La passe imaginaire, Grisélidis Réal, Vesna Etcha Dvornik

La passe imaginaire, de Grisélidis Réal interprétée et mise en scène par Vesna Etcha Dvornik « La prostitution est un art, un humanisme et un acte révolutionnaire » 

Etcha Dvornik, danseuse et chorégraphe originaire de Ljubljana, en Slovénie, est venue en France continuer ses études, et poursuivre ici son travail sur le corps. Elle aime travailler sur le corps, en particulier à travers l’expression de sa fatigue, et sur la création féminine en général. Elle incarne Griselidis Real par les attitudes et les mouvements d’un corps souvent épuisé, en donnant voix à son œuvre maitresse, La passe imaginaire. Jouant sur une chorégraphie et des accessoires qui disent ou font ressentir, chaussant et déchaussant ses vertigineux escarpins rouges si emblématiques du métier qu’elle incarne.

Un spectacle à la fois décalé et surprenant, tant la proximité avec Etcha Dvornik est grande dans ce petit théâtre. Spectacle qui peut être dérangeant dans sa nudité, ses mots ou ses gestes qui expriment une sexualité tarifée à la fois violente et scandaleuse. Sans doute aussi parce qu’il rend humaines les prostituées, et place le spectateur face à ce métier dont il n’a au fond le plus souvent que des impressions et des idées certainement aussi fausses que contradictoires.

On perçoit dans les mouvements du corps à la fois la révolte face aux idées reçues et la révolution dans les propos de Griselidis Real. Elle veut donner une autre image de ce métier qu’elle pratique en voulant toujours aider ces hommes qui viennent à elle, comme le font ses consœurs, les soulager sans doute, et là les mots deviennent aussi crus que les gestes sur la scène, aussi dérangeants que l’amour physique sans sentiments et sans jouissance partagée.

Peu à peu, on se laisse envoûter par la voix d’Etcha Dvornik et par sa présence ; par la danse du corps et par ses gestes qui disent la lassitude et la fatigue, l’attente et la violence contenue, le désespoir parfois, dans un rôle, une chambre, un corps. Qui disent l’enfermement aussi, avec ce moment qui m’a particulièrement happée, par ce déplacement circulaire quasi hypnotique, sur cette minuscule scène de la Comédie Saint-Michel, et qui incarnait parfaitement une forme d’emprisonnement.

Lire La Passe imaginaire, avec une préface de Jean-Luc Hennig, dans la Collection Verticales, Gallimard, 2006

«Voici les lettres intimes que j’ai reçues, en dix ans, d’une des femmes les plus rares que j’aie eu à connaître. Ces lettres racontent sa vie du jour et de la nuit, ses clients (immigrés turcs ou arabes, pour la plupart), ses rêveries de vieillesse, ses amants imaginaires, ses coups de gueule, ses imprécations contre Dieu, ses verres de royal-kadir, ses maladies à répétition, ses usures. Même si Grisélidis se dit encore prête à tout pour les hommes, prête à tout pour l’amour. Et surtout si elle rit de tout. Férocement. Grisélidis a peut-être le bonheur de la désespérance. C’est en tout cas sa dignité.»
Jean-Luc Hennig.

La Passe imaginaire, œuvre maîtresse de Grisélidis Réal, écrivaine, peintre et prostituée Suisse (1929-2005), est le fruit d’une correspondance entretenue de l’été 1980 à l’hiver 1991 avec Jean-Luc Hennig.

Voir « La Passe Imaginaire » spectacle chorégraphique d’après l’œuvre de Griselidis Réal

Ce document sur la prostitution au quotidien dévoile le panorama secret de la misère sexuelle masculine avec rage, crudité et tendresse. Au fil des lettres, l’autoportrait de cette P… irrespectueuse met à jour les autres femmes qui vivent en elle : la grande voyageuse, la lectrice éclectique, l’amoureuse passionnée, la sociologue amateur, l’altruiste libertaire et l’épicurienne raffinée. Écrivaine flamboyante à l’écriture large et puissante, lyrique et crue, femme libre et engagée, enragée et humaniste, elle fut à la tête de tous les combats et des mouvements de prostituées des années 70.

Quand : jusqu’au 2 janvier 2020 les jeudis soirs à 21h30

Où : au Théâtre de la comédie Saint-Michel au 95 boulevard Saint-Michel – 75005 Paris

La police des fleurs, des arbres et des forêts, Romain Puértolas

Avec un titre long comme ça, il  faut du souffle pour tenir ses lecteurs en haleine jusqu’à la dernière page. C’est le pari de Romain Puértolas dans son dernier roman «La police des fleurs, des arbres et des forêts »

En 1961, alors que la canicule a frappé partout en France comme dans le petit village de P où tout le monde se connait, un corps vient d’être retrouvé, démembré et égorgé, dans les cuves de l’usine à confitures. Il n’en faut pas plus pour que monsieur le maire, par ailleurs propriétaire de la dite usine flambant neuf, appelle la police à la rescousse. Car au village, tout le monde appréciait Joël, il faisait partie du paysage, lui qui était né le jour de la libération du pays.

Le jeune et fringuant inspecteur de police diligenté sur place constate avec surprise que le corps a déjà été autopsié et enterré. L’enquête ne fait que commencer et déjà les contrariétés apparaissent. A l’heure où n’existent ni internet ni mobiles, la situation se complique avec la panne généralisée du téléphone fixe. Voilà donc notre inspecteur obligé de faire ses comptes rendus par lettre, et d’attendre la réponse de madame le procureur. Fort heureusement, cet inspecteur aussi astucieux que moderne à la bonne idée d’enregistrer toutes ses enquêtes, car quoi de mieux pour ne rien oublier, pouvoir réécouter et peut-être résoudre l’intrigue.

Et l’auteur nous balade, nous simples lecteurs, dans les méandres des esprits campagnards parfois revanchards, un peu malhonnêtes, pas toujours fidèles. De rencontre en déclaration, il questionne, soupèse les réponses, détecte les faux-semblants, et tente de dénouer ce sordide meurtre.

L’intelligence de l’auteur ? Nous transporter dans un passé récent, mais sans les moyens de communications d’aujourd’hui, tout en donnant du rythme à son enquête par le biais de ces interrogatoires enregistrés, par ces échanges épistolaires d’un nouveau genre. L’éloge de la lenteur en quelque sorte… bien que… allez, lisez, et délectez-vous jusqu’au bout de cette intrigue sérieuse, mais pas trop, non dénuée d’humour et d’un soupçon de légèreté.

Catalogue éditeur : Albin-Michel

Une fleur que tout le monde recherche pourrait être la clef du mystère qui s’est emparé du petit village de P. durant la canicule de l’été 1961.
Insolite et surprenante, cette enquête littéraire jubilatoire de Romain Puertolas déjoue tous les codes.

19.00 € / 2 Octobre 2019 / 140mm x 205mm / 352 pages / EAN13 : 9782226442994

Le serpent de l’Essex, Sarah Perry

Le serpent de l’Essex, de Sarah Perry, un roman aux accents victorien qui parle d’émancipation, de liberté et de paléontologie.

Photo couverture du roman le seprtent de l'essex par Sarah Perry Le Livre de Poche, blog Domi C Lire

Cora est veuve, par forcément joyeuse, mais veuve libérée de cet homme qu’elle avait aimé au premier regard mais qui a fait preuve de violence envers sa jeune épouse soumise. Avec son fils Francis, et désormais à l’abri du besoin, elle décide de partir pour l’Essex et l’estuaire du Blackwater. Elle espère suivre la voie de Mary Anning, admirative de cette femme qui trouve des fossiles (et qui influença la paléontologie par ses recherches).

Là, Cora s’installe dans une vie libre de toute contrainte. Habillée comme un homme, ne cherchant pas à soigner son apparence, elle part chaque jour dans la boue à la recherche de coquillages, fossiles, et même du serpent de l’Essex, ce monstre qui terrorise toute la région, et le village d’Aldwinter en particulier. Soucieux, des amis la confient au pasteur William Ransome et à sa famille. Elle est accueillie à bras ouverts par Stella Ransome, qui souffre d’un mal étrange et ne veut vivre que dans un monde en bleu. Sa rencontre avec William, d’abord fortuite, puis régulière, lui fait découvrir une vision du monde qu’elle ne partage pas, mais de leurs échanges toujours passionnés et vifs va naître une véritable amitié.

L’auteur met en scène une femme moderne, éprise de liberté, qui veut vivre comme elle l’entend loin du joug du mariage et des conventions. Autour de Cora gravitent d’autres personnages porteurs de valeurs qui émergent à la fin du 19e. A travers eux, Sarah Perry aborde des thèmes qui ont connu une réelle évolution à cette période, chirurgie, traitement de certaines maladies, problèmes sociaux, en particulier la confrontation de différentes classes sociales, misère extrême des ouvriers mal logés qui subissent les dictats de propriétaires sans morale, émergence du socialisme, évolution (ou pas !) des pensées du clergé, qui dicte souvent aux villageois leur conduite, quand dans les grandes villes comme Londres l’évolution de mœurs et des habitudes est en marche.

L’ambiance est bien traitée par des descriptions de campagne anglaise, de bois denses, de bord de l’eau envahi par la brume et des brouillards épais, un peu comme en écho aux mentalités de l’époque. Et Cora émerge de tout ce brouillard… Il faut de la concentration et au moins quelques dizaines de pages pour rentrer dans le roman, car il ne s’y passe pas énormément de chose, tout est dans l’ambiance, les sentiments, les caractères. Un roman à lire au calme, en prenant son temps.

Bien sûr, je ne peux m’empêcher de conseiller la lecture de Prodigieuses créatures de Tracy Chevalier, roman qui évoque si bien Mary Anning.

Roman lu dans le cadre de ma participation au jury des lecteurs du Livre de Poche 2019

Catalogue éditeur : Le Livre de Poche

Cora Seaborne, jeune veuve férue de paléontologie, quitte Londres en compagnie de son fils Francis et de sa nourrice Martha pour s’installer à Aldwinter, dans l’Essex, où elle se lie avec le pasteur William Ransome et sa famille. Elle s’intéresse à la rumeur qui met tout le lieu en émoi : le Serpent de l’Essex, monstre marin aux allures de dragon apparu deux siècles plus tôt, aurait-il ressurgi de l’estuaire du Blackwater ? Dans un cadre marqué par une brume traversée d’étranges lumières, Cora Seaborne construit sa liberté.

Sarah Perry est née en 1979 dans l’Essex. Son premier roman, After Me Comes the Flood, a figuré parmi les sélections du Guardian First Book Award, du Folio Prize et a remporté le Anglian Book of the Year en 2014. Elle vit à Norwich. Le Serpent de l’Essex est son premier roman traduit en français. Traduit de l’anglais par Christine Laferrière.

Prix : 8,70€ / 576 pages / Date de parution : 03/04/2019 / EAN : 9782253906681

Editeur d’origine: Christian Bourgois Editeur

On ne peut pas s’empêcher de penser au roman « Prodigieuses créatures » de Tracy Chevalier.

Les âmes silencieuses, Mélanie Guyard

Aborder le thème de la seconde guerre mondiale avec une fille-mère tondue à la libération, pari osé mais pari tenu par Mélanie Guyard dans « Les âmes silencieuses ».

De nos jours, Loïc est un trentenaire paumé, cynique, blasé, chômeur et futur divorcé. Le coup de poing dont il a gratifié son rival lui vaut quelques séances fastidieuses chez un psy plus ennuyeux que compatissant. Aussi, lorsque sa mère lui demande de partir dans le Berry vider la maison familiale, Loïc n’a plus rien à perdre et descend se réfugier dans le travail et les souvenirs d’une famille qu’il ne connait quasiment pas.

A peine arrivé, les piliers de bar du village lui jettent à la figure des mots qui ont de mauvais relents de seconde guerre mondiale, de ces qu’en dira-t-on qui ont poursuivi sa grand-mère toute sa vie. Rapidement, alors que les tensions s’apaisent, les secrets se dévoilent.  De 1942 à 1944, dans le village occupé, Héloïse a fauté, accompagnant chaque jour un bel officier allemand dans les bois. Puis Héloïse a mis au monde Anaïs, la mère de Loïc. Tondue à la fin de la guerre, fille-mère à une époque où cela ne se faisait pas, Héloïse a pourtant toujours gardé ses secrets. La vérité sur cette relation, qui est le père, autant de mystères pour tous comme pour son petit-fils.

Lorsqu’il entreprend le déblayage du grenier, Loïc découvre un échange épistolaire entre Héloïse et un mystérieux J. Commence alors une enquête familiale à rebours, pour savoir et comprendre.  Il rencontre la gentille et douce Mathilde, qui fuit elle aussi ses propres tourments. Tous deux se lancent dans une enquête complexe -ça tombe bien, Mathilde est flic- pour déterrer les secrets enfouis dans les granges, les bois, les cœurs et les âmes de ce village hors du temps. D’interrogation en découverte, chacun évolue, mais surtout comprend d’où il vient, et comment il va pourvoir avancer dans cette vie qu’ils ont tant de mal, l’un comme l’autre,  à appréhender.

Dans un style fluide et résolument moderne, l’auteur nous transporte entre deux époques et fait émerger toutes sortes de sentiments qui guident ses personnages à travers des temps tourmentés, la guerre, l’amour, la séparation, le deuil. Chacun ressent à sa façon les épreuves à affronter, et le lecteur se laisser habilement mener, malgré quelque indices semés au fil des pages, vers un final bien plus contemporain qu’il n’y parait.

Lors de la rencontre avec l’auteur, j’ai eu plaisir à l’écouter parler de ses questionnements, puis de ses certitudes et de son plaisir à écrire ce premier roman destiné aux adultes.

Catalogue éditeur : Seuil

1942. Héloïse Portevin a tout juste vingt ans lorsqu’un détachement allemand s’installe dans son village. Avides d’exploits, son frère et ses amis déclenchent un terrible conflit. Pour aider ceux qu’elle aime, Héloïse prend alors une décision aux lourdes conséquences…
2012. Loïc Portevin est envoyé par sa mère au fin fond du Berry pour y vider la maison familiale après le décès de sa grand-mère. Loïc tombe sur une importante correspondance entre cette dernière et un dénommé J. Commence pour lui une minutieuse enquête visant à retrouver l’auteur des lettres.
Entre secrets de famille et non-dits, Loïc et Héloïse font chacun face aux conséquences de leurs décisions, pour le meilleur… et pour le pire.

Mélanie Guyard est professeur de biologie en région parisienne. Elle a publié sous le pseudonyme d’Andoryss une dizaine de bandes dessinées (aux éditions Delcourt) et plusieurs romans jeunesse. Les Âmes silencieuses est son premier roman en littérature adulte.

Date de parution 02/05/2019 / 18.90 € TTC / 320 pages / EAN 9782021419030