le Reste

Dans les territoires immenses du Montana, Matt Weldon, adolescent livré à lui-même et maltraité par l’existence, tente de renouer avec ses origines. Il fouille le passé d’un père décédé dans l’ascension du mont Denali et d’une mère internée. Il découvre au fil des jours une vie qu’il ne soupçonnait pas, partagé entre admiration et stupeur. Incontrôlable et dévasté, son grand frère Jack est envahi par une rage qui le met en travers de sa quête et le conduit à commettre l’irréparable.
Entre nature writing, roman noir et thriller, Denali est un roman envoûtant. Comme Matt, le lecteur est aux prises avec la rudesse du monde rural et autarcique qui habite cette aventure, ne trouvant du répit que dans les instants où l’osmose avec une nature grandiose devient salvatrice.

Né à Nantes en 1961, Patrice Gain est ingénieur en environnement et professionnel de la montagne. Il est l’auteur de quatre romans publiés aux éditions Le mot et le reste : La Naufragée du Lac des dents blanches (Prix Récit de l’Ailleurs 2018), Denali (Prix Lire Élire Nord Flandre 2018), Terres Fauves (Prix du Festival du Polar de Villeneuve-lez-Avignon 2019) et, plus récemment, Le Sourire du scorpion

288 pages / Date de parution : 10/02/2021 / EAN : 9782253181637 prix 7,40€

Avant elle, Johanna Krawczyk

Elle, la fille au père si secret, Elle la dictature d’un pays meurtri, avant elle, un premier roman puissant

Elle, Carmen, ne sait plus d’où elle vient ni qui elle est. Elle se noie dans l’alcool et la dépression depuis la mort d’Ernesto Gomez, le père tant aimé, silencieux, secret. Pourtant, tout devrait lui sourire. Elle est professeur d’espagnol, spécialiste de l’Amérique latine. Une évidence pour cette femme dont les parents sont arrivés d’Argentine avec leurs lourds secrets, lorsqu’ils ont fui la dictature après l’enlèvement d’Ernesto. Carmen a une petite fille qu’elle ignore totalement, celle-ci est née juste après le décès de son père, et si une naissance remplace parfois celui ou celle qui vient de partir, pour elle ce vide est bien trop immense pour parvenir à le combler. Ni son mari Raphaël, ni sa fille, ne peuvent éviter les longues heures de désespoir, encore moins remplacer la Vodka et le Whisky qui réchauffent et permettent d’oublier.

Jusqu’au jour où on la contacte pour lui demander de venir dans un garde meuble récupérer des affaires de son père. Ce sera alors la découverte de sept carnets, sept décennies pour dire les silences d’une vie. Mais ces carnets intimes vont la mener très loin dans les sombres recoins d’une histoire qu’elle aurait sans doute préféré ignorer. Y trouvera-t-elle des explications au suicide de sa mère, au silence de son père, à leurs vies Avant elle ?

Ernesto était né en argentine en 1928. Issu d’une famille pauvre, un grand-père violent omnipotent qui quitte sa femme, une indienne Guarani, pour vivre avec sa maîtresse. Une mère violée puis assassinée. Sa seule issue est l’orphelinat de Buenos-Aires où il rencontre Mario, le frère de cœur, l’ami inséparable, l’enfant handicapé abandonné par sa famille. Devenus adultes, tous deux intégreront l’armée.

Puis vient la ferveur nationale du gouvernement de Juan Perón, Évita puis Isabel. Mais la junte militaire prend le pouvoir en 1973. Dirigée par le général Videla, l’Argentine connaît les années atroces, terribles de la dictature militaire qui sévit de 1976 à 1983. Des années de massacres et de disparition en nombre pour la population (on dénombrera pas moins de 30 000 desaparecidos, 15 000 fusillés, 9 000 prisonniers politiques, et 1,5 million d’exilés). Ernesto ne quitte pas pour autant l’armée, ce lieu où il a enfin trouvé une famille et un avenir. Jusqu’à cette année 1979 où, après un drame, il embarque pour la France avec sa femme et ses lourds secrets.

Une vie plus tard, Carmen découvre l’histoire de son père, de son pays, de sa famille.

Avant elle est un roman puissant, intense, émouvant. L’auteur n’hésite pas à démontrer que la violence et les bourreaux sont souvent, hélas, des gens ordinaires que l’on peut croiser au coin de sa rue. Nous qui avons sans doute tendance à cataloguer ceux qui pratiquent la barbarie cela pose bien des questions. Tout comme ce rapport évident aux bienfaits ou effets de la psychogénéalogie : sommes nous aussi ce que nos parents ont été avant nous ? Devons nous savoir pour être et devenir, et jusqu’à quel point quand cette connaissance est pire que le silence et l’ignorance ?

J’ai aimé le style très visuel, les flash-back et les questionnements, les vides à remplir, les silence et les doutes. Mais aussi la façon dont le roman est mis en page, nous permettant de suivre aisément les différents supports, vie de Carmen, carnets d’Ernesto. C’est à la fois brillant, fort, intime, et un douloureux et nécessaire rappel de l’histoire somme toute assez récente de l’Argentine.

En lisant Avant elle, j’ai forcément pensé au superbe roman de Frédéric Couderc Aucune pierre ne brise la nuit, également publié chez Héloïse d’Ormesson et qui nous plongeait déjà dans cette période de l’histoire. Je vous en recommande la lecture. Et parce que l’auteur évoque également la coupe du monde de Rugby de 1978, n’hésitez pas à lire aussi Silencios, de Claudio Fava.

Un roman de la sélection 2021 des 68 premières fois

Pour aller plus loin, lire également la chronique de Nicole du blog motspourmots

Catalogue éditeur : Heloïse d’Ormesson

Carmen est enseignante, spécialiste de l’Amérique latine. Une évidence pour cette fille de réfugiés argentins confrontée au silence de son père, mort en emportant avec lui le fragile équilibre qu’elle s’était construit. Et la laissant seule avec ses fantômes.
Un matin, Carmen est contactée par une entreprise de garde-meubles. Elle apprend que son père y louait un box. Sur place, un bureau et une petite clé. Intriguée, elle se met à fouiller et découvre des photographies, des lettres, des coupures de presse. Et sept carnets, des journaux intimes.
Faut-il préférer la vérité à l’amour quand elle risque de tout faire voler en éclats ? Que faire de la violence en héritage ? Avec une plume incisive, Johanna Krawczyk livre un premier roman foudroyant qui explore les mécanismes du mensonge et les traumatismes de la chair.

160 pages | 16€ / Paru le 21 janvier 2021 / ISBN : 978-2-35087-737-2

Mémoire de soie, Adrien Borne

Quand la famille est un monde et que son histoire se mêle à celle du pays

Lorsque Émile part pour le service militaire, en juin 1936, il a vingt ans et connaît si bien Auguste et Suzanne, ses parents, qu’il sait déjà comment ils vont réagir face à la séparation annoncée. Continuer leur vie, leurs habitudes, sans rien en changer. Pourtant, lorsque sa mère dépose au fond de son sac un mystérieux carnet, il n’imagine pas à quel pont sa vie va en être transformée.

Car ce n’est pas le nom de son père, Auguste, que le militaire va dire à haute voix lors de son incorporation, mais celui de Baptistin, un prénom inconnu qui lui ouvre un monde de questions et de silences. Dès lors, il n’aura de cesse de comprendre, pourquoi cet inconnu, pourquoi ces silences dans la famille, pourquoi l’absence de son véritable père.

Peu à peu, il remonte le fil de son histoire, et de l’histoire de son pays.

Suzanne abandonnée par ses parents. Sans doute n’ont-ils pas assez d’argent pour faire vivre la famille, alors une fille choisie au hasard dans la fratrie va être donnée à l’orphelinat des sœurs. Là, elle sera éduquée et apprendra comment tenir une maison pour trouver un mari, et surtout un métier. Elle connaît bien les cocons du vers à soie, et maîtrise parfaitement le processus pour faire naître le fil tant convoité.

Elle croise dans l’église du village un beau garçon. De rencontre silencieuse en œillade intimidée, les deux jeunes gens échangent quelques mots, puis décident de se fréquenter. Suzanne quitte l’orphelinat pour la magnanerie de Bapstistin. Car Bapstistin a repris l’œuvre du père, cette magnanerie avec ses papillons, ses vers à soie qui éclosent et prospèrent pour donner le fil de soie tant apprécié par les soieries lyonnaises. Pourtant l’installation ne se fait pas sans mal, la future bru ne plaît pas beaucoup à la mère.

Mais la guerre, mais la grippe espagnole, mais le deuil et l’enfant… Baptistin n’est pas rentré du front en 1918. Auguste qui lui n’est jamais parti pourra prendre la suite, la place du frère préféré, et pourquoi pas tenir le rôle du père absent.

Ce roman est magnifique, tout en finesse dans l’évocation des sentiments. Il est à la fois dur, profond, violent parfois, et très fort, surtout quand il parle de l’intime et du silence, de la solitude et de la séparation, de la jalousie et de l’absence. Basé sur une histoire vraie, celle de l’ancêtre de l’auteur, il est aussi le reflet d’une époque. Il évoque les années difficiles des deux grandes guerres, mais aussi une époque où dire ses sentiments, les montrer, aimer, espérer, souffrir, se faisait en silence et loin des autres.

L’écriture est ciselée, poétique, même pour dire le tragique et la douleur, les mots sont posés, les sentiments décryptés avec subtilité, sensibilité et beaucoup d’empathie. C’est une belle découverte de cette rentrée littéraire.

Catalogué éditeur : JC Lattès

Ce 9 juin 1936, Émile a vingt ans et il part pour son  service militaire. C’est la première fois qu’il quitte la  magnanerie où étaient élevés les vers à soie jusqu’à la fin  de la guerre. Pourtant, rien ne vient bousculer les habitudes  de ses parents. Il y a juste ce livret de famille, glissé au fond  de son sac avant qu’il ne prenne le car pour Montélimar.
À l’intérieur, deux prénoms. Celui de sa mère, Suzanne, et  un autre, Baptistin. Ce n’est pas son père, alors qui est-ce ?  Pour comprendre, il faut dévider le cocon et tirer le fil,  jusqu’au premier acte de cette malédiction familiale.
Ce premier roman virtuose, âpre et poignant, nous  plonge au cœur d’un monde rongé par le silence. Il explore  les vies empêchées et les espoirs fracassés, les tragédies  intimes et la guerre qui tord le cou au merveilleux. Il raconte  la mécanique de l’oubli, mais aussi l’amour, malgré tout, et la vie qui s’accommode et s’obstine.

Nombre de pages : 250 / EAN 9782709666190 / Prix du format papier : 19,00 € / EAN numérique : 9782709665889 / Prix du format numérique : 13,99 € / Date de parution : 19/08/2020

Les évasions particulières, Véronique Olmi

Une fresque familiale et sociale de Mai 68 à Mai 1981

Elles sont trois sœurs, Sabine, Hélène, et Mariette. Issues toutes trois d’une famille catholique bien pensante aux revenus modestes. Un père instituteur aux idées très arrêtés, voire arriérées, sur l’éducation de ses filles, qui ne doivent pas sortir de ce moule strict que la morale leur impose, et qui va rapidement être dépassé. Une épouse au foyer qui rêve d’ailleurs, de travailler, de vivre, de respirer enfin, en dehors de sa cuisine et de ses filles.

Sur un peu plus d’une décennie, jusqu’à l’élection de François Mitterrand en 1981, l’auteur nous fait revivre dans cette fresque les grands moments de notre histoire contemporaine à travers les aspirations en particulier des femmes de cette famille d’Aix-en Provence. Leurs aspirations, leurs rêves, leurs échecs et le poids de l’éducation et de la religion sur la vie de chacun.

Les années 60/70, ce sont des rêves d’émancipation pour les aînées. Mariette est encore si jeune, elle vit toujours avec les parents, musicienne, rêveuse, sensible, elle sera le socle qui tiendra cette famille qui va se déliter au fil du temps. Sabine, passionnée et vive, rêve de monter à la capitale pour y réussir une carrière d’actrice, y trouver l’amour et la liberté. Hélène, habituée à la région parisienne, car élevée en partie par son oncle et sa tante qui habitent à Neuilly-sur-Seine, va y faire ses études supérieures, son credo est le bien être animal, oui, déjà… un métier qu’elle veut exercer comme un véritable sacerdoce.
Et Agnès la mère, avec ses lourds secrets qui l’empoisonnent, s’émancipe en allant travailler  Il n’est pas toujours facile de vivre ses rêves quand votre place est figée au foyer, épouse obéissante, mère attentive, femme oubliée.

Les années 60/70, c’est la révolution de 68, ce sont les cheveux longs, les filles en mini-jupe ou en blue-jeans, les écoles deviennent peu à peu mixtes. La pilule, la contraception et surtout l’avortement sont enfin légalisés, même si ce n’est pas sans mal, l’homosexualité cesse enfin d’être une maladie psychiatrique. Les femmes sont autorisées à travailler et à avoir un compte en banque sans avoir besoin de l’autorisation du mari (si, si ! Ce n’est pas si vieux que ça). Ce sont ces femmes qui luttent pour les autres, Simone Veil, Gisèle Halimi et le deuxième sexe de Simone de Beauvoir, des luttes et des femmes dont on parle encore aujourd’hui, tant il est évident que rien n’est définitivement acquis. Ce qui est étonnant aussi, c’est l’ensemble de ces sujets de société que l’on connaissait déjà à ce moment-là, et pour lesquels on a l’impression aujourd’hui d’être dans le mur, écologie, bien-être animal, émancipation, liberté des filles.

Il y a beaucoup de nostalgie dans ce roman aux accents autobiographiques, de beaux moments aussi, peut-être un peu de longueurs à mon goût, mais on aime voir ces filles traverser le temps et vivre leur vies, elle sont émouvantes, déterminées, avec leur féminité balbutiante, plus ou moins attachantes, mais elles sont le reflet attentif d’une époque. Et d’ailleurs, qui ne se retrouve pas dans cette traversée du temps, dans l’une ou l’autre de ces femmes, dans leurs rêves, leurs aspirations…

De Véronique Olmi, on ne manquera pas de découvrir l’excellent roman Bakhita

Catalogue éditeur : Albin-Michel

Elles sont trois sœurs, nées dans une famille catholique modeste à Aix-en-Provence. Sabine, l’aînée, rêve d’une vie d’artiste à Paris ; Hélène, la cadette, grandit entre son oncle et sa tante, des bourgeois de Neuilly-sur-Seine, et ses parents, des gens simples ; Mariette, la benjamine, apprend les secrets et les silences d’un monde éblouissant et cruel.

En 1970, dans cette société française qui change, où les femmes s’émancipent tandis que les hommes perdent leurs repères, les trois sœurs vont, chacune à sa façon, trouver comment vivre une vie à soi, une vie forte, loin de la morale, de l’éducation ou de la religion de l’enfance.

Cette saga familiale, qui nous entraîne de l’après Mai 68 à la grande nuit du 10 Mai 1981, est tout autant une déambulation tendre et tragique dans ce siècle que la chronique d’une époque où les consciences s’éveillent au bouleversement du monde et annoncent le chaos à venir.

Paru le19 Août 2020 / 140mm x 205mm / 512 pages / EAN13 : 9782226448071 / 21,90€

L’ile du diable, Nicolas Beuglet

La vengeance est un plat qui se mange glacé

Troisième opus, après Le Cri et Le complot, qui met en scène Sarah Geringën, une inspectrice de la police norvégienne.

Et si vos  proches n’étaient pas du tout ceux que vous pensiez ?

Alors qu’elle sort enfin de prison où elle a passé de longs mois avant d’être disculpée, l’inspectrice Sarah Geringën est emmenée par son directeur Stefen Karlstrom, sur les lieux d’un meurtre peu ordinaire. Son père vient d’être assassiné chez lui, et la scène de crime est particulièrement éprouvante.

Comme Sarah n’est pas officiellement autorisée à enquêter, elle va être secondée par l’officier Koll, novice et ravi de travailler avec cette professionnelle aux compétences reconnues de tous. Pour trouver le coupable de ce meurtre sordide, Sarah va devoir élucider le mystère de la personnalité opaque de son propre père, cet homme secret et froid qu’au final elle connait si peu.

Peu concentré sur l’affaire, le commandant Stefen doit quant à lui élucider en parallèle l’enlèvement d’une femme dans la ville d’Oslo.

Enfin, Christopher, que Sarah ne veut toujours pas retrouver, doit de son côté mettre en œuvre toutes ses capacités de journaliste pour éclaircir un mystère qui pèse sur les épaules de sa compagne.

Et si la haine et le désir de vengeance  de nos aïeux influençait nos gènes ?

L’auteur évoque ici un fait historique méconnu, survenu dans les années 30 quelque part sur le continent européen. Et les recherches scientifiques récentes sur les mécanismes de l’épigénétique. Mais impossible d’en dire plus ici, c’est à votre tour de découvrir ce qu’il en est.

Un roman dont le suspense ne faibli jamais, visuel, dynamique, qui se lit page après page, car le lecteur n’a qu’un envie, aller plus loin et savoir, enfin. Si le roman a du rythme, le fait divers historique de départ nous mène vers une intrigue à la crédibilité un peu tirée par les cheveux, mais qu’importe, on se prend vraiment au jeu.

Catalogue éditeur : Pocket et XO éditions

La vengeance est affaire de mémoire…

Le corps recouvert d’une étrange poudre blanche, des extrémités gangrenées et un visage figé dans un rictus de douleur… En observant le cadavre de son père, Sarah Geringën est saisie d’épouvante. Et quand le médecin légiste lui tend la clé retrouvée au fond de son estomac, l’effroi la paralyse. Et si son père n’était pas l’homme qu’il prétendait être ?
Des forêts obscures de Norvège aux plaines glaciales de Sibérie, l’ex-inspectrice des forces spéciales s’apprête à affronter un secret de famille terrifiant. Que découvrira-t-elle dans ce vieux manoir perdu dans les bois ? Osera-t-elle se rendre jusqu’à l’île du Diable ?

Après quinze années passées chez M6, Nicolas Beuglet a choisi de se consacrer à l’écriture de scénarios et de romans. Le Cri (2016), Complot (2018), et L’Île du diable (2019), ont paru aux Éditions XO. Il vit à Boulogne-Billancourt avec sa famille.

XO : Parution : 19 septembre 2019 / 320 pages / Prix : 19.90 euros / ISBN : 9782374481340

Pocket : Date de parution : 03/09/2020 / EAN : 9782266307598 / POCHE / Nombre de pages : 312 / 6.95 €

Histoire du fils, Marie-Hélène Lafon

Des personnages attachants à l’histoire dense et profonde traversent le siècle

Voici André, le fils de Gabrielle, élevé par Hélène la sœur de cette dernière et son époux, à la campagne du côté de Figeac, dans cette famille aimante, au milieu de ses cousines. Une vie heureuse, même si c’est aussi une vie de manque, celui cruel d’être né sans père, celui de l’absence de la mère, de son silence. André se construit sur ce silence pesant, ce gouffre qu’il porte à jamais en lui, en orphelin de père biologique, mais fort de tout l’amour de sa famille de cœur, lui le fils, le frère, qu’ils n’avaient pas eu. La nature, la force des relations, la joie de vivre dans cette province protégée et solidaire feront le reste.

A Paris, Gabrielle est infirmière. Elle vit de façon légère, heureuse, enfin, ça c’est du moins ce qu’elle montre à tous chaque fois qu’elle vient voir son fils lorsqu’elle passe noël ou les étés en famille, du côté du Lot.

Lorsque André se marie, une part du mystère s’effondre, mais que faire de cette révélation ? Est-ce le bon moment, et n’est-ce pas plutôt un cadeau empoisonné ? Comme ces paquets au joli ruban dont on craint de découvrir ce qu’ils cachent à l’intérieur. André époux comblé, père heureux, fils à jamais meurtri par l’absence.

Les chapitres courts alternent différentes époques sans aucune chronologie. Un léger doute prend le lecteur au début. Chanterelle, Figeac ? Qui ? Quand ? Deux lignées se mélangent, le fils ? Le père ? Puis les fils se délient, et peu à peu l’intrigue s’installe, les personnages prennent corps, les vies s’étoffent, les sentiments affleurent, bouleversants, émouvants, complexes.

Marie-Hélène Lafon sculpte avec la terre de ces régions qu’elle connait si bien des personnages attachants à l’histoire dense, profonde et les place dans des situations lourdes de conséquences sur leurs vies. Et pourtant le texte, le vocabulaire, le phrasé sont toujours légers, concis, précis. Par petites touches lumineuses et intenses, elle réussit l’exploit de créer une véritable saga familiale qui court sur un siècle, de 1908 à 2008, en un court roman d’à peine 170 pages, sans jamais perdre son lecteur. Tout est effleuré ou suggéré, tout est ressenti avec une intensité rare.

Pour aller plus loin, lire aussi la chronique de Léa Touchbook
Lire également ma chronique du précédent roman Nos vies

Catalogue éditeur : Buchet-Chastel

Le fils, c’est André. La mère, c’est Gabrielle. Le père est inconnu.
André est élevé par Hélène, la sœur de Gabrielle, et son mari. Il grandit au milieu de ses cousines. Chaque été, il retrouve Gabrielle qui vient passer ses vacances en famille.
Entre Figeac, dans le Lot, Chanterelle ou Aurillac, dans le Cantal, et Paris, Histoire du fils sonde le cœur d’une famille, ses bonheurs ordinaires et ses vertiges les plus profonds, ceux qui creusent des galeries dans les vies, sous les silences.

Marie-Hélène Lafon est professeur de lettres classiques à Paris. Tous ses romans sont publiés chez Buchet/Chastel. Avec ce nouveau roman, elle confirme la place si particulière qu’elle occupe aujourd’hui dans le paysage littéraire français.

Parution : 20/08/2020 / Format : 13 x 19 cm, 176 p., 15,00€ / ISBN 978-2-283-03280-0

A la rencontre de Cécilia Castelli

« Le plus important lorsqu’il s’agit d’écrire est… d’être dans le vrai. Il faut viser le cœur »

Cécilia Castelli était à Paris pour le lancement de Frères Soleil aux éditions Le Passage. Elle a accepté de répondre à quelques questions sur l’écriture de ce roman. Un roman d’apprentissage, un roman sur les secrets, passés ou présents, sur la famille et sur la Corse. C’est le deuxième roman de Cécilia Castelli, le premier Mollusque est paru aux éditions Le Serpent à Plumes.

Comment vous est venue l’idée de ce roman ?

En le lisant, je l’ai ressenti comme un roman initiatique où chacun doit faire ses preuves, comme un passage de l’enfance paradisiaque et protégée des secrets des générations antérieures à une adolescence pourtant pas plus facile là qu’ailleurs.

  • Est-ce d’abord l’envie de suivre une famille corse et donc insulaire, pendant dix ans, avec ses secrets et son histoire, mais aussi avec les contraintes dues en particulier au poids des traditions ?

L’idée de ce roman correspond, me semble-t-il, avec mon retour sur l’île après être partie pendant plus de quinze ans sur le continent, pour mes études d’abord, puis pour mon travail. En revenant en Corse avec l’idée de m’y installer définitivement, je me suis rendue compte à quel point l’insularité avait marqué mon enfance.

Comme si j’avais grandi sur une terre protectrice, à part, loin de tout danger, le regard toujours tourné vers la mer, pour goûter à la liberté et vivre intensément un éternel été parmi un peuple fier de ses racines et de son histoire, et prêt à tout pour les défendre. Le sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand que nous est très prégnant ici et chaque habitant de l’île ressent de façon intrinsèque et presque indicible ce privilège.

Pourtant derrière le décor idyllique, il y a le revers de la médaille, le sentiment d’enfermement, l’impossibilité d’échapper à la famille et au poids des traditions. La nostalgie dans laquelle baigne l’île s’accompagne parfois d’une certaine violence ou tout simplement d’une crainte concernant l’avenir.

C’est un combat perpétuel entre le passé, ce que défendaient nos aïeuls et une volonté de s’ouvrir à un monde et à un futur différent. Se pose alors souvent la question de rester ou de partir. Surtout lorsqu’on est à l’aube de sa jeune vie d’adulte. Tout quitter pour s’affranchir, est-ce une liberté ou une trahison ? Il me semble que c’est le dilemme que vivent de nombreux jeunes. Même si pour certains, la réponse est évidente.

  • J’ai l’impression que les jeunes garçons sont assez représentatifs des enfants de leur âge, où qu’ils soient. Mais pour ce qui est de la famille, est-elle également représentative des familles corses encore aujourd’hui ?

Au-delà du caractère insulaire, les thèmes traités dans Frères Soleil ont effectivement une portée bien plus universelle et l’histoire de Rémi, Baptiste et Christophe peut être l’histoire de n’importe quel enfant, fille ou garçon, quels que soient l’époque et le lieu où il a grandi. C’est avant tout un récit d’apprentissage où chacun se confronte au regard de l’autre, que ce soit le regard des plus jeunes ou celui des adultes, et c’est à travers les jeux et les expériences vécues que les personnages se construisent avant d’être en capacité de faire leurs propres choix. Il est vrai que la famille joue un rôle primordial dans la mesure où les proches vont être les premières personnes à porter un jugement, ce qui peut être problématique. C’est ce que l’on voit avec Rémi, considéré par les siens comme le petit dernier de la famille, celui que l’on doit protéger et qui doit prendre exemple sur les autres. Il aura vraiment du mal à se départir de ce rôle de suiveur, et c’est ce qui le conduira jusqu’au drame.

D’abord discrète et faite de petites touches posées çà et là, la tension va crescendo…

  • Il y a ce grand-père qui disparait tragiquement, mais qui n’est mentionné que par intermittence. Est-ce une volonté de montrer qu’il y a dans chaque famille des secrets qu’il vaut mieux taire et leur poids sur les différentes générations ? Les enfants grandissent avec ces secrets, mais ne risquent-ils pas de reproduire à leur tour le passé ?

J’ai découvert il y a quelques années à travers des témoignages et des reportages la psychogénéalogie et c’est trouvé cela réellement passionnant. Se demander à quel point il existerait un inconscient familial qui se transmettrait de génération en génération à travers les silences et les blessures cachées de chacun.

Que nous lègueraient nos parents, nos grands-parents de leurs traumatisme passés ? Souvent, c’est dans le but de protéger l’enfant qu’apparaissent les secrets de famille. On préfère ne rien dire. Faire semblant. Faire croire que tout va bien. Mais c’est un héritage lourd à porter.

Comme une sensation que quelque chose de terrible se dissimule en soi, se développe à l’intérieur des familles, prêt à bondir pour tout détruire. Et qui, de toute manière, finira par surgir jour ou l’autre.

Comme une sorte de fatum, tel exprimé dans les tragédies grecques étudiées en classe, on sait que personne ne peut y échapper malgré toutes les précautions prises, malgré une volonté puissante d’échapper au destin.

Les parents des trois jeunes cousins ont beau les préserver de tout, taire les douleurs sous la chaleur de l’île, en été, sous le soleil réparateur, lorsque l’hiver arrive, la nouvelle génération prend le relai et subit à son tour le coup du sort. Ils reproduisent les mêmes erreurs que leurs parents.

  • J’ai aimé voir la façon dont grandissent ces trois jeunes, élevés par des mères proches, ils vont avoir des destins différents. Était-ce facile de se mettre dans la peau de vos différents personnages, tour à tour ces jeunes garçons qui évoluent avec les années, puis leurs mères, et enfin cette vieille tante qui évoque si bien la Corse traditionnelle immuable ?

C’est là tout le rôle de la littérature et surtout du travail de l’écrivain. Pouvoir retranscrire les destins, les sentiments multiples et infinis de tout un chacun sans se cantonner, ce qui serait dommage, à ce que l’on est et vit personnellement. Et c’est un réel plaisir lorsque l’on reçoit des témoignages affirmant que cela est réussi et fait avec justesse.

Le plus important lorsqu’il s’agit d’écrire est, je pense, de ressentir l’émotion vive au moment où l’on pose les mots, d’être dans le vrai, sans tomber dans le cliché ou le stéréotype du personnage qui serait soit totalement bon, soit totalement mauvais. Tout est une question de nuances. Il faut viser le cœur. C’est ainsi que l’écriture se libère et peut parler à chacun, de n’importe qui et de n’importe quelle époque. De n’importe quel garçon, de n’importe quelle mère, de n’importe quelle tante à moitié sorcière ou pas.

Les grandes thématiques comme l’attachement aux traditions, le nationalisme, l’omerta, sont présentes mais esquissées.

  • Est-ce une volonté de proposer une fiction romanesque plutôt qu’un roman étayé par des faits réels et si oui, pourquoi ?
  • Présente aussi, la peur de l’autre, celui qu’on ne connait pas, l’étranger, comme un mal profond qui atteint l’ile. On est dans les années 60 à 90, mais une fois encore est-ce toujours d’actualité, avez-vous voulu montrer l’absurdité de cette peur ?

Avant d’entamer l’écriture de Frères Soleil, je me suis posée la question de me documenter de façon approfondie sur l’histoire de la Corse, sur la présence du nationalisme sur l’île et de me baser principalement sur des faits réels. Mais en lisant des ouvrages à ce propos, il me semble que d’autres en parlaient bien mieux que moi, sous des formes beaucoup plus adaptées qu’un roman. Très vite, je me suis aperçue que ce n’était pas ce que je voulais faire ni là où je voulais aller. Ainsi les personnages se sont imposés d’eux-mêmes avec leurs propres histoires à raconter.

C’est eux qui ont pris toute la place même si, bien sûr, on retrouve des références à des faits divers, à tout ce contexte historique et sociétal dans lequel ils ont pu évoluer à cette époque.

C’est aussi ce qui forge une identité. Bien au-delà des jeux d’enfants qui s’amusent à se faire peur en parlant des meurtres de Tommy Recco ou des nuits bleues. Quant à la peur de l’autre, de l’étranger, le problème est malheureusement, je crois, toujours d’actualité et n’est pas forcément inhérent à l’île. C’est un problème universel. Même si les mentalités changent… mais il est tout de même incroyable de voir qu’en 2020, il faille encore des mouvements tels que #blacklivesmatter pour dire aux gens de ne pas avoir peur les uns des autres. Le combat n’est pas encore gagné.

J’ai beaucoup aimé ce livre qui m’a donné envie de revenir sur cette ile de beauté qui porte si bien son nom. A votre tour de le découvrir.

Quel conseil de lecture aimeriez-vous nous donner ?

Pour reprendre les mots de Samuel Beckett, je dirais qu’il faut découvrir ou redécouvrir Emmanuel Bove : « il a comme personne le sens du détail touchant ». Un titre ? Mes amis.

Concernant la rentrée littéraire, le livre de Laurent Petitmangin, Ce qu’il faut de nuit, dont on parle beaucoup m’attend sur ma table de chevet. D’autres me font également très envie. Sinon, je suis réellement admiratrice de l’écriture de Laurent Gaudé. Je conseillerais tous ses livres. De la poésie et de l’émotion pure à chaque phrase.

Merci Cécilia d’avoir accepté de répondre à mes questions.

Retrouvez ma chronique de Frères soleil et celle de Ghislaine du blog Le domaine de Squirelito

Frères soleil, Cécilia Castelli

Un roman d’apprentissage dans lequel la Corse tient la première place


Dans les années 60, en Corse, trois jeunes garçons jouent au bord de la mer. Deux frères, Christophe et Baptiste et leur cousin Rémi. Les frères habitent au village, avec leur mère Gabrielle. Rémi quant à lui est né à Marseille mais il vient toujours passer ses vacances sur l’île avec Martine, sa mère, heureuse de retrouver le village et la famille le temps d’un été. Elle l’a quitté à 19 ans à peine pour chercher fortune ailleurs, pour chercher une forme de liberté aussi sans doute. Contre l’avis de son père mais avec l’assentiment de sa mère, elle a trouvé un travail et un mari, marin, parti longtemps, souvent, l’homme de sa vie.

Nous suivons les trois cousins et leurs familles pendant une dizaine d’années. Ces jeunes qui pour certains ne souhaitent jamais au grand jamais quitter l’île, se contentant d’y exercer le boulot qu’ils y trouveront. Ou cet autre qui rêve de devenir médecin, de faire des études à Marseille, d’éprouver enfin la liberté des années d’université.
Ces jeunes femmes enfin qui brisent les tabous et l’ordre établi qui veut que les filles restent au pays, et s’en vont sur le continent chercher un travail et un mari. Certaines pour toujours, d’autres reviendront, plus tard.

Dans la famille, il y a comme partout des singularités, des secrets, des non-dits, le grand père assassiné dont on ne doit pas parler, la fille partie sur le continent dont on dit qu’elle porte le diable, et tant d’autres bien sûr, inavouables et tus par tout le village, la communauté.
Un roman sur la famille, l’apprentissage de la vie, l’enfance et l’adolescence. Sur la famille et sur l’émancipation des femmes pas toujours évidente quand les traditions et la famille sont omniprésentes. Un roman aussi sur la peur de l’autre, l’étranger, celui qui est différent, que l’on rejette sans chercher à la connaitre, à le comprendre. Un roman sur les choix et les non-choix de certaines de nos actions, et sur leurs conséquences. L’auteur aborde aussi la spécificité du nationalisme et le poids de l’omerta omniprésente dans chaque famille, à chaque génération.
Enfin, un roman sur la Corse, personnage à part entière avec sa singularité ilienne, ses nationalistes, ses traditions et ses sorcières jetant des mauvais sorts ou déjouant le malin, ses paysages magnifiques et odorants, enfin, ses familles viscéralement attachées à leur île.

Une écriture tout en finesse, précise, avec des descriptions très visuelles et des personnages qui sont comme ces dentelles si fines et complexes que l’on se plaît tant à admirer, ciselés, polis, et terriblement attachants.

Un roman dans lequel on s’immerge immédiatement, on découvre pas à pas ces jeunes et leur famille, un récit fait de retour arrière qui ne perd jamais le lecteur et qui au contraire ancre chacun dans sa réalité, son environnement, pour une meilleure fluidité de l’ensemble. Il s’en dégage beaucoup de douceur et de beauté, tant des paysages que des hommes et de leurs sentiments, mais toujours en dessous une violence intense, dévastatrice, étouffée.
Une jolie découverte qui nous entraîne avec bonheur sur cette île de beauté que comme tout bon touriste qui se respecte nous aimons tant.

Catalogue éditeur : éditions Le Passage

Chaque été sur l’île, les deux frères retrouvent leur jeune cousin venu du continent. Ensemble, les enfants pêchent, jouent, chahutent. Rémi, le plus jeune des trois, est en admiration devant les deux grands. Il aimerait leur ressembler mais il n’est pas vraiment comme eux, il ne vit pas ici. De leur côté, les adultes profitent de l’insouciance de l’été. Sur le terrain familial, au bord de la mer, l’existence est plus douce. Au soleil, ils souhaitent effacer les anciennes cicatrices, celles dont on ne parle jamais, le meurtre du grand-père et l’enfant qui devait naître.
Leur histoire se mêle à celle des ancêtres. Dans la maison au figuier, figure tutélaire, il y a la vieille tante Maria. Signadora mystique, sorcière, guérisseuse qui perpétue les traditions immémoriales. Les enfants la redoutent, s’interrogent sur cette femme silencieuse et toujours en noir. Puis ils grandissent et pensent à d’autres jeux, aux feux de camp sur la plage avec les filles notamment.
Mais quand vient la fin de l’adolescence, que certains choix s’imposent même s’il semble impossible de quitter l’île, un nouveau drame se produit. Meurtre ou accident ? Comme leurs parents avaient autrefois dissimulé les blessures, la nouvelle génération se retrouve à son tour confrontée à l’indicible.

Cécilia Castelli est née et vit à Ajaccio. Avec Frères Soleil, elle nous livre un roman intense sur la force vénéneuse des secrets. Un roman d’enfance et d’égarement. Entre mer et montagne. Entre sublime et violence.

ISBN: 978-2-84742-445-4 / Date de publication: Août 2020 / Nombre de pages: 280 / Dimensions du livre: 14 × 20,5 cm / Prix public: 18 €